Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

« Chère Ijeawele » : pourquoi faut-il (re)lire le manifeste féministe de Chimamanda Ngozi Adichie en 2018

Logo conversationSara Panata, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Emilie Guitard, Centre national de la recherche scientifique (CNRS), and Laure Assaf, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

L’année 2017 a été marquée par une importante série de revendications féministes et anti-sexistes à travers le monde. Une voix notamment devrait trouver encore plus d’écho en ce début d’année 2018, de par son universalité et les débats qu’elle suscite : celle de l’écrivaine et commentatrice sociopolitique nigériane Chimamanda Ngozi Adichie.

L’auteure qui sera présente à Paris le 25 janvier lors de la 3ᵉ édition de la Nuit des Idées a en effet particulièrement marqué les débats autour des inégalités de genre ces derniers temps, aussi bien par ses romans que par ses essais.

Paru en mars 2017, son dernier ouvrage, Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe est une lettre en réponse à son amie Ijeawele, qui lui demandait conseil afin d’offrir à sa nouvelle-née une éducation féministe. Chimamanda Ngozi Adichie lui (et nous) propose quinze suggestions pour éduquer des filles féministes, qui font de sa lettre un véritable manifeste.

Didactique, le livre ne s’adresse pas aux seuls parents ni à un public exclusivement nigérian. Adichie reprend divers points largement débattus aujourd’hui par les féministes du monde entier. L’universalité de ce petit précis lui fait très vite connaître un succès foudroyant. Mais il essuie aussi différentes critiques, visant particulièrement le féminisme de son auteure : manque de pertinence pour un public africain, regard trop peu intersectionnel, ou encore banalisation de certains débats en faveur de leur médiatisation.

Questionner le féminisme

Vivant entre le Nigéria et les États-Unis, Adichie est avant tout mondialement reconnue comme écrivaine de fiction anglophone (traduite en 30 langues) plusieurs fois primée. Ses récits sont riches en protagonistes nigérianes confrontées à une structure sociale patriarcale. Les multiples facettes de ces personnages féminins démontrent une sensibilité particulière de l’auteure vis-à-vis des inégalités de genre.

Ce n’est cependant qu’en 2013, lors d’une conférence TED, qu’Adichie parle pour la première fois ouvertement de féminisme. Publiée sous forme de court essai, paru en France en 2015 le texte de la conférence connaît un succès international.

La romancière avance à cette occasion sa propre définition du terme : « un homme ou une femme qui reconnaît que “oui, il y a un problème avec le genre aujourd’hui et nous devons faire en sorte de le résoudre, nous devons faire mieux”. Elle pointe aussi du doigt les multiples critiques associées au terme « féministe », au Nigéria comme dans le reste du monde.

Adichie explique ainsi lors de sa conférence, qu’au Nigéria et dans plusieurs pays d’Afrique, ce terme est souvent censé concerner seulement des « femmes malheureuses ». Il est aussi souvent présenté comme incompatible avec une supposée « culture africaine ». Elle suggère donc avec humour de requalifier ce terme : « I would now call myself a Happy African Feminist » (« Je m’appellerai désormais une Féministe Africaine Heureuse »).

Ceci n’est pas sans rappeler des débats plus anciens : peut-on parler de féminisme dans le contexte africain ou ce terme est-il radicalement exogène ? Au Nigéria, ces questions ont été abordées dès les années 1980 par l’association Women In Nigeria (WIN) ; la première à s’être ouvertement définie comme féministe dans le pays.

Pour l’une des pionnières du mouvement, Aisha Imam, il existe une pluralité de féminismes, chacun à restituer dans un contexte et une temporalité propres.

Au-delà du Nigéria, certaines militantes trouvent également le terme inapproprié : il serait trop représentatif d’un mouvement blanc, occidental et de classe moyenne-supérieure. Elles lui préfèrent l’expression « féminisme intersectionnel » popularisé par l’universitaire et avocate américaine Kimberlé Crenshaw.

Professeur Kimberle Crenshaw interviewée pour l’émission de Laura Flanders en 2017.
Wikimedia/Laura Flanders Show, CC BY-ND

Adichie reste cependant attachée au terme féminisme qu’elle juge « plus facile » une fois débarrassé de ses connotations négatives.

D’autres rétorquent : ne serait-il pas mieux d’utiliser un terme plus inclusif comme « humanisme » ? Parler d’humanisme « serait malhonnête », répond Adichie : cela nierait les inégalités subies spécifiquement par les femmes.

En prenant donc ce terme comme base de sa réflexion, l’auteure propose quinze suggestions pour pousser la réflexion (et l’action) plus loin. Revenons sur quelques fondamentaux.

Déconstruire les rôles de genre

La déconstruction des assignations de genre constitue l’un des fils rouges du manifeste. Les réflexions qu’Adichie propose ne sont pas novatrices, mais demeurent toujours d’actualité.

