Témoignages

 

Mauritanie : les progrès de Ghazouani sur les droits humains sont encourageants,
selon deux ONG

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Le président mauritanien Mohamed Ould El Ghazouani

Les deux associations de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch (HRW) et Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste en Mauritanie (IRA) saluent les réformes engagées par le président Mohamed Ould El Ghazouani, mais attendent de nouvelles avancées, sur la peine de mort et l’esclavage notamment.

Le président Mohamed Ould Ghazouani peut être globalement satisfait. Le 14 janvier, l’organisation non-gouvernementale Human Rights Watch (HRW) et l’association mauritanienne Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste en Mauritanie (IRA) ont publié des communiqués convergents et favorables à ses actions récentes en faveur des droits de l’Homme… mais en l’invitant à faire plus.

HRW dresse un réquisitoire contre l’ancien président Abdel Aziz auquel il impute l’utilisation de lois répressives pour arrêter et museler les opposants. Son rapport passe en revue les atteintes à la liberté d’expression qui ont émaillé l’année 2019, en ayant recours à l’utilisation de l’article 10 de la loi contre la discrimination votée en 2017 :
« Quiconque encourage un discours incendiaire contre le rite officiel de la République islamique de Mauritanie sera puni d’un à cinq ans d’emprisonnement ».

2019, année sombre pour les droits humains en Mauritanie

C’est ainsi qu’ont été arrêtés notamment l’opposant Samba Thiam en juin, les journalistes Seydi Moussa Camara (juin également) et Ahmedou Ould Wedia (juillet) ainsi que deux blogueurs, Abderrahmane Weddady et Cheikh Ould Jiddou (en mars), qui avaient dénoncé sur Facebook la corruption. En juin, les connexions Internet mobiles ont été coupées, après des manifestations contre les résultats de l’élection présidentielle.

Les pratiques policières n’ont pas forcément changé du tout au tout avec l’arrivée au palais présidentiel de Mohamed Ould Ghazouani en août. En octobre, les bacheliers protestant contre l’âge limite de 25 ans pour une première inscription à l’Université ont été rudement dispersés par la police.

Mais le rapport note que les étudiants ont fini par être entendus, tandis que les opposants et blogueurs ont été libérés. Toutefois, HRW estime que les autorités doivent en faire plus pour régler le problème des 90 000 personnes vivant en état « d’esclavage moderne », soit 2,4 % de la population.

L’ONG l’invite à supprimer la peine de mort pour blasphème (le blogueur Mohamed Cheikh Ould Mkheïtir a été libéré en juillet, au terme de cinq ans de détention), l’adultère et l’homosexualité. Il lui demande également de mieux définir et sanctionner les agressions sexuelles dont sont victimes les femmes.

Les discriminations pointées du doigt

Il estime enfin que la transition présidentielle d’Abdel Aziz à Ould Ghazouani « laisse espérer que le nouveau chef de l’État garantira la protection des droits humains de tous les Mauritaniens ».

Quant à l’IRA, ce sont des félicitations en bonne et due forme qu’il adresse au gouvernement pour avoir obtenu la démission de deux fonctionnaires ayant commis des « crimes aggravés de racisme » selon elle.

Le premier était un juge d’instruction près la Cour criminelle de Nouakchott-sud qui avait décidé de maintenir une mineure en esclavage et libéré ses maîtres. La seconde est une haut-fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères qui se félicitait du refoulement le 12 janvier à l’aéroport de Nouakchott de Jean-Marc Pelenc, président de l’IRA-France, le qualifiant sur Twitter de « juif appartenant à Charlie Hebdo, journal qui offense la religion musulmane en général, le Coran et le prophète Mohamed en particulier ».

Le communiqué de l’IRA « encourage [le gouvernement et le président] à une réforme en profondeur du personnel de l’État » pour réussir « la restauration du mérite, la fin des discriminations fondées sur l’ethnie et la langue, l’enseignement de la déontologie, du protocole et du savoir-vivre moderne ».

Fanta Traoré (Empower Talents and Careers) :
« Choisir l’expatriation c’est être prêt à faire des concessions »

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Courtisé par les recruteurs africains mais peu accompagnés dans leur projet, les profils de la diaspora possèdent leur propre points forts ainsi que des faiblesses. Éclairage avec Fanta Traoré, recruteuse panafricaine et organisatrice d'un forum annuel dédié aux diasporas à Paris.

Malgré quelques initiatives ponctuelles, les politiques d’incitation pour favoriser le retour de la diaspora africaine sont encore trop faibles sur le continent. Dotée d’une double culture, cette main d’œuvre est pourtant très appréciée par les entreprises locales. Éclairage avec Fanta Traoré, directrice du cabinet de recrutement et de RH Empower Talents and Careers, et organisatrice du forum African Dream, qui s’est tenu les 29 et 30 octobre à Paris.

Que mettent en place les gouvernements des pays africains pour l’accueil des candidats au retour ?

Malheureusement, peu de choses sont à l’œuvre. Il existe des guichets uniques dans les pays d’Afrique centrale et de l’Ouest. Nous avons également des ministères dédiés comme celui pour les Ivoiriens ou les Maliens de l’extérieur. Mais ce n’est pas suffisant. Les gouvernements sont encore trop timides en matière de partenariat avec la diaspora africaine, qui est pourtant le premier bailleur de fonds pour le continent. Les politiques restent sporadiques. Les actions sont ponctuelles et souvent liées aux élections.

Quelles seraient les solutions pour pallier ce manque ?

