Histoire

Quatre Missionnaires d'Afrique faisaient partie des martyrs béatifiés
le 8 décembre 2018 à Oran en Algérie.

Un rappel à leur sujet, qui donne pour chacun le récit bref de sa vie.

 

Oran

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Ces jeunes qui ont gouverné en Afrique

Thomas Sankara en conférence de presse, le 2 septembre 1986, pendant le sommet des non-alignés à Harare.Il avait 33 ans à son arrivée au pouvoir.
© © AFP/Dominique Faget

Abdelaziz Bouteflika a renoncé à 82 ans à un cinquième mandat en Algérie, face à la contestation de la rue. Les mêmes questions de succession et de renouvellement de la classe politique se posent ailleurs, même si les présidents « à vie » se font de plus en plus rares. Bien des jeunes, trentenaires ou quadragénaires, ont accédé au pouvoir depuis les Indépendances, laissant des exemples et des héritages très contrastés.

Depuis le départ de Robert Mugabe au Zimbabwe, à 93 ans, l’Afrique a perdu le doyen de ses présidents. Les chefs d’Etat qui prennent de l’âge à leurs postes deviennent de plus en plus rares. Depuis la chute de Blaise Compaoré au Burkina Faso en 2014, la défaite électorale de Yahya Jammeh en Gambie en 2016 et le départ volontaire d’Eduardo dos Santos en Angola en 2017, ils sont moins de dix, sur 54 pays, à gouverner depuis plus de deux décennies.

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On l’oublie souvent, d’ailleurs, les dinosaures d’aujourd’hui ont été les jeunes loups d’hier. Téodoro Obiang Nguema est ainsi devenu président de la Guinée Equatoriale à 37 ans en 1979 et Denis Sassou-Nguesso, à 35 ans la même année au Congo. Yoweri Museveni est en place en Ouganda depuis ses 41 ans (1986), Omar el-Béchir au Soudan depuis ses 45 ans (1989) et Idriss Déby au Tchad depuis ses 38 ans (1990).

Ils font partie de la trentaine d’Africains ayant accédé jeunes au pouvoir depuis les Indépendances. Gamal Abdel Nasser et Sékou Touré avaient 36 ans quand ils ont pris les commandes de l’Egypte et de la Guinée, en 1954 et 1958. De même, Seretse Khama au Botswana et Julius Nyerere en Tanzanie avaient 39 ans en 1960 et 1961. Ont suivi Milton Obote en Ouganda (37 ans en 1962), Kenneth Kaunda en Zambie (40 ans en 1964). Puis, dans les turbulences qui ont suivi l’Indépendance, d’autres figures ont émergé : Mobutu Sese Seko au Zaïre (35 ans en 1965), Houari Boumédiene en Algérie (32 ans en juin 1965), ou encore Yakubu Gowon (32 ans en 1966) et Murtala Mohamed (37 ans en 1975) au Nigeria.

Lumumba et Sankara, morts à 35 et 37 ans

Les plus célèbres y ont laissé la vie et acquis une dimension de martyr. Patrice Lumumba, Premier ministre en 1960 à l’âge de 35 ans, lors de l’Indépendance du Congo belge, a été assassiné en janvier 1961 par des officiers belges qui encadraient des sécessionnistes dans le Katanga. Son tort ? Avoir appelé en vain les Etats-Unis et les Nations unies à l’aide face à la situation au Katanga, et laissé entendre qu’il se tournerait vers l’URSS, en pleine Guerre froide.

Le nom de Thomas Sankara reste lui aussi gravé dans les mémoires, pour son refus du compromis face à l’Occident et sa dimension panafricaine. Leader d’un groupe de putschistes porté par un élan révolutionnaire, il rebaptise en 1983, à 33 ans, la Haute Volta en Burkina Faso, « pays des hommes intègres ». Il est abattu quatre ans plus tard par ses propres frères d’armes, passibles aujourd’hui d’un procès.

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Des militaires pas comme les autres

Quatre autres jeunes chefs d’Etat, tous militaires, ont contribué à faire changer le cours de l’histoire chez eux. Le général Olusegun Obasanjo, au Nigeria, prend à 39 ans, en 1976, la tête d’une junte qui veut rompre avec l’accaparement du pouvoir par les… militaires. Il passe le relais à un gouvernement civil, trois ans plus tard. Les coups d’Etat continuent cependant, jusqu’à ce qu’il soit élu en 1999. Résistant à la tentation de briguer un troisième mandat, il s’est retiré en 2007. Trois présidents ont été élus depuis.

