Témoignages

Dans cette rubrique, des Missionnaires d’Afrique originaires du Burkina Faso témoignent de leur expérience de vie missionnaire, spécialement au cours du stage de deux ans qu’ils ont vécu dans un autre pays que le leur. Expérience souvent difficile, parfois dangereuse, toujours enrichissante. La plupart de ces témoins sont maintenant ordonnés prêtres et sont repartis vivre la mission.

Telle mère, tel fils

Voici le texte de la belle homélie de Guy Theunis, supérieur de la Maison Généralice à l’occasion de la fête de l’Immaculée Conception.

En français, il existe un proverbe ‘Tel père, tel fils’. Ne pourrait-on pas le modifier et dire aussi ‘telle mère, tel fils’. Je voudrais aujourd’hui faire une comparaison entre Marie et Jésus. En fait, on sait très peu de choses de Marie, historiquement parlant, mais nous avons des textes dans les évangiles et nous pouvons réfléchir à partir de ceux-ci.

Je voudrais souligner 5 points que, pour ma part, j’y trouve communs à Marie et à Jésus : il s’agit de 5 attitudes fondamentales que je vais développer, qui nous concernent aussi comme apôtres.

La première est l’écoute de la parole de Dieu et la méditation de cette parole. Par deux fois, Luc écrit que ‘Marie retenait toutes ces paroles et les méditait dans son cœur’ (2,19.51). L’écoute de Dieu est fondamentale pour les Juifs. On le sait, car l’un des textes principaux de la Bible est ‘Shema Israël’ (Ecoute Israël – Dt 6,4) que Jésus cite d’ailleurs en réponse à la question d’un scribe (Mc 12,29). Une des caractéristiques des Anawim, dont faisaient sans doute partie Joseph et Marie, est cette écoute attentive de la Parole de Dieu. L’évangéliste Marc, dans son premier chapitre, nous donne une journée type de Jésus. Il écrit : ‘Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait’ (1,35). L’écoute d’Abba, son Père, est partie intégrante de sa vie : c’est le début de sa journée. La tradition chrétienne retient la même attitude fondamentale. La règle de St Benoît ne commence-t-elle pas de la même façon : Ecoute, mon fils, ces préceptes de ton maître et tends l’oreille de ton cœur ? Si l’on appelle Marie l’Immaculée, c’est pour souligner que le plus important en elle est l’action de Dieu, Dieu qui prend l’initiative dans sa vie, qui lui parle. Et Marie écoute et médite en son cœur…

La seconde attitude que les textes soulignent est l’ouverture de Marie et de Jésus à accueillir leurs vocations propres, leurs missions personnelles. N’est-ce pas ce que souligne le récit de l’annonciation que nous venons d’entendre ? Comme l’exprime la réponse de Marie : ‘Je suis la servante du Seigneur. Que tout se passe pour moi comme tu l’as dit !’ (1,38). Il en est de même pour Jésus à l’agonie : ‘Père, si tu veux écarter de moi cette coupe… Pourtant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se réalise’ (22,42). Marie et Jésus ont bénéficié, au départ, d’une expérience spirituelle profonde. Nous avons entendu le récit de celle de Marie. Pour Jésus, ce sera au baptême par Jean. Les textes évangéliques soulignent par la suite la manière dont ils ont vécu leur vocation et accompli leur mission d’une façon radicale : Marie en accepte dès le début toutes les conséquences, comme Jésus à la fin de sa vie. Deuxième attitude : l’acceptation profonde de leur vocation, de leur mission personnelle.

