Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Immigration: l'Onu dénonce la coopération entre Union européenne et Libye

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Des migrants sur une base navale à Tripoli, après avoir été secourus en mer par la marine libyenne, le 4 novembre 2017. REUTERS/Ahmed Jadallah
 

« La coopération de l'Union européenne avec la Libye pour stopper l'arrivée de migrants est inhumaine » a déclaré sans ambages le Haut-commissaire aux Droits de l’homme de l’ONU mardi 14 novembre. De retour de mission en Libye, des observateurs onusiens constatent que la situation des migrants dans le pays se dégrade. Ces déplacés subissent des « horreurs inimaginables » rappelle Zeid Ra’ad Al Hussein, qui dénonce l’aide fournie par l’UE aux autorités libyennes.

« La souffrance des migrants détenus en Libye est un outrage à la conscience de l’humanité. » Le message de Zeid Ra’ad Al Hussein sera-t-il entendu ? Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants empilés les uns sur les autres dans des hangars, amaigris, traumatisés, dépouillés de leur dignité, battus au bâton électrique. Des femmes violées tant par les trafiquants que par les gardes des centres de détention officiels.

Voilà ce que rapportent les observateurs de l'Onu qui ont visité quatre centres du département libyen de la Lutte contre les Migrations illégales. Des centres où le nombre de détenus a presque triplé entre septembre et novembre 2017.

Bruxelles dénonce ces conditions de détention et veut qu’elles soient améliorées, avec des centres aux normes internationales. Cela ne va pas régler la question, répond le haut-commissaire de l'Onu, qui conteste également l’aide fournie aux garde-côtes libyens pour intercepter les migrants en mer.

Début novembre, pendant l'opération de secours d'une ONG, une vedette libyenne, passant outre les consignes de la marine italienne, a causé la mort de cinq migrants dans une manœuvre brutale. 

 

Ce mardi, la marine libyenne a de nouveau réclamé l'assistance des Européens pour renouveler la flotte de ses garde-côtes.

 

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Massacre du 28-Septembre en Guinée:
on s’achemine vers un procès

La foule s'échappe du stade à Conakry, le 28 septembre 2009 (archive).
© Reuters/Reuters TV
 

Il a fallu une enquête d’un peu plus de sept ans pour clôturer la procédure ouvrant la voie un procès sur les massacres du 28 septembre 2009, à Conakry. C’est en tout cas ce que croient les victimes et les ONG de défense des droits de l'homme qui les soutiennent et qui se sont même constituées partie civile. Le procès reste néanmoins soumis à des contraintes financières qui risquent encore de retarder son aboutissement.

Il a fallu une enquête d’un peu plus de sept ans pour clôturer cette procédure, sept longues années pour les victimes qui ne cessent de réclamer justice.

« Effectivement, à partir du moment où le pôle des juges d’instruction a communiqué le dossier à monsieur le procureur de la République de Dixinn, on peut dire effectivement que l’instruction s’achève.  Avec l’accord des autorités,  je vais prendre un arrêté créant un comité de pilotage, qui va être composé de diverses personnes pour préparer l’aspect matériel de ce procès à venir »,   précise Maître Cheik Sako, ministre de la Justice.

 

Le tribunal de Dixinn est territorialement compétent pour juger cette affaire. La question qui se pose maintenant est de savoir comment va se dérouler ce procès.

« Ce procès ne se fera pas sans moyens, matériels et financiers et sans un appui politique du gouvernement qui est déjà acquis », ajoute le ministre de la Justice.

Ce comité de pilotage qui sera mis en place, sera chargé de trouver le lieu et la date de ce procès tant attendu par les Guinéens et les observateurs à l’étranger.

Reste tout de même un grand absent dans la procédure, le général Sékouba Konaté qui réside en France. Cet ancien ministre de la Défense et numéro 3 du régime en 2009, n'a ni été entendu ni été inculpé et ce, malgré la Commission rogatoire reçue par Paris, mi-octobre, et la plainte des victimes déposée en Guinée, jugée non recevable.