Jerry Rawlings, au Ghana, a lui aussi mené à 32 ans une transition express après un coup d’Etat, en 1979. Face à ce qu’il estime être l’incurie des civils, il reprend le pouvoir en 1981, à 34 ans. Cet ancien lieutenant de l’armée de l’air est resté 20 ans à la tête du Ghana, qu’il a dirigé avec poigne. Il a laissé un pays transformé, qui s’illustre par des alternances régulières.

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De son côté, Amadou Toumani Touré (ATT), colonel parachutiste, a porté l’estocade contre le régime dictatorial de Moussa Traoré en 1991, au Mali. Alors âgé de 43 ans et chef de la garde présidentielle, il a marqué le refus de l’armée de réprimer des manifestations dans le sang, et permis à la démocratie d’advenir. Au terme des deux mandats du président Alpha Omar Konaré, il a été élu en 2002, puis renversé quelques semaines avant la fin de son second et dernier mandat.

Le major-général Paul Kagamé, nommé à 29 ans chef du renseignement militaire en Ouganda, a mis fin à 36 ans au génocide des Tutsis en 1994, à la tête du Front patriotique rwandais (FPR). Elu président en 2000, il se situe à mi-chemin entre les héros révolutionnaires panafricains et les chefs d’Etat tentés par la longévité au pouvoir. Il dispose d’une légitimité historique, en tant que chef d’Etat ayant reconstruit le Rwanda, mais aussi d’une totale hégémonie. Un référendum constitutionnel remporté avec 98,3 % des voix en 2015 l’autorise à rester en poste jusqu’à ses 77 ans, en 2034.

Successions dynastiques

Deux autres hommes forts, Joseph Kabila en République démocratique du Congo (RDC) et Faure Gnassingbé au Togo, ont succédé à leurs défunts pères, aux âges respectifs de 29 et 35 ans. Joseph Kabila a passé la main en janvier dernier, au bout de 18 ans, dont deux ans de « glissement » du calendrier électoral. Il est fortement soupçonné d’avoir fait pencher la balance des résultats officiels de la présidentielle de décembre 2018 en faveur de Félix Tshisekedi. Ce dernier va-t-il devenir son obligé ? L’ex-candidat Martin Fayulu l’affirme. Le camp Tshisekedi s’en défend farouchement.

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De son côté, Faure Gnassingbé a entamé son troisième mandat en 2015 et fait face à des manifestations monstres à Lomé en septembre 2017, en raison de son projet de changer de constitution pour pouvoir se représenter « une première fois » en 2020. Son objectif, sur lequel il a été contraint de temporiser, consiste à rempiler pour deux quinquennats à partir de 2020. L’opposition s’y refuse, dans le cadre de pourparlers placés sous la médiation du Ghana et de la Guinée Conakry.

Putschistes fantasques en Afrique de l’Ouest

Ailleurs en Afrique de l’Ouest, une nouvelle génération de putschistes fantasques a éclos, dans le sillage de Yahya Jammeh. A 29 ans, il renverse le père de l’Indépendance en Gambie, Dawda Jawara, avant de se transformer en dictateur caricatural, souvent comparé au roi Ubu.

Le capitaine Moussa Dadis Camara, de son côté, s’impose fin 2008 à 44 ans en Guinée, à la mort de Lansana Conté. A la tête d’une junte qui promet de passer la main au bout d’un an, il prend goût au pouvoir. Si bien qu’il cherche à se présenter, provoquant la colère de l’opposition. Celle-ci se réunit le 28 septembre 2009 dans un stade de Conakry. La répression se solde par 150 morts et plus d’une centaine de femmes violées. Lorsque Dadis essaie de faire porter à son aide de camp la responsabilité du massacre, il écope d’une balle dans la tête. Evacué au Maroc, l’ancien putschiste vit depuis 2010 en exil au Burkina Faso.

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Quant à Amadou Sanogo, au Mali, il a renversé ATT en mars 2012, manifestant à 39 ans la colère d’une armée démunie face aux avancées des séparatistes touaregs et de groupes armés islamistes dans le nord du Mali. Sous la pression de la communauté internationale, ce capitaine accepte un gouvernement civil de transition en avril 2012, mais tire les ficelles au Mali jusqu’à l’opération française Serval en janvier 2013. Ses partisans n’ont pas seulement agressé le président par intérim Dioncounda Traoré à coups de marteau, jusque dans son bureau du palais présidentiel. Ils sont aussi accusés d’avoir tué 21 bérets rouges en avril 2012, des soldats soupçonnés d’avoir tenté un « contre-coup d’Etat ». Arrêté en novembre 2013 et assigné à résidence à 140 km de Bamako, Amadou Sanogo doit répondre de ses actes devant la justice de son pays.