La troisième attitude qui me frappe est la réflexion conséquente à cette expérience spirituelle particulière. Dans le récit de l’Annonciation, Marie a reçu un signe : ‘Voici qu’Elisabeth, ta parente, est, elle aussi, enceinte d’un fils dans sa vieillesse et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appelait la stérile, car rien n’est impossible à Dieu’ (1,36-37). Dans le récit de Luc, après que l’ange l’a quittée, il note : ‘En ce temps-là, Marie partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda’ (1,39). Marie reçoit un signe et se presse à aller rendre service à Elisabeth. Dans le récit du baptême de Jésus, après avoir entendu la voix ‘Tu es mon Fils bien-aimé ; il m’a plu de te choisir’ (Mc 1,11), Marc écrit : ‘Aussitôt, l’Esprit pousse Jésus au désert’ Il y passe 40 jours. Jésus accueille cette relation privilégiée à Dieu, Abba (papa). Et il prend le temps pour en vivre, seul, au désert, mais aussi pour y être tenté, vaincre les tentations, faire les choix fondamentaux, forger son avenir. Ainsi Marie et Jésus, tous les deux, tout au long de leur existence d’adultes, ont approfondi leur vocation propre, leur mission particulière.

Une quatrième attitude commune à Marie et à Jésus est leur attention aux besoins des autres. Nous le voyons pour Marie : après le récit d’aujourd’hui, selon l’évangile de Luc, elle reste 3 mois chez Elisabeth pour l’aider. On le voit aussi, dans le quatrième évangile, dans le récit des noces de Cana : ‘Comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont plus de vin » (Jean 2,3). De même pour Jésus. Plusieurs fois dans les évangiles, on nous dit que Jésus observait, qu’il regardait ce qui se passait, qu’il va à la rencontre de personnes qui souffrent, qu’il les soigne, qu’il les guérit, même le jour du sabbat, ne tenant pas compte des lois et des coutumes. Pour lui, la personne humaine est plus importante que la loi, que la coutume. Une parole de Jésus souligne l’importance de l’œil, de notre façon de regarder, d’être attentif aux besoins des autres : ‘La lampe du corps, c’est l’œil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière’ (Matthieu 6,22). Observer pour comprendre ce qui se passe, ce que chaque personne éprouve, vit réellement, et répondre aux besoins des autres, attitude commune à Marie et Jésus.

La dernière attitude que je veux souligner – sans doute y en a-t-il d’autres – c’est la confiance qu’ils font, à Dieu, et aux autres… Pour Marie, on le voit dans le récit d’aujourd’hui, comme dans celui des noces de Cana : ‘la mère de Jésus dit aux servants : « Quoi qu’il vous dise, faites-le »’ (Jean 2,5). Jésus dit aussi, selon le même quatrième évangile : ‘Père, je te rends grâce de ce que tu m’exauces… Je sais bien que tu m’exauces toujours…’ (Jean 11,41-42). L’on pourrait citer bien d’autres passages.

Sœurs et Frères, j’ai choisi aujourd’hui de souligner ces cinq attitudes. Car Marie et Jésus sont des modèles pour nous. Nous sommes donc invités, en cette fête de nos deux Société-Congrégation, en cette année jubilaire de 150 ans, à réfléchir à ces 5 attitudes dans notre propre existence :

Quelle est la profondeur de notre écoute de la Parole de Dieu ? La gardons-nous dans notre cœur ? Prenons-nous le temps de la méditer ? Nous y référons-nous dans nos prises de décisions ? Comment accueillons-nous notre vocation propre, notre mission personnelle ? Non seulement au point de départ, mais au jour le jour ? Comment y répondons-nous ? Revenons-nous sur nos expériences spirituelles particulières ? Les relisons-nous ? Comment en approfondissons-nous le sens et l’importance ? Quelle est notre façon de voir les autres ? Comment les regardons-nous ? Comprenons-nous ce qu’ils vivent profondément ? Laissons-nous être touchés par leurs besoins ? Quelle est notre confiance en Dieu, dans les autres ? Comment la vivons-nous ? Comment l’exprimons-nous ?

Voilà quelques questions auxquelles nous sommes invités à répondre. Prenons le temps de le faire.

Guy Theunis, M.Afr.
Fête de l’Immaculée Conception
8 décembre 2018

Victor-Luke Odhiambo SJ — Une vie vécue où peu osent aller

Un hommage au prêtre jésuite Victor-Luke Odhiambo qui a été tué alors qu’il servait dans un collège de formation d’enseignants au Soudan du Sud. Francis Anyanzu SJ, prêtre jésuite d’origine ougandaise qui vit et étudie actuellement en Afrique du Sud, évoque sa vie de service dans un endroit isolé et très pauvre.