Une urgence pour les victimes

Lors de ce massacre, 150 opposants ont été tués et une centaine de femmes, violées. Jointe par RFI, Asmaou Diallo, présidente de l'Association des victimes, parents et amis du 28 septembre, rappelle que huit ans, c’est long, trop long. Prudemment optimiste sur la tenue rapide d'un procès, elle dit compter sur la promesse, faite par les autorités, de l'organiser en 2018 car c'est une urgence pour les victimes, insiste-t-elle.

« Nous voulons que le procès s’ouvre maintenant,  compte tenu de l’état d’âme des victimes et de leur situation de santé. Nous avons aussi enregistré assez de décès par rapport aux gens qui ont subi beaucoup de sévices, au niveau du stade, et ce qui nous fait encore plus mal c’est que depuis que ce président est mis en place, il n’a jamais voulu parler – pas même une seconde – des victimes du 28 septembre, pour au moins les encourager à tenir bon. En effet, normalement, ces victimes devraient être reconnues au niveau national et prises en charge par l’Etat guinéen mais cela n’a jamais été fait », déplore-t-elle.

« Les femmes qui ont été violées ont sérieusement besoin d’assistance. Il faut absolument qu’il y ait ce procès pour qu’il y ait, plus tard, des réparations, pour qu’on puisse les aider et pour qu’elles puissent être vraiment reconnues car ce sont des personnes qui sont véritablement marginalisées. Et ce ne sont pas seulement celles qui ont été victimes de viol. Il y a aussi des hommes qui sont aujourd’hui handicapés à vie, des personnes âgées qui ont tout perdu. Il faut absolument qu’on nous redonne notre dignité. Il faut que cette justice soit faite. Nous tenons vraiment à ce qu’il y ait un procès », insiste Asmaou Diallo, présidente de l'Association des victimes, parents et amis du 28 septembre.

 

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Musique – Joey le Soldat : « Le peuple peut s’unir et décider de son destin »

 

Dans un troisième album très engagé, Barka, le rappeur burkinabè, Joey le Soldat, appelle au dialogue. Pour lui, une nouvelle insurrection est possible dans le pays car, sur le fond, rien n’a changé.

Tout juste arrivé à Paris à l’occasion de sa tournée française, Joey le Soldat déboule en treillis, mais un doux sourire aux lèvres, dans la rédaction de Jeune Afrique. Joel Windtoin Sawadogo, de son vrai nom, 32 ans, est un guerrier sans arme, un guérillero pacifique, qui n’a que ses mots pour munitions. Mais des mots tranchants, affûtés, qui ont fait de lui l’un des plus en vue d’une génération d’artistes impliqués dans la vie politique : Smockey, Sams’k le Jah, Basic Soul…

Quand on l’écoute, on est loin, très loin des jeunes rappeurs bling-bling comme Kiff No Beat qui explosent aujourd’hui les compteurs sur YouTube avec des titres aussi creux que populaires. « De l’emballage sans contenu », résume ce petit-fils de tirailleur et fils de militant indépendantiste. Son troisième album parle de détournements de fonds publics, de pillage colonial, de dialogue politique.

Jeune Afrique : Barka est votre troisième album, mais votre colère reste intacte.

Joey le Soldat : Après l’insurrection de 2014, comme la plupart des Burkinabè, je m’attendais à un changement, à de meilleures conditions de vie. Aujourd’hui, c’est la désillusion. Bien sûr, on ne peut pas changer en quelques jours une situation qui dure depuis vingt-sept ans… Mais le Burkina a besoin que les dirigeants dialoguent avec le peuple et avancent avec lui. Ce n’est toujours pas le cas.

L’un des morceaux de l’album est intitulé « Goomdé (sous l’arbre à palabres) ».

Oui, j’invite tous les Burkinabè à faire comme nos anciens : trouver des solutions sans prendre les armes. Dépasser nos différends, s’asseoir et discuter sous l’arbre à palabres.

Il faut que mes mots soient utiles, je suis dans un combat réel

Votre musique est très martiale, votre flow peut évoquer les saccades d’une mitraillette… mais vous êtes un pacifiste.