Il faudrait mettre en place de véritables points focaux dans les pays d’origine et d’accueil. Créer un pont entre la France et le continent africain. Les directions générales des ministères de l’extérieur devraient par exemple avoir des antennes sur place vers lesquelles les candidats de la diaspora pourraient se tourner pour des questions pratiques, notamment sur le logement, la création d’entreprise, l’envoi d’argent aux familles. Car aujourd’hui, si je suis un étudiant originaire du Cameroun vivant en France, je peux obtenir des informations uniquement auprès de l’ambassade et du consulat. Je n’ai pas d’autres relais.

La plupart recherche davantage un emploi pour se réinsérer dans le marché du travail de leur pays d’origine que de créer une entreprise.

 Quels sont les points faibles des profils de la diaspora ?

Les candidats arrivent souvent avec des préjugés sur le niveau de vie, la sécurité et la santé. Ils ont une appréhension vis-à-vis de l’environnement politique et socio-économique. Il est actuellement plus difficile d’attirer un profil vers le Mali, le Congo, le Tchad ou encore le Cameroun, en raison de problèmes liés à la bonne gouvernance de ces pays. D’autres pays sont plus attractifs comme la Côte d’Ivoire, le Maroc ou le Kenya. En choisissant de s’expatrier, les candidats doivent également être prêts à faire des concessions. Alors qu’ils sont transigeant sur le salaire ou les frais de scolarité des enfants lorsqu’ils sont en famille, ils le sont moins pour des questions d’assurance-maladie ou de logement.

Pour quelles raisons veulent-ils s’expatrier généralement ?

La plupart recherche davantage un emploi pour se réinsérer dans le marché du travail de leur pays d’origine que de créer une entreprise. Difficile à dire dans quelle mesure car nous n’avons pas de statistiques sur la diaspora. C’est un autre point faible. À l’échelle de notre cabinet de recrutement, nous avons 70 % de profils locaux et 30 % de profils diaspora. Sur ce pourcentage, 70 % sont dans les métiers techniques (génie civil, bâtiment…) et 30 % occupent des postes dans les métiers de support (RH, technico-commerciaux).

Les cadres de la diaspora sont appréciés car ils possèdent une bonne capacité d’adaptation liée à leur double culture.

Pourquoi ces profils intéressent les entreprises africaines ?

Les cadres de la diaspora sont appréciés car ils possèdent une bonne capacité d’adaptation liée à leur double culture. Ces candidats connaissent à la fois l’environnement local et les codes du travail dans les pays développés (structuration des affaires et du business). Les entreprises, que ce soit des PME ou des multinationales, recrutent en ce moment ces profils dans des secteurs comme l’ingénierie du bâtiment et des routes, les nouvelles technologies (développement informatique, programmation) et la finance. Le domaine du développement durable commence également à avoir besoin de technico-commerciaux, notamment pour les nouvelles méthodes de production agricole, la pérennisation des cultures, comme le chocolat ou la noix de cajou, mais aussi le développement d’énergies renouvelables.

L'hebdomadaire de l'aumônerie des Jeunes de la Paroisse de Dyou: Rendez-vous du Père  Bosco Désiré UFOYURU avec les Jeunes de la Paroisse, n° 47 du 13-01-2020.
"Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l'Evangile." (Mc 1,15)
Le "temps fort": l'Avent et Noël, viennent de se terminer hier Dimanche par le Baptème de Notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ. La crêche vient d'être enlevée de l'endroit où elle était déposée dans l'Eglise ou dans la chapelle. Et commence la période que Notre Eglise Mère appelle "Le Temps Ordaire" qui s'étendra jusqu'au Mercredi de Cendre.
La Mission de Jésus: Après son Baptème dans le Jourdain par Jean le Baptiste, Jésus commence sa Mission. Sa mission consiste d'abord  à Annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, puis à appeler ses frères et soeurs  à une véritable conversion, au véritable changement du coeur. Enfin, Jésus les invite surtout à croire à cette Bonne Nouvelle (cf. Mc 1,15), qui est Jésus Lui-même: "Dieu fait homme."
Maintenant et non pas demain: Jésus nous dit: "le temps est accompli." Mais c'est quel temps qui est accompli? C'est le temps que Dieu a préparé depuis la création du monde pour que chacune de ses filles et chacun de ses fils change de leurs mauvais penchants: la paraisse, la jalousie, la calomnie, critiquer les autres, le vole, le non estime de soi, la gourmandie, la consommation des drogues, l'envie, manque de bon jugement, la diffamation, mauvaises compagnies; le manque d'Espérance à un avenir meileur, manque de la charité envers mes soeurs ou envers mes frères qui sont dans les besoins; le non engagement dans ma CCB,  etc. 
Ma soeur, mon frère, c'est maintenant le moment de changer de tous tes mauvais penchants. C'est maintenant même que tu dois te décider pour accueillir la gratuité de la Miséricorde de Dieu. Ma soeur, mon frère, c'est maintenant et non pas demain que toi et moi, nous devons entrer dans le plus profond de notre coeur pour y ré-identifier et le ré-examiner scrupuleusement. C'est maintenant que je dois me présenter à Dieu tel/telle que je suis et de me laisser transformer véritablement par sa Misericorde et par sa bonté inépuisable. Donc, en un mot, "le temps accompli" dont nous parle Jésus dans l'Evangile, est le temps de la manifestation graguite de la bonté de Dieu evers chacune de ses filles et envers chacun de ses fils. C'est le temps du retour au Père et le temps de dire "oui" à l'appel du Dieu.
Appel à la Sainteté: "Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père celeste est parfait." (Mt 5,48) Dieu notre Père appelle chacune et chacun de nous à la sainteté. Mes chères soeurs et mes chers frères, la conversion ou le changement quotidien de notre vie chrétienne,  est aussi un appel à la sainteté. Jésus particularise la vocation à laquelle toute personne baptisée est appelée. Car la gratuité de la sainteté chrétienne ne découlerait que d'une véritable conversion quotidienne de nos coeurs, du changement de nos vauvais penchants, du changement de nos pensees erronées et de nos mauvaises habitudes, de notre comportement; et surtout de croire que c'est maintenant que je dois m'ouvrir à accueillir les grâces divines pour ma propre transformation humaine et spirituelle. C'est maintenant que je dois dire "oui," que moi aussi je dois devenir sainte ou saint et marcher sur le chemin de la sainteté. C'est maintenant que je dois marcher dans la véritable conversion et dans la pratique de la charité envers tout enfant de Dieu.
Mes chères soeurs et mes chers frères, c'est à cette piste de prise de conscience de notre foi chrétienne et de pareilles décisions, que les Prières de cette Première Semaine du "Temps Ordinaire" nous convient: 
"Aux appels de ton peuple en prière, réponds, Seigneur, en ta bonté: donne à chacun (de tes fils et à chacune de tes filles) la claire vision de ce qu'il doit faire et la force de l'accomplir. Nous t'en supplions, Dieu tout-puissant: toi qui refais nos forces par tes sacrements,  donne-nous aussi de pouvoir te servir par une vie qui te plaise!" Par Jésus Christ, Notre Sauveur et Notre Seigneur!
Le Seigneur soit avec vous!
✍🏾 Père Bosco-Désiré Ufoyuru
Prêtre de la paroisse de Dyou/Mali
Tél. (+223) 65 62 83 06
 