La traduction de l’anglais est faite rapidement avec l’aide du logiciel deepl.com En cas de doute, veuillez vous référer au poste original en anglais.

Victor-Luke Odhiambo SJ, un prêtre jésuite d’origine kenyane âgé de 62 ans, se trouvait dans la salle de séjour de la communauté jésuite Daniel Comboni à Cueibet, un endroit isolé du Soudan du Sud, lorsque des inconnus ont attaqué la maison dans la nuit de mercredi à jeudi, au petit matin du 15 novembre 2018.

Il vivait dans la maison avec trois compagnons jésuites, ainsi qu’un quatrième jésuite en visite, qui s’étaient tous retirés plus tôt dans leur chambre. Puis, aux petites heures du matin, ils ont entendu le bruit – et les coups de feu.

Les bruits de coups de feu sont monnaie courante ici et les menaces sur la vie des gens sont une horreur bien trop courante que les jésuites en mission au Soudan du Sud et tous ceux qui y vivent sont bien forcés de supporter. Le 15 novembre, cependant, les coups de feu étaient tirés dans le salon de la communauté jésuite. Vers 2h00 du matin, deux coups de feu étaient tirés et Victor-Luke était abattu dans la salle communautaire.

Le prêtre a été assassiné pour un mobile connu seulement de ses assassins. Tout ce que ses compagnons ont vu quand ils sont entrés dans le salon était un corps désormais sans vie. Il était trop tard pour alerter qui que ce soit de l’intrusion et de la fusillade.

Son cheminement à la suite du Seigneur, dès qu’il avait entendu son appel, a commencé en 1978 alors qu’il entrait au noviciat jésuite en Zambie. Il fut l’un des pionniers parmi les scolastiques jésuites du Collège Hekima et le premier jésuite du Kenya à être ordonné diacre à l’ école de théologie jésuite au Kenya où beaucoup de jésuites d’Afrique et de plus loin viennent pour leur formation en théologie.

Il a été le fer de lance d’un certain nombre d’initiatives éducatives des Jésuites d’Afrique de l’Est et l’un des « Pères fondateurs » du collège jésuite de Dar es Salaam, en Tanzanie. Depuis 2008, il était directeur de l’école secondaire « Loyola House » à Wau, au Sud-Soudan. Loyola House avait été transformée en école après avoir servi de caserne militaire pendant la guerre. Il a également enseigné l’anglais au centre informatique et écologique St Pierre Claver à Rumbek et était devenu le premier directeur de l’école normale « Mazzolari » à Cueibet – où il devait rencontrer sa mort. Il est le premier jésuite à mourir en service au Soudan du Sud. Sa mort est extrêmement douloureuse pour tous ceux qui l’aimaient.

RIP Fr Victor-Luke Odhiambo SJ, 1956–2018
RIP Père Victor-Luke Odhiambo SJ, 1956–2018

J’ai rencontré Victor pour la première fois à la Curie jésuite (Maison Provinciale) à Nairobi. Il avait une personnalité très douce et sans prétention – une personne avec qui on vivait simplement et agréablement. Son désir de se contenter du strict minimum nécessaire pour vivre, même lorsqu’il venait à Nairobi, était une façon de témoigner de la frugalité de la vie au Soudan du Sud où des milliers de personnes n’ont pas les commodités de base pour vivre.

Un homme de sagesse qui pesait soigneusement ses opinions avant d’intervenir dans les dossiers. Un jésuite avec une profondeur intellectuelle. Il était très bien informé, aussi bien dans le domaine des sciences qu’en théologie et en littérature. Son engagement envers le peuple du Soudan du Sud est incontestable. Même lorsque les conflits étaient à leur apogée, Victor restait toujours avec les gens, n’abandonnant jamais les « moutons » qui lui étaient confiés. Un disciple dévoué à la vision et à la pratique de Jésus d’être avec « les plus petits d’entre nous ».