Pour l’auteure, la question doit être traitée dès l’enfance. Faisant écho aux travaux de sociologues américains, elle observe comment les magasins de jouets proposent des objets qui persistent à assigner garçons et filles à des rôles respectivement « actifs » ou « passifs », les cantonnant pour les uns à la sphère publique et pour les autres à la sphère domestique.

Cette assignation se poursuit ensuite dans la vie de couple, où la femme est le plus fréquemment chargée de toutes les activités propres à la maison.

La « Rosification » (« Pinkification ») des biens de consommation – y compris des jouets – censés attirer une clientèle féminine s’est particulièrement développée aux Etats-Unis depuis les années 50.
Wikimedia/Oxfordian Kissuth, CC BY-ND

Elle note que toutes ces « capacités domestiques » sont cependant acquises et peuvent être également maîtrisées par les hommes, discours qui avait déjà été développé dans des termes très proches au Nigéria par l’association militante WIN.

Certes le débat est ancien, mais désormais la dénonciation de la « domestication » des femmes émerge sous d’autres formes, moins visibles mais tout aussi cruciales. La dessinatrice française Emma s’en était ainsi fait l’écho fin 2017, en illustrant le concept de « charge mentale ».

Après « Fallait demander », le tome 2 « Un autre regard » de la bédéiste Emma est sorti le 9 novembre.
Massot Editions

Par « charge mentale », on désigne le devoir tacitement attendu des femmes d’avoir à organiser la vie de la maison. Elles se chargent ainsi d’un travail invisible dont l’exécution est parfois partagée, mais dont l’organisation leur reste dévolue. Les femmes sont alors à la fois « chefs de projet », tout en en restant en grande partie les principales exécutantes.

Se penser au-delà de la maternité

Dans son manifeste, Adichie traite également de la maternité, qu’elle refuse de glorifier. Elle invite les mères à ne jamais se définir exclusivement en tant que telles et à mieux considérer les bénéfices qu’apporte le travail dans la vie d’une femme. Au lieu de s’excuser pour le temps que cela « prend » sur celui consacré aux enfants, une mère devrait considérer les valeurs qu’elle leur transmet en travaillant. Il convient également, selon l’auteure, de revoir l’argument de la « tradition », toujours mobilisé dans l’opposition entre travail et maternité.

Dans le contexte nigérian par exemple, les femmes ont toujours travaillé hors de leur foyer. Ce ne serait que sous l’administration britannique qu’une stricte « genrisation » de divers secteurs aurait été introduite, dans le cadre d’un projet colonial consistant à forger des femmes au foyer – entièrement consacrées aux soins de la maison, du mari et des enfants.

Si certaines femmes de l’élite ont progressivement intégré – de gré ou de force – cette norme, la majorité cumulent au final tâches du quotidien, maternité et travail. Le conseil d’Adichie s’adresse donc à la classe nigériane moyenne-supérieure mais aussi, et surtout, à un public occidental. La question ne cesse de fait d’agiter les ménages occidentaux.

La pensée d’Adichie reprend ici, avec plus de nuances, celles d’autres écrivaines nigérianes qui ont été plus radicales, telles que Buchi Emecheta, qui porte un regard très critique sur enfants et maternité.

« Les enfants sont une bénédiction » (« The Joys of Motherhood »), de l’écrivaine Buchi Emecheta, paraît en 1979.
Université Ouest Michigan

Contrer la dépendance économique

Ce petit précis d’éducation féministe invite aussi les femmes à reprendre en main leur liberté financière. Bien que les Nigérianes travaillent et possèdent leur propre argent, ce sont souvent les hommes qui se chargent des dépenses du couple et de celles du foyer, réduisant les femmes à une situation de dépendance.

De manière très caricaturale, les deux géants de l’afro-pop, les Lagosiens Davido et Wizkid, illustrent ce phénomène en dépeignant souvent dans leurs chansons des femmes vénales en quête d’argent en échange d’amour.

« Dans une relation saine, c’est le rôle de celui qui peut assurer d’assurer », martèle Adichie. Casser cette association entre hommes et subventions économiques permettrait aux femmes de négocier leur place dans la société avec une pleine capacité d’action.

Assumer son corps

L’auteure nigériane insiste par ailleurs sur le physique et l’image des femmes, communément soumise aux critiques, souvent par les femmes elles-mêmes.

Il ne faut pas confondre moralité et tenue vestimentaire et il convient de laisser les filles s’habiller comment elles le désirent assène-t-elle dans son manifeste. Une partie de son argumentation repose sur l’exemple des cheveux dans le contexte nigérian.