Kiye2019

[Tribune] Face aux grandes puissances, l’Afrique doit penser par et pour elle-même

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Économiste et analyste politique, Gilles Olakounlé Yabi est le fondateur de WATHI, think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest (www.wathi.org).

JA

La France, la Chine, la Turquie, les États-Unis… Et, désormais, la Russie qui fait un retour remarqué. Le continent est un terrain de luttes d’influence entre les grandes puissances. Si l’Afrique a tout intérêt à jouer de cette diversification de ses partenaires, elle doit prendre garde à ne pas s’y laisser dévorer.

2020 : réinventer l’Afrique (6/6) – Élections cruciales, chantiers économiques, enjeux sociaux et sociétaux… En cette année de célébration des indépendances, quels sont les défis que le continent doit encore relever ? Pendant une semaine, Jeune Afrique vous propose analyses et décryptages.

Jair Bolsonaro est un cas à part. Pas seulement parce qu’il affiche son mépris des usages diplomatiques et ne craint pas d’enchaîner indélicatesses et contrevérités. Mais aussi parce qu’il manifeste, à l’égard de l’Afrique, une indifférence totale. Peu lui importe que le Brésil ait longtemps été un partenaire – économique notamment – de plusieurs des pays du continent.

Peu lui importe encore de prendre le contre-pied de la politique que l’un de ses prédécesseurs, Luiz Inácio Lula da Silva, s’était appliqué à construire, multipliant les voyages sur le continent (13 visites à travers 29 pays entre 2003 et 2010). L’Afrique, le nouveau président brésilien n’en a cure, et ce dédain affiché est d’autant plus remarquable qu’il est à l’exact opposé de l’intérêt globalement exprimé par l’ensemble des pays qui pèsent ou espèrent peser sur la scène mondiale.

Pour s’en convaincre, il suffit de recenser le nombre des sommets qui mettent le continent à l’honneur – la liste est impressionnante. On connaît, bien sûr, les sommets Afrique-France, version politiquement plus correcte des sommets France-Afrique lancés au début des années 1970 sous la présidence de Georges Pompidou.

Forte présence asiatique

On s’est également habitués à la Ticad, la conférence internationale de Tokyo sur le développement en Afrique, inaugurée en 1993. Dans ce cas précis, il est intéressant de souligner que le Japon a coutume d’associer largement à ses Ticad diverses agences onusiennes, privilégiant une approche ouverte et internationalisée quand les autres puissances (émergentes ou bien établies) ont quasiment toutes opté pour une reproduction du tête-à-tête franco-africain.

Continuons notre liste. Depuis l’an 2000, Pékin a institutionnalisé un Forum de coopération sino-africaine, le Focac. La dernière édition, en septembre 2018, s’est achevée sur des annonces d’engagements financiers faramineux. Rivale de la Chine en Asie, l’Inde affiche également de grandes ambitions. En octobre 2015, le Premier ministre, Narendra Modi, a invité tous les pays africains sans exception au troisième sommet Inde-Afrique. Une quarantaine ont répondu présent.

Le primat des souverainetés nationales et la priorité donnée aux relations économiques rassurent

L’Europe, bien sûr, n’est pas en reste. L’Allemagne, longtemps timide malgré son statut de première puissance du Vieux Continent, s’est aussi lancée. Le Ghana a accueilli en février 2019 le troisième sommet économique Afrique-Allemagne, destiné à stimuler l’intérêt des investisseurs privés allemands pour le continent.

Fidèles à leur réputation de pragmatiques, et peut-être par délicatesse à l’égard de l’allié français, les Allemands affichent essentiellement des objectifs économiques et suivent Paris sur les grands dossiers politiques et sécuritaires africains, notamment au Sahel.

Russie-Afrique

Le tout dernier venu, qui fait grand bruit, c’est Moscou, avec son récent sommet Russie-Afrique. Ces dernières années, le Kremlin a repris une place influente sur la scène mondiale en s’appuyant sur sa capacité militaire, projetée avec une redoutable efficacité en Syrie. Une quarantaine de dirigeants africains se sont pressés à Sotchi, les 23 et 24 octobre derniers.

À titre personnel, Vladimir Poutine n’est clairement pas un « amoureux » de l’Afrique. Mais s’il séduit sur le continent, c’est parce qu’il semble être le seul, avec le président chinois, qui tienne tête aux États-Unis. Avec eux, nos chefs d’État n’ont pas à redouter de leçons au sujet de la démocratie, du respect des droits de l’homme et de la bonne gouvernance.

