Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Comment s’explique la prolifération des groupes extrémistes
au Burkina Faso? |The Conversation

 

Le Burkina Faso, qui avait échappé jusque-là à l’instabilité régionale causée parla chute du régime libyen en 2011, a vu sa résilience s’effriter progressivement par les soubresauts politiques connus par le pays à la suite de l’insurrection populaire de l’automne 2014. Depuis cette période, le Burkina Faso présente un environnement sécuritaire précaire, soumis à des périls divers. Depuis 2016, le pays est ainsi menacé par des groupes djihadistes venus du Mali et qui ont trouvé dans la région du Sahel burkinabé un terreau propice pour se développer.

 

Mahamoudou Savadogo, Université Gaston Berger

Progressivement, le djihadisme est devenu endogène, incarné par certaines figures burkinabés comme l’imam Malam Dicko. Si ces groupes djihadistes utilisent toujours le Mali comme base arrière, ils s’appuient de fait, en grande majorité, sur des citoyens du Burkina Faso.

Certains opéraient au Mali depuis 2012 dans les rangs d’Al-Qaïda au Maghreb islamique et Ansar Dine à Tombouctou, ou dans les rangs du Mouvement pour l’unification et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) dans le Gourma et dans le cercle d’Ansongo. Ils ont réorienté leurs actions sur le Burkina Faso à partir de 2016. D’autres, nouvellement engagés dans la nébuleuse djihadiste, ont été recrutés sur la base de facteurs proprement locaux – qu’ils soient sociaux, religieux, économiques ou politiques.

Une forte expansion géographique

Si la région du Sahel reste un sanctuaire pour les groupes djihadistes évoluant au Burkina, ils n’ont eu de cesse de changer de stratégies en s’adaptant à l’évolution de la situation, et d’y étendre leurs attaques d’ouest en est en prenant le soin de faire à chaque fois la jonction entre les différentes zones : dans les régions du Nord et de la Boucle du Mouhoun depuis 2017, et jusqu’à la région de l’est du pays depuis le printemps 2018. Mais, depuis le début de l’année 2019, les régions qui concentrent les plus grands nombres d’attaques sont le centre-nord et le Sahel.

DR, Author provided

Leur zone d’action a changé et s’est donc énormément étendue, de façon progressive et méthodique. L’année 2019 semble être une phase de consolidation des zones occupées avec un forte pression et un harcèlement régulier et intense sur toutes les provinces du Sahel, et particulièrement celle autour de la région du centre-nord qui semble être désormais leurs cibles privilégiées.

Cet enchaînement bien orchestré et méthodique pourrait laisser croire qu’une stratégie bien élaborée a été mise et un agenda et/ou qu’un plan serait en train d’être déroulé sans encombre. Car la réponse des autorités paraît inadaptée devant un ennemi qui semble avoir chaque fois en avance et disposer d’une capacité d’anticipation sur les stratégies de mise en place par l’État.

Focalisation sur les zones rurales

Le mode de conquête des groupes terroristes semble être focalisé sur les zones rurales, là où l’absence de l’État est marquée, mais aussi paradoxalement par sa présence. Les populations délaissées par le pouvoir central se sont retrouvées face à des groupes extrémistes, ces derniers pouvant distiller leurs discours radicaux au sein des communautés d’autant plus facilement qu’aucune autorité n’était présente pour déconstruire leurs discours. Ce qui a permis d’accentuer davantage cette mauvaise perception que les populations ont de l’État.

À l’inverse, donc, sa présence a parfois contribué à faire basculer la population du côté des groupes extrémistes, celui-ci étant perçu dans certaines zones comme l’entité qui réduit les opportunités des populations rurales au profit des populations urbaines (vente des terres, des réserves, industrialisation du secteur minier aux dépens de l’exploitation artisanale). Une telle situation a été très bien exploitée par les groupes extrémistes pour s’implanter.

