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Émeutes au Sénégal : la contestation prend de l’ampleur, Sonko devant le juge lundi

| Par Jeune Afrique avec AFP
Mis à jour le 07 mars 2021 à 18h29
Un manifestant agite un drapeau sénégalais lors d’une manifestation de soutien à Ousmane Sonko, le 3 mars à Dakar.

Un manifestant agite un drapeau sénégalais lors d'une manifestation de soutien à Ousmane Sonko, le 3 mars à Dakar. © Leo Correa/AP/Sipa

 

Le Sénégal va au-devant de nouvelles journées à hauts risques à partir de lundi, un collectif formé après l’arrestation du principal opposant au pouvoir ayant appelé à de nouvelles manifestations.

Après avoir connu pendant trois jours ses pires troubles depuis des années, le pays et sa capitale Dakar ont connu une relative accalmie samedi.

La tension n’est pas retombée pour autant. Le collectif Mouvement de défense de la démocratie (M2D), comprenant le parti de l’opposant arrêté, des partis d’opposition et des organisations contestataires de la société civile a appelé « à descendre massivement dans les rues » à partir de lundi.

Lundi, Ousmane Sonko, dont l’arrestation a mis le feu aux poudres mercredi, doit être présenté à un juge. La décision du magistrat de le relâcher ou de l’écrouer s’annonce lourde de conséquences et pourrait provoquer de nouveaux troubles à Dakar et dans plusieurs grandes villes du pays

Le collectif M2D réclame « la libération immédiate de tous les prisonniers politiques illégalement et arbitrairement détenus », le rétablissement du signal suspendu de deux chaînes de télévision accusées d’avoir diffusé « en boucle » des images des troubles, et une enquête sur ce qu’il appelle un « complot » du pouvoir.

Usure

Le collectif, donnant lecture d’un communiqué dans les locaux du parti d’Ousmane Sonko, s’en est durement pris au président Macky Sall, qualifié « d’apprenti dictateur ». Il a perdu « l’autorité morale » pour rester président, a dit un des leaders du mouvement, Cheikh Tidiane Dieye. Il s’en est tenu à ces mots quand la presse lui a demandé si le collectif appelait les Sénégalais à réclamer la démission de Macky Sall, président depuis 2012.

Le Sénégal est le théâtre depuis mercredi d’affrontements entre jeunes et forces de sécurité, de pillages et de saccages. L’arrestation d’Ousmane Sonko, troisième de la présidentielle de 2019 et pressenti comme un des principaux concurrents de celle de 2024, a provoqué la colère de ses partisans, mais aussi, disent de nombreux Sénégalais, porté à son comble l’exaspération accumulée par la dégradation, au moins depuis le début de la pandémie de Covid-19 en 2020, des conditions de vie dans un pays déjà pauvre.

Un collégien a été tué samedi à Diaobé, dans le sud du Sénégal, selon des sources de sécurité, portant à cinq le nombre de morts.

Les autorités sénégalaises ont annoncé dimanche suspendre l’école sur tout le territoire à partir de lundi et pour une semaine en raison des troubles auxquels le pays est en proie depuis mercredi.

Il s’agit de « protéger les élèves, les enseignants et l’administration scolaire des manifestations accompagnées de scènes de violence qui ont fortement perturbé le déroulement des enseignements-apprentissages la semaine dernière », ont indiqué les ministères de l’Education nationale et de l’Emploi dans un communiqué commun publié sur Facebook.

« Complot »

Ousmane Sonko a été arrêté officiellement pour trouble à l’ordre public, alors qu’il se rendait en cortège au tribunal où il était convoqué pour répondre à des accusations de viol portées contre lui par une employée d’un salon de beauté dans lequel il allait se faire masser pour, dit-il, soulager ses maux de dos.

Personnalité au profil antisystème, le député crie au complot ourdi par le président pour l’écarter de la prochaine présidentielle.