Le primat des souverainetés nationales et la priorité donnée aux relations économiques rassurent. Avec leurs propos lisses et flatteurs, les nouveaux partenaires de l’Afrique profitent de l’occasion que leur offrent ces sommets pour régler leurs comptes avec leurs rivaux sur la scène géopolitique mondiale, dénonçant les dégâts historiques provoqués par les puissances européennes en Afrique.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan au dernier jour du sommet des BRICS à Johannesburg, en Afrique du Sud, le vendredi 27 juillet 2018.

Dans ce registre, Recep Tayyip Erdogan est sans doute le plus décomplexé. Lors du troisième sommet des leaders religieux musulmans d’Afrique organisé à Istanbul en octobre, le président turc a déclaré que « ceux qui [voulaient] nous donner des leçons aujourd’hui ont, pratiquement tous, un passé entaché de massacres, d’invasions et de colonisation ».

Point de doute sur ceux qui sont visés… La Turquie a organisé en 2008 son premier sommet de coopération Turquie-Afrique et a confirmé depuis sa poussée spectaculaire sur le continent, multipliant les ouvertures d’ambassades et projetant dans le ciel africain sa compagnie Turkish Airlines.

Reconnaissance internationale

De Paris à Pékin, en passant par New Delhi, ce que les uns ou les autres ont à y gagner, en termes d’échanges commerciaux ou de géopolitique mondiale, est plutôt évident. Mais que retire l’Afrique de ces grands raouts ? Commençons par les chefs d’État africains. Sans doute y gagnent-ils une certaine reconnaissance internationale et, parfois, le sentiment de compter aux yeux des pays les plus influents de ce monde.

Cette légitimation n’est pas anecdotique pour les présidents les plus contestés en interne, que ce soit pour leurs pratiques autoritaires, pour leurs résultats économiques et sociaux peu convaincants ou pour leur longévité au pouvoir. À Sotchi ou ailleurs, on a vu des chefs d’État se presser pour obtenir des apartés et, le cas échéant, savourer « l’honneur » qui leur était ainsi fait.

Les présidents sahéliens apprécient de sortir du tête-à-tête avec le partenaire historique français

Bien sûr, ils y trouvent aussi un intérêt très concret. La Russie et ses capacités respectables dans le domaine des équipements et de l’expertise militaires intéressent nombre de pays du continent. On imagine aussi que les présidents sahéliens apprécient de pouvoir sortir de temps en temps du tête-à-tête avec le partenaire historique français, aussi familier qu’encombrant.

Ressources naturelles

On a aussi beaucoup répété que, pour les pays africains et pour leurs peuples, le principal intérêt de ces sommets résidait dans la diversification des partenaires, au motif que celle-ci irait de pair avec une diversification des options d’investissement, des échanges commerciaux et des sources de financement. Cela est sans doute vrai et ne se refuse pas.

Mais, pour en tirer des bénéfices durables, il faudrait que les États africains disposent d’une identification claire des besoins d’apports extérieurs dans les domaines clés pour le développement à moyen et à long termes. La multiplication des offres de partenariat avec des États aux modèles économiques et politiques très variés peut distraire encore davantage les pays africains de leurs priorités, qui ne peuvent pas se résumer à un exercice de rattrapage du retard en matière d’infrastructures. L’investissement dans le capital humain et social ainsi que celui dans la préservation de l’environnement sont cruciaux pour l’avenir du continent.

On ne peut pas non plus continuer à occulter la face sombre des relations entre les pays africains et leurs généreux partenaires, anciens ou récents : la ponction des ressources naturelles enfouies dans les terres et les fonds marins. Il est un point qui est très clair en matière d’exploitation des ressources : sans un changement majeur dans la gouvernance de nos pays, sans un effort immense dans la formation des ressources humaines, nous n’avons aucune chance de parvenir à établir un rapport de force bénéfique aux Africains.

Alors oui, nos pays doivent profiter des ­opportunités offertes par la diversification de leurs partenaires. Mais tant que les dirigeants africains ne feront pas leur « homework », leurs devoirs à la maison, en construisant des capacités de réflexion et d’action au sein de leurs États, en les mettant en réseau à l’échelle des communautés économiques régionales et continentale, la diversification de la dépendance aura des conséquences assez similaires à celle de la monodépendance.

Indépendance africaine

Il est lassant de devoir le répéter : l’Afrique doit penser par et pour elle-même, et être aussi unie que possible sur les questions globales. Sans quoi, elle continuera à être conviée au grand banquet du monde pour y être plus ou moins délicatement mangée. Il n’est pas certain que cela fasse une grande différence, pour une gazelle, d’être dévorée par un lion ou par plusieurs.

Certes, elle peut espérer que la querelle qui ne manquera pas d’opposer ses poursuivants lui offrira un sursis, voire une possibilité de fuite, mais l’espoir est mince. Et s’il est excessif d’assimiler nos partenaires, anciens et nouveaux, à de simples prédateurs, nous serions avisés de ne pas oublier la longue histoire de domination politique et économique qui est la nôtre.


Thomas Piketty et Kako Nubukpo, l’interview croisée :
« L’Afrique doit inventer son propre avenir »

| Par
Thomas Piketty et Kako Nubukpo.

L’un plaide pour une réorganisation de la mondialisation, l’autre prône un changement de modèle de croissance pour le continent. Entretien croisé avec deux économistes qui n’ont pas peur de casser les codes.