Adichie dénonce la nécessité d’avoir des cheveux « domptés », défrisés ou tressés qui est parfois une cause de souffrance et une perte de temps. Ce faisant, elle s’inscrit dans le mouvement Nappy ou dans la lignée d’autres collectifs afro-féministes. Elle invite les femmes à adopter d’autres canons de beauté que ceux qui dominent dans les sociétés occidentales. Pour cette raison, elle choisit d’ailleurs de mettre en valeur la création nigériane notamment via une campagne sur Instagram.

 

Être sans concessions

Le manifeste appelle aussi à rejeter un « féminisme lite » qui promeut l’idée que les hommes seraient différents et naturellement supérieurs aux femmes.

Être sans concession ne signifie pas pour autant nier l’esthétique qui nous plaît, rappelle l’auteure. Adichie souligne ainsi la façon dont, plus jeune, elle avait intériorisé les « leçons de genre », la poussant à suivre un style « peu féminin » pour se sentir respectée, suivant par là les injonctions de certaines féministes à rejeter « mode, maquillage et épilation » dans l’optique de se rapprocher de l’univers esthétique masculin.

Elle évoque ainsi, de façon quelque peu simpliste, les discours des féministes différentialistes des années 1970 qui revendiquaient une égalité adaptée « aux besoins propres et divers des femmes ».

Cette tendance se situait en opposition au féminisme universaliste de l’époque, qui souhaitait au contraire briser toute assignation de genre pour déconstruire chaque source d’oppression des femmes et renverser les rapports sociaux.

Gare à la simplification

On peut dès lors se demander si Adichie n’alimente pas ce même féminisme allégé en cherchant à simplifier et « massifier » un discours et des batailles complexes à travers différents supports (comme la musique ou la mode), au risque de les vider de leur portée révolutionnaire.

Qu’il s’agisse de Beyoncé reproduisant dans le morceau Flawless une partie du plaidoyer d’Adichie « We should all be feminists » ou du T-shirt créé pour Dior arborant le même slogan et porté par Rihanna, les propos féministe de la romancière semblent très souvent orientés d’abord vers le marketing et bien loin d’éventuelles politiques concrètes visant à comprendre et niveler les inégalités entre les sexes.

Adichie affirme ne pas se considérer comme une activiste féministe ni comme une experte du sujet. Mais le succès de ses écrits en fait désormais une icône en la matière. Ceci devrait aujourd’hui l’inciter à être plus vigilante et mieux se positionner vis-à-vis d’autres débats féministes, contemporains ou plus anciens.

Elle respecterait ainsi ses propres injonctions à se méfier des « danger(s) d’une histoire unique » sur le féminisme, tout en évitant de stigmatiser certaines positions féministes au profit de discours plus médiatiques.


Ce billet est publié en collaboration avec le blog de la revue Terrain.

Sara Panata, Doctorante Histoire, Université Paris 1 et Institut français de recherche en Afrique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Emilie Guitard, Researcher in Social Anthropology, Deputy Director of Institut français de recherche en Afrique, Nigeria, Centre national de la recherche scientifique (CNRS), and Laure Assaf, Chercheuse en anthropologie, ATER à l’EHESS, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

Crise des migrants : 1400 personnes
secourues en Méditerranée

Par Jeune Afrique avec AFP
 
 

Onze opérations distinctes ont été nécessaires ce mardi pour secourir les passagers des différentes embarcations qui tentaient de rejoindre l'Europe depuis l'Afrique du Nord. Parmi les rescapés : au moins 175 femmes et 75 enfants.

C’est un nouveau drame en Méditerranée. Près de 1 400 migrants ont été secourus mardi 16 janvier et deux corps sans vie ont été retrouvés à bord d’embarcations qui tentaient la traversée depuis l’Afrique du Nord, selon une annonce des gardes-côtes italiens.

« Frôlé la mort »

Onze opérations de sauvetage distinctes ont été menées par des bateaux appartenant aux gardes-côtes, à la police financière, à la mission Sophia de l’UE, qui lutte contre les trafics en mer, et à l’ONG espagnole Proactiva, pour porter secours aux passagers de sept canots, trois petits bateaux en bois et un plus grand.

Une vision insupportable. Un enfant mort, et il pourrait y en avoir beaucoup plus

Des sauveteurs espagnols ont précisé être venus en aide à un bateau surchargé, transportant environ 400 personnes, dans des conditions extrêmement dangereuses, et qu’un des corps retrouvé était celui d’un enfant. Proactiva a indiqué que parmi les personnes secourues, qui avaient « frôlé la mort », se trouvaient 175 femmes et 75 enfants.

« Une vision insupportable. Un enfant mort, et il pourrait y en avoir beaucoup plus. Encore plus de corps innocents pour le bilan mortel honteux », a écrit cette ONG sur Twitter en espagnol.

Le ministère italien de l’Intérieur a indiqué que près de 1 000 personnes secourues avaient été transportées en Italie depuis le début de l’année, soit 60 % de moins que pendant la même période de l’année précédente.