Les manifestants croient au « complot ». Ils expriment individuellement l’usure des épreuves quotidiennes et la lassitude vis-à-vis du pouvoir. Un certain nombre montrent la France du doigt, premier partenaire commercial vu comme l’un des principaux soutiens étrangers de Macky Sall.

Appels au dialogue

Le Mouvement de défense de la démocratie a désigné les « parrains étrangers » à qui Macky Sall s’emploierait à « faire plaisir ».

Le président élu sur la promesse de mettre son pays sur la voie de l’émergence a démenti fin février avoir quoi que ce soit à voir avec les ennuis judiciaires d’Ousmane Sonko. Il a depuis gardé le silence, mais la pression augmente pour qu’il prenne la parole.

Samedi, c’est son ministre de l’Intérieur Antoine Félix Abdoulaye Diome qui a tenu un langage vigoureux. Il a appelé au calme et fait miroiter « la perspective » d’un allègement du couvre-feu instauré contre la pandémie et qui pèse sur l’activité d’un grand nombre. Mais il a aussi dit que l’Etat emploierait « tous les moyens nécessaires » pour rétablir l’ordre.

« Toutes les personnes auteures d’actes criminels seront recherchées, arrêtées, poursuivies et traduites devant la justice », a-t-il promis.

« Des conspirations et des actes de terrorisme qui relèvent du grand banditisme sont organisés’’, a fustigé Antoine Félix Abdoulaye Diome.

La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a appelé « toutes les parties à la retenue et au calme ».

L’Union africaine a exprimé sa « préoccupation » et son attachement à un solution « par la voie pacifique, le dialogue et dans le strict respect de l’ordre ».

 
 

Niger: saisie record de 17 tonnes de résine de cannabis à Niamey

                                   Saisie de cannabis au nord du Niger (Photo d'illustration).
                                    Saisie de cannabis au nord du Niger (Photo d'illustration). AFP - JEREMY LEMPIN
Texte par :RFISuivre
2 mn

C’est une saisie de drogue record au Niger. Dix-sept tonnes de résine de cannabis ont été interceptées mardi 2 mars à Niamey. Le ministère de l’Intérieur a rendu publique cette information le vendredi 5 mars.

Treize personnes ont été arrêtées par la police nigérienne, onze Nigériens et deux ressortissants algériens. La valeur de la cargaison saisie est estimée à 20 milliards de francs CFA. Cette drogue d’origine libanaise a d’abord transité par le port de Lomé au Togo.

►À lire aussi: Sahel: les trafics illicites se substituent à l’économie réelle

Selon le commissaire Adili Toro Ag Ali, responsable communication de l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (Ocretis), « la drogue a quitté Beyrouth dans un container transporté par une société indienne jusqu’au port autonome de Lomé où elle a été chargée dans un camion d’immatriculation béninoise à destination de Niamey ».

Drogue venant du Liban

La drogue a été emballée dans des cartons de fruits. « Donc, à Niamey, elle sera sûrement reconditionnée dans un entrepôt qui est toujours au niveau du quartier Plateau, l’entrepôt a été construit et équipé à cet effet. Donc, cette drogue devrait être transportée dans des citernes ou des camions à destination de Tripoli en passant obligatoirement par Agadez », poursuit le commissaire Adili Toro Ag Ali, de l’Ocretis.

C’est la première fois que la police nigérienne saisit de la résine de cannabis en provenance du Liban. « Le cannabis qu’on retrouve ici souvent vient de pays avec lesquels on partage les frontières. Quand ça passe par les régions, c’est toujours les mêmes circuits : la drogue quitte des pays limitrophes qui produisent et elle transite au Niger. Elle passe toujours par Agadez avant de remonter sur Tripoli », conclut Adili Toro Ag Ali.