Carte du niveau de sécurité dans le Sahel (avril 2019). DR, Author provided

Ils ont ainsi créé des sanctuaires là ou l’État a produit de la violence. La particularité des groupes extrémistes au Burkina, c’est qu’ils ne s’installent pas dans les zones qu’ils ont conquises. Ils ont adopté un style de gouvernance à distance aidée par l’absence de l’État, en profitant de la faiblesse du maillage sécuritaire.

Un recrutement de plus en plus local

À l’origine, les combattants des groupes terroristes au Burkina étaient majoritairement exogènes et les recrutements se faisaient en dehors des frontières burkinabè. Les premières attaques sur la capitale Ouagadougou ont été revendiquées en janvier 2016 par Aqmi.

Depuis un certain temps, leur stratégie d’occupation du territoire ainsi que leur mode de recrutement ont changé, devenant de plus en plus local, principalement dans leurs bastions.

DR, Author provided

Pour augmenter le nombre de leurs adeptes, ils ont su exploité les désordres locaux, et sont passés maîtres dans l’art d’alimenter les tensions sociales, et d’attiser les conflits communautaires. Citons les drames de Yirgou et celui d’Arbinda dont ont les accuse d’être les instigateurs.

Mais il ne faut pas non plus perdre de vue que l’État et l’armée dans la lutte contre les groupes extrémistes ont utilisé des méthodes et adopté des attitudes qui ont fini par faire basculer ceux qui étaient encore résiliant zones. Les tensions communautaires et les exactions commises par les forces de défense et de sécurité drainent de nouveaux adeptes vers les groupes djihadistes/

Une cible prédéfinie et bien localisée

Les groupes terroristes au Burkina Faso se caractérisent par la nature de leurs cibles, lesquelles sont clairement identifiées et localisées : tout ce qui est symbole de l’État, les forces de défenses et de sécurité et les autorités coutumières. Ils constituent 75 % à 80 % des cibles de ces attaques.

Ce faisant, les terroristes s’assurent non seulement la sympathie d’une partie de la population, tout en s’érigeant en justiciers venant au secours du peuple opprimé par son propre État prétendument instrumentalisé par les puissances occidentales.

C’est, en tout cas, ce type de messages qu’ils véhiculent pour justifier le fait de s’en prendre aux symboles de l’État.

Qui sont ces groupes ?

Deux grands groupes sont clairement identifiés : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Autour d’eux gravitent des petits groupes plus ou moins structurés.Ils ne constituent pas un front uni mais forment une alliance de circonstance.


Read more: Comment s’expliquent les attaques contre la communauté chrétienne au Burkina Faso ?


Dans le nord du Burkina, le GSIM agit avec comme un mode opératoire bien défini : enlèvements, attaques contre les symboles de l’État et pose d’IED. Il est le chef de file de ces groupes dans la zone et autour de lui gravite Ansarul Islam (du moins, ce qui reste de ce groupe après le décès de Malam Dicko) et des groupuscules de trafiquants et criminels.

Ces petits groupes locaux mènent leurs activités criminelles sous la protection du GSIM et surtout avec son appui logistique et technique. En contrepartie, ils contribuent à déstabiliser la région par leurs attaques et les enlèvements.

À l’Est opère l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) qui mènent des attaques complexes et très violentes. Celui-ci est bien implanté dans le septentrion de la région de l’Est, à cheval entre le Niger et le Burkina. Il contrôle la presque totalité des sites d’or de la zone.

Le niveau de sécurité dans la région est. DR, Author provided

L’EIGS est aussi le chef de file des groupes terroristes alliés dans cette région, des groupes locaux qui se sont réparti les zones d’action dans la région de l’Est en fonction des objectifs ou des intérêts qu’ils poursuivent. L’EIGS leur apporte, lui aussi, une assistance technique et logistique et tente de coordonner leurs actions.

Quel pourrait être leur agenda ?

