Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Mali : des pistes pour enrayer la spirale de la violence dans le centre du pays|The Conversation

 

Dans un article publié ici même, l’universitaire Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré notait que dans le centre du Mali le terme djihadiste était devenu synonyme de « Peul armé ». Cela est d’autant plus incontestable que cette représentation, loin d’être un moyen déguisé de régler les conflits anciens, semble fortement ancrée au sein des autres communautés locales (bambara, dogon, bozo), mais aussi partagée par une partie des soldats maliens opérant dans cette zone.

Boubacar Haidara

Si en France ou en Angleterre une partie de la population, bien que majoritairement instruite, tombe parfois dans le piège du « musulman complice du djihadiste », au point que les musulmans soient contraints de se dissocier publiquement des actes commis par l’État islamique en leur nom (la campagne « Not in my name »), on peut alors aisément comprendre ce qui se joue dans le centre du Mali.

Cette représentation sociale qui fait du Peul un djihadiste apparaît aujourd’hui – et même depuis quelques années – beaucoup plus forte que toute réalité qui viserait à expliquer que les Peuls constituent une communauté très majoritairement paisible et qu’ils ne sauraient globalement être responsables des actes condamnables de quelques membres encouragés par certains.

Comment en est-on arrivé là ? De quelle marge de manœuvre disposent les autorités politiques pour ramener la paix entre les communautés au centre du Mali ?

Les Peuls, seuls contre tous

Une pléthore de groupes communautaires d’autodéfense opère un peu partout au Mali, aussi bien au nord qu’au centre. Pourquoi donc seules les milices peules sont-elles fréquemment accusées de djihadisme par l’ensemble des autres groupes d’autodéfense, avec les répercussions que l’on sait sur les civils ?

Dans un article consacré aux motivations d’adhésion des pasteurs peuls aux groupes djihadistes, Benjaminsen et Ba adoptent une approche dite d’« écologie politique matérialiste » pour expliquer la situation conflictuelle dans le centre du Mali. Cette approche renvoie à la gestion de l’environnement et des terres pastorales.

Si l’on en croit leur analyse, les frustrations des Peuls seraient, d’une part, liées à la gouvernance inégalitaire des terres et des ressources naturelles : les éleveurs de bétail seraient mécontents à l’égard d’un modèle qui favorise l’expansion agricole au détriment du pastoralisme. La conséquence est que les pâturages clés sont perdus et les corridors pour le bétail bloqués par de nouveaux champs agricoles. Les éleveurs devant toutefois passer avec leur bétail nonobstant le blocage des couloirs, cela conduit souvent à des conflits.

D’autre part, ajoutent ces mêmes auteurs, les Peuls seraient en colère à l’égard de l’État prédateur et corrompu : d’abord, parce que ce dernier ne fait que tirer profit de la paysannerie rurale. Les autorités judiciaires de la région tarderaient ainsi à résoudre les conflits d’utilisation des terres, car cela leur permettrait de continuer à accepter des paiements des différents protagonistes pour appuyer leurs revendications respectives. En outre, il est aussi reproché aux services des eaux et forêts d’infliger des amendes au hasard à des femmes qui ramassent du bois de chauffage et à des bergers qui font paître leur bétail.

Dès lors, les Peuls nourriraient un fort ressentiment anti-État et anti-élite, exacerbé par les discours pro-pastoraux que tiennent les leaders djihadistes. Du point de vue des auteurs, ce sentiment antigouvernemental croissant engendre l’enrôlement de nombreux jeunes Peuls dans des groupes armés qualifiés de djihadistes dans la région de Mopti (Centre).

Le partage des ressources, facteur clé du conflit

Pour sa part, le chercheur Baba Dakono, plutôt que de conflits intercommunautaires, préfère évoquer des conflits entre groupes socioprofessionnels qui s’affrontent pour des ressources naturelles très limitées.

C’est aussi la thèse développée dans un rapport intitulé « Stabiliser le Mali » : ce document impute les violences dans le centre du Mali à une compétition pour les ressources disponibles dans le delta du Niger (pâturages, champs, poissons), à l’évolution des règles qui structurent l’accès à ces ressources et aux revendications entourant ces ressources.