Accord controversé

L’Italie, soutenue par l’UE, a conclu l’été dernier un accord polémique avec les forces libyennes, visant à empêcher les migrants de prendre la mer et intercepter les bateaux prenant la route de l’Europe, notamment en formant les garde-côtes libyens.

Dans une lettre ouverte adressée aux gouvernements européens, l’ONG Médecins sans Frontières (MSF) avait critiqué en septembre la politique migratoire de l’UE accusée d’« alimenter un système criminel » en Libye.


>>> A lire – Migrants : la coopération UE-Libye est « inhumaine », selon l’ONU


La diffusion le 14 novembre d’un documentaire choc de la chaîne de télévision américaine CNN, qui a démontré l’existence d’un marché aux esclaves près de Tripoli, avait causé l’indignation de la communauté internationale.

Selon un bilan de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) daté de la fin du mois d’octobre 2017, près de 150 000 migrants sont arrivés en Europe par la Méditerranée entre janvier et octobre cette année, et au moins 2 826 autres sont morts ou disparus en mer.

Les chiffres diffusés par l’agence pour les réfugiés de l’ONU font état de 173 personnes mortes ayant trouvé la mort en tentant la traversée depuis l’Afrique du Nord depuis début 2018.

L’impunité, le prix à payer pour la démocratie en Afrique ? (The Conversation)

Logo conversationChristian Bouquet, Université Bordeaux Montaigne

La mise à l’écart en douceur de Robert Mugabe au Zimbabwe, en novembre 2017, a réactivé le débat sur l’impunité en Afrique et sur son rapport avec l’avancée du processus démocratique. Blanchir les dictateurs de tous les crimes qu’ils ont commis est-il le prix à payer pour retrouver la paix civile et pour revenir à la démocratie ?

En effet, le cas de Mugabe n’est pas isolé. Avant lui, le départ de Yahya Jammeh en Gambie (janvier 2017) avait été négocié contre la promesse de le laisser quitter son pays sans être inquiété. À cette occasion, l’autocrate déchu avait choisi avec soin son pays d’accueil (la Guinée équatoriale) dont il pouvait être presque sûr que le président – l’autre dictateur Obiang Nguema – ne lui jouerait pas le mauvais tour du Nigeria à l’encontre de Charles Taylor.

On se souvient en effet que l’ancien chef d’État du Liberia avait lui aussi accepté de partir en 2003, moyennant l’impunité et l’exil à Lagos (Nigeria). Mais, sous la pression de la communauté internationale, le président nigérian Olusegun Obasanjo a finalement accepté, en 2006, la demande d’extradition du criminel de guerre, d’abord vers la Sierra Leone, théâtre de ses exactions les plus graves, puis vers la Cour pénale internationale de La Haye.

Amnisties informelles

L’impunité n’est donc pas forcément éternelle. Parfois, elle est même très passagère. Ainsi l’ex-président malgache Marc Ravalomanana, « démissionnaire » en mars 2009, exilé en Afrique du Sud puis condamné (par contumace) aux travaux forcés à perpétuité en août 2010 pour la mort d’une trentaine de partisans de son rival d’alors Andry Rajoelina, avait vu son mandat d’arrêt annulé pendant quelques heures en janvier 2012, au moment où il s’apprêtait à revenir dans la Grande Île. Le prix à payer pour la réconciliation nationale avait sans doute paru trop élevé à l’époque, mais l’homme est néanmoins de retour aujourd’hui dans son pays et semble bénéficier d’une « amnistie informelle ».

Les ex-présidents ne sont pas les seuls bénéficiaires de telles largesses. Parfois des criminels de guerre notoires sont tellement au-dessus des lois qu’ils peuvent encore être candidats à la magistrature suprême. C’est le cas du Libérien Prince Johnson, qu’une vidéo de 1995 le montrant en train de boire une bière pendant que ses hommes coupaient les oreilles de l’ancien président Samuel Doe a rendu tristement célèbre.

Malgré les milliers d’autres morts dont il est probablement responsable, il a reconquis une forme de respectabilité en se faisant élire sénateur du Comté de Nimba en 2005. Puis il est arrivé troisième au 1er tour de la présidentielle de 2011, avec 12 % des suffrages. Toujours dans la course, il a encore recueilli 9 % des voix lors du scrutin présidentiel de 2017, et il a largement contribué à la victoire de George Weah. Au Libéria, ce n’est pas tant la réconciliation qui est recherchée que la paix civile, car l’ancien chef de guerre dispose encore dans son fief frontalier de la Côte d’Ivoire et de la Guinée de miliciens et d’armes susceptibles de faire replonger le pays dans le cauchemar des années 1990.

