Histoire

[Série] Le 11-Septembre vu depuis l’Afghanistan (4/4)

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Mis à jour le 13 septembre 2020 à 16h49
La tour nord du World Trade Center visée lors des attentats-suicides du 11-Septembre à New York, en 2001.

La tour nord du World Trade Center visée lors des attentats-suicides du 11-Septembre à New York, en 2001. © DAVID KARP/AP/SIPA

L’assassinat du commandant Massoud est la dernière étape avant la mise en œuvre du plan d’attaque contre l’Amérique. Le 11 septembre, il est 17 heures à Kandahar, en Afghanistan, quand un premier avion percute la tour Nord.

Le 30 août 2001, Ramzi bin al-Shabih est réveillé dans la nuit par un appel de Mohammed Atta, son ancien colocataire à Hambourg, qui coordonne l’opération à venir : « Un de mes amis m’a confié un puzzle, je veux que tu m’aides à le résoudre. »

« C’est l’heure de faire des puzzles, Mohammed ? », répond Shabih. Atta insiste : « Deux baguettes, un tiret et un gâteau avec une baguette en bas. Qu’est-ce que c’est ? » « Tu me réveilles juste pour me dire ça ? »

À l’évidence, Shabih feint l’indifférence au cas où la ligne serait sur écoute. Mais il connaît maintenant la date de l’opération : « 11-9 », le 11 septembre.

Opération « Mardi béni »

À partir de là, le nom de code de l’opération est « Mardi béni ». Le 9 septembre 2001, deux journalistes belges d’origine marocaine, travaillant pour la chaîne Arabic News International (ANI-TV) se présentent au fief de Shah Ahmad Massoud, leader de l’Alliance du Nord et principal ennemi des talibans, à Khodja Bahauddin, près de la frontière tadjike. Ils insistent pour rencontrer le Lion du Panshir, ils sont venus de loin pour cela.

Après plusieurs minutes de tractations, ils sont introduits auprès du chef tadjik. Première question : « Commandant, que ferez-vous d’Oussama Ben Laden lorsque vous aurez reconquis tout l’Afghanistan ? »

[Série] Le 11-Septembre raconté par Al-Qaïda

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Mis à jour le 12 septembre 2020 à 11h01
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Qui a eu l’idée des attentats ? Comment s’est faite la prise de décision ? Comment l’organisation terroriste en a-t-elle gardé le secret ? Retour sur les détails de l’attaque la plus meurtrière jamais survenue sur le sol américain.

Avec le recul des années – dix-neuf ce 11 septembre 2020 –, les attentat du 11-Septembre 2001 apparaissent comme l’un des événements qui ont fait basculer le monde dans le XXIe siècle. Gouvernements et états-majors n’en finissent plus de mener la « guerre contre le terrorisme », laquelle ne connaîtra vraisemblablement pas de conclusion proche.

Le concept, lancé par le président américain George W. Bush au lendemain de l’attaque meurtrière, entre d’ailleurs lui aussi dans sa vingtième année. Phénomène devenu mondial, le terrorisme jihadiste n’a depuis épargné aucun continent, et surtout pas l’Afrique et le Moyen-Orient, où il a fait le plus de victimes.

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LE 11-SEPTEMBRE EST EN QUELQUE SORTE L’ACTE FONDATEUR DE CE TERRORISME DEVENU GLOBAL

Dans certaines régions, il est devenu une banalité avec laquelle les populations doivent composer au quotidien. Conçu par un Saoudien dans une grotte afghane avec l’aide d’un Koweïtien d’origine pakistanaise et visant les symboles de l’Amérique, le 11-Septembre est en quelque sorte l’acte fondateur de ce terrorisme devenu global.

Genèse

Le temps est donc peut-être venu de se replonger dans la genèse de l’événement, aussi horrifiant soit-il. C’est que l’incompréhension est encore grande : comment une bande d’Arabes perdus en Afghanistan a-t-elle pu imaginer et mettre au point une opération aussi audacieuse ?

Le mérite du récit qui suit est d’abord d’opposer un démenti aux théories qui attribuent à la CIA, au Mossad, aux services saoudiens et, si possible aux trois en même temps, la responsabilité de l’attentat.