Voilà deux économistes qui auront marqué l’année qui s’achève et qui, cela ne fait guère de doute, vont continuer à animer le débat en 2020. À 48 ans, le Français Thomas Piketty est un obstiné détracteur du capitalisme contemporain, qui, selon lui, engendre de grandes inégalités dans le monde. Dans son ouvrage Capital et Idéologie, paru en septembre dernier aux éditions du Seuil, il insiste sur la nécessité, déjà défendue dans son best-seller Le Capital au XXIe siècle, paru six ans plus tôt chez le même éditeur, de réformer ce système.

Il faut réorganiser « la mondialisation », martèle-t-il, favoriser une plus grande « justice sociale », « désacraliser » la propriété privée et mettre un terme à la « logique d’accumulation infinie » que celle-ci induit. Utopistes pour certains, ses idées font néanmoins leur chemin dans les discussions au sein des partis travaillistes et conservateurs au Royaume-Uni, tout comme aux États-Unis, où elles sont au cœur de la campagne pour les primaires du Parti démocrate.

Quant à Kako Nubukpo, 51 ans, doyen de la faculté des sciences économiques et de gestion de l’université de Lomé, ancien ministre et ancien directeur de la francophonie économique à l’OIF, il combat depuis plusieurs années le franc CFA, monnaie utilisée par 14 pays d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest, dans sa forme actuelle.

C’est également par le biais d’un livre, L’Urgence africaine, publié chez Odile Jacob en septembre, qu’il a fait parler de lui en 2019. Pour lui, il faut rapidement changer de modèle de croissance sur le continent, opter pour un développement « endogène », rompre avec les institutions de Bretton Woods qui ont fait de l’Afrique un « laboratoire néolibéral » et s’entêtent à y imposer des politiques de développement qui ne fonctionnent pas, alors que le continent connaît une croissance démographique sans précédent !

Si ces deux intellectuels mènent leurs réflexions sur des terrains différents, ils partagent un même socle idéologique, proche du socialisme. Surtout, l’un et l’autre ont la parole libre et n’ont pas peur de déranger. Interview.

Jeune Afrique : Liban, Haïti, Irak, Chili, Hong Kong, Algérie, France…. Plusieurs régions du monde sont secouées par des vagues de contestations populaires. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Thomas Piketty : Je pense qu’on arrive au bout du cycle de développement qui a commencé dans les années 1980 sous le coup du reaganisme et du thatchérisme et qui s’est diffusé dans les années 1990 en Europe et dans d’autres parties du monde. Ce modèle, la mondialisation dans sa forme actuelle, a favorisé une remontée très forte des inégalités.

Et l’absence d’un horizon égalitaire crédible, notamment depuis la fin du communisme soviétique, et de discussions sérieuses sur une alternative au système fondé sur le marché nourrit beaucoup de frustrations. On est donc à un moment charnière où se pose la question de la réorganisation de la mondialisation.

Kako Nubukpo : Ce qui se passe aujourd’hui est une forme de mondialisation de la contestation fondée sur des éléments qui sont au cœur du vivre-ensemble, c’est-à-dire l’impératif d’une justice sociale. En Équateur, en Haïti ou même en France, où l’État est dit social, les troubles provoqués par l’augmentation des prix du carburant traduisent cette demande, ce besoin.

Manifestations contre le gouvernement, à Beyrouth, au Liban, en octobre 2019.

Ce qui se passe aujourd’hui est une forme de mondialisation de la contestation fondée sur un impératif de justice sociale

Donc, pour vous, la question des inégalités est au cœur de tous ces mouvements de protestations…

T.P. : En effet, il y a toujours la question des inégalités, qui prend des formes très différentes selon les pays. Le discours qui caractérise notre époque et qui consiste à sacraliser les milliardaires ne passe plus.

On l’a vu avec la crise des « gilets jaunes » en France, quand on a augmenté les taxes sur les carburants et utilisé les recettes non pas pour financer la transition écologique ou pour aider les groupes sociaux les plus touchés par la crise mais pour financer la suppression de l’impôt sur la fortune. C’est rare que les choses soient exprimées de façon aussi claire.

Existe-t-il une spécificité africaine dans ce désarroi mondialisé ?

K.N. : Dans la plupart des pays africains, les sociétés n’ont pas encore connu l’État social. Elles n’éprouvent donc pas forcément dans la mondialisation un phénomène de déclassement. L’Afrique a ses propres spécificités, qu’on peut analyser en trois temps. Il y a eu la période post-indépendances, ou du volontarisme, durant laquelle l’embryon d’État a essayé de créer des services publics.

Cette période a brusquement été interrompue dans les années 1980 et 1990 pour laisser place au temps de la gestion, c’est-à-dire des programmes d’ajustements structurels [imposés par le FMI et la Banque mondiale, et marqués par l’austérité budgétaire et les privatisations].

Et depuis peu, on commence à parler du post-ajustement structurel, on reconnaît avec une sorte de pragmatisme des complémentarités entre l’État et le marché. Mais la casse sociale a bien eu lieu à partir des années 1990 et jusqu’en 2010.

T.P. : Ce qui a été imposé à l’Afrique par les organisations internationales est en effet très choquant. On a joué avec le développement africain. On a misé sur la diminution du poids de l’État alors même que tous les pays aujourd’hui riches le sont devenus grâce à la construction d’un État fiscal et social capable non seulement d’organiser, de réguler les échanges économiques, de répertorier les propriétés, de mettre en place un minimum de justice fiscale et sociale, mais aussi d’investir dans les infrastructures, dans l’éducation et dans la santé.

On a encore fait baisser le niveau de prélèvement fiscal, alors même qu’il atteignait à peine 10 % à 15 % du PIB, contre 30 % à 40 % dans les pays riches, où il continuait d’augmenter légèrement.

Le roi du Maroc Mohammed V (au centre) accueillant les leaders africains avant l’ouverture de la Conférence de Casablanca, le 3 janvier 1961.