On pourrait également citer des présidents en exercice qui échappent à la justice – nationale ou internationale – justement parce qu’ils sont présidents mais aussi parce que l’opinion publique et la communauté internationale semblent avoir peur du désordre qui pourrait s’installer si on leur appliquait la loi. Ainsi Jacob Zuma parvient-il à échapper aux lourdes charges qui pèsent contre lui grâce à l’immunité qui le protège et au soutien de ses amis politiques.

Quant au dirigeant du Soudan Omar el-Bechir, passible de la Cour pénale internationale, il continue à circuler tranquillement en dehors de son pays sans être inquiété par les mandats d’arrêt lancés contre lui en 2009 et 2010 pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité au Darfour.

L’impunité par contumace

Pour autant, l’impunité n’est pas forcément la règle, même si elle est largement répandue dans toutes les strates de la société dans bon nombre d’États africains. Ainsi le dictateur sanguinaire éthiopien Mengistu Hailé Mariam, réfugié en 1991 au Zimbabwe, a été condamné à mort par contumace en 2008.

De même, les autocrates chassés par les printemps arabes de 2011 ont-ils été poursuivis par la justice. En Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali a été sous le coup de 93 chefs d’inculpation dont 35 relevant de tribunaux militaires. À l’issue d’une douzaine de procès, il a été condamné par contumace à plusieurs peines de réclusion à perpétuité. Il est réfugié en Arabie saoudite, qui refuse de l’extrader.

En Égypte, Hosni Moubarak a risqué la peine de mort par pendaison lors d’un long procès ouvert le 2 août 2011, mais il a finalement été acquitté et libéré le 2 mars 2017 sous réserve de ne pas quitter le territoire.

Quelques mois plus tard, l’ex-président malien Amadou Toumani Touré, renversé le 22 mars 2012 et réfugié au Sénégal, était sous la menace d’une inculpation pour haute trahison avant qu’une commission ad hoc le blanchisse de ces charges en 2016. Il vient d’ailleurs de regagner Bamako.

En Centrafrique, l’ex-président François Bozizé, renversé le 24 mars 2013 et réfugié au Cameroun, est toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par la justice de son pays le 29 mai 2013. Au Burkina-Faso, Blaise Compaoré, chassé du pouvoir le 31 octobre 2014 et réfugié en Côte d’Ivoire, est également visé par 18 mandats d’arrêt internationaux, dont certains ont été levés mais d’autres courent toujours, notamment pour la répression de l’insurrection populaire qui a provoqué sa chute.

Laurent Gbagbo, un cas particulier

Ailleurs, le cas de Laurent Gbagbo est particulier : il a été arrêté en avril 2011 et transféré sept mois plus tard (30 novembre 2011) à la Cour pénale internationale de La Haye. Nul doute que, lors des négociations ayant précédé son départ du Palais présidentiel d’Abidjan, l’argument de l’impunité (et de l’exfiltration) a pu être avancé par l’une ou l’autre des parties. Mais le pays était en situation de guerre civile larvée, les institutions – et singulièrement les tribunaux – étaient sinistrées et le régime d’Alassane Ouattara ne disposait pas des moyens pour faire face à un éventuel procès sur place.

Ainsi donc, à l’exception d’Hosni Moubarak et de Laurent Gbagbo, tous ces acteurs ont bénéficié d’une impunité de facto puisqu’ils sont en exil dans des pays qui refusent de les extrader. Ces refus sont souvent hypocritement justifiés par le manque de confiance dans les institutions judiciaires nationales concernées.

Par quelle justice passer ?

Alors pourquoi ne pas déléguer cette fonction à une instance internationale, comme ce fut le cas pour Hissène Habré, jugé au Sénégal à partir de juillet 2015 par les Chambres africaines extraordinaires et condamné à la réclusion à perpétuité. En effet, cette juridiction originale créée par l’Union africaine semble être la bonne réponse à la défiance généralement ressentie à l’endroit à la fois des justices nationales et de la Cour pénale internationale. Cette dernière est, d’ailleurs, de plus en plus mal supportée par les États africains qui l’accusent de ne s’en prendre qu’aux autocrates du continent.

En fait, la CPI a souvent du mal à instruire correctement ses procès, comme on a pu le voir en décembre 2014 lorsqu’elle a dû abandonner les charges contre le président Uhuru Kenyatta, pourtant accusé de crimes contre l’humanité, mais qui avait profité du pouvoir qu’il exerçait (à nouveau) pour purger son dossier des preuves attendues.

Cet exemple illustre bien le cœur du problème : comment faire prévaloir une justice réellement indépendante dans des pays où les libertés sont muselées ? Quels magistrats, quels tribunaux, quelles cours ont le courage d’affronter des pouvoirs qui, s’ils ne sont pas tous autocratiques, sont souvent complices des dictateurs ? On dispose de très peu d’exemples.