Si les victimes américaines ont fréquemment raconté « leur » 11-Septembre, l’histoire de l’attaque narrée par des témoins — alors proches de Ben Laden — est moins connue. Deux ouvrages en particulier en livrent les détails : L’Histoire secrète du Djihad, du journaliste mauritanien Lemine Ould Salem, et The Exile, des Américains Cathy-Scott Clark et Adrian Levy.

Notamment basé sur le témoignage de Abou Hafs, ex-cadre mauritanien de l’organisation terroriste, le récit nous emmène des grottes d’Afghanistan à New York, en passant par Hambourg et la Floride.

En croisant ces deux ouvrages de référence, JA reconstitue le puzzle : les tensions suscitées par l’opération au sein d’Al-Qaïda, sa conception à la fois insensée et minutieuse, la mégalomanie croissante d’un Oussama Ben Laden décidé à diriger l’organisation en soliste…

Quinze discours d’indépendance qui ont marqué l’histoire africaine

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 08 septembre 2020 à 13h19
Patrice Lumumba s'exprimant lors d'un rassemblement politique au moment de l'indépendance.

Patrice Lumumba s'exprimant lors d'un rassemblement politique au moment de l'indépendance. © Terence Spencer/The LIFE Images Collection via Getty Images


Lumumba, Houphouët, Keïta, Senghor, Mba, Ahidjo… En 1960, les leaders africains se sont succédé à la tribune pour proclamer l’indépendance de leurs pays. Solennels ou militants, ces discours sont entrés dans l’histoire.

Lyriques ou factuels, apaisants ou militants, consensuels ou combatifs : les dirigeants africains qui ont pris la parole le jour de l’indépendance de leur pays l’ont fait chacun à leur façon. En relisant les propos de certains d’entre eux, on se rend compte rétrospectivement qu’ils donnaient déjà le ton de ce qui allait se passer dans les semaines, voire les années qui ont suivi l’indépendance.

Jeune Afrique a rassemblé des extraits marquants de ces discours prononcés en 1960.

Cameroun : Ahmadou Ahidjo, le 1er janvier 1960
« Nous savons tous qu’il n’y a pas de dignité pour ceux qui attendent tout des autres. Nous savons que cette indépendance que nous venons d’obtenir ne serait qu’un leurre si nous ne pouvions l’assurer dans la réalité quotidienne. Nous sommes décidés à lui donner une existence qui ne soit pas seulement de façade. Nous serons jugés sur nos actes. Le monde attend de nous que nous lui fournissions la preuve de notre sérieux, de notre capacité à nous diriger nous-mêmes. »

Togo : Sylvanus Olympio, le 27 avril 1960
« Depuis quelque temps déjà l’idée de l’unité africaine a fait du chemin […], mais il semble que, pour ce problème d’actualité brûlante, l’accent ait été trop souvent mis plus sur l’unité politique que sur l’unité économique. […] Je suis, pour ma part, persuadé que c’est par la coopération économique que nous pourrons dès à présent contribuer, dans une grande mesure, au bien-être des habitants de l’Afrique-Occidentale qui nous concerne directement. »

Madagascar : Philibert Tsiranana, le 26 juin 1960
« Notre État libre et indépendant, conscient de ses responsabilités, conscient aussi de sa vitalité et de ses virtualités, se range aujourd’hui, librement en toute connaissance de cause aux côtés des autres États libres dans la Communauté, pour le meilleur comme pour le pire, et pour le progrès de la civilisation. »

RDC : Patrice Emery Lumumba, le 30 juin 1960
« Cette indépendance du Congo, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable, pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force. »

Bénin : Hubert Maga, le 1er août 1960
« C’est pour nous un jour d’allégresse, jour qui consacre l’union de tous les enfants de ce pays pour la paix et la fraternité, jour qui marquera un nouveau pas en avant de l’Afrique vers un avenir meilleur. »

Niger : Hamani Diori, le 3 août 1960
« Je veux dire ici combien les responsables des quatre États de l’Entente [Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta, Niger] ont œuvré ensemble ; dans le sens d’une évolution commune ; en vue d’un but commun aujourd’hui atteint. […] Notre chance fut de trouver en la personne du Président Félix Houphouët-Boigny cette noblesse de caractère, ce bon sens du terroir, cette sage bonhomie, en un mot toutes les qualités qui font du Père de l’Entente le véritable artisan de notre sûre et pacifique ascension. »