Le Consensus de Washington est arrivé au pire moment pour le continent

Kako Nubukpo, dans votre ouvrage, L’Urgence africaine, vous soulignez la responsabilité des dirigeants africains, qui ont laissé faire…

K.N. : On pourrait élargir cette responsabilité aux intellectuels africains qui se sont planqués au FMI, à la Banque mondiale et dans d’autres institutions internationales pour faire carrière. Le Consensus de Washington est arrivé non seulement au pire moment pour le continent, mais aussi alors que ceux qui avaient été formés et pouvaient apporter une lecture endogène du développement africain étaient devenus des alliés objectifs de ces grandes institutions.

Sans compter qu’après la chute du communisme soviétique tous ceux qui avaient porté un discours marxisant au début des années 1960 n’osaient plus s’exprimer. Aujourd’hui, nous aurions davantage besoin d’économistes hétérodoxes africains portant un discours de développement plus endogène.

De même, l’émergence progressive d’une classe moyenne qui s’approprie le débat sur les questions sociétales et économiques pourrait aider à changer la donne.

En Côte d’Ivoire, au Togo ou encore en Angola, on assiste à de nouvelles privatisations. Faut-il s’en inquiéter ? Que conseilleriez-vous aux autorités des pays concernés ?

T.P. : Quand on choisit de privatiser une partie de ses entreprises publiques, il est important d’avoir une cartographie et un enregistrement très stricts de la propriété privée sur l’ensemble de son territoire. Car, sans savoir qui possèdent les moyens de production, du petit commerce à la plus grande fabrique, comment contrôler les déclarations de revenus et de profits ? Beaucoup de pays africains et d’Asie du Sud-Est ont sauté cette étape, ils se retrouvent donc avec un secteur informel gigantesque.

K.N. : Il existe une très forte exclusion financière en Afrique parce que les gens n’ont pas de titres de propriété. Développer ces derniers peut faciliter l’accès à un financement plus endogène. On se comporte souvent comme si l’Afrique n’avait pas suffisamment d’épargne, pas suffisamment de potentiel pour financer un développement qui partirait de sa base, et on mise sur tout ce qui vient de l’extérieur. Pourtant, les IDE entretiennent l’économie de rente : les gros investissements vont dans le pétrole, le diamant, et plus généralement dans les matières premières. Il faut sortir de cette logique.

Kako Nubukpo.

Malheureusement, l’élite africaine s’est substituée à l’élite coloniale sous les pressions internationales

Il faut donc donner la priorité aux investisseurs privés locaux…

K.N. : Dans La Grande Désillusion, Joseph Stiglitz écrit que la plupart des privatisations en Afrique n’ont fait qu’augmenter le phénomène de pillages. On a en réalité remplacé des monopoles publics par des monopoles privés. Lorsqu’on privatise, il faut veiller à ce que des collectifs de citoyens disposent au moins de minorités de blocage, et empêcher les barons locaux de s’emparer des entreprises concernées. Sinon, il faut instaurer un donnant-donnant, comme en Côte d’Ivoire, quand Houphouët Boigny disait : « Si vous volez l’argent public, au moins, investissez dans le pays ! »

T.P. : On peut faire mieux que ça ! Outre les citoyens, on peut aussi associer les salariés aux processus de privatisation des entreprises. En Allemagne ou en Suède, leurs représentants peuvent occuper un tiers ou même la moitié des sièges dans les conseils d’administration, et cela a l’air de fonctionner. Le fait qu’ils aient accès à tous les documents a permis de limiter les super-rémunérations des grands patrons allemands et d’impliquer les salariés dans la stratégie à long terme.

Cette idée est petit à petit en train de se diffuser au Royaume-Uni, elle figure dans des projets de loi discutés au Sénat américain et dans le programme du parti démocrate. On n’a jamais vu cela auparavant ! Pourquoi l’Afrique n’en ferait-elle pas autant ?

Pourquoi, soixante ans après les indépendances, les économies africaines ne parviennent toujours pas à vraiment décoller ?

T.P. : Il faut voir d’où on est partis. Les défis auxquels l’Afrique a dû faire face étaient nouveaux d’une certaine façon. Il y a eu un degré d’extraction (humaine et de ressources naturelles) qui est sans comparaison dans l’Histoire. Et aujourd’hui, le continent connaît une croissance démographique sans précédent depuis la Seconde guerre mondiale, qui peut être un atout mais pose des défis d’une ampleur inédite. Enfin, la fuite des cerveaux vers des pays riches, proches géographiquement, pose de vraies difficultés.

K.N. : On aurait effectivement pu s’attendre à ce que les indépendances permettent de mettre fin à l’économie de l’esclavage colonial et de rentrer dans une économie monétaire de production afin de créer une prospérité partagée. C’était un peu le pari des pères des indépendances.

Malheureusement, l’élite africaine s’est substituée à l’élite coloniale sous les pressions internationales. Elle n’a absolument pas assumé sa mission, celle de faire progresser l’Afrique dans le concert mondial autrement qu’à travers son insertion sur les marchés internationaux par l’exportation de matières premières.

La solution pour l’Afrique passerait donc par le fédéralisme ?

T.P. : Au moment des indépendances, beaucoup de dirigeants africains se rendaient déjà compte que les petits États-nations légués par la colonisation ne pouvaient pas faire face aux puissances économiques et financières mondiales.

Les réflexions sur des constructions fédérales qui auraient pu remplacer l’empire français auraient pu davantage aboutir si Paris n’avait pas tenté de façon très hypocrite de conserver la main sur tout ça. Son idée d’une assemblée fédérale franco-africaine ne pouvait pas fonctionner dans un cadre démocratique. La transition a donc raté.