Le P. Arturo Sosa, supérieur général des Jésuites écrivant à la province d’Afrique de l’Est, où Victor-Luke a servi, salue le grand héritage qu’il nous laisse.

C’était un homme très courageux, intelligent, attentionné, administrateur créatif et surtout un croyant en la valeur de l’éducation. Il n’avait pas peur de s’aventurer dans l’inconnu, même dans les endroits les plus dangereux, une fois convaincu que c’était la mission du Seigneur. Son exemple de dévouement désintéressé en tant que directeur demeure un défi pour beaucoup de nos jeunes frères dans la Compagnie de Jésus. Il est une lumière qui s’est éteinte, après avoir éclairé d’autres lumières. Comme un grain de blé qui meurt pour porter beaucoup de fruit. Et c’est notre consolation.

L’école normale de Mazollari à Cueibet, la mission jésuite où Victor a été tué, est la plus récente oeuvre de collaboration apostolique entre la province jésuite d’Afrique orientale et le diocèse de Rumbek.  Le collège était une initiative de feu Mgr Mazollari, évêque du diocèse de Rumbek, dont le but était de répondre au manque d’enseignants dans le Sud-Soudan. Pendant la longue période de guerre civile, l’infrastructure éducative du pays s’est effondrée et a atteint un niveau des plus déplorables. Le processus de reconstruction du pays a nécessité le recrutement d’enseignants pour l’éducation de base dans les pays voisins et ailleurs.

Cueibet est situé dans les parties les plus reculées de la ville de Rumbek, la capitale de l’Etat du Lac du Sud Soudan, dans la zone du clan Dinka Gok qui est l’un des clans de la communauté Dinka de l’Etat du Lac. L’endroit a toujours été un foyer de tensions ethniques entre les Gok et les clans Dinka voisins. Nous, les Jésuites, travaillons ici depuis environ deux ans, où nous restons pleinement engagés dans la mission de réconciliation en fournissant une éducation dans les zones de fracture où peu osent aller.

Victor-Luke Odhiambo SJ croyait fermement en l’avenir du plus récent pays d’Afrique. Au cours des dix dernières années, il s’est donné entièrement à cette fin. Selon lui, éduquer les gens peut apporter un changement important et permettre aux gens d’avoir un avenir. Lors des réunions jésuites, il a souvent parlé de l’importance de l’éducation si l’on veut que la paix et le développement se réalisent un jour dans le Soudan du Sud.

Nous déplorons une grande perte pour les Jésuites, pour sa famille et ses amis. Mais jusqu’au jour de sa mort brutale, il a semé des graines d’espoir et de courage pour tous ceux qui veulent voir un Soudan du Sud stable. Le provincial des Jésuites d’Afrique de l’Est, Joseph Oduor Afulo SJ, qui prêchait à ses funérailles, a prononcé les paroles suivantes avant de déposer son corps au tombeau.

“Comme une graine, il est mort pour que de bonnes bases éducatives et une foi profondément enracinée puissent trouver des racines solides à Cueibet, dans l’état de Gok et au Soudan du Sud. Il a été répandu comme l’eau de la libation pour donner vie à l’éducation de base et à la connaissance intime du Christ dans ce pays.”

Une mort comme la sienne prouve que le ministère dans les zones de fracture n’est pas quelque chose dont on peut rêver de loin, mais une réalité dans laquelle et pour laquelle des gens comme Victor choisissent de vivre. Ce n’est pas en vain qu’il a donné son dernier souffle pour cela.

L’article original a été posté sur le site Spotlight Africa

Entretien avec Paul Desfarges

Ce poste reprend un article de Jeune Afrique de décembre 2018



Entretien avec Paul Desfarges

« Cette béatification est l’occasion de préparer la venue du pape »

Moines de Tibhirine, relations avec les autorités, dialogue interreligieux, prosélytisme évangélique: le prélat livre sa vision du rôle de l’Église catholique dans le pays.