Haute-Volta (Burkina Faso) : Maurice Yaméogo, le 5 août 1960
« À la France, au général de Gaulle, dont le courage et la magnifique lucidité lui valent l’immortalité devant l’Histoire, à toutes les nations qui nous assistent, au clergé qui fournit à ce pays sa première élite avec les moyens du bord, aux professeurs français, qui, patiemment, ont façonné les responsables de ce pays, à nos chefs traditionnels qui ont su sauvegarder l’intégrité de notre État contre les atteintes de l’extérieur, aux anciens combattants et anciens militaires, toujours fidèles à l’honneur, à tous nos parlementaires, aux militants politiques de tous les échelons, aux vaillants combattants qui sont morts pour le triomphe de notre liberté, j’adresse, au nom du gouvernement, l’hommage de ma profonde gratitude. »

Côte d’Ivoire : Félix Houphouët-Boigny, le 7 août 1960

Félix Houphouët Boigny, aux côtés du ministre français Louis Jacquinot, le 7 aout 1960, lors de la proclamation d’indépendance de la Côte d’Ivoire.
Félix Houphouët Boigny, aux côtés du ministre français Louis Jacquinot, le 7 aout 1960,
lors de la proclamation d’indépendance de la Côte d’Ivoire. © Archives Jeune Afrique-REA

« Voici arrivée, pour Toi, ô mon pays, mon Pays bien-aimé, l’heure tant attendue où ton destin t’appartient entièrement. Peuple de mon pays, laisse éclater ta joie, tu mérites cette joie. Tu as souffert plus que tout autre, en patience, mais ta souffrance n’a pas été vaine. Tu as lutté, mais pas inutilement, puisque la victoire, tu la connais aujourd’hui. Le besoin de dignité que tu portais en toi, le voilà enfin satisfait. »

Tchad : François Tombalbaye, le 11 août 1960
« Dans quelques minutes, notre peuple aura gagné le droit de disposer de lui-même, le droit de choisir lui-même sa propre voie, le droit de figurer parmi le concert des nations, égal en dignité aux plus grandes. »

Centrafrique : David Dacko, le 13 août 1960
« La République française vient de reconnaître l’indépendance et la souveraineté internationale de la République centrafricaine. Et pour cela, au nom de mon pays, je tiens à remercier le gouvernement français. La France a ainsi une fois de plus prouvé aux yeux du monde que sa mission était la protection de la liberté. »

Congo : Fulbert Youlou, le 15 août 1960
« Nous atteignons aujourd’hui notre majorité. Nous sommes comme le jeune homme qui est devenu adulte ; il acquiert la liberté de se diriger seul, comme il l’entend, comme il le désire ; il reçoit de ses parents une dot pour l’aider à démarrer dans la vie et dont il dépendra de lui qu’il l’utilise sagement, la fasse fructifier ou la dissipe. »

Gabon : Léon Mba, le 16 août 1960

Poignée de main entre Léon Mba, Premier ministre du Gabon et Michel Debré, Premier ministre français, après la signature des accords qui scellent l'Indépendance du Gabon, le 15 juillet 1960.
Poignée de main entre Léon Mba, Premier ministre du Gabon et Michel Debré, Premier ministre français,
après la signature des accords qui scellent l'Indépendance du Gabon, le 15 juillet 1960. © Archives JA

« Ma pensée se tourne vers la France amie avec une gratitude profonde. Au général de Gaulle, champion de l’Homme Noir et de la Communauté franco-africaine, je dis “Merci ! Merci du plus profond de notre âme passionnée de vraie fraternité !” Et je vois dans la présence à nos côtés de M. André Malraux, l’illustre chantre du courage, de la culture et de l’humaine dignité, le présage de la “voie royale” où s’engage notre pays. »

Sénégal : Léopold Sédar Senghor, le 6 septembre 1960
« Cher vieux Sénégal […], comment aimer l’Afrique sans t’aimer, comment défendre et manifester l’Afrique sans te défendre d’abord et manifester. Car l’Afrique n’est pas une idée, c’est un nœud de réalités : c’est d’abord un visage de basalte qui, à l’Occident extrême, s’ouvre à toutes les mers, à tous les vents du monde. »