Pour mieux appréhender ce qui se passe actuellement dans le centre du Mali et notamment comment ces représentations sociales se sont développées, il importe de ne pas occulter la genèse des tensions liées aux accusations de djihadisme proférées à l’encontre des Peuls, et encore moins les faits d’armes des milices peules contre l’armée et les autres communautés locales. C’est la tâche que nous nous étions assignés dans un précédent article.

Un sujet commun au Mali, au Burkina Faso et au Niger

Comme le mentionne très bien le chercheur Boukary Sangaré, des conflits ont toujours et partout en Afrique opposé les cultivateurs sédentaires aux éleveurs généralement nomades pratiquant la transhumance. Aujourd’hui, au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la communauté peule est pointée du doigt pour sa proximité supposée avec les groupes djihadistes. Cela signifierait que les dynamiques liées à la compétition pour les terres et les ressources, présentées par de nombreux observateurs comme les principaux facteurs de violences intercommunautaires, se reproduiraient à l’identique dans les différents pays de la zone ?

Le Burkina Faso a vu apparaître, depuis 2016, un mouvement armé baptisé Ansaroul Islam, se réclamant de l’État islamique et dont le leader était le prédicateur peul Malam Ibrahim Dicko (donné pour mort, il a été remplacé par son frère Jafar Dicko). À l’instar du centre du Mali, des milices se sont formées au Burkina Faso pour se défendre contre les attaques attribuées aux Peuls.

Le 1er janvier 2019, l’assassinat de six Mossis à Yirgou (centre-nord du Burkina Faso) par des présumés djihadistes peuls a donné lieu à des représailles sanglantes qui ont fait 46 morts au sein de la communauté peule. Le même jour avait également lieu au Mali l’attaque de Koulogon (centre) faisant 37 morts parmi les Peuls.

Le Niger, quant à lui, subit régulièrement des attaques terroristes, aussi bien au sud-est, dans les régions frontalières avec le Nigeria, qu’à l’ouest, dans les régions proches du Mali. Les assaillants venus du Mali sont fréquemment des Peuls – des Nigériens ou des individus d’origine nigérienne – qui se sont installés au Mali dans les années 1990.

L’attaque d’Ogossagou, la suite hélas prévisible d’un cycle de représailles

Si l’attaque d’Ogossagou du 23 mars 2019 a interpellé l’opinion nationale et internationale par son ampleur et sa violence, ce n’est en réalité rien d’autre que la suite hélas prévisible d’une spirale, d’un cycle de représailles et de vengeances enclenchés entre les différents acteurs dans le centre du Mali depuis 2015.

La décision de la milice dogon Da na Amassagou de chasser les Peuls de la zone allant de Bandiagara à Bankass (centre du Mali) aurait été prise lors d’une réunion tenue le 13 mars 2019, suite à l’attaque, deux semaines plus tôt, de deux villages dogon dans la région de Bandiagara par des éléments armés identifiés comme étant peuls. Depuis le massacre d’Ogossagou, le rôle hautement négatif des milices communautaires en général, et de la milice dogon Dan na Amassagou en particulier, est pointé du doigt. Les démentis formels de cette dernière quant à son implication dans le massacre n’ont pas dissuadé le gouvernement malien de prononcer sa dissolution, lors du conseil des ministres extraordinaire du 24 mars 2019.

Le massacre d’Ogossagou, qui a coûté la vie à 160 membres de la communauté peule, est par ailleurs intervenu seulement quelques jours après l’attentat contre le camp militaire de Dioura (le 17 mars 2019), ayant causé la mort d’une trentaine de militaires maliens. Un attentat revendiqué par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), comme une vengeance à l’encontre des crimes commit par l’armée malienne et les milices visant la communauté peule.

Dans son communiqué de revendication,le GSIM n’a pas manqué de préciser que l’attaque avait été menée par des hommes du Macina – la katiba (brigade) sud du groupe djihadiste Ansar Dine –, actif dans le centre du Mali, et que les opérations avaient été personnellement conduites par le prédicateur peul Amadou Kouffa lui-même.

Précisons, enfin, que la grande majorité des combattants de la katiba Macina sont des Peuls, ou identifiés comme tels. Ce facteur pourrait expliquer pourquoi l’armée tarde à s’interposer contre les exactions visant des Peuls – une lenteur que l’on observe toutefois dans les attaques visant les autres communautés de la région.