Je fais du rap violent pour engager à discuter sereinement. Mais pour que les gens vous écoutent, il faut leur parler sérieusement. Je ne suis pas un fan de Kaaris, ou de ce genre de rappeurs violents sans conscience : il faut que mes mots soient utiles, je suis dans un combat réel. C’est aussi pour ça que je suis censuré, comme d’autres artistes du pays. Il y a très peu de rap diffusé à la radio au Burkina, les responsables de festivals aidés par les autorités hésitent à nous inviter…

La première chanson que vous avez choisi de « clipper », « Zambfo », évoque la corruption.

Oui, je parle de vrais détournements. Des présidents qui pillent leur peuple, un maire qui vend des parcelles publiques à son profit [on pense entre autres aux affaires en cours dans les communes de Pabré, Koubri ou Boussouma, NDLR], de grandes puissances occidentales qui s’emparent de l’or et des diamants africains… On ne peut pas construire le pays si on ne met pas fin à ces pratiques.

Vous ne faites pas partie de ces rappeurs burkinabè qui se réclament à tout bout de champ de Thomas Sankara.

Pour moi, il ne suffit pas de brandir son image, de crier à la révolution pour être sankariste et révolutionnaire. Commençons par appliquer ses idées, restons humbles, droits. Je n’irai pas, comme certains qui clament son nom, rouler en V8 devant un peuple qui vit dans la misère, par exemple.

En 2014 nous n’étions pas divisés par des ethnies, des religions : la colère nous a fait oublier nos différences

Et puis il y a d’autres figures, comme Patrice Lumumba ou Norbert Zongo, qui nous ont montré la voie, celle d’une parole authentique, d’un véritable engagement. Zongo disait : « Les peuples comme les hommes finissent toujours par payer leurs compromissions politiques. » Nos dirigeants actuels feraient bien de se rappeler cette formule. Le cas du président Blaise Compaoré est une mise en garde.

Ne pensez-vous pas que beaucoup de Burkinabè n’ont plus aujourd’hui l’énergie de se battre et aspirent à une trêve ?

Les gens sont fatigués, c’est sûr. Mais l’insurrection a démontré quelque chose de fondamental et qui m’a marqué. C’est tout un peuple qui s’est levé et qui est descendu dans la rue. Nous n’étions pas divisés par des ethnies, des religions : la colère nous a fait oublier nos différences. Surtout, avec la chute de Compaoré, le soulèvement a démontré que le peuple pouvait décider de son destin politique.

Vous estimez donc qu’une nouvelle insurrection pourrait se produire demain ?

Oui. Car, sur le fond, rien ne s’est amélioré. On a changé de président mais on n’a pas changé de système. Nous avons besoin que le chef de l’État et son entourage s’ouvrent enfin à la population, lui parlent et lui rendent des comptes. Et notamment aux jeunes, à qui l’on explique sans cesse qu’ils sont « le fer de lance de l’économie », mais qui n’ont aucun droit.

Nous voulons rester en Afrique, mais dans une Afrique qui nous regarde en face, qui nous respecte et nous traite en adultes

Aujourd’hui, pour étudier à l’université, à Ouaga, il faut toujours, comme je l’ai fait, se lever à 5 heures du matin pour trouver une place en amphi ! Je suis sur scène, au micro, pour représenter cette nouvelle génération africaine qui a envie de se faire respecter. Nous ne rêvons plus de l’Europe, de ce qui brille en Occident. Nous voulons rester en Afrique, mais dans une Afrique qui nous regarde en face, qui nous respecte et nous traite en adultes.

Votre musique détonne dans le paysage du rap africain. Elle évoque autant le hip-hop brut des années 1990 que la musique africaine des grands orchestres des années 1960.

Ce sont des beatmakers de Bordeaux qui ont travaillé sur le son. Ils ont pioché dans la musique de groupes légendaires comme le Volta Jazz et le Bembeya Jazz. Pour moi c’est un hommage, une manière de faire revivre les mélodies qu’écoutaient nos parents. À l’heure où des labels occidentaux rééditent leurs albums, il me semblait aussi important que des Africains se réapproprient ce patrimoine.