Au regard de leurs modes opératoires, de leurs cibles, et de la stratégie qu’ils mettent en place pour atteindre leurs objectifs, nous pouvons émettre plusieurs hypothèses quant à leur agenda :

  • Agenda militaire et géographique : ces groupes hétérogènes, bien structurés, se répartissent les tâches et les zones – ce qui les rend plus fluides et difficilement localisables. Cette stratégie leur permet de mettre à rude épreuve les armées régulières, puisqu’ils élargissent au maximum le front du combat.
  • Agenda économique : créer un couloir pour fluidifier et alimenter l’économie grise au sahel et dans le Sahara.
  • Agenda politique : exacerbation des tensions communautaires, harcèlement et déstabilisation de l’État.

Mais ces groupes terroristes ne sont pas les seuls à remettre en cause l’État et son autorité, il convient aussi de mentionner les groupes d’autodéfense.

Les groupes d’autodéfense : une boîte de Pandore

À l’est, au centre, sur le plateau central et dans la région du centre-nord, on peut mesurer l’influence grandissante des groupes d’autodéfense liée à l’affaiblissement de l’État. Cette situation a notamment permis la montée en puissance des koglweogos.

Leur attitude laisse à penser qu’ils concurrencent et même parfois remplacent l’État dans son rôle régalien d’assurer la sécurité des populations. Cet état de fait a eu, là encore, pour conséquence de faciliter l’installation des groupes terroristes dans certaines régions, tout en radicalisant d’autres groupes d’autodéfense locaux dont le niveau de violence augmente de manière inhabituelle. Un contrôle de tous ces groupes d’autodéfense s’impose urgemment afin de prévenir les conflits communautaires, alors que la campagne des législatives et de la présidentielle s’annonce.

Au regard de la dégradation continue de la situation sécuritaire, et après bientôt plus de quatre années de lutte et de réaction militaire face à une menace sans cesse mouvante, n’est-il pas temps de réadapter la lutte face à cette menace ? La lutte militaire est-elle un combat incompatible avec le dialogue ? Ou est-il possible d’agir en parallèle sur ces deux fronts ? Si l’option militaire est parfois nécessaire, elle ne suffira pas, à elle seule, à vaincre le terrorisme.

Mahamoudou Savadogo, Chercheur sur les questions de l’extrémisme violent, Université Gaston Berger

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

NaFaso, un modèle alternatif à suivre

| Par

Misant sur sa proximité avec les petits paysans, le producteur burkinabè de semences améliorées tisse sa toile du Sénégal au Tchad.

Dans un marché ouest­africain dominé à plus de 80 % par les semences traditionnelles, NaFaso, originaire de Bobo-Dioulasso, au Burkina, s’est fait un nom dans la production de semences améliorées. Celles-ci permettent – essentiellement grâce à une sélection de variétés locales – d’augmenter les rendements jusqu’à 40 %, selon Abdoulaye Sawadogo, fondateur de la société.

En 2018, la PME a exporté plus de 6 500 t de ses variétés de riz, de maïs, de niébé, de soja ou encore de sésame au Mali, en Côte d’Ivoire, en Sierra Leone, en Guinée et au Sénégal, pour un chiffre d’affaires annuel de 3 milliards de F CFA (plus de 4,5 millions d’euros). “Nous poursuivons notre croissance en dépit de la concurrence des géants mondiaux, tel l’allemand Bayer, car nous n’intervenons pas sur les mêmes segments. Nous sommes des experts dans les semences adaptées aux conditions agro­écologiques grâce à nos liens avec des agriculteurs locaux, contrairement aux firmes internationales, qui ciblent les grandes exploitations agro-­industrielles”, fait valoir le patron.