Les milices comme palliatif face à un État malien défaillant

L’Etat malien fait, depuis plusieurs années, face à une situation dans laquelle ses institutions sont loin d’être en mesure de répondre à la demande exponentielle de sa population en matière de sécurité.

L’autorité souveraine n’assure plus le monopole du policing (l’ensemble des fonctions d’application de la loi et de maintien de l’ordre, que celles-ci soient assurées par des acteurs publics ou privés, à l’échelon national et local). Celui-ci est désormais envisagé comme une activité multilatérale s’exerçant par une diversité d’arrangements institutionnels : publics, privés, communautaires, hybrides.

Certaines de ces configurations émergent plus ou moins spontanément. C’est, en général, le cas des milices communautaires d’autodéfense qui se mettent en place pour pallier l’absence des forces de l’ordre et pour garantir la sécurité des membres de la communauté. Leur mise en place est souvent encouragée par l’État défaillant et peut apparaître positive lorsque ces milices s’investissent dans une mission de contrôle social et de résolution des conflits en anticipant les menaces réelles ou ressenties résultant de la vie en collectivité.

À cet égard, on constate qu’en réponse à l’annonce de la dissolution de son groupe par le gouvernement, le « chef d’État-major » de Dan na Amassagou, Youssouf Toloba, a exigé du gouvernement comme préalable au dépôt des armes le retour de l’armée pour sécuriser les populations, et le désarmement des autres milices.

La question reste entière : l’État malien a-t-il les moyens de déployer la force publique partout où le besoin de sécurité l’impose ?

Comment lutter contre les amalgames ?

Le président de l’Association malienne pour la protection et la promotion de la culture dogon (« Ginna Dogon »), Mamadou Togo, juge hâtive la décision du gouvernement de dissoudre Da na Amassagou. Il affirme que cela ne saurait mettre fin au problème localement. Par ailleurs, sa déclaration laisse entrevoir la persistance des amalgames, lorsqu’il affirme que l’ethnie peule est le dénominateur commun de toutes les violences qui interviennent dans le centre du Mali : « Quand une seule ethnie est citée dans plusieurs conflits de ce genre, elle doit faire un examen de conscience. Elle doit se demander : que faire pour arrêter ça ? »

L’autodéfense devient problématique, note l’universitaire Dougoukolo Alpha Oumar Ba-Konaré, quand elle induit des amalgames qui « créent les conditions d’une révolte des Peuls soumis à des vagues d’arrestations, de meurtres et d’intimidations par des milices issues de communautés voisines et des fonctionnaires de l’État malien, eux-mêmes mus par la peur, la soif de vengeance ou la volonté d’affirmer leur légitimité en attaquant des boucs émissaires ».

Elle l’est aussi quand certaines milices peules affichent leur proximité avec des mouvements djihadistes avec qui elles s’associent dans des attaques contre militaires et civils au nom de la défense de l’identité peule. Outre leur adhésion pure et simple aux idéologies djihadistes, l’utilisation de ce label « djihadiste » par ces milices d’autodéfense peule consisterait aussi, toujours selon le même Ba-Konaré, à tirer simplement parti de la puissance du terrorisme pour instiller la peur et se montrer menaçant face aux autres groupes armés.

Dans la situation actuelle du centre du Mali, une atténuation des tensions intercommunautaires pourrait reposer ainsi sur quelques points principaux :

  • Un démarcage total de l’État avec les groupes armés communautaires incontrôlables et aux activités répréhensibles, et leur désarmement voire leur dissolution pure et simple ;
  • Une fermeté affichée de l’État vis-à-vis des prévarications des militaires (obligation pour eux de répondre à l’appel des communautés dans le besoin), et vis-à-vis de ceux coupables d’exactions extrajudiciaires. L’État devra, en outre, identifier, appréhender et punir les auteurs de crimes afin de combattre l’impunité qui a fortement contribué à l’expansion du niveau des violences sur le terrain ;
  • La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) pourrait enfin concrètement s’investir de son rôle de protection des civils et de facilitation du dialogue entre les parties ;
  • Des campagnes de sensibilisation inclusives, visant à faire évoluer les représentations qui aujourd’hui font systématiquement du Peul un djihadiste, pourraient être initiées par le gouvernement de Bamako. Mais cela passerait aussi forcément par un démarcage des populations peules des actes répréhensibles commis en leurs noms par certains des leurs, ou qui s’identifient comme tels, à l’exemple de la campagne « Not in my name » des musulmans de Grande-Bretagne contre l’État islamique.