La douceur d’un panzer

Joey le Soldat a conçu Barka (« merci », en moré) pour rendre hommage au public burkinabè qui l’a soutenu, entonnant ses chansons dans les stades au plus fort de l’insurrection de 2014. Le résultat est plus que concluant. Le flow pétaradant du tirailleur fait mouche à chaque strophe. Redrum et DJ Form, les compositeurs en embuscade, le couvrent superbement de bout en bout, donnant un second souffle à des hits disparus du Volta Jazz et du Bembeya Jazz.

À la fois belliqueux, conscient et furieusement nostalgique, Barka donne à voir une autre facette du rappeur militant quand il raconte un amour perdu ou le soutien que lui apporte sa mère (« M’maan »). En prenant de la hauteur, Joey confirme son statut de chef de file d’une nouvelle école… Il forme d’ailleurs déjà de jeunes pousses du rap et pourra les recevoir dans son studio, dont l’ouverture est prévue en décembre dans son quartier de Tanghin, à Ouagadougou.

Mauritanie: libération de Mkheitir,
blogueur condamné à mort

Le blogueur mauritanien Cheikh Ould Mkheitir va retrouver la liberté près de 4 ans derrière les barreaux.
© Marcos Santos/USP Imagens
 

Le blogueur mauritanien Cheikh Ould Mkheitir va retrouver la liberté près de 4 ans derrière les barreaux. Fin 2014, il avait été condamné à la peine de mort pour apostasie pour un article jugé blasphématoire. Après plusieurs années péripéties judiciaires, la cour d'appel de Nouadhibou a pris en compte son repentir et finalement ramené sa peine à 2 ans de prison et à une amende d'environ 150 euros. Une peine déjà purgée. Ould Mkheitir est donc ressorti officiellement libre du tribunal jeudi, mais sous bonne escorte face au mécontentement de manifestants qui réclamaient le maintien de sa condamnation à mort. Car ce dossier a suscité de vives réactions dans le pays.

Dès le début, cette affaire a déchaîné la colère des milieux islamistes radicaux qui estimaient que le blogueur avait dénigré le prophète Mahomet, quand lui disait avoir voulu dénoncer l'instrumentalisation de la religion pour justifier certaines discriminations au sein de la société mauritanienne. Son premier avocat a ainsi jeté l'éponge après des menaces.

Des appels au meurtre du blogueur ont circulé sur les réseaux sociaux, et dans la rue, plusieurs rassemblements réclamant son exécution ont émaillé le marathon judiciaire.

 

L'affaire est même remontée jusqu'au chef de l'Etat. Début 2014, face à une foule massée devant la présidence pour une manifestation dite de « défense du Prophète », Mohamed ould Abdel Aziz avait réaffirmé : « La Mauritanie n'est pas laïque, l'islam est au-dessus de tout »,  et avait remercié les manifestants de s'être mobilisés pour « condamner le crime commis par un individu contre l'islam ».

Mais à l'opposé des pressions de rue, largement alimentées par des enjeux politiques internes, il y avait aussi les pressions des défenseurs des droits humains et de la communauté internationale qui dénonçaient une atteinte à la liberté d'expression du blogueur et s'inquiétaient de cette première condamnation à mort pour apostasie dans le pays : l'affaire était donc devenue bien embarrassante pour les autorités.

L’avocate d'Ould Mkheitir espère que la page est désormais tournée, mais admet qu'il n'est pas sûr que son client puisse rester en Mauritanie en toute sécurité.

Y a certainement des gens qui ont des intentions malveillantes...
Me Fatimata Mbaye, avocate de Mkheitir
09-11-2017 - Par Laura Martel
 
 

Affaire Tariq Ramadan: laissons faire la justice!

L’affaire T. Ramadan vs Mesdames X, Y,..

Depuis quelques jours, les commentaires fusent dans toutes les directions sur les réseaux sociaux suite aux accusation de plusieurs femmes contre Tariq Ramadan. Comme il s’agit d’affaires de mœurs dans lesquelles le dialogue interreligieux n’est nullement concerné, cela ne nous intéresse nullement. Gardons la présomption d’innocence et espérons que la justice pourra faire son travail.