Son réseau de 1 200 producteurs (en majorité burkinabè) fournit la majeure partie des semences qu’elle revend. NaFaso les forme aux techniques de production, leur procure des intrants, et se porte caution lorsqu’ils sollicitent des prêts auprès d’institutions locales, comme Coris Bank International ou le Réseau des Caisses populaires du Burkina. À l’arrivée, des tarifs compétitifs : “Nos prix vont de 500 à 1 500 F CFA le kilo quand Bayer-Monsanto se situe autour de 3 500 F CFA le kilo”, indique Sawadogo, qui dispose de boutiques dans la plupart des zones agricoles importantes des pays où NaFaso est actif.

La PME s’attaque à présent à l’anacarde. “Nous avons amélioré des plants greffés dont les rendements atteignent 6,3 t/ha dès la cinquième année, au lieu de 700 kg actuellement”, explique-t-on à NaFaso. Près de 150 000 plants ont ainsi été écoulés en Guinée. Et l’entreprise lorgne d’autres pays. “Nous avons pris des participations dans Grace agricole, en Côte d’Ivoire (65 %), dans West African Seed Company, au Ghana (35 %), dans Escor-Agro, au Tchad (35 %), et prospectons en Sierra Leone dans l’objectif de vendre quelque 10 000 t de semences à l’horizon 2022”, précise Abdoulaye Sawadogo.

Amnesty International France _ Indépendant grâce à vous, efficace avec vous !
"Il est parfaitement clair que le changement climatique a un impact sur les droits humains et que cet impact va s'intensifier dans les années à venir" Kumi Nadoo, secrétaire général d'Amnesty International
Amnesty International s’engage dans la lutte contre le changement climatique car c’est aussi une affaire de droits humains. Ce changement a en effet des conséquences dévastatrices sur les droits à la santé, à l’accès à l’eau potable et à la nourriture, au logement, et parfois même le droit à la vie. Ensemble, nous pouvons agir car il s’agit d’un phénomène provoqué par l’humanité et nous devons appeler les gouvernements à en atténuer les effets.

Aujourd’hui, notre mouvement répond présent face à l’urgence de la situation de crise climatique à laquelle nous sommes confrontés, en proposant des solutions efficaces et systémiques. Ensemble avec d'autres associations, nous exhortons les gouvernements et entreprises à cesser d'utiliser les combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz) le plus rapidement possible, au moyen d'une transition juste qui respecte les droits de chacune et de chacun.

Mali: l’influent imam Mahmoud Dicko lance un mouvement politique

Mahmoud Dicko, ancien président du Haut conseil islamique, ici au stade du 26-Mars, à Bamako, le 12 août 2012.
© REUTERS/Adama Diarra

L’imam Mahmoud Dicko, ancien président du Haut conseil islamique malien et éminente figure religieuse au Mali, a procédé, samedi 7 septembre, à Bamako, au lancement d’un mouvement politico-religieux qui a pour nom la Coordination des mouvements, associations et sympathisants (CMAS). Cette annonce s'est accompagnée de bon nombre de critiques à l'égard de la gouvernance du Mali.

Plus de 4 000 personnes sont bercées par des chants religieux avant l’arrivée de l’Imam, Mahmoud Dicko. Et puis lorsqu’il fait son apparition, accueilli en véritable guest-star. Dans la  salle se trouvent des hommes politiques maliens de la majorité et de l’opposition. Sans porter de gants, le parrain de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants, critique la gouvernance malienne.

« On était dans une situation de mauvaise gouvernance. Progressivement on va vers une situation de non-gouvernance », a déclaré Mahmoud Dicko avant d’ajouter que « ce qui va faire céder la digue, c’est d’abord cette gouvernance catastrophique ».

La CMAS, mouvement politico-religieux malien est né. Dans le public, Mahmoud Dicko n’a que des partisans comme cet homme, un artisan. « On ne peut pas laisser le pays comme ça. Il faut un mouvement pour contrecarrer la corruption et la mauvaise gestion », a-t-il souligné.

Mahmoud Dicko veut « secouer le cocotier » et il a un allié de taille, le shérif de la localité de Nioro, un autre influent leader religieux malien.