(Propos recueillis par Farid Alilat)

Dix-neuf religieux catholiques, moines, Pères blancs et bonnes sœurs, assassinés dans les années 1990 lors de la décennie noire, seront élevés au rang de bienheureux le 8 décembre à la basilique de Santa Cruz, à Oran. La mémoire de 114 imams victimes du terrorisme sera également honorée. Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, John Mac William, évêque de Laghouat-Ghardai, Jean-Marie Jehl, administrateur de Constantine et de Hippone, et Paul Desfarges, archevêque d’Alger, seront présents. Ce dernier explique pour JA le sens de l‘événement et revient sur la place de l’Église en Algérie.

Jeune Afrique : Comment a été prise la décision de la béatification de ces 19 religieux?

Mgr Paul Desfarges : C’est l‘aboutissement d’une longue enquête qui a rassemblé tous les témoignages concernant la vie et les écrits de ces hommes et femmes de foi. Au terme d’un travail qui a duré, le pape François a signé un décret autorisant leur béatification. Il est juste que ces 19 personnes soient montrées comme des exemples de vie selon l’Évangile, des modèles de don de soi à Dieu et à l’humanité, et de foi profonde.

Quelle est la symbolique de cette cérémonie et de cette décision du pape?

Pour notre Église, elles sont une attestation de la fraternité par-delà ce qui peut apparaître comme des barrières. On peut témoigner, chrétiens et musulmans, chercheurs de sens et personnes de bonne volonté, qu‘on peut vivre ensemble parce qu‘au fond il y a une fraternité humaine qui nous unit. Nous sommes dans un climat de pardon, de paix et de réconciliation.

Qui sont sont d’ailleurs 19 religieux élevés au rang?

Il y a les 7 moines du monastère de Tibhirine, enlevés et tués au printemps 1996. Il y a également 4 pères blancs assassinés en janvier 1995 dans leur presbytère de Tizi-Ouzou, en Kabylie. Nous avons aussi frère Henri Vergès et sœur Paul-Hélène Saint-Raymond, suppliciés en mai 1994 dans leur bibliothèque, dans le quartier populaire de la Casbah, à Alger. Il y a Esther Paniagua Alonso et Caridad Álvarez Martin, 2 religieuses espagnoles tuées en octobre 1994 dans le même quartier. Seront aussi béatifiées 3 sœurs missionnaires assassinées à Alger en septembre et en novembre 1995. Et enfin, Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, assassiné en août 1996 dans l’explosion d’une bombe déposée devant son évêché, qui a tué également son chauffeur. En ce qui concerne les 7 moines trappistes de Tibhirlne, l‘enquête n‘a pas encore fait toute la lumière sur les circonstances du rapt qui a conduit à leur assassinat. Le dossier continue de susciter tensions et malaises entre Alger et Paris. Cette béatification va-t-elle apaiser ces tensions? Ce n’est pas du tout le souci de notre Église. Nous avons toujours pensé qu’ils étaient morts parce qu’ils avaient, de fait, pris le risque, se sachant menacés, de rester au monastère de Médéa et parmi la population algérienne. Leur relation avec les voisins et partenaires était plus importante que la protection de leur vie. C’est ce qui fait qu’ils sont des témoins et des martyrs. Du reste, ce n’est pas nous, en tant qu’Église, qui avons demandé une enquête sur leur mort. Nous sommes proches des gens de Médéa, et pour eux il est évident qu’ils ont été enlevés et tués par un groupe islamique armé. Je n’ai aucune autre information. Et encore une fois, ce n’est pas le sens que nous voulons donner à cette béatification. Ils avaient déjà donné leur vie lorsqu‘on la leur a prise.

Savez-vous qui représentera les autorités algériennes lors de la cérémonie?