Le franc CFA reste un élément de ce cadre très imparfait et très insatisfaisant, mais sur lequel il faut désormais s’appuyer pour bâtir et pour faire mieux que l’Union européenne. On peut inventer des formes nouvelles de fédéralisme démocratique et social en Afrique. Je suis en train de finir le roman Rouge impératrice, de Léonora Miano : elle dépeint une fédération africaine en 2124, qui a certes encore des difficultés, mais qui prospère. Le fait que la création romanesque s’empare aussi de ces sujets est en soi intéressant !

K.N. : On a déjà tout pour passer au fédéralisme. Les populations sont déjà intégrées, les pays de l’UEMOA négocient par exemple collectivement leur commerce extérieur à l’OMC, on a commencé à lever des armées par le biais de la Cedeao pour intervenir au Liberia et en Sierra Leone.

Aujourd’hui, des militaires tchadiens meurent au Mali dans la lutte contre les jihadistes. À partir du moment où on accepte de verser du sang pour des gens d’autres nationalités, on crée les conditions de faisabilité d’une vraie fédération.

Thomas Piketty

Sans impôt commun, il ne peut pas y avoir de destin commun

Concrètement, comment construire une fédération qui fonctionne avec des États-nations très faibles ?

T.P. : C’est un défi vertigineux ! Il faut penser des formes fédérales nouvelles qui s’appuient sur les États-nations. Il faut que ces derniers soient le plus fonctionnel possible. Parmi les formes démocratiques transnationales que je défends, il y a la création d’une assemblée fédérale avec les pays qui le souhaitent, et qui s’appuie sur leurs différentes assemblées nationales.

Il ne faut pas reproduire les erreurs des États-nations de l’Union européenne, qui refusent de faire de la politique ensemble, en particulier en ce qui concerne la solidarité et l’impôt. Sans impôt commun, il ne peut pas y avoir de destin commun.

K.N. : Il y a quelques années, j’ai présenté avec certains collègues l’idée d’une confédération de l’UEMOA qui passerait par la mutualisation d’un certain nombre de services et de fonctions, comme les douanes. J’avais aussi proposé de donner plus de moyens à la Commission pour qu’elle puisse financer un certain nombre de droits communautaires, comme celui qui permet aux étudiants de s’inscrire dans n’importe quelle université des pays membres en payant les mêmes droits que leurs camarades nationaux.

Aujourd’hui, le budget communautaire de l’espace UEMOA représente 0,3 % de son PIB, une proportion qui est quasiment trois fois moindre que celle en vigueur dans l’Union européenne. Mon idée était de modifier le traité de l’UEMOA pour permettre à sa Commission de lever sur le marché financier régional des montants supérieurs à ses fonds propres, tout en gageant ces emprunts sur les réserves de change que nous détenons auprès du Trésor français. Mais cela n’a pas été suivi.

Mon impression est qu’il manque un narratif positif, qui serait porté par quelques leaders de la région pour mobiliser les populations, à l’image du fameux Groupe de Casablanca créé autour de Nkrumah et Nasser au début des années 1960.

Aujourd’hui, tous les pays ont des plans de développement nationaux, on pourrait aussi élaborer des plans régionaux. On pourrait dans ce cadre créer une sorte de revenu universel qui permette aux populations les plus défavorisées d’accéder aux services sociaux de base, parce que c’est là que tout se joue.

Un revenu universel ? Qui le financerait ?

K.N. : Par la solidarité internationale. L’aide pourrait être mieux organisée, à travers une sorte de plan Marshall pour l’Afrique.

L’aide internationale financerait donc les politiques sociales ?

K.N. : Aujourd’hui, des sommes folles sont injectées en Afrique, mais rien n’est coordonné. Il faudrait désigner au niveau régional un point focal et définir avec lui les axes prioritaires pour chaque pays.

T.P. : J’insisterai davantage sur la question de la fiscalité internationale, parce que l’aide met les pays donateurs dans une position similaire à celle du milliardaire qui vous dit : « Je veux bien vous donner de l’argent, mais c’est moi qui vais vous dire où le mettre. » Tout cela aboutit à un contournement de l’État et affaiblit la construction d’une puissance publique légitime en Afrique.

Au-delà de l’immense générosité des pays du Nord, c’est de justice fiscale internationale dont ont besoin les États africains. Très souvent, les flux entrants d’aide sont inférieurs aux flux sortants de profits privés, qui sont parfois des appropriations extrêmement douteuses des ressources. Il faut un cadre légal et un cadre fiscal qui permettent de mettre un terme au pillage permanent des pays africains.

K.N. : Il est vrai que dans un pays comme la Guinée équatoriale, le revenu national brut, une fois qu’on a payé la propriété du capital qui n’est pas équato-guinéen, ne représente plus que 47 % du PIB. Plus de la moitié de la richesse créée chaque année ressort du pays. Il faut abandonner le système du franc CFA actuel, qui permet de faire sortir facilement les capitaux de façon tout à fait légale. On pourrait aussi très bien décider de taxer ces flux pour financer les politiques sociales.

Le président français Emmanuel Macron (d) et le président de Côte d'Ivoire Alassane Ouattara, à l'aéroport d'Abidjan, le 20 décembre 2019.

Il faut profiter de la réforme du franc CFA pour construire un nouveau contrat social monétaire

Vous dites que le franc CFA est imparfait… Que faut-il changer ? [Cet entretien a été réalisé avant l’annonce, le 21 décembre, par Alassane Ouattara et Emmanuel Macron, de la tranformation du franc CFA de la zone UEMOA en eco à parité fixe avec l’euro, NDLR]

T.P. : Le rôle joué par le ministère français des Finances pose de sérieux problèmes en matière de gouvernance démocratique. Et le fait d’insister sur une inflation très faible ainsi que sur la facilité de transférer des capitaux offre des conditions très avantageuses à ceux qui ont beaucoup de ressources, au détriment de la grande majorité des populations africaines.