 

Fifda: «Black N Black», la relation difficile entre Africains-Américains <
et Africains

 
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Zadi Zokou, réalisateur ivoirien de « Black N Black » sur les difficiles relations entre les Africains-Américains et les Africains<
aux Etats-Unis. Projeté au Festival international de films de la diaspora africaine (Fifda). Siegfried Forster / RFI
 

Il y a au moins deux façons d’être Noir aux États-Unis. Le cinéaste ivoirien Zadi Zokou a exploré l’histoire et le présent très agité de la relation aussi complexe que difficile entre les Africains-Américains et les Africains aux États-Unis. La première européenne du documentaire « Black N Black » aura lieu dimanche 8 septembre dans le cadre du 9e Festival international de films de la diaspora africaine (Fifda) à Paris. Entretien.

RFI : Vous êtes né en Côte d’Ivoire et vous vivez aux États-Unis. Vous vous considérez comme Africain ou comme Africain-Américain ?

Zadi Zokou : Je n’ai pas ce dilemme-là, parce que j’ai gardé ma nationalité, je ne suis pas encore citoyen américain. Si je deviens citoyen américain, est-ce que je me considérerais Africain-Américain ? Non, je ne pense pas, parce qu’Africain-Américain, ce n’est pas seulement la couleur, c’est toute une culture et toute une histoire. Je ne possède pas cette histoire-là. Je viens directement de l’Afrique, donc, je me considère plus Africain du continent.

Black N Black, est-ce une façon de dire qu’il y a deux manières d’être noir ?

Il n’y a pas vraiment deux façons d’être noir, mais il y a différents « Noirs ». Il y a les Noirs du continent, comme moi, et il y a les Noirs de la diaspora, comme les Africains, les Américains, les Caribéens, et tous ceux qui sont descendants d’esclaves. C’est ce que Black N Black signifie.

Vous parlez de 40 millions d’Africains-Américains et une évolution très profonde : en 1980, les États-Unis ont signé le Refugee Policy Act et en 1990 l’Immigration Act qui ont facilité l’immigration venue de l’Afrique subsaharienne. Le nombre d’Africains subsahariens aux États-Unis a été multiplié par treize, de 129 000 en 1980 à plus de 1,7 million en 2015. Cela explique-t-il une certaine urgence d’aborder le sujet que vous traitez dans votre film : la relation entre les Africains et les Africains-Américains ?

Cette urgence a toujours existé, mais le dialogue ne s’est pas produit. Aujourd’hui, plus qu’hier, il y a une urgence, parce qu’il y a de plus en plus de contacts, il y a de plus en plus d’Africains qui arrivent aux États-Unis. Donc, une meilleure coopération est nécessaire et cela passe par un dialogue entre les deux communautés.

Comment ressentez-vous cette urgence ?

Mes relations personnelles avec les Africains-Américains ne sont pas mauvaises, mais il y a quand même quelques tensions qu’il faut régler. Je pense que les Noirs aux États-Unis ont un destin commun. Et c’est en nous unissant aux Africains-Américains que nous pourrons ensemble vaincre certains obstacles à notre promotion aux États-Unis.

Y avait-il des propos ou des préjugés qui vous ont surpris ou choqué lors du tournage ?

Il y a beaucoup de stéréotypes. On connait tous les stéréotypes à propos des Africains : continent pauvre, continent de maladies… Et beaucoup d’Africains-Américains ont ces points de vue. Ce qui m’a choqué, c’est l’ignorance que beaucoup Africains-Américains ont de l’Afrique. Encore plus choquant, c’était l’ignorance de beaucoup d’Africains vivants aux États-Unis par rapport aux Africains-Américains. C’est ce qui m’a poussé à faire ce film.

 
Affiche (détail) de « Black N Black » du réalisateur ivoirien Zadi Zokou. © Fifda
 

Quelles étaient les réactions après la projection de votre film aux États-Unis ?