Depuis le début de ce processus, nous avons été très bien accompagnés par les autorités algériennes, en particulier le ministre des Affaires religieuses, qui a tout entrepris pour que tout se passe dans les meilleures conditions. Il sera présent à cette cérémonie, ainsi que des imams. Nous voulons célébrer cette béatification non pas entre chrétiens mais avec nos amis et nos voisins musulmans qui, eux aussi, ont souffert et perdu les leurs pendant cette décennie noire. Nous voulons aussi honorer la mémoire des 114 imams. hommes de foi et de fidélité à leur conscience, qui ont perdu la vie parce qu’ils n‘ont pas voulu signer des fatwas et cautionner les violences des groupes armés. Sans oublier les journalistes, les intellectuels et les artistes qui ont péri durant ces années-là.

C’est donc un moment de communion entre chrétiens et musulmans…

Nous sentons que c’est un moment de communion, de paix et de rassemblement, qui ne sera pas tourné vers le passé mais sur le présent du vivre-ensemble. Les 19 martyrs ont pris le risque de mourir plutôt que de quitter celles et ceux avec lesquels ils vivaient et qui étaient le sens de leur vie.

Pourquoi le pape François, qui se rendra au Maroc en mars 2019, n‘assistera-t-il pas à cette cérémonie de béatification?

Je crois qu’il y a eu des retards, et le pape ne vient pas systématiquement aux béatifications. Celle-ci est proche d’une année électorale [présidentielle algérienne de 2019]. Les autorités nous ont fait comprendre qu’il valait mieux attendre un peu. Ce n’est que partie remise. une éventuelle visite du pape en Algérie est donc en discussion avec les autorités? Les Algériens sont disponibles et favorables à la venue du Saint-Père. Nous en avons eu l’assurance, mais les conditions ne sont pas encore réunies pour une visite. Je pense que cette béatification est une occasion de préparer une venue du pape après les prochaines élections. Quelle est aujourd’hui la place de l’Église catholique d’Algérie alors qu‘on assiste depuis quelques années à l‘émergence d‘un protestantisme évangélique? Nous suivons notre vocation d’Église universelle. Nous sommes une Église internationale avec une communauté d‘expatriés, de diplomates, d’étudiants qui viennent de l‘Afrique subsaharienne, de migrants originaires de cette partie de l’Afrique, ainsi que d’Algériens de confession chrétienne. Notre vocation est d‘aimer et de servir comme le disait saint Augustin. Nous nous situons dans la longue tradition de saint Augustin.

Le prosélytisme des Églises évangéliques vous inquiète-il ? Ou cela fait-il partie de la pratique de la vie religieuse?

Notre Église catholique ne fait pas de prosélytisme. Nous croyons au témoignage dans l’amour et la fraternité, et tout croyant sincère témoigne de sa foi. Nous n’allons chercher personne car c’est Dieu qui convertit. On ne se convertit qu’à Dieu. Nos frères évangéliques ont une autre pratique de la religion. Nous avons des liens fraternels avec certains, mais chacun sa vocation.

Sentez-vous un regain religieux en Algérie?

Oui. On sent que ce peuple est fier de sa foi musulmane. Nous constatons aussi que, dans la société, il y a des questions qui se posent. Il y a des gens qui cherchent un islam ouvert et tolérant, un espace de liberté plus grand.

Comment le dialogue interreligieux a-t-il évolué en Algérie ces dernières années?

On peut se parler avec beaucoup plus de vérité et se reconnaître dans ce qui nous rapproche. Malgré les différences, l‘essentiel réside dans la communion spirituelle. Nos 19 martyrs sont pour nous un chemin vers cette rencontre spirituelle. On peut se retrouver entre chrétiens et musulmans dans des moments de partage, de prière et de méditation sans entrer dans des discussions théologiques. Les spirituels de chaque religion peuvent se rencontrer au niveau profond de la foi.

En tant qu’Archevêque d’Alger, quelles relations entretenez-vous avec le ministre algérien des Affaires religieuses?

D’excellentes relations à titre personnel. Mes frères évêques aussi ont de très bonnes relations avec le ministre Mohamed Aîssa Il est attentif à la vie de notre Église et, chaque fois que nous soulevons une question, il fait preuve d’écoute.

Justement, l’un des problèmes soulevés est celui du refus des autorités d’accorder des visas à certains religieux. A-t-il été réglé?