La Côte d’Ivoire prépare des législatives indécises

Le siège de l'Assemblée nationale à Abidjan, en Côte d'Ivoire.  (Image d'illustration)
Le siège de l'Assemblée nationale à Abidjan, en Côte d'Ivoire. (Image d'illustration) Wikimedia
7 mn

La campagne officielle pour les élections législatives de samedi 6 mars prend fin jeudi soir en Côte d’Ivoire. Ce scrutin intervient quatre mois après la présidentielle qui a vu Alassane Ouattara obtenir un troisième mandat controversé, en l’absence de la quasi-totalité de l’opposition qui avait choisi de boycotter, et dans une ambiance tendue, puisque 85 personnes au moins ont perdu la vie dans des violences.

De notre envoyé spécial,

Depuis le 31 octobre, la scène politique ivoirienne a grandement évolué, à tel point que ces législatives s’annoncent indécises, car cette fois les opposants ont choisi de redescendre dans l’arène électorale, et même de participer massivement. Les électeurs auront le choix entre près de 1 500 candidatures validées par la Commission électorale, pour conquérir les 255 sièges de l’Assemblée.

Le PDCI, l’ex-parti unique, est bien là, tout comme le FPI-légal, le COJEP, l’UDPCI, et de multiples indépendants… et pour la première fois depuis la crise post-électorale de 2010-2011, ceux qu’on appelle les FPI-GOR, les « Gbagbo ou rien », sous les couleurs de la plate-forme EDS.

► À lire aussi : La Côte d’Ivoire entre en campagne électorale pour ses législatives

Le sociologue Fahiraman Rodrigue Koné estime que quatre mois après avoir boudé la présidentielle, les opposants ont changé de stratégie après avoir acté leur échec : « La stratégie de la chaise vide a finalement montré qu’il y avait beaucoup plus de conséquences à ne pas participer aux élections. Donc, il est très important pour les opposants de continuer à se repositionner, au risque de perdre la réalité du terrain et également à diminuer ses forces dans le jeu de pouvoir avec le RHDP ».

Le PDCI et EDS font même alliance pour ce scrutin, contre le RHDP d’Alassane Ouattara. Dans la plupart des circonscriptions où l’on vote au scrutin uninominal, c’est-à-dire pour une seule personne, un accord de désistement a été trouvé. Chacun laisse l’autre présenter ses candidats dans ses fiefs. Pour schématiser, le centre pour le PDCI, l’ouest pour les pro-Gbagbo. Mais dans une dizaine d’entre elles, chacun est resté campé sur ses positions, comme à Gagnoa, une sous-préfecture. 

Reportage : à Gagnoa, l'opposition à couteaux tirés

Dans les trente-six circonscriptions qui élisent plusieurs députés, et où l’on vote donc pour une liste, on part sous des couleurs communes. Par exemple à Yopougon, la circonscription la plus peuplée d’Abidjan : on trouve sur la même liste Michel Gbagbo, le fils de l’ex-président et Augustin Dia Houphouët, petit-fils du père de l’indépendance et membre du PDCI. Cette liste est conduite par Georges-Armand Ouegnin, le leader d’EDS, qui expliquait la stratégie la semaine dernière sur notre antenne : « Nous visons la majorité absolue, nous allons aux élections pour gagner le Parlement. Il n’est pas question pour nous de faire de la figuration. Il faut que ceux qui nous gouvernent sachent que nous sommes là, que nous existons, nous allons marquer notre présence sur l’échiquier politique. »

► À lire aussi :Côte d'Ivoire: Yopougon, enjeu majeur des législatives 

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Alors EDS et le PDCI peuvent-ils contraindre le président Alassane Ouattara à une cohabitation ? Celui-ci, en tout cas, ne compte pas se laisser faire. Une trentaine de ministres et de cadres du régime sont ainsi candidats. Le chef de l’État leur a assigné un objectif ambitieux : « Je souhaite que nous puissions renforcer cette majorité que nous avons déjà », a-t-il déclaré lors du lancement de la campagne du RHDP, c’est-à-dire faire mieux que les 167 sièges actuellement occupés sur 255.