En juin 2015, la justice sud-africaine avait instruit la requête d’une ONG demandant que soient exécutés les mandats d’arrêt internationaux qui visaient le président soudanais Omar el-Bechir, de manière à ce qu’il soit bloqué à Pretoria lors de son passage dans le pays. Mais cette audace n’avait pas duré plus de 24 heures. Plus courageuse, la présidente du Malawi (Joyce Banda) avait préféré renoncer à accueillir le sommet de l’Union africaine en 2012 plutôt que d’y voir ce même Omar El-Bechir.

Alors Robert Mugabe, Yahya Jammeh, Prince Johnson, François Bozizé, Blaise Compaoré, Mengistu Hailé Mariam, Omar el-Bechir, Uhuru Kenyatta et quelques autres pourront sans doute encore vivre des jours tranquilles à l’abri des sanctions, au mépris des souffrances qu’ils ont infligées ou infligent encore à leurs peuples. À ceux-ci de dire si l’impunité – réelle ou de facto – dont bénéficient ces autocrates leur a procuré un mieux-vivre au quotidien.

Encore faudrait-il que ce quotidien ne soit pas lui-même marqué par une impunité généralisée, à tous les échelons de la société, faisant ainsi oublier la notion même de justice.

Christian Bouquet, Chercheur au LAM (Sciences-Po Bordeaux), professeur émérite de géographie politique, Université Bordeaux Montaigne

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Le dernier bulletin semestriel de L'Association Enfants de Tous de Ségou au Mali, qui travaille à la réinsertion des enfants vivant dans la rue

(lire la suite)

Le capitalisme, idée chrétienne ?

Publié le

 

Certains défendent que le capitalisme est fils du protestantisme. D’autres insinuent que les catholiques en ont pris leur part. Lumières sur un débat séculaire.

Le capitalisme est né en Chrétienté. Mais ce constat mène-t-il à un lien de cause à effet ? Une logique a-t-elle poussé le christianisme à concevoir le capitalisme ? Répondre à cette question implique de remonter le temps, pour montrer à quel point les opinions des théologiens chrétiens vis-à-vis des richesses évoluèrent selon les contextes.

On sait par exemple que, dès la fin de l’Antiquité, l’Église réussit une OPA d’envergure sur la richesse. Elle capte le patrimoine de l’élite païenne en la convertissant à l’idée d’une redistribution. Pour vivre en bon chrétien, tout possédant doit verser une part conséquente de son patrimoine à l’Église. Les récipiendaires de ces dons, évêques, moines…, prennent les pauvres en charge. Ils financent aussi l’évangélisation et la construction de monastères. Et parfois, en gérant ce flux d’argent et de terres, les clercs oublient qu’ils étaient les gardiens du message de pauvreté évangélique. Ils affichent avec ostentation leurs beaux vêtements et prennent commande d’œuvres d’art mirifiques…

L’Église se retrouve à la tête d’immenses domaines. L’anthropologue Jack Goody affirmait qu’au plus tard au 8e siècle, elle détient le tiers des terres cultivables en Gaule. Pour renforcer sa position économique, l’Église réforme la famille. Elle stigmatise le remariage des veuves, interdit l’adoption, comme le mariage entre cousins… Toutes ces règles, en vigueur dans l’Antiquité, favorisaient la circulation des biens. En les abolissant, l’Église met au point une stratégie de captation du capital. Entre les 9e et 12e siècles, elle impose aux possédants l’idée qu’ils doivent léguer leurs biens afin que les moines prient pour le salut de leur âme. Plus on est riche, plus il faut payer de messes pour entrer au Paradis.

Deux siècles et demi plus tard, le purgatoire est inventé pour permettre aux élites de jouir d’un temps de probation. Jacques Le Goff a consacré de belles pages rappelant à quel point établir un enfer temporaire, un sas de purification vers une éternité de bonheur, institue une obligation faite aux vivants de payer pour le rachat des péchés de leurs proches décédés. L’Église gère désormais l’entrée au paradis. Les prêtres chiffrent le temps que l’âme du mort passe en souffrance, alors que ses héritiers tergiversent pour payer. Le purgatoire provoque une divergence théologique majeure entre les Églises catholique et orthodoxe, cette dernière refusant d’intégrer ce concept. Un refus que feront aussi les protestants, dès leurs débuts.

Quant aux juifs, ils sont dénoncés pour leur supposé amour immodéré de l’argent. Comme il leur est interdit de cultiver la terre (alors principale source de richesse), ils en sont réduits à assumer des fonctions méprisables aux yeux des chrétiens, et pourtant indispensables à une économie : le prêt à intérêt, le commerce… Mais la Chrétienté se complexifie. À partir des 12e-13e siècles, l’Europe rurale peuplée de seigneurs, de moines et de paysans se couvre de villes, animées d’artisans et de bourgeois. Paris émerge, ville universitaire où prospèrent les penseurs. Nombre des doctrines chrétiennes élaborées par les théologiens ont alors pour principale préoccupation de clarifier la position de l’Église sur l’usage ou la détention des richesses. Loin de se montrer totalement réfractaire au marché, le catholicisme ébauche les notions économiques et juridiques sur lesquelles il va s’appuyer pour se développer.