Mali : Modibo Keïta, le 22 septembre 1960
« Le mot “Mali” continuera à résonner comme un gong sur la conscience de tous ceux qui ont œuvré à l’éclatement de la Fédération du Mali ou qui s’en sont réjouis. Nous restons mobilisés pour l’idée de la Fédération, qui, malgré tout, demeure une semence virile de l’unité africaine. Nous avons perdu une partie, mais nous gagnerons la manche, Inch Allah. Les puissances d’argent, les forces rétrogrades et impérialistes n’y pourront rien. »

Nigeria : Alhaji Abubakar Tafawa Balewa, le 1er octobre 1960
« C’est avec une fierté justifiée que nous affirmons que la réalisation de notre indépendance est sans précédent dans les annales de l’Histoire. Chaque étape de notre avancée constitutionnelle a été planifiée de manière résolue et pacifique, avec des consultations complètes et ouvertes, non seulement entre les représentants des différents intérêts du Nigeria, mais aussi en coopération harmonieuse avec la puissance administrante qui a aujourd’hui renoncé à son autorité. »

Aujourd'hui, je souhaite vous partager l'excellente interview de la philosophe et chercheuse franco-algérienne Seloua Luste Boulbina. Elle analyse le chemin parcouru en Afrique depuis six décennies, mais aussi le poids du déni et la survivance d'une forme d'idéologie coloniale. Quel bilan pour les Etats et les populations du continent, 60 ans après leur indépendance ? Doit on parler de décolonisation ou de postcolonisation ? Si les nouvelles sociétés qui ont émergé depuis ont rejeté cet héritage et cherché à panser les blessures provoquées par les puissances européennes, parviennent-elle à prendre leurs distance  avec le modèle occidental ?
Jeune Afrique a recueilli ses propos.

 
POLITIQUE

Indépendances africaines –Seloua Luste Boulbina :
« le problème du présent, c'est qu'il hérite du passé »

Propos recueillis par Olivier Caslin

 

La philosophe franco-algérienne Seloua Luste Boulbina analyse le chemin parcouru en Afrique depuis six décennies, mais aussi le poids du déni et la survivance d'une forme d'idéologie coloniale.

Ancienne directrice de programme au Collège international de philosophie à Paris, la philosophe franco-algérienne Seloua Luste Boulbina travaille depuis des années sur les questions coloniales et postcoloniales, que ce soit dans leur dimension politique, intellectuelle ou artistique. Aujourd'hui chercheuse à l’université Diderot Paris 7 et installée en Nouvelle-Calédonie, elle analyse le chemin parcouru en Afrique depuis six décennies, mais aussi le poids du déni et la survivance d'une forme d'idéologie coloniale.


Jeune Afrique : Quel bilan peut-on tirer, soixante ans après, de ces indépendances en Afrique pour les États et les populations ?

Seloua Luste Boulbina : Ce sont les experts qui tirent des bilans. Si l’on prend le cas de l’une des plus anciennes colonies européennes sur le continent, l’Afrique du Sud, dont l’indépendance date du début du XXe siècle, on observe que les premières lois ségrégationnistes lui sont contemporaines. Les Européens y ont inscrit durablement une organisation raciale-coloniale puisque les dernières lois d’apartheid y ont été abolies en 1991. L’indépendance s’y est organisée au profit des colonisateurs et des colons.

À l’opposé, l’indépendance de l’Algérie, dans le nord du continent, autrefois colonie de peuplement, a vu le départ des Européens. Ils ne voulaient ni de l’égalité des droits, ni de l’égalité des niveaux de vie.

La suprématie blanche a été une politique coloniale de longue durée, multiforme, passant du système esclavagiste, qui « prélève » en Afrique des hommes-marchandises déportés des siècles durant dans les Amériques pour y produire la richesse de l’Europe, à l’extraction des ressources naturelles (minerais, bois, etc.) qui recourt au travail forcé et épuise physiquement et mentalement les populations par le maintien contraint dans la subalternité.