Pour le politologue Sylvain N’Guessan, ce ne sera pas si simple : « Au regard du taux de participation de la présidentielle, en dehors des localités du nord, ça m’étonnerait que le RHDP puisse écraser l’opposition dans le centre, l’est, l’ouest et le sud. N’empêche, avec le nord acquis à sa cause, le RHDP pourrait sortir largement vainqueur, mais ne pourrait pas écraser l’opposition dans la partie sud de la Côte d'Ivoire. »

Et puis il y a un autre caillou dans la chaussure de l’alliance PDCI-EDS, c’est qu’elle n’a pas réussi à faire l’union de l’opposition. Fâchées de leur boulimie de candidatures, les autres formations ont claqué la porte et trouvé leur propre accord : la branche légale du FPI menée par Pascal Affi N’Guessan, l’UDPCI d’Albert Toikeusse Mabri, l’URD de Danièle Boni Claverie ou encore le COJEP de Charles Blé Goudé, soutiennent une centaine de candidats communs, ce qui accentue la possibilité de dispersion des voix, dans un scrutin à un tour. Sans oublier les indépendants qui, localement, joueront les trouble-fête.

Reste l’incertitude de la participation. La présence de toutes les familles politiques à ce scrutin fera-t-elle revenir les électeurs dans les urnes ? C’est le pari de l’opposition, mais cela reste à prouver, dans un contexte encore tendu et alors que nombre d’Ivoiriens s’impatientent d’un renouvellement de leur classe politique.

► À lire aussi : Législatives en Côte d’Ivoire: tour d'horizon des forces en présence

Covid-19: aidé par le programme Covax, le Mali a reçu ses premières doses de vaccin

Bah N'Daw, le président de transition du Mali, le 25 septembre 2020. (illustration)
Bah N'Daw, le président de transition du Mali, le 25 septembre 2020. (illustration) AP
Texte par :RFISuivre
3 mn

Le Mali a reçu, vendredi 5 mars, 396 000 doses de vaccin Oxford-AstraZeneca à l'aéroport de Bamako. Un premier lot sur plus de 1.4 million doses attendues d'ici fin mai 2021 grâce à Covax, un dispositif créé par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) au bénéfice des pays les plus démunis, pour un accès à des vaccins sûrs et efficaces.

Avec notre correspondant à Bamako, Kaourou Magassa

Sur le tarmac de l’aéroport de Bamako, le président de la transition, Bah N'Daw, le Premier ministre, Moctar Ouane, et la ministre de la Santé, Fanta Siby, tous trois accompagnés de nombreux diplomates, ont fait acte de présence pour la réception du premier lot de vaccins contre le Covid-19, ce vendredi 5 mars. Tout un symbole. Ces 396 000 premières doses seront inoculées par les services d’Ousmane Dembélé, directeur général de la Santé et de l’hygiène public.

« Au niveau de nos structures, nous avons défini des cibles. La première cible, ce sont les personnels de santé. La deuxième cible, ce sont les personnes vivant avec une comorbidité : diabète, hypertension, goutte... La troisième cible, ce serait les personnes de plus de 60 ans », explique-t-il.

Des équipes mobiles prévues pour couvrir la totalité du Mali

Une stratégie motivée par une quantité limitée de vaccins disponibles pour l’heure. À raison de deux doses par personne pour une efficacité optimale du vaccin Oxford-AstraZeneca, cette première livraison couvre 1% de la population malienne. À terme, et dans l’attente de nouveaux arrivages, le plan prévoit 610 équipes mobiles en plus des vaccinations dans les centres de santé, pour couvrir la totalité du pays selon Sylvie Fouet, représentante de l’Unicef au Mali qui appuie le processus.

« La personne ne peut pas forcément venir à un point de vaccination, mais la vaccination vient à la personne, avec les agents communautaires qui jouent un rôle extrêmement important, puisque le territoire a des défis en terme d’accès et de déplacement de populations », détaille Sylvie Fouet.

Au 6 mars, le Mali comptabilise 8 509 cas identifiés de Covid-19, dont 6435 guérisons et 358 décès, selon l'université John-Hopkins.