Le règne de l’argent

Le contexte économique y est favorable. Les croisades, aux 12e-13e siècles, ont mis la Chrétienté au contact des richesses de l’Islam – une religion fondée par un Prophète présenté comme un marchand. Les cités-États de Venise, Gènes, Florence, Milan, Amalfi nouent des contacts privilégiés avec les puissances musulmanes. Les marchands italiens importent les techniques commerciales par lesquelles les princes de l’Islam avaient enrichi leurs empires, allant chercher la porcelaine en Chine ou l’or en Afrique noire : la lettre de change, l’association de marchands, l’arithmétique permettant le calcul des taux à intérêt… Nombre de techniques musulmanes seront indispensables à l’élaboration du précapitalisme italien de la fin du Moyen Âge.

Cela ne va pas sans résistances ponctuelles de l’Église. L’usage des chiffres dits « arabes » (en fait d’origine indienne), incluant l’usage du zéro, est ainsi longtemps proscrit par l’Église, car nuisible à la morale en simplifiant le calcul d’argent. Ceci s’explique. Si les théologiens chrétiens se montrent favorables à la circulation des biens, la papauté, qui concentre les dons, combat ces évolutions. Mais en 1494, patronné par la dynastie des princes commerçants des Médicis, le frère franciscain Luca Pacioli publie le premier manuel de comptabilité de l’histoire. Il y dévoile la recette avec laquelle les marchands italiens ont bâti leur fortune : la comptabilité partagée en deux parties, une colonne pour le passif et une pour l’actif. La comptabilité en partie double, qui permet de mesurer rapidement la rentabilité d’une activité commerciale, dope les échanges.

Et déjà, la dynamique de la captation des richesses par des dynasties d’entrepreneurs laïcs quitte l’opulente Italie de la Renaissance pour devenir allemande. Au début du 16e siècle, la famille Fugger est le porte-étendard de cette nouvelle relation au patrimoine : ils ont fait fortune dans le commerce de la laine, sont devenus des familiers des puissants de ce monde. Et ils ont massivement investi dans les mines d’argent en Autriche. Ils contrôlent dès lors le cours de ce métal précieux qui permet de battre monnaie. Tous les princes s’endettent auprès d’eux, à tel point qu’il n’est pas rare qu’un rejeton royal épouse une Fugger. Même le pape leur doit de l’argent, dans sa hâte de bâtir une basilique Saint-Pierre digne de lui. L’Église fait commerce d’indulgences, des bouts de papiers présentés comme garantissant l’entrée au paradis, pour rembourser les Fugger…

Entrent alors en scène les protestants. On sait que l’acte fondateur de Martin Luther est précisément de dénoncer ce lucratif commerce des indulgences. L’œuvre du sociologue Max Weber (1864-1920) pousse depuis longtemps à dire que l’idéologie protestante manifeste par nature des « affinités sélectives » avec le capitalisme. Or cela ne va pas de soi. Luther est un conservateur, il entend revenir aux fondements du texte biblique et condamne l’usure (comme les juifs censés s’y adonner) avec violence. Bref, avec Luther, pas d’activité bancaire. Si Jean Calvin, autre leader de la Réforme, est plus souple, les positions protestantes rejoignent grosso modo celles qui dominent dans le clergé catholique : l’argent ne fait pas le salut des individus. La différence est que Calvin n’entend pas empocher les revenus des croyants, contrairement à l’Église.

Alors que Luther vitupère le goût du lucre ecclésial, l’Espagne des rois catholiques trouve une source d’argent infini dans le Nouveau Monde : la mine de Potosí (actuelle Bolivie). De cette « montagne magique » et de quelques gisements mexicains sera extrait, entre 1545 et 1800, 85 % de l’argent produit sur la planète. Une part du métal précieux disparaît évidemment en corruption et contrebande, mais les flux qui arrivent en métropole restent tellement colossaux qu’il faut à l’Espagne une nouvelle idéologie pour les gérer : ce sera le bullionisme. La quantité d’or et d’argent étant le gage de la richesse d’un État, il convient de stocker un maximum de lingots.