Au regard du passé, les populations autochtones ont, dans l’ensemble du continent, eu tout à gagner des indépendances, et surtout rien à perdre. Quand on établit un bilan, on effectue en réalité une comparaison : entre la France contemporaine par exemple, et le Sénégal, la Côte d’Ivoire, l’Algérie d’aujourd’hui. On juge alors le bilan des indépendances négatif au regard d’institutions françaises séculaires et de populations privilégiées, du fait notamment du passé colonial qui a enrichi ce pays en appauvrissant les populations africaines, que ce soit en Afrique ou dans les Amériques. Reste à comparer le présent de l’Afrique à son passé colonial.

Doit-on parler de décolonisation ou de postcolonisation ?

La décolonisation présente de multiples aspects, réels, symboliques, imaginaires, qui sont imbriqués. Elle s’entend également sur divers plans : politiques, économiques, sociaux, culturels. L’Afrique, dans sa globalité, a été traitée, perçue, représentée à partir de l’idée d’une supériorité des formes. À l’Europe les formes : la politique, le droit, la science, la littérature, l’art, la religion, la langue, etc. À l’Afrique l’espace et la matière première à mettre en forme selon les canons européens. L’Europe n’a concédé à l’Afrique que des simili-formes : la chefferie, la coutume, la sorcellerie, l’oralité, l’art premier, la croyance, le dialecte… La décolonisation est, paradoxalement, à penser à partir d’une double impossibilité : impossibilité de se décoloniser, impossibilité de ne pas se décoloniser.

Postcolonisation ou postcolonialisme sont des termes qui se situent dans le prolongement des perspectives européennes (colonisation, colonialisme). Se décoloniser, c’est se libérer du colonialisme et de la colonialité. Celle-ci est liée et à l’hégémonie des puissances occidentales et aux nouveaux modes de leur impérialisme. Je ne vois pas comment on peut réfléchir sur la décolonisation sans prendre en considération les nouvelles formes qu’a prises le capitalisme avec ses compagnies minières (Rio Tinto, BSG-R, Vale en Guinée par exemple), mais aussi ses délocalisations et, de façon générale, ses « investissements ». Les profits demeurent géopolitiquement situés. Les anciens colonisateurs n’ont nulle intention de renoncer à des avantages stratégiques et à une emprise qui sert leurs intérêts économiques et financiers. À l’inégalité des populations succède l’inégalité des pays qui n’ont pas tous les mêmes clés en main. Le problème du présent, c’est qu’il hérite objectivement et subjectivement du passé : c’est ce qui permet de parler encore de décolonisation.


Quelles sont les particularités des indépendances africaines comparées à celles d'autres continents ? Et quelles différences entre la zone subsaharienne et l'Afrique du Nord ?

La victoire de l’absolument « inférieur » sur l’incontestablement « supérieur » donne aux indépendances africaines toute leur saveur, car il y allait de la saveur de soi. C’est-à-dire, en un mot, de l’être même. En Afrique, il s’agit toujours, dans le lexique colonial français, de « têtes rondes ». En Afrique du Nord, les Français inventent des « anormaux » congénitalement violents. Qui dit « Arabe » dit danger : c’est la scène décrite par Camus dans L’Étranger. La colonie avilit abominablement les colonisés, ce qui laisse des stigmates. Et si Gobineau introduit la « race jaune » dans son inventaire racial, il n’en reste pas moins que la référence mondiale, dans l’idéologie racialiste, demeure « le Noir d’Afrique ». Les indépendances africaines ont pour particularité de bénéficier à d’anciens « indigènes » très fortement racialisés. C’est un chemin vers la dignité.
 

Les blessures semblent être toujours très vives des deux côtés de la Méditerranée. Pouvait-il en être autrement après la violence qui caractérisait les différentes colonisations ? Que pensez-vous de l'initiative lancée par Paris et Alger pour, justement, apaiser le "contentieux mémoriel" ? Est-ce exportable dans les pays d'Afrique subsaharienne ?

Des deux côtés de la Méditerranée – s’il s’agit de la France et de l’Algérie –, les sujets ont eu à supporter ce que les États n’ont pas pris en charge. Côté algérien, la victoire politique (et non militaire) a d’abord effacé les blessures, alors même que la Révolution a fait près de 500 000 morts et que 2 millions d’Algériens ont été déportés dans des camps (dits de regroupement).

Côté français, la guerre a été déniée (jusqu’en 1999) ; 1,5 million d’appelés ont été oubliés, l’arrivée des « harkis » et des « rapatriés » a été scotomisée. Cela a fait le lit du Front national, héritage de la guerre d’Algérie.