[Édito] Bénin : la démocratie selon Patrice Talon

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Mis à jour le 02 mars 2021 à 18h17

Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Patrice Talon à son domicile a Cotonou lors d’une interview accordée a Jeune Afrique, le 9 septembre 2020

Faut-il voir dans l’absence des principaux leaders de l’opposition à l’élection du 11 avril le symptôme d’une régression démocratique ? Fort de son bilan, Patrice Talon assume une forme de recul, destiné à éradiquer le mal qui ronge la classe politicienne depuis trois décennies.

À six semaines d’une élection présidentielle atypique, à laquelle les principaux leaders de l’opposition ne participent pas et en laquelle nombre d’observateurs croient discerner la preuve d’une « régression démocratique » du Bénin sur fond de « dérive autoritaire » du pouvoir, la question de savoir comment (et pourquoi) on en est arrivé là est plus que jamais à l’ordre du jour.

Jusqu’à la révision, fin 2019, de la Constitution de décembre 1990, le Bénin comptait pas moins de 278 partis et alliances de partis (soit le double de ceux enregistrés au Sénégal et quinze fois plus qu’au Togo voisin) – ce qui, au regard de sa population (11,5 millions d’habitants), aurait pu lui valoir de figurer dans le Livre Guinness des records. Une liste de 120 membres fondateurs suffisait pour créer un parti, seule une poignée d’entre eux justifiant de la tenue d’un congrès et de comptes transparents.

Les parrainages de la discorde

Résultat : une collection hétéroclite et pagailleuse de clubs d’intérêts, souvent claniques, voire familiaux, la plupart suscités pour obtenir des financements publics et induisant une Assemblée nationale – au sein de laquelle 50 d’entre eux étaient représentés pour 83 députés – aussi émiettée qu’ingérable et improductive.

Afin de mettre un terme aux majorités de circonstance à géométrie variable, tout en rationalisant un calendrier électoral chronophage et budgétivore au point que les électeurs béninois étaient appelés aux urnes en moyenne tous les 18 mois, Patrice Talon a donc fait adopter une révision constitutionnelle aux termes de laquelle le nombre de membres fondateurs d’un parti passe de 120 à 1 555 à raison de 15 par commune, seules les formations bénéficiant d’un taux de représentativité de 10 % au plan national pouvant prétendre participer à la répartition des sièges lors des élections législatives et communales.

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LE PROBLÈME N’EST PAS LE SYSTÈME DES PARRAINAGES EN TANT QUE TEL MAIS LE FAIT QUE L’OPPOSITION N’A PLUS AUCUN DÉPUTÉ

Dernière pierre à cet édifice juridique d’assainissement et de clarification du maquis politique béninois : l’obligation pour un candidat à l’élection présidentielle de justifier de 16 parrainages de maires ou de députés, soit 10 % des élus. C’est sur ce dernier point que s’est noué le contentieux qui impacte, vu de l’extérieur, la lisibilité du scrutin du 11 avril prochain.

Le problème n’est évidemment pas le système des parrainages en tant que tel – obligatoire en France pour tout candidat à la présidentielle depuis un demi-siècle, avec des clauses de représentativité nationale plus restrictives qu’au Bénin – mais le fait que l’opposition, à la suite du boycott des législatives d’avril 2019, n’a plus aucun député et par ailleurs pas assez de maires élus lors des communales de 2020 (six seulement).

La seule possibilité pour obtenir les seize parrainages était donc d’aller piocher dans les rangs de la majorité présidentielle, la loi béninoise autorisant ce type de braconnage, tout comme la française d’ailleurs – ce qui a permis à un certain Jean-Marie Le Pen d’être candidat à cinq reprises.