Les autorités politiques, les observateurs nationaux et internationaux pourront produire autant d’études et formuler autant de propositions qu’ils le veulent, les tensions s’estomperont difficilement sans que ne s’opère au préalable un changement des mentalités localement.

Nous remarquons d’ailleurs que chaque acte – quel que soit son ampleur –, commis par une milice peule, ou qui s’identifie comme telle, donne systématique lieu à des représailles des plus violentes contre cette communauté, n’épargnant désormais ni les femmes, ni les enfants. La dernière attaque d’Ogossagou, consécutive à l’attaque de deux villages dogon et à l’attentat contre le camp militaire de Dioura, en est une triste illustration.

Boubacar Haidara, Chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le Monde (LAM), Sciences-Po Bordeaux

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Qui a peur du métissage ?|The Conversation

 

Le récent attentat de Christchurch qui a fait cinquante morts et des dizaines de blessés s’inscrit dans la longue liste des crimes commis par les suprémacistes blancs.

Cette mouvance dont se réclame explicitement l’auteur, un homme de 28 ans, notamment à travers le manifeste de 74 pages qu’il a mis en ligne avant le carnage, fustige, sur fond de revendications identitaires, l’immigration voire la « colonisation » à laquelle l’Europe serait en proie de manière galopante. Derrière ces mots aux relents xénophobes, se cache une véritable phobie, celle du mélange, disons du métissage des peuples et des cultures.

Erick Cakpo, Université de Lorraine

Cette peur du métissage, essentiellement fondée sur du fantasme, est cependant soutenue par une longue tradition intellectuelle européenne sur laquelle les suprémacistes contemporains continuent de bâtir leur conviction.

Le métissage serait-il une synthèse contre nature ou une confluence harmonieuse des altérités ? Mot issu du latin mixtus, « mélangé », il est aujourd’hui passé du registre biologique pour rejoindre le domaine culturel, philosophique voire poétique, dépouillé ainsi de son répertoire identitaire. Il n’est pas un état, mais un processus qui a accompagné les découvertes, puis les conquêtes, la colonisation et les grands déplacements des populations à travers les guerres, les déportations, les migrations, etc.

« Métis c’est une création coloniale »

La peur du mélange qui caractérise les modes de pensée suprémacistes est gouvernée par la tendance à rapprocher la notion de métissage de celle de race. Cette peur est nourrie par l’argumentaire essentialiste qui accompagne depuis le XVIe siècle les différentes représentations du mot « race » et par conséquent le métissage.

En réalité, le terme « métissage », dans son utilisation première, renvoie à la différence physique et biologique. Évoquant au premier chef la reproduction physique, le métissage symbolise dans l’imaginaire racialisant l’union de deux êtres séparés par la différence de leurs apparences. Ainsi, par cet acte, ils rompraient la continuité des puretés originelles et fixes.

Cette idée de corruption trouve son élaboration dans le contexte colonial qui fait peser sur la notion de métissage un mode de catégorisation. « Métis c’est une création coloniale », fait dire le romancier congolais Henri Lopes au narrateur de son récit, Le Chercheur d’Afriques paru aux éditions du Seuil en 1990.

Famille non identifiée, probablement à Osnaburgh House (Ontario/Canada). Ce portrait de famille illustre la rencontre de deux cultures. Le père porte un complet européen agrémenté d’une montre de poche. La mère, vraisemblablement métisse, tient son enfant installé dans une planche porte-bébé, un accessoire traditionnel des Premières Nations. Son châle est un reflet de la culture métisse ; plusieurs femmes et filles en portaient (1886). Robert Bel Library and Archives Canada/Flickr, CC BY-SA

Un « acte honteux »

L’installation des Européens dans les Tropiques via les sociétés esclavagistes coloniales n’ayant pas pu empêcher des unions mixtes, très tôt, ce mélange devient la cible d’une stigmatisation que révèlent déjà les chroniques du XVIIe siècle en ces mots : « désordre », « crime que déteste Dieu », « acte honteux »…

Ainsi l’idée de naissance d’individus bâtards, mixtes, dont il faut fustiger le caractère anormal, irrégulier, dégénérescent comme perte de la « pureté identitaire », reste historiquement liée « au statut imprécis, sans place prévue entre le colonisateur et le colonisé » comme le précise l’anthropologue et historien français Jean‑Luc Bonniol.