Il n‘est pas réglé. C‘est l’une de nos difficultés. On ne comprend pas toujours ces refus. Le problème des visas ne concerne pas uniquement les religieux et les religieuses, d‘ailleurs. Et ce n’est pas non plus un refus absolu. Certains visas sont accordés. d‘autres très longs à obtenir. et quelques-uns refusés. Nous sommes encore dans le dialogue avec le ministre des Affaires religieuses. mais cette question ne dépend pas totalement de lui.

Une célébration a eu lieu à Angers en l'honneur des 19 martyrs d'Algérie, et l'évêque d'Angers a prononcé une homélie à cette occasioni, en présence du Supérieur Général des Missionnaires d'Afrique, Stanley Lubungo.

Célébration à Angers

Homélie de l'évêque d'Angers

 

Âge des présidents : quand Mama Ellen (Johnson-Sirleaf)
met les pieds dans la calebasse

  |
Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

À 80 ans, Ellen Johnson-Sirleaf a décidé de se fâcher avec le syndicat des chefs d’État. Dans une curieuse déclaration, l’ancienne présidente du Liberia exhorte ses pairs « trop âgés » à quitter le pouvoir afin de laisser la place aux générations montantes.

Dans son collimateur, une bonne dizaine de noms, dont un seul est explicitement cité par la « dame de fer » de Monrovia, dans une déclaration prononcée la semaine dernière : celui de l’Ougandais Yoweri Museveni. Pas le plus vieux des chefs d’État (74 ans, dont trente-deux consécutifs de pouvoir absolu au compteur), mais symboliquement coupable d’être le dernier à avoir fait sauter le verrou constitutionnel de la limite d’âge afin de briguer, début 2021, un sixième mandat.

« S’ils ne s’en vont pas à temps, s’ils ne permettent pas aux classes d’âge plus jeunes d’accéder aux affaires, c’est la stabilité de nos États qui est menacée, poursuit Ellen Johnson-Sirleaf, auréolée de ses prix Nobel et Mo Ibrahim. Il est tout à fait malheureux que le président Museveni ne le comprenne pas. »


>>> À LIRE – Les « vieux » présidents, ces dinosaures africains


L’auteur de Sowing the Mustard Seed (« Semer la graine de moutarde »), auto-hagiographie écrite alors qu’il exerçait le pouvoir à Kampala depuis déjà onze ans, pourrait certes rétorquer à son ex-consœur qu’elle-même a quitté ses fonctions à l’âge respectable de 79 ans et que son bilan en matière de gouvernance n’est pas au-dessus de tout soupçon. Après tout, Mme la Présidente (jusqu’en janvier 2018) avait nommé trois de ses fils à la tête de secteurs clés de l’État (pétrole, banque centrale et services de renseignements), ce qui n’était sans doute pas la meilleure façon de faire place aux jeunes. Et son nom a été cité du côté des Bermudes dans l’enquête dite des « Paradise Papers ».

Choc des générations

Il n’empêche : quand on sait que la moyenne d’âge des présidents d’Afrique est la plus élevée des cinq continents (63 ans), alors que celle de leurs administrés est la plus jeune au monde (19,5 ans), il est clair que Mama Ellen n’a pas tort. Il y a problème, même si la fixation d’un âge limite pour gouverner relève du même casse-tête que celui posé par le nombre et la durée des mandats présidentiels.


>>> À LIRE – Les dirigeants africains sont-ils trop vieux ?


Les Tunisiens, qui ont très démocratiquement élu il y a quatre ans un chef d’État de 88 ans, pourraient en témoigner : la vieillesse est un état objectif qui ne correspond pas toujours à l’idée que les autres se font de vous.