Burkina – Cinéma : quel avenir pour le Fespaco ?

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Devenu une énorme machine, régulièrement critiqué pour son organisation chaotique, menacé par les attentats, le festival de Ouagadougou entend pourtant rester le temps fort du film africain.

Lors de cette 26e édition du Fespaco, les amateurs de couacs organisationnels n’ont pas été déçus. À en croire les témoignages, des dizaines de professionnels invités n’ont jamais reçu leurs billets d’avion pourtant promis par le délégué général du festival, Ardiouma Soma. Des journalistes mais aussi des réalisateurs de la sélection officielle sont restés bloqués dans leur pays d’origine. Certains ayant fait le déplacement à l’aéroport ont dû rebrousser chemin ou se payer une chambre à l’hôtel le temps que leur billet soit vraiment édité.

Programmation inconnue peu de temps avant le festival, parcours du combattant pour récupérer les accréditations, hôtels fermés au dernier moment aux invités du Fespaco, journalistes refoulés lors de la soirée d’ouverture… Les professionnels ont beaucoup grincé des dents. Un cinéaste a même vu une projection annulée, le DVD de son film ayant été « perdu ». Certains spectateurs aussi ont souffert… Par exemple, ceux qui ont attendu en vain, ticket ou invitation en main, sous un soleil accablant le 26 février pour assister à la projection de Desrance, le long-métrage d’Apolline Traoré, au Ciné Burkina.

Croissance exponentielle

À cela s’ajoute un amateurisme difficilement compréhensible dans la capitale du cinéma africain. Ainsi, comment expliquer que ce soit de jeunes étudiants qui présentent les séances… en écorchant parfois au passage le nom des réalisateurs ou même celui des films (Barkomo, d’Aboubacar Bablé Draba et Boucary Ombotimbé, devenant « Barkomé ») ? Que les cinéastes, parfois présents aux projections, n’aient pas le temps d’échanger avec le public ? Alors même que les professionnels ne demandent qu’à être plus impliqués.

En fait, l’événement fait face à de nombreux défis. D’abord à une croissance exponentielle. La Semaine du cinéma africain, lancée par les cinéphiles du ciné-club franco-voltaïque en février 1969, était confidentielle, réservée à quelques passionnés… Aujourd’hui, le festival, c’est 160 films, 450 projections, des dizaines de colloques, un marché professionnel, des galas pour VIP, une cinémathèque, des publications (Fespaco News). Et plus de 100 000 personnes sont attendues tous les deux ans.


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Rigidités bureaucratiques

Certes, le festival a des partenaires. Le plus important, l’Union européenne, a accordé à la manifestation une enveloppe de 300 000 euros cette année. Mais, comme l’écrivait Colin Dupré en 2012 dans un essai (Le Fespaco, une affaire d’État(s), L’Harmattan), le festival dépend surtout de l’État burkinabè, qui en a fait un outil puissant pour parfaire son image internationale.

Cette année, l’État aurait versé 1 milliard de F CFA (1,5 million d’euros), soit un peu moins de la moitié du budget total. L’organisation, très rigide et bureaucratique, est parfois gangrenée par le copinage. Des réalisateurs dénonçaient ainsi sur les réseaux sociaux l’invitation régulière d’« apparatchiks » sans activité récente dans le secteur.

Comme l’explique le cinéaste Gaston Kaboré, personnalité emblématique du Fespaco, « le festival dépend aussi de la bonne ou de la mauvaise santé du cinéma africain ». De là une programmation très inégale où des coproductions internationales, comme The Mercy of the Jungle, du Rwandais Joël Karekezi, ou Rafiki, de la Kényane Wanuri Kahiu, sont en compétition avec des premiers films plus fauchés. Le long-métrage malien Barkomo, par exemple, a été produit par son propre réalisateur, qui a investi 1,5 million de F CFA, utilisé son propre matériel pour filmer et monter son œuvre.

Événement populaire

Le plus gros défi du festival, cinquante ans après sa création, reste sa professionnalisation. « On aimerait qu’un fichier accessible à tous recense les professionnels présents sur l’événement, que les films récompensés soient mieux accompagnés après le Fespaco, qu’un travail de repérage soit fait pour dégoter des films, des séries… », plaide Claire Diao, productrice et distributrice par l’intermédiaire de sa société, Sudu Connexion.