Code noir, ou Recueil d’edits, déclarations et arrêts concernant les esclaves nègres de l’Amérique, avec un recueil de réglements, concernant la police des isles françoises de l’Amérique et les engagés, édité en 1743. Royaume de France/Wikimedia

Ce statut de « trouble appartenance », pour lui donner plus de relief, est justifié par des arguments théologiques, tant le métis est le résultat impur d’une transgression : celle d’avoir goûté au fruit défendu de l’étranger/ère de race inférieure païenne et pécheresse issu·e de l’esclavage.

Ce métissage colonial fut d’autant plus considéré comme un péché qu’il s’est toujours produit dans des situations d’illégitimité et de clandestinité au point de conduire l’article IX du Code noir à décréter l’interdit, hors mariage, des relations sexuelles entre Blancs et Noirs.

Le puissant impact des théories raciales

L’héritage laissé par le contexte colonial, dont les suprémacistes s’en font encore aujourd’hui l’écho, connaît sa plus probante élaboration dans la construction qu’en réalisent certains tenants des théories raciales au XIXe siècle.

Ces mots de Joseph-Arthur Gobineau qualifiés de « péché originel de l’anthropologie » par Claude Lévi-Strauss, en donnent la dimension :

« L’homme dégénéré mourra définitivement, et sa civilisation avec lui, le jour où l’élément ethnique primordial se trouvera tellement subdivisé et noyé dans des apports de races étrangères, que la virtualité de cet élément n’exercera plus désormais d’action suffisante… »

Cet écho traverse encore la moitié du XXe siècle, à l’instar de l’influence qu’il eut sur le Dr Edgar Bérillon qui, dans la Revue de psychologie appliquée, publiait en 1927 un article sur « Le métissage : son rôle dans la production des enfants anormaux », article dans lequel il voyait dans le métissage une cause essentielle de dégénérescence physique et mentale ; ou encore le prix Nobel de biologie Charles Richet, membre de l’Institut, qui, au nom du progrès et de la civilisation, préconisait l’interdiction des unions entre Blancs et non-Blancs.

« Les quatre races d’hommes : la race blanche, la plus parfaite des races humaines, habite surtout l’Europe, l’ouest de l’Asie, le nord de l’Afrique, et l’Amérique », extrait d’un ouvrage inspiré des thèses racialistes d’auteurs comme Gobineau. « Le Tour de la France par deux enfants », manuel scolaire de G. Bruno (1877). Wikimedia

Conforter sa propre identité

Afin de conjurer le sens négatif du terme et faire évoluer les travaux sur les identités et par conséquent sur le métissage, certains anthropologues contemporains comme Jean‑Loup Amselle et François Laplantine, de même que certains biologistes (André Langaney et Albert Jacquard) ont révélé que toutes les composantes humaines sont, dès l’origine, intrinsèquement « mixées », métissées.

Ainsi, dans sa théorie des « branchements », Jean‑Loup Amselle considère qu’aucune identité, aucune civilisation ou culture ne peut prétendre à une pureté originelle, chaque composante pouvant se définir comme un patchwork de patchwork, un produit de tous les collages antérieurs. Il pousse à mettre au centre de la réflexion sur les identités l’idée d’une triangulation, c’est-à-dire le recours à un élément tiers pour façonner sa propre identité.

De ce fait, notre monde globalisé ne pouvant être perçu comme le produit d’un mélange de cultures elles-mêmes vues comme des univers étanches, l’anthropologue appelle à débrancher les civilisations ou les identités de leurs origines supposées. De manière efficace, le chercheur pose le postulat suivant :

« c’est en se pensant ou en se réfléchissant dans les autres que l’on conforte le mieux sa propre identité ».

« Ce qui nous sauve aujourd’hui dans un monde intolérant »

Parallèlement à l’Occident, dans d’autres contrées du monde comme dans les mondes créoles, l’existence du fait métis prend une dimension démographique, politique et culturelle exceptionnelle par rapport aux métissages postcoloniaux.