Nous vous invitons cependant à méditer sur une l’affaire ancienne d’une autre célébrité, certaines similarités risquent d’apparaître un jour ou l’autre…

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Un an après : affaire Benzema, le poison du soupçon

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L’affaire Benzema vue par le dessinateur Rémi Malingrëy.
DR

Claude Poissenot, Université de Lorraine

Un an après, l’« affaire Benzema » n’a pas disparu de l’actualité. Encore tout récemment (Le Figaro du 2 juin), l’ancien entraîneur Guy Roux a regretté la persistance de la non-sélection de Karim Benzema dans l’équipe de France pour les matchs du moment. Doit-on s’étonner de ce qui lui apparaît comme un « immense gâchis » ? Tant que la justice n’est pas passée et n’a pas lavé la star du Réal de Madrid de tout soupçon, il restera associé à une affaire sérieuse. Et la mise en cause du sélectionneur Didier Deschamps, soupçonné de céder à « une partie raciste de la France », est grave. Non seulement elle mobilise un argumentaire toxique et communautariste qu’illustre bien le dessin de Rémi Malingrëy, mais elle écarte l’idée de la prise en compte du comportement en dehors du terrain de foot. L’appartenance à l’élite conférerait une immunité de fait qu’il serait outrecuidant de ne pas respecter… Cette vision est fortement contestée par nos contemporains et l’année écoulée en a fourni de nouveaux exemples.

Le plus tonitruant est sans aucun doute le cas de François Fillon. De la rémunération de ses proches aux costumes offerts, les citoyens ont découvert une facette personnelle au-delà du personnage politique. Sa notoriété, son poids politique et le soutien de son parti n’ont pas suffi à lui faire retrouver la confiance des Français. Sa candidature a été comme invalidée par ce décalage entre une posture politique et un comportement personnel aux antipodes (la rigueur n’est-elle que pour les autres ?). L’appartenance à l’élite politique ne dispense pas du respect d’une morale élémentaire d’égalité et de probité. Et les citoyens n’ont pas besoin de l’« acharnement des juges » pour s’indigner.

Leur désir d’exemplarité s’affirme et vise tous les bords politiques. Après François Fillon, Bruno Leroux en a fait les frais et Richard Ferrand est désormais dans le viseur. Plus largement, les personnes bénéficiant d’une reconnaissance médiatique du fait de leur activité (y compris Cyril Hanouna), se devraient de mettre en scène des valeurs communes qui font le ciment de la vie sociale : probité, rejet du communautarisme, sens de l’altérité, égalité, refus des passe-droits, etc. La mise au ban des cas qui dérogent à ces valeurs permet leur réaffirmation et une certaine stabilité de l’ordre social. Cette tendance est profonde dans les sociétés occidentales ou occidentalisées (qu’on pense à la Corée du Sud ou au Brésil) et les « affaires » n’ont donc pas fini de défrayer la chronique.

Benzema, star à Madrid, paria en équipe de France ?
Jan Solo/Flickr, CC BY-SA

Ainsi, la non-sélection de Karim Benzema serait le produit de la pression de « la partie raciste de la France » sur l’entraîneur de l’équipe nationale. Cet avis de l’intéressé lui-même a donné lieu à quelques réactions fermes pour le contester. Mais d’autres soutiennent très explicitement ce point de vue, comme Éric Cantona, ou développent une analyse jugeant « incongrue » la non-sélection de ce joueur de grand talent. Que penser ?

Filtre d’accès

Bien sûr, il serait absurde de nier l’évidence : il existe bien des mécanismes de différenciation et de hiérarchisation dont pâtit une partie de la population, notamment celle issue des migrations maghrébines. Il ne s’agit pas de fantasmes victimaires, des travaux rigoureux en attestent l’existence. C’est vrai pour l’accès au marché du travail mais aussi au logement, voire aux discothèques, comme l’ont montré certaines opérations de testing.