Car l’amateurisme nuit au prestige et à l’attractivité de l’événement. Le FIAPF, la fédération des producteurs de films, n’a toujours pas accordé de label au festival, faute d’une gestion rigoureuse et de premières internationales. Le public, hors professionnels, est essentiellement burkinabè : en dépit de sa longévité, la manifestation peine à se faire connaître dans le monde et à attirer des festivaliers internationaux.


>>> À LIRE – « Imaginaire en exil » : un documentaire sur un cinéma à décoloniser


Objectif : « décoloniser les écrans »

Malgré tout, on voit mal comment l’événement, souvent donné pour mort, pourrait réellement disparaître. D’abord parce qu’il reste populaire. Même si les séances dans les salles de cinéma sont aujourd’hui payantes, elles attirent toujours le public local. Et des projections nomades gratuites du Cinéma numérique ambulant introduisent le septième art sur les ronds-points, les marchés ou dans les lycées.

Ensuite parce que la mission qu’il s’était fixée à ses débuts de « décoloniser les écrans » est toujours plus pressante, à l’heure où les nouveaux complexes CanalOlympia proposent essentiellement dans leurs salles des blockbusters américains. On notera à ce propos l’effort des deux CanalOlympia burkinabè à Ouaga 2000 et à Pissy pour diffuser des films en compétition.

Le Fespaco reste le lieu historique du cinéma africain, il faut y être, estime la réalisatrice, actrice et productrice sud-africaine Xolile Tshabalala

« Le Fespaco reste le lieu historique du cinéma africain, il faut y être », estime la réalisatrice, actrice et productrice sud-africaine Xolile Tshabalala, venue à cette édition, pour la première fois, comme en pèlerinage. Quitte à ne rien comprendre à la plupart des films en français, non sous-titrés. L’ombre des pères fondateurs plane toujours sur le prestige de l’événement. Et la relation qu’entretiennent certains professionnels avec le festival est quasi affective.

« Je sais que je ne vais pas faire de chiffre d’affaires ici, mais je viens quand même, ne serait-ce que pour maintenir le contact », rigole Jean Roke Patoudem, réalisateur et producteur, derrière son stand du Mica.

« Il y a une fidélité, une vraie ferveur des cinéastes et des cinéphiles, sourit Claire Diao. À l’issue de chaque édition, on se pose la question de la pérennité du Fespaco… Mais chaque fois, comme un chat, le festival retombe sur ses pattes. »

Arts plastiques : « Photographier l’Algérie »,
dans les yeux des colons

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À travers près de deux siècles d’images, l’exposition « Photographier l’Algérie », jusqu’au 13 juillet à à l’Institut du monde arabe de Tourcoing, raconte l’évolution du regard porté par la France sur son ancienne colonie.

Que voit-on dans les yeux de l’autre ? Qu’apprend-on de lui, de soi, à la façon qu’il a de nous regarder ? L’exposition « Photographier l’Algérie », qui se tient à l’Institut du monde arabe de Tourcoing jusqu’au 13 juillet, va bien au-delà de son objectif affiché, « mettre en évidence certains des regards qui se sont appliqués ensemble ou successivement à ce pays ».

Si la commissaire Françoise Cohen insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une « histoire de l’Algérie par l’image », il s’agit en revanche bien d’une histoire des regards portés sur l’Algérie, essentiellement depuis la France, une histoire marquée par le fait colonial et son corollaire de violences.

Clichés orientalistes

Quand les premiers colons débarquent, dans les années 1830, le daguerréotype vient tout juste d’être inventé. La photographie, professionnelle ou de loisir, se développe ensuite très vite et s’invite au cœur des foyers. Les images disent dès lors autant de ceux qui les prennent que de ceux qui sont pris. Chronologique, l’exposition commence par des tirages de l’imprimeur Jules Gervais-Courtellemont (1863-1931), des photos de voyage de la famille Gaumont ainsi que différentes cartes postales où transparaissent les poncifs et les a priori racistes de l’époque.