Dans les mondes créoles, le champ de création par métissage fut sans précédent puisque, de biologique, le processus affecta tous les domaines de la vie (le travail, les rythmes de vie, l’alimentation, l’habitat, l’habillement, les perceptions du monde, les rapports sociaux, les croyances, les arts, le langage, etc.) au point de constituer une nouvelle culture aujourd’hui reconnue comme patrimoine de l’humanité : la culture créole.

La romancière et essayiste guadeloupéenne Gisèle Pineau, dans sa contribution « Écrire en tant que Noire », in Penser la créolité, illustre la manière dont le métissage comme culture ou comme identité peut être assumée :

« Nous n’avons cessé de mélanger nos races, et nos sangs avec les autres peuples échoués au Nouveau-Monde, Indiens, Orientaux, Européens, Chinois, et cetera… Nous sommes des bâtards et c’est peut-être ce qui nous sauve aujourd’hui dans un monde intolérant qui voit monter le fascisme et éclater de nouvelles persécutions racistes dans l’Europe démocratique […] Une nouvelle humanité s’est bâtie ici. Nous avons investi l’espace et ouvert l’horizon, enjambé la mer et mêlé les mondes en présence. »

En somme, c’est surtout parce que le métissage, au sens moderne du terme, demeure une « notion piège » qu’il faut mettre en garde contre son utilisation galvaudée qui, via le contexte des colonisations européennes dans lesquelles il prit corps, continue de servir de support aux idéaux de gradations, de stigmatisations et d’exclusions.

Erick Cakpo, Historien, chercheur, Université de Lorraine

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[Édito] Macky Sall, cinq ans de solitude

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Début de second mandat en fanfare... le chef de l’État sénégalais entend prendre directement les choses en mains et accélérer les réformes. Conséquence : un vaste chamboule-tout au gouvernement et la suppression du poste de Premier ministre. Une stratégie qui n’est pas sans risques...

Macky Sall cache décidément bien son jeu. Le président « normal », souvent comparé à ses débuts à François Hollande en raison de sa bonhomie et du contraste de sa personnalité avec celle de son prédécesseur (Abdoulaye Wade pour lui, Nicolas Sarkozy pour son homologue français de l’époque), ne s’embarrasse guère du qu’en-dira-t-on et des petits calculs politiciens.

Chamboule-tout

Chez les acteurs politiques sénégalais, beaucoup s’attendaient à un début de second mandat tranquille, dans la continuité du précédent, avec un gouvernement élargi pour remercier les multiples soutiens de la campagne présidentielle tout en conservant les fidèles de toujours. Ils se sont trompés. En lieu et place, ils ont assisté à un vaste chamboule-tout. Une vingtaine de membres de l’ancienne équipe ont été remerciés en raison de leur inefficacité ou de leurs frasques, le nouveau gouvernement ne compte plus que trente-deux ministres (plus trois secrétaires d’État), dont seize nouveaux venus (pour la plupart d’anciens directeurs généraux d’entreprises publiques ou d’institutions).

En revanche, les « transhumants » et les ralliés de la dernière heure ont été purement et simplement zappés ; l’Économie et les Finances ont été séparées ; et de supposés caciques ont été contraints de changer de maroquin. Cerise sur le lakh, le poste de Premier ministre sera froidement supprimé et jeté aux oubliettes ! Il va de soi que ce dernier point, surtout, a déclenché une polémique et suscité des cris d’orfraie dans l’opposition.

Pourtant, à y regarder de plus près, la disparition de ce poste très convoité ne changera pas grand-chose. Depuis cinquante-neuf ans (et sous trois constitutions), le Sénégal a connu quinze Premiers ministres. Aucun ne s’est signalé par son indépendance ou son autonomie à l’égard du chef de l’État. Tous ont été des courroies de transmission des volontés présidentielles, davantage que de véritables chefs du gouvernement.