Il est grand temps de suturer les deux côtés de la Méditerranée. L’erreur serait de croire encore que seuls les historiens sont concernés, parce que l’histoire est la première des sciences politiques, quand les philosophes, les sociologues ou les anthropologues devraient être partie prenante d’une réflexion globale sur la question, sans même parler des psychanalystes. La mission confiée à Benjamin Stora, qui a toujours œuvré pour la réconciliation mémorielle, et est aussi à l’aise d’un côté de la Méditerranée que de l’autre, est bienvenue.

Aujourd’hui, près de soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, après que les forts sentiments anti-arabes (islamophobie comprise) se sont répandus dès 1962 comme une traînée de poudre, l’État commence à s’en préoccuper. Pourquoi les archives s’ouvrent-elles alors au compte-gouttes ? Une centaine de dossiers sur les disparus ont été rendus accessibles en avril dernier. C’est très insuffisant : elles devraient être largement ouvertes. L’idéologie coloniale ne disparaît pas avec les indépendances.

Côté français, le code de l’indigénat destiné aux « sujets français » dans toutes les colonies françaises à partir de 1881 jusqu’en 1946 devrait être enseigné partout dans la perspective des législations d’exception : contraires aux principes du droit mais conformes à la raison d’État. L’enseignement de l’arabe, classée parmi les langues « rares », comme le chinois ou le russe, et peu développé en France est une grossière erreur politique. L’eurocentrisme doit faire enfin place au cosmopolitisme. Cela permettrait de sortir du face-à-face colonial.


Peut-on dans ce contexte trouver un jour une forme d'apaisement dans les relations entre anciens colonisés et colonisateurs ?

L’apaisement a déjà eu lieu en dépit des frottements ou des litiges entre anciens colonisateurs et anciens colonisés. Il y a, exceptionnellement, des actes plus forts que d’autres. En 2013, le Foreign Office déclare : « Le gouvernement reconnaît que des Kényans ont été soumis à des tortures et à d'autres formes de mauvais traitements entre les mains de l'administration coloniale. » Le gouvernement de David Cameron s’engage à réparer à hauteur de 23,5 millions d’euros quelque 5228 Kényans survivants ou ayants cause de la répression de la résistance anti-coloniale mau mau. Il faut dire qu’en 1955, près de 70 000 Kikuyus sont détenus… La question de la réparation n’est pas incidente mais centrale.

Les gouvernements des anciennes métropoles impériales répugnent à engager leur responsabilité présente autrement que symboliquement. Les reconnaissances symboliques elles-mêmes se heurtent à des résistances très fortes de l’opinion publique qui y voit « repentance », « mea culpa » et autres aveux de culpabilité quand il s’agit de faits historiques passés, non de fautes personnelles présentes.


Que pensez-vous de la question de la restitution des œuvres d'art aux pays africains ? Pourquoi est-ce si compliqué ?

On pourrait penser que si la restitution ne concernait que des biens symboliques sans valeur marchande, comme les têtes ou les crânes ou les restes de personnes, elle s’effectuerait plus facilement. Et pourtant, même dans ce cas, le chemin est parsemé d’obstacles. Souvenons-nous du retour de la dépouille de Sawtche en Afrique du Sud (2002), [des restes du chef kanak] Ataï en Nouvelle-Calédonie (2014), ou de la dépouille d’Ahmed Bouziane et d’autres en Algérie (2020).

La France n’est pas le seul pays à avancer à reculons. C’est une tradition, en Europe, que de conserver ses « trophées » et de faire venir de partout les merveilles du monde, comme une manifestation de la grandeur et de la puissance des monarques, puis des empires. L’âge d’or du musée, aux 19e et 20e siècles, va de pair avec la possession de biens patrimonialisés jugés inestimables.

Le buste de Néfertiti exposé au Neues Museum de Berlin est demandé par les Égyptiens depuis bientôt cent ans sans succès. Le cas de l’Égypte, écartée du rapport Sarr-Savoy, est emblématique tant, côté européen, on trouve les trésors de l’antiquité égyptienne (et autres) mieux à leur place en Europe que dans le pays dans lequel ils ont été créés, et surtout prélevés comme une dîme coloniale. Les pays d’arrivée sont ainsi mis à l’honneur et peuvent faire montre de leur puissance dans la rivalité entre les musées qui prolonge et parfait celle des pays.