Il y a eu plusieurs projections en plusieurs villes. La réaction était positive. Il n’y a pas eu de batailles, il y a eu des débats utiles, intelligents. Les gens ont bien accueilli le film, parce que beaucoup se sont dit que ce dialogue est nécessaire et que ce film arrive à point nommé pour vraiment lancer la conversation entre les deux communautés.

Vous avez tourné au Ghana, en Côte d’Ivoire, aux États-Unis. Vous avez aussi bien interrogé un conducteur de taxi qu’une professeure de l’université. Un sujet clivant était toujours l’histoire de l’esclavage. Pourquoi ?

La grande différence entre les Africains de la diaspora et les Africains du continent, c’est la traite des esclaves. Sinon, on serait toujours ensemble. Cette histoire a eu des conséquences négatives sur nos relations. Ce que j’ai appris durant la production du film, à travers les interviews, c’est que beaucoup d’Africains-Américains accusent, par exemple, les Africains de les avoir vendus en esclavage. C’est un thème qui revient souvent. J’étais surpris que, après tous ces siècles, que ce ressentiment persiste, mais il persiste vraiment. Et plutôt que d’être sur la défensive, nous devrions tous ensemble, Africains et Africains-Américains, nous asseoir et avoir un dialogue, une conversation constructive sur notre histoire commune. Expliquer vraiment ce qui s’est passé. Et, s’il y a besoin, présenter des excuses aux Africains-Américains et essayer de ressouder nos rapports, parce que la traite des Noirs entame vraiment ces rapports.

Quelles étaient les réactions après le film au Ghana et en Côte d’Ivoire ?

Malheureusement, je n’ai pas encore eu l’opportunité de le présenter en Afrique, mais j’espère de pouvoir le faire. Je le dis aussi, parce que, récemment, en Côte d’Ivoire, il y a eu une cérémonie de présentation d’excuses aux Africains-Américains et à tous les descendants africains d’esclaves pour notre participation à la traite négrière. Donc, je pense que ce film pourra informer davantage les gens et aider à déclencher une conversation sur le sujet.

Plusieurs personnages dans le film citent Barack Obama comme bâtisseur de passerelles et de ponts entre les deux communautés. Avec Donald Trump, qu’est-ce qui a changé ?

Disons que le racisme est monté d’un cran aux États-Unis. Pas qu’il n’existait pas avant, mais auparavant les gens se cachaient un peu plus. Maintenant, ils le font à découvert et cela devient dangereux. Sinon, je crois que la division [entre Africains et Africains-Américains] s’est prononcée. Déjà, au temps de Barack Obama, il y avait une certaine division, mais sa présence avait rallié tous les Noirs et tout le monde s’est identifié à lui. Aujourd’hui, avec Donald Trump, un phénomène est en train de surgir : ADOS (American Descendants of Slavery). Il s’agit d’un groupe d’Africains-Américains, descendants d’esclaves, qui se démarquent de tout Africain et de tout Noir aux États-Unis qui n’est pas descendant d’esclaves ou qui n’est pas Américain descendant d’esclaves. En fait, ils approprient l’« américanité » des Noirs aux États-Unis. Par exemple, ils se démarquent des Noirs du continent et aussi des Noirs des Caraïbes. Ils se considèrent comme les « purs » Africains-Américains. Avec leur attitude, j’ai l’impression qu’il y a une espèce de xénophobie en train de se développer. Et tout cela est arrivé après l’avènement de Donald Trump.

Qu’est-ce que vous attendez de la projection à Paris, en France ?

J’attends surtout de voir comment le thème de ce film s’insère dans la réalité des relations entre immigrants africains aux États-Unis et les Français descendants d’esclaves.

► Black N Black, documentaire de Zadi Zokou, projeté dimanche 8 septembre à 19h45 au cinéma 7 Parnassiens, Paris, suivi d’un débat avec le réalisateur.

► Le programme du 9e Festival international de films de la diaspora africaine (Fifda), du 6 au 8 septembre, à Paris.