Fin d’une hypocrisie

C’est si vrai que le poste a déjà été supprimé à deux reprises, en 1963 et en 1983. Aujourd’hui, le fait que Mahammed Boun Abdallah Dionne occupe la primature ou le secrétariat général de la présidence ne change strictement rien à son rôle et à ses attributions : il va continuer de coordonner l’action du gouvernement et d’exécuter la feuille de route définie par son patron. C’est en somme l’officialisation d’une situation de fait, la fin d’une hypocrisie, comme ce fut le cas, par exemple, au Bénin, avec Pascal Irénée Koupaki dans le rôle de Dionne. La situation est la même partout en Afrique, à l’exception notable de l’Éthiopie : les Premiers ministres ne disposent que de l’ombre ou de l’illusion du pouvoir. Ils servent avant tout de fusibles institutionnels.

L’opération va permettre à Macky Sall de mettre sous le boisseau les ambitions de ceux qui, dans son camp, rêvent de prendre sa place. Et de les obliger à consacrer toute leur énergie à la mise en œuvre des réformes qu’il entend mener avant le terme de son mandat, en 2024. Sans arrière-pensées ni manœuvres politiciennes, au moins jusqu’aux législatives de 2022. Il va ainsi pouvoir préparer à son rythme une succession qui, ici comme ailleurs, s’annonce délicate, juger les uns et les autres à l’aune de leurs performances.

Polémique

Revers de la médaille, il crée la polémique et offre à ses opposants une occasion inespérée de se remobiliser. Le meilleur argument de ces derniers n’est d’ailleurs pas sans force : pourquoi le président n’a-t-il pas annoncé cette suppression pendant sa campagne électorale ? Quoi qu’il en soit, au-dessus de l’écume de l’actualité, Macky Sall achève sa mue en hyperprésident. Sans bouclier, écran de protection ou échappatoire. C’est son choix : il est désormais seul face à ses concitoyens. Il annonce vouloir gérer le Sénégal directement, sans ralentisseurs ni « goulets d’étranglement » ? Pourquoi pas. Mais il sait qu’il devra désormais assumer seul les conséquences de ses succès comme de ses échecs. La stratégie n’est pas sans risque, mais au moins les choses sont-elles claires.

Nigeria: 5 ans après leur enlèvement,
que sont devenues les lycéennes de Chibok?

Des jeunes lycéennes de Chibok rescapées de Boko Haram, à Abuja, la capitale du Nigeria, le 8 mai 2017.
© AFP/Stefan Heunis

Le soir du 14 avril 2014, il y a 5 ans jour pour jour, 276 lycéennes, âgées entre 12 et 17 ans, étaient enlevées par Boko Haram dans le nord-est du Nigeria. Le groupe jihadiste avait alors pris d’assaut leur internat pour jeunes filles du lycée de Chibok avant de les emmener de force. Aujourd’hui, que sont devenues ces lycéennes ?

Elles sont toujours 112 jeunes filles captives de Boko Haram, cinq ans maintenant après leur enlèvement. Mais certaines ont eu plus de chances, si l'on peut dire. Le soir même des faits, le 14 avril 2014, 57 d’entre elles parvenaient à s’échapper, 107 autres seront finalement libérées, soit en s’enfuyant également, soit libérées par l’armée ou bien encore au terme de négociations.

Mais la liberté ce n’est pas tout. Ces jeunes filles ont bien souvent rencontré des difficultés pour se réintégrer, pour se faire à nouveau à la vie quotidienne. Des sources médicales ont fait état de syndromes de Stockholm, le fait de développer un attachement à son ravisseur, certaines affichaient des troubles traumatiques. Il y a même des jeunes filles qui auraient refusé d’être libérées.

Certaines sont devenues mères pendant ou peu après la fin de leur captivité, elles ont été abusées. En tout cas, un membre de l’Unicef ayant rencontré quelques lycéennes libérées affirme qu’elles ont retrouvé leur famille, mais pas toutes c’est certain. Il disait aussi que la plupart des filles libérées ont repris leurs études et qu’elles ont de l’ambition.

Dès 2016 d’ailleurs, on se souvient que 21 d’entre elles avaient reçu l’aide d’un milliardaire américain pour cela. Robert Smith leur a payé leur scolarité à la prestigieuse université américaine du Nigeria, située à Yola dans l’État d’Adamawa.