Il faudrait une monnaie qui soit davantage mise au service d’un projet de développement et des investissements publics. Les besoins en la matière sont considérables, compte tenu de la croissance démographique. Après avoir vu les banques centrales européenne et nord-américaines sauver leurs établissements bancaires, on ne peut plus dire qu’on ne peut rien faire pour financer les investissements d’infrastructures, de transports et d’éducation en Afrique.

Je n’encourage pas l’hyperinflation, mais est-ce qu’il faut pour autant plafonner l’inflation à 2 % ou 3 % ? Ne peut-on pas aller jusqu’à 5 % ? Kako Nubukpo évoque le chiffre de 8 % dans son livre. Moi je n’ai pas la formule magique, mais je pense qu’il faut s’autoriser à sortir un peu du cadre trop strict.

K.N. : On nous annonce une réforme du franc CFA et la création d’une monnaie unique de la Cedeao. Il faut justement profiter de cet événement pour construire un nouveau contrat social monétaire. Et transformer une institution qu’on pourrait qualifier d’extractive en une entité plus inclusive. Dans le cadre de la monnaie de la Cedeao, cela signifierait pour les pays de la zone franc CFA déplacer leur point focal monétaire. De Paris vers Abuja, par exemple, puisque le Nigeria représente les trois quarts du PIB de l’Afrique de l’Ouest et 52 % de sa population.

Je suis contre l’idée de monnaies nationales. Les défenseurs du franc CFA ne mettent pas suffisamment en avant la solidarité qui a été construite grâce à la centralisation des réserves de change. Quand un commerçant malien importe du riz, il ne sait pas que c’est grâce à l’exportateur de cacao ivoirien. Il faut donc garder tout ce qui est positif, et faire des sauts qualitatifs.

La création d’une zone continentale de libre-échange est également un sujet qui mobilise les dirigeants africains ces derniers temps. Est-ce dans cette direction que devrait aller le continent ?   

T.P. : En Europe, l’approche fondée uniquement sur le marché a mené à des contradictions et à des risques d’explosions. Si on ne prend pas la mesure de ces échecs, on court le risque d’entraîner d’autres Brexit ou que d’autres forces xénophobes et nationalistes prennent le contrôle de l’Union européenne et en fassent une forteresse crispée, moisie, identitaire et anti-immigration.

K.N. : En Afrique, on se comporte comme si le marché était l’alpha et l’oméga du développement. Et on réduit les droits de douane à une allure exponentielle. Si on construit simplement une zone qui permet au reste du monde d’alimenter le marché africain, on n’aura pas fait beaucoup de progrès.

On ne peut pas mettre un producteur de riz américain et un concurrent sénégalais sur le même marché, sachant que le premier produit en une heure 400 fois plus que le second. En revanche, si on insiste sur le contenu local, que les règles d’origine fixent aujourd’hui à 60 %, cela incitera les acteurs à produire sur place. Je pense qu’il faut encore protéger les marchés africains le temps qu’ils améliorent leur productivité, afin qu’ils soient un peu plus compétitifs.

Muhammadu Buhari a-t-il raison de fermer les frontières de son pays avec ses voisins, notamment le Bénin, pour protéger sa production nationale ?

K.N. : Depuis les indépendances, des pays comme le Bénin et le Togo pratiquent ce qu’on appelle en droit douanier la politique de la porte ouverte. Ils importent pour réexporter. Le géographe béninois John Igué appelle cela des États entrepôts. Il n’est pas surprenant que cela provoque des frictions avec des pays comme le Nigeria, qui veut devenir producteur et même créer une base industrielle. Cela dit, on peut remettre en question la violence avec laquelle le président Buhari a fermé la frontière.

Une jeune maman et son bébé, dans un centre de santé de Bamako, au Mali, en 2013.

Nous devons passer d’une démographie subie à une démographie choisie

Selon vous, la croissance démographique en Afrique est une aubaine ou plutôt une bombe ? 

K.N. : Il y a un ratio implacable dans l’histoire économique, c’est le ratio population/subsistance. De deux choses l’une : où vous augmentez les subsistances, ou vous faites ralentir l’augmentation de la population. Quand vous enregistrez un taux de croissance démographique de 2,8 % par an, cela suppose que vous ayez d’importantes ressources pour financer les politiques publiques dans les domaines de la santé et de l’éducation, et favoriser l’adéquation entre formation et emploi.

L’incapacité de nos dirigeants à se projeter sur le long terme me pousse à dire que cette démographie est aujourd’hui un danger. Nous devons passer d’une démographie subie à une démographie choisie. Quand on ramène la croissance africaine – qui est la deuxième plus importante au monde, derrière celle de l’Asie de l’Est et du Sud-Est sur les vingt dernières années – à la question démographique, on obtient un chiffre proche de zéro. Le PIB par tête en Côte d’Ivoire aujourd’hui est plus faible qu’en 1970.

T.P. : Il est quand même utile pour l’Afrique d’avoir une croissance démographique, à condition de la maîtriser et qu’elle soit légèrement positive. Les pays qui font actuellement face à une chute de leur population, comme ceux de l’Europe de l’Est, dont le nombre d’habitants sera divisé par deux d’ici à la fin du XXIe siècle, doivent eux faire face à des problèmes de retraite et ont peur de tout.

Les pays africains doivent inventer leurs propres cadres, imaginer un modèle de croissance et de développement qui prennent acte de cette réalité et du besoin d’investir dans la jeunesse africaine. Ils doivent sortir des cadres imposés, théoriques, et qui n’ont pas forcément marché dans le passé. Ils doivent rompre avec les choix économiques hyper-orthodoxes qu’on nous impose aujourd’hui. À l’Afrique de profiter de ses atouts pour inventer son avenir.

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