Il suffit de lire ce qui s’écrit sur les réseaux sociaux pour s’apercevoir combien les cadets supportent de plus en plus mal la tutelle des aînés

Problème, donc, mais qui dépasse et de loin celui que pose l’âge du capitaine. Il suffit de lire ce qui s’écrit sur ces nouvelles plateformes d’expression des frustrations que sont les réseaux sociaux pour s’apercevoir combien, en Afrique, les cadets supportent de plus en plus mal la tutelle des aînés. Jeunes citadins des couches privilégiées parlant le langage du business ou jeunes rurbains rejetés dans l’économie informelle et contraints de peaufiner des stratégies de survie, ils sont de plus en plus nombreux à secouer le carcan des anciens, qui va de pair avec toute une série de normes sociales et culturelles qui étouffent les initiatives individuelles : poids écrasant de familles parasitaires, pression sociale, cotisations communautaires, etc.

S’il est encore difficile de lire la traduction concrète de ce rejet – si ce n’est à travers des mouvements citoyens acéphales du type Y’en a marre, Le Balai citoyen ou Filimbi – , c’est que la plupart de ces jeunes n’ont pas d’autre choix que celui de ruser avec les règles d’airain de la loi des aînés : ils font semblant de les respecter et de s’y plier, tout en dissimulant leurs revenus réels, leurs agissements parfois illégaux et l’ampleur de leur réussite, quand elle est au rendez-vous.


>>> À LIRE – « Y’en a marre », « Balai citoyen », « Filimbi »… : l’essor des sentinelles de la démocratie


« Trajectoire lugubre »

L’inadéquation entre les aspirations de la jeunesse africaine et les perspectives économiques et politiques qui lui sont offertes par les gérontocraties au pouvoir risque d’entraîner certains pays du continent sur une « trajectoire lugubre », avertit Johnson-Sirleaf, citant le dernier rapport de la Fondation Mo Ibrahim : instabilité sociale, conflits armés, fuite des cerveaux, émigration de masse…

Plus généralement, le déficit cruel d’emplois rend très aléatoire l’objectif pour l’Afrique de profiter enfin, après l’Asie et l’Amérique latine, du fameux « dividende démographique » qui exprime le fait que la population au travail devient plus nombreuse que la population dépendante. Tant que le nombre des inactifs par rapport aux actifs restera défavorable – ce qui est le cas en Afrique subsaharienne depuis les indépendances – , l’antienne des sommets de l’Union africaine selon laquelle une jeunesse nombreuse représente une chance et une richesse ne sera qu’un leurre (1).

Certes, je n’étais pas une jeune présidente, conclut Mama Ellen, mais j’ai fait ce que j’ai pu pour aider les jeunes à obtenir les libertés qu’ils méritent

Éternel recommencement ?

« Certes, je n’étais pas une jeune présidente, conclut Mama Ellen, mais j’ai fait ce que j’ai pu pour aider les jeunes à obtenir les libertés qu’ils méritent, puis je suis partie. » Son successeur de 52 ans, George Weah, fera-t-il mieux qu’elle ? Ne soyons pas naïfs : pas plus que l’alternance au pouvoir, le changement de génération n’est pas ipso facto synonyme de meilleure gouvernance.

J’ai toujours été étonné d’observer avec quelle facilité nombre de jeunes cadres africains reproduisaient, de retour au pays, les tares qu’ils reprochaient à leurs aînés

J’ai toujours été étonné d’observer avec quelle facilité nombre de jeunes cadres africains, de retour de leurs études en Europe ou en Amérique, voire de longs séjours au sein des diasporas, se coulaient dans le moule des dysfonctionnements locaux et reproduisaient au pays, passé un temps d’adaptation, les tares qu’ils reprochaient à leurs aînés. Avec, simplement, plus de sophistication que ces derniers dans la manière de capter les profits et une vraie aisance dans la pratique du double langage. Sur un continent où l’on passe très vite de l’enfance à l’âge adulte, la quête de la prospérité et du statut social, y compris par des voies détournées, finit presque toujours par effacer les répertoires de la contestation.

(1) Lire à ce sujet les éclairantes pages démographie du Grand Livre de l’Afrique, que l’ancien ambassadeur de France à Dakar, Bamako et Brazzaville Nicolas Normand vient de publier aux Éditions Eyrolles, à Paris.