Témoignage : des familles dans l’attente de nouvelles

Yakubu Nkeki, préside le collectif des familles de Chibok. Il déplore le manque de transparence des autorités concernant les discussions avec les jihadistes. « Après 5 ans, on constate un sérieux traumatisme parmi les familles. Nous, les parents des filles de Chibok, nous demandons au gouvernement de redoubler d'efforts pour les retrouver. Si au moins les autorités pouvaient nous dire si elles sont en vie ou non. Cela nous aiderait. C'est très difficile pour nous tous. Nous n'avons aucun détail, aucune information fiable sur l'endroit où nos filles sont détenues. C'est triste. Le traumatisme est tel, que plusieurs parents en sont morts. Nous avons besoin de savoir. Nous avons besoin d'informations crédibles. Nous voulons en savoir plus sur l'état des négociations. »


Reportage : les difficultés de scolarisation dans le nord-est du pays

Quelques chiffres qui aident à comprendre. Depuis le début des violences, 1 400 écoles ont été détruites, selon l'agence onusienne pour l'enfance. L’année dernière encore, 180 nouveaux enlèvements, parfois dans les écoles justement. Mais derrière les statistiques il y a l'humain et le quotidien.

Les enfants sont les premiers touchés pour Pernille Ironside, responsable de l'agence onusienne pour l'enfance au Nigeria. « Plus de 2,8 millions d’enfants ont un besoin urgent d'accéder à l'éducation de base. La plupart d'entre eux n'ont pas été à l'école pendant des années, certains n'y ont même jamais été. Beaucoup d'entre eux ont souffert d'un grand traumatisme après avoir été déplacés ou avoir fui les combats. »

Mais pour enseigner, encore faut-il qu'il y ait des professeurs. Au moins 2 295 d'entre eux ont été tués depuis le début des violences. Au total, près d'1,7 million de personnes ont été déplacées, alors dans les camps la situation est très compliquée. « Il y a des professeurs parmi les déplacés qui sont volontaires pour enseigner, poursuit Pernille Ironside, il y a même des militaires qui sont volontaires pour enseigner, mais c'est juste qu'il n'y a pas assez de moyens humains et de ressources pour s'assurer que le système éducatif fonctionne. »

Or, ce qui ne s'apprend pas aujourd'hui c'est autant de perdu pour demain. Pernille Ironside est vraiment inquiète, cette situation ne s'arrange pas et aura forcément des conséquences sur le futur de tous ces enfants.

Marché de l'eau: l'ex-ministre Mansour Faye a-t-il favorisé Suez au Sénégal?

Le siège de Suez, dans le quarier de la Défense, près de Paris, le 20 juin 2012.
© JOEL SAGET / AFP

L’ancien ministre sénégalais de l’Hydraulique Mansour Faye a-t-il favorisé Suez lors de l’attribution du marché de l’eau ? L’hebdomadaire français Le Canard enchaîné a révélé jeudi 11 avril la livraison de cinq camions-bennes pour le ramassage des ordures à la ville de Saint Louis avant l’appel d’offres. Des camions Suez pour la ville dont le maire n’est autre que Mansour Faye lui-même. Les intéressés se défendent de tout conflit d’intérêts.

En octobre 2015, la ville de Saint Louis reçoit cinq camions-bennes de la part de Suez. Il s’agit d’un don, d’après la mairie. Les véhicules ne sont pas tout neufs. Quinze ans, d’après un responsable de l’entreprise. Aux commandes de l’opération, Alioune Badara Diop, proche du maire Mansour Faye. Trois ans plus tard, la commission d’attribution des marchés publics dépendant du ministère de Mansour Faye décide d’attribuer le marché de l’eau à Suez.

Pour Le Canard enchaîné et certains proches du dossier, ces cinq camions-bennes donnés gratuitement ont comme un parfum de corruption. Dans un communiqué, la mairie de Saint Louis dénonce des accusations sans fondement. Quant à Alioune Badara Diop, il dit avoir eu l’idée de récupérer ces camions en les voyant stationnés dans un dépôt en France. Il souligne : « La mairie a pris en charge les frais de transport des véhicules ».

Suez explique que cette pratique – envoyer de vieux camions en Afrique – « est courante pour la plupart des opérateurs ». Trois ans plus tard, la victoire de l’entreprise face à la Sénégalaise des Eaux (SDE) reste contestée. Car dans son offre pour reprendre le marché de l’eau urbaine au Sénégal, Suez était plus chère que l’opérateur historique.