« Toute l’œuvre de Gervais-Courtellemont porte la réalité paradoxale d’un intérêt sincère pour son environnement qu’il ne peut toutefois s’empêcher de transmettre selon les clichés orientalistes de son époque », écrit la commissaire. Ce paradoxe est encore présent dans les superbes images de l’ethnologue Thérèse Rivière, envoyée avec Germaine Tillion dans le massif des Aurès, en 1935-1936. Tout en « étudiant » les sociétés traditionnelles, les deux femmes intègrent à leur corps défendant un système plus vaste : « Le travail qui leur est confié doit accroître la compréhension de ces populations, afin notamment d’améliorer la gouvernance coloniale sur ces terres. »


>>> À LIRE – « Sexe, race et colonies » : les crimes tabous de la colonisation


Approche intime

Entre 1957 et 1961, le jeune Pierre Bourdieu – adversaire déclaré du colonialisme – pose un regard radicalement différent sur l’Algérie en s’intéressant à l’économie de la misère, à la perte de repères provoquée par les déplacements de population dans des camps de regroupement. Il est en avance sur son temps : la guerre impose ses images et ses photographes, le Français Marc Garanger tirant le portait de femmes « dévoilées » pour des besoins d’identification, l’Algérien Mohamed Kouaci s’intéressant aux réfugiés ou aux camps d’entraînement de l’ALN. La confrontation, dont on sait la violence, est montrée ici avec pudeur et élégance.

La joie de l’indépendance, saisie par le photographe de l’agence Magnum Marc Riboud, aurait pu clore l’exposition. Mais l’histoire de s’est pas arrêtée en 1962. Franco-Algérien né en 1961, Bruno Boudjelal s’est rendu dans le pays de son père en 1993, pendant les années noires. Il essaie depuis, en une approche intime, de rendre compte de la complexité des liens d’amour-haine unissant la France et l’Algérie. À propos de sa famille des deux rives, Boudjelal dit : « Je n’ai jamais réussi à réconcilier les deux histoires. »

Faut-il pour autant renoncer à tout espoir ? Les images d’Alger signées par Karim Kal (1977) et que chaque visiteur peut emporter en sortant de l’exposition s’ouvrent grand sur le bleu du ciel, sur le bleu de la mer. Ce sont, écrit-il, « des images qui respirent, équilibrées, presque apaisées », « des images ouvertes sur l’ailleurs ».

L’Algérie de Tocqueville.
Chronique d’une colonisation ratée |Sc.H.

Par Amine Boukerche, Apogée, 2018, 250 p., 17 €. Compte-rendu par Gérald Gaillard


En juin 1830, l’Algérie est prise par les troupes de Charles X. Deux mois plus tard, c’est la Monarchie de juillet : que va faire Louis-Philippe de l’Algérie ? Se retirer, comme certains l’exigent à l’Assemblée ? Ne coloniser que la côte, comme d’autres proposent ? Se lancer à la conquête d’un territoire dont on ignore l’étendue, avec un voisin marocain hostile ? Les partisans de cette dernière voie l’emportent en 1840, avec la nomination des généraux Bugeaud et Lamoricière. Alexis de Tocqueville, lui, a passé deux ans en Amérique, voyagé en Angleterre et en Irlande, et publié De la démocratie en Amérique en 1835. Il est en Suisse, et a écrit déjà pour la presse deux « Lettres sur l’Algérie » (1837), avant de s’y rendre en 1840, alors que plus de 30 000 colons y sont installés. En 1847, il y retourne mandaté par une commission parlementaire. Tzvetan Todorov (1988), Olivier Le Cour Grandmaison (2001) et Seloua Luste Boulbina (2003) ont pu montrer un personnage qui en cette occasion semble loin des principes démocratiques qu’on lui prête : un Tocqueville justifiant la suspension des libertés politiques, légitimant les massacres, la destruction des récoltes et le vol de bétail, car tout est bon pour anéantir Abd el-Kader et asseoir la domination française. Il approuve aussi l’installation de colons sur des terres expropriées.

Amine Boukerche prend le contre-pied de ce portrait sombre et montre un Tocqueville plaidant pour un blocus commercial en lieu et place d’une violence « indigne d’une nation civilisée ». Il pense aussi l’après-conquête, soucieux d’éviter aux indigènes d’Algérie le sort des Indiens d’Amérique et prédit l’éventualité d’une guerre entre colonisateurs et colonisés si le vainqueur fait mauvais usage de sa domination. Dans ce jeu de citations contre citations, A. Boukerche situe et explicite, point par point les propos de Tocqueville sur la terre, les tribus et l’islam… Mais l’histoire penche toujours du mauvais côté et on sait ce qu’il en fut : les officiers et généraux firent de brillantes carrières et cent trente ans plus tard, l’affaire se terminera fort mal. Ce livre est aussi un bon résumé de l’histoire de la conquête de l’Algérie et de la situation qui précédait.

Source : L’Algérie de Tocqueville, Gérald Gaillard, Sciences Humaines, Mars 2019