Mais l’Espagne du 16e siècle est l’empire le plus puissant de la Chrétienté. Cet État a obtenu de la papauté le privilège de diriger l’Église sur son sol : il dicte sa volonté à ses théologiens, et obtient justification de l’usage de son argent. Ce sont les catholiques espagnols qui les premiers vont justifier le prêt à intérêt. Or l’Espagne, de par sa relation privilégiée à la papauté, est aussi tenue de faire la police de la pensée en Europe. Les Pays-Bas se sont rebellés contre son autorité, l’Angleterre se proclame anglicane, les protestants sont nombreux en ces pays marginaux ouverts sur la mer. L’Espagne s’endette, engloutit son argent à livrer des guerres lointaines, à entretenir des armées de mercenaires pour tenter de vaincre ces anticatholiques. Dans cette lutte qui oppose les David anglican et protestant au Goliath ibérique, les David reprennent l’idéologie de leur adversaire et innovent économiquement et technologiquement. Ils inventent la longue-vue, optimisent l’usage de l’artillerie, et défont les Espagnols, sur terre et surtout sur mer. En 1588, la déroute de l’invincible armada espagnole, envoyée avec 28 000 hommes conquérir l’Angleterre, signe un tournant.

Les États néerlandais et anglais sortent de ces guerres aussi exsangues que l’Espagne. Ils ne peuvent rien financer. Mais ils ont des marchands riches, et ils savent que le salut est au loin, dans des expéditions à l’autre bout du monde. Pour aller chercher des richesses en Asie, pousser leur marchands à investir, ils inventent l’entreprise moderne, la société par actions : la Compagnie des Indes orientales britannique (EIC) est fondée en 1600, la Compagnie des Indes orientales néerlandaises (VOC) en 1602. Les deux bénéficient de monopoles d’État dans leur marché national sur tout le commerce extérieur en provenance d’Orient. Leur puissance sera sans équivalent dans l’histoire des firmes. Au 17e siècle, la VOC conquiert l’Indonésie et assure aux Pays-Bas une telle prospérité que l’on parle de ce moment comme du siècle d’or néerlandais – un siècle d’or auquel les investisseurs catholiques contribuèrent autant que leurs compatriotes luthériens.

L’EIC, de son côté, parvient à grignoter l’Inde, en se faisant déléguer par les États indiens la perception des impôts, en achetant des infrastructures de production de cotonnades, bref par une stratégie d’investissement qui permet à cette compagnie, émanation du mercantilisme d’un État de 7 millions d’habitants, de prendre au 18e siècle le contrôle d’un État qui compte 150 millions d’habitants ! En ne livrant qu’une seule bataille, symbolique au demeurant, l’Angleterre conquiert l’Inde par la dynamique de ses montages financiers – sachant que pour commencer à investir sur place, l’EIC a été contrainte à ses débuts d’emprunter aux riches marchands indiens !

De Dieu au capital

Le capitalisme est né, et les penseurs écossais David Hume et Adam Smith fondent bientôt son appareil théorique. Au 19e siècle, l’Europe communie autour de l’idée du libre-échange. Mais il reste une dernière étape à accomplir : faire de l’accumulation de richesses le signe de l’élection divine, cet indice wéberien de l’éthique du capitalisme. L’alchimie prend place au plus inattendu des endroits : les États-Unis. Car l’Angleterre y avait envoyé les plus puritains de ses enfants, ceux qui professaient des protestantismes tellement rigoureux qu’ils menaçaient l’ordre social et économique du royaume. Nombre d’entre eux étaient partis pour l’Amérique comme en Terre promise, afin d’y fonder un royaume de Dieu. Et c’est là-bas qu’à grand renfort de mouvements collectifs mystiques, les « réveils », se forge un imaginaire du self-made man. La prospérité des États-Unis, qui au 20e siècle détrônent la Grande-Bretagne comme première puissance mondiale, fera le reste. Cette idéologie du capitalisme est devenue planétaire.

Le capitalisme est né en Chrétienté, c’est un fait. Il a connu des formes antérieures en Chine, qui n’ont pas pu se développer, pour des raisons à la fois économiques, sociales et environnementales (1). Mais à rebours d’un lieu commun, il convient de souligner que le phénomène ne fut pas uniquement protestant. Catholiques, protestants et anglicans ont construit cette histoire. Et si ce sont des puissances protestantes qui ont écrit les derniers paragraphes de notre histoire, ce sont des catholiques qui en ont construit la base. Au final, ce sont leurs interactions rivales qui ont imprimé la trajectoire du capitalisme, jusqu’au cœur de nos existences.

POUR ALLER PLUS LOIN...

  • Les Marchands et le Temple.
    La société chrétienne et le cercle vertueux de la richesse du Moyen Âge à l’Époque moderne
    Giacomo Todeschini, Albin Michel, 2017.
  • Rendez à César.
    L’Église et le pouvoir, 4e-18e siècle
    Françoise Hildesheimer, Flammarion, 2017.
  • Les Papes, l’Église et l’argent.
    Histoire économique du christianisme des origines à nos jours
    Philippe Simmonot, Bayard, 2005.

NOTES

1.

Cette question du non-développement du précapitalisme chinois, comme celle de la conquête économique de l’Inde par la Grande-Bretagne, est développée en détail dans Laurent Testot, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 2017.