On peut imaginer de chercher à mettre en évidence l’existence d’un filtre pour l’accès à l’équipe de France selon l’origine. Cela supposerait un protocole assez compliqué dans lequel il faudrait prendre en compte le poids de cette population maghrébine dans la population globale et le poids dans les équipes professionnelles et dans les élites de ces dernières.

Reste que sur une équipe de 23, chaque joueur représente déjà 4,3 % – ce qui rendrait la mesure incertaine. Et, bien sûr, une équipe ne se construit pas comme une assemblée à la proportionnelle. Les considérations interpersonnelles ont évidemment leur place.

Demande d’exemplarité

Il est donc indémontrable que l’origine maghrébine de Karim Benzema soit en cause dans sa non-sélection. Ce dernier peut l’affirmer mais cela ne constitue pas une preuve. Éric Cantona peut appuyer son point de vue, lui qui a aussi subi l’affront de la non-sélection en 1998, mais le doute s’impose.

Éric Cantona, l’homme qui a ouvert les vannes.
KallangRoar.com/Flickr, CC BY-NC-ND

Comment ne pas faire le lien entre sa non-sélection et les démêlés judiciaires qui sont les siens ? Les écoutes qui ont fuité dans la presse ont nettement donné à voir pas tant une culpabilité qu’une vision très instrumentale des relations humaines dont on peut discuter la compatibilité avec un esprit d’équipe.

Certains ont reproché aux politiques (Manuel Valls par exemple) de réclamer une forme d’exemplarité aux sportifs là où ils ne le sont pas toujours eux-mêmes. La demande n’émane pas seulement des politiques mais aussi d’une grande part de la population qui aspire à ce que ses élites – quelles qu’elles soient – montrent une forme d’exemplarité dans leurs comportements. De ce point de vue, l’exigence à l’égard de Karim Benzema est à rapprocher de celle demandée à Agnès Saal pour ses frais de taxis. Les valeurs d’honnêteté ou de respect ne sont pas relatives… Les défaillances de certaines élites ne pourraient justifier celles des autres.

Posture victimaire

Mais, surtout, la déclaration de Karim Benzema évacue toute responsabilité individuelle. Au lieu d’envisager une part de responsabilité (morale, sportive, collective), elle désigne une seule cause qui serait imputable non à la personne mais à la catégorie à laquelle elle appartient. Ce joueur brillant serait victime d’une discrimination, c’est-à-dire d’un mauvais traitement a priori. Il donne ainsi une publicité considérable à une posture victimaire qui est une impasse.

Combien de collégien(ne)s vont s’emparer de ce « bel exemple » dans le cadre des relations avec leur enseignant ? Ils pourront expliquer leurs mauvaises notes, leurs punitions, etc. par le soupçon indémontrable de la discrimination. Et certains enseignants (ce qui existe déjà) renonceront à faire régner l’ordre nécessaire au cours, à donner des mauvaises notes pourtant méritées voire tout simplement à faire cours pour ne pas devoir affronter ce soupçon. Comment, dès lors, sortir de la situation de discrimination ?

Benzema, champion d’Europe avec le Real Madrid.
Jan Solo/Flickr, CC BY-SA

En définitive c’est un véritable poison que Karim Benzema diffuse car il enferme les individus dans la case d’une origine pourtant lointaine. Pourquoi chercher à progresser et à se dépasser – ce qu’il a pourtant fait et réussi lui-même par le foot – si on est réduit à son étiquette ? N’est-ce pas aussi en se pensant comme porteur de l’étiquette que celle-ci colle à la peau ? Comment sortir des discriminations si elles sont la seule grille de lecture de son existence ?

C’est en cela qu’on pourrait aller jusqu’à considérer Benzema comme étant « raciste » lui-même puisqu’il ne fait que reprendre la grille des véritables racistes pour interpréter ce qui lui arrive. Cette vision communautariste est aux antipodes de notre monde contemporain dans lequel les appartenances sont multiples et ne sont pas subies mais, au moins pour une part, choisies. Elle tend à conserver le monde dans un état qu’elle donne pourtant l’impression de dénoncer.

Claude Poissenot, Enseignant-chercheur à l’IUT Nancy-Charlemagne et au Centre de REcherches sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.