C’est en 1969, lors du festival panafricain d’Alger, qu’un Manifeste culturel panafricain demande le recouvrement du patrimoine africain en Afrique. Un manifeste pour la décolonisation des musées européens et occidentaux.

[Édito] Vous avez dit indépendance ?

| Par 
Mis à jour le 06 septembre 2020 à 16h42
Des Congolais célèbrent la déclaration d’indépendance, le 7 janvier 1960 à Leopoldville.

Des Congolais célèbrent la déclaration d’indépendance, le 7 janvier 1960 à Leopoldville. © Bettmann/GettyImages

En ce soixantième anniversaire de la décolonisation en Afrique subsaharienne, le cœur n’est pas à la fête. De cette émancipation en trompe-l’œil, qu’y a-t-il vraiment à célébrer ?

Les indépendances « francophones » ont eu leurs héros, leurs martyrs, leurs chansons, leurs pères abusifs et leur lot de discours. Soixante années plus tard, chacun à la date qui lui est propre, les quatorze pays concernés (quinze avec la RD Congo) réenchantent ce passé-là, le temps d’une journée de commémoration.

Le cœur y est-il vraiment ? Rien n’est moins sûr. D’abord parce que la pandémie de Covid-19 a contraint les commémorations au format minimal, confinant fanfares, groupes d’animation, militaires en tenue et fêtards du soir loin de l’espace public.

Ensuite – et surtout – parce que plus le temps passe et plus les générations successives nées après 1960 s’aperçoivent qu’il n’y a pas grand-chose à célébrer dans ce qui fut avant tout une indépendance du drapeau et une décolonisation formelle, débouchant sur une dépendance savamment fabriquée autant que prédéterminée.

Il y a soixante ans, la France quittait ses colonies d’Afrique subsaharienne pour mieux y rester, laissant place à la coopération, ce système franco-­africain « où chacun jouera son rôle », disait Charles de Gaulle, pour le plus grand profit économique et diplomatique de l’ex-puissance tutélaire.

Il y a soixante ans, Félix Houphouët-Boigny, qui, à l’instar de la totalité des pères de l’indépendance (à l’exception de Sékou Touré), avait deux années plus tôt fait le choix de la communauté franco-­africaine avant d’y renoncer la mort dans l’âme devant le cynisme gaullien, avait ces mots pour prendre congé de la France : « Au moment où, devenus majeurs, nous allons quitter la maison familiale où nous avons été souvent gâtés, parfois réprimandés […], nous n’avons pas le sentiment d’oublier tout ce que nous avons reçu d’elle. »

Décolonisation en trompe-l’œil

Il y a soixante ans, après avoir constaté que « les exigences des indigènes pour leur progrès social se sont élevées » et que la poursuite de la colonisation directe allait par voie de conséquence entraîner « de gigantesques dépenses de mise à niveau économique et social », le général de Gaulle confiait à son collaborateur Alain Peyrefitte : « Le profit a cessé de compenser les coûts ; puisque la colonisation coûte si cher, pourquoi la maintenir ? »

Et pourquoi ne pas la remplacer par cette autre forme de domination qui perdurera jusqu’aux années 1990, et même au-delà, dont le franc CFA est l’un des symboles forts, infiniment plus avantageuse en matière de bénéfices privés et de rentabilité géopolitique pour la France ?

De cette décolonisation en trompe-l’œil, où ce qui était bon pour la France ne pouvait qu’être bon pour l’Afrique, Jacques Foccart veillant sur cette « heureuse » coïncidence, où les récalcitrants étaient punis et les acteurs locaux des turpitudes incestueuses de la « Françafrique » dûment récompensés, où l’ex-métropole contrôlait des pans entiers de la souveraineté de ses anciennes possessions, qu’y a-t-il, effectivement, à glorifier ? Bien peu de chose.

Loin des Soleils des indépendances rêvés par Ahmadou Kourouma, loin de L’Afrique noire est mal partie, livre acide et lucide de René Dumont, deux œuvres phares de ces années-là, l’indépendance, la vraie, se conquiert depuis, au jour le jour, de Dakar à Brazzaville.