Querelles d’ego

Mais encore aurait-il fallu pour y parvenir que les deux formations les plus significatives de l’opposition béninoise évitent de se disperser et s’accordent sur un candidat unique. Or les Démocrates et le Front pour la restauration de la démocratie (FRD) se sont déchirés tout en hésitant, jusqu’à 72 heures de l’ouverture du dépôt des candidatures, sur leur participation effective au scrutin et la validité même – pour ne pas dire l’honorabilité – d’une démarche qui les contraignait à solliciter le parrainage de leurs adversaires politiques un peu comme on se rend à Canossa.

À cela s’est ajouté l’inclusion au sein du ticket des Démocrates d’une candidate clivante, Reckya Madougou, certes ancienne ministre de Thomas Boni Yayi mais aussi proche collaboratrice d’un chef d’État étranger (le Togolais Faure Essozimna Gnassingbé) et fraîchement inscrite sur les listes électorales, ainsi que l’éclosion de deux candidatures issues de cette même opposition. Le fait que ces dernières (Alassane Soumanou et Corentin Kohoué) aient, elles, obtenu sans difficultés apparentes les parrainages nécessaires, signifie-t-il que le système relevait de la « supercherie » comme le dénoncent les recalés Joël Aïvo et Reckya Madougou ?

Outre le fait qu’au Bénin comme partout ailleurs la politique n’est pas un monde de bisounours – il ne fallait certes pas s’attendre à ce que Patrice Talon facilite la tâche à ses adversaires les plus déterminés – Démocrates et Frontistes ont en définitive payé cash leur incapacité à surmonter le mal qui ronge la classe politicienne béninoise depuis trois décennies : les querelles d’ego. La présidentielle du 11 avril se fera donc sans eux.

Sacrifices et performances

Reste la question de fond posée par cet épisode pré-électoral : est-ce là le symptôme d’une régression démocratique ? Dans le long entretien qu’il a accordé à Jeune Afrique en septembre dernier à Cotonou, Patrice Talon a semblé assumer, voire revendiquer, une forme de recul qui l’a conduit à « recadrer » l’exercice du droit de grève, le code du numérique et – on l’a vu – les règles de représentativité des partis politiques.

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SI TALON PEUT SE PERMETTRE CET ACCÈS DE FRANCHISE, C’EST PARCE QUE L’AUTRE FACE DE LA MÉDAILLE EST FLATTEUSE POUR LUI

« On peut dire que nous avons renoncé à certains de nos acquis », reconnaissait-il, avant d’ajouter : « Mais, quand ces acquis sont nuisibles, il faut faire un choix. Se remettre au travail signifie parfois faire le sacrifice de jours de congé. » À l’entendre, c’est d’ailleurs dans un objectif d’exemplarité, tant vis-à-vis d’une justice contaminée par « les miasmes de la corruption » que vis-à-vis des citoyens à qui il convient de démontrer que « nul n’est à l’abri de la reddition des comptes », qu’a été établie la redoutée Criet (Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme), qui a lourdement condamné l’homme d’affaires Sébastien Ajavon et l’ancien ministre Komi Koutché, tous deux réfugiés à l’étranger.

Si Patrice Talon peut se permettre cet accès de franchise assez peu commun pour un chef d’État, c’est parce qu’il sait que l’autre face de la médaille est flatteuse pour lui. Sous son leadership, l’économie béninoise est devenue l’une des plus performantes d’Afrique subsaharienne, faisant réussir au pays un « frog jump » remarqué dans la catégorie des revenus intermédiaires.

L’indice de développement humain (IDH) est désormais supérieur à celui de tous les autres pays francophones d’Afrique de l’Ouest et l’aboutissement des deux émissions d’eurobonds émises par le Bénin (un milliard d’euros au total, la dernière en pleine pandémie de Covid-19) démontre que les banquiers internationaux ont confiance dans les capacités de bonne gouvernance d’une équipe dirigeante qui table crânement sur une croissance de 6 % en 2021.

Ces performances, dont la traduction en matière d’indicateurs sociaux est palpable, compenseront-elles les « jours de congé » dont Patrice Talon demande le sacrifice à ses concitoyens ? C’est tout l’enjeu du 11 avril.