Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

Un centenaire musulman, impliqué dans la lutte contre le Covid-19, décoré par la reine d’Angleterre |SaphirNews

Dabirul Islam Choudhury, un homme de 100 ans résidant à Londres, a reçu en ce mois d’octobre l’Ordre National de l’Empire Britannique – l’équivalent de la Légion d’honneur en France – pour son implication dans la lutte contre le Covid-19. Il s’était illustré en pleine crise sanitaire pour sa levée de fonds en faveur des victimes du coronavirus au Royaume-Uni et au Bangladesh.Le vigoureux centenaire, originaire du Bangladesh, a récolté 420 000 livres, soit près de 470 000 euros en faisant, selon The Independent, pas moins de 970 tours dans son jardin de 80 mètres de largeur pendant le mois de Ramadan, en plein confinement, alors qu’il jeûnait.

Sur cette somme, 116 000 livres ont été versés au NHS, le Service national de santé publique britannique. Le reste des fonds a été distribué à près de 30 associations caritatives œuvrant au Bangladesh et dans une cinquantaine d’autres pays. Des fonds réunis en partie dans le cadre de l’opération humanitaire Ramadan Family Commitement (RFC), organisée par la chaîne de télévision britanico-bangladaise, Channel S

Dabirul Islam Choudhury s’est déclaré « fier » d’être honoré pour les efforts qu’il a accomplis. Fierté partagée par son fils, Atique. « Là d’où nous venons au Bangladesh, nous n’obtenons pas beaucoup de reconnaissance pour le travail que nous faisons. Alors ceci est pour toutes les personnes qui ont contribué au succès de mon père et pour toutes les victimes du Covid-19. », a-t-il clamé, avant d’indiquer que son père ne comptait pas s’arrêter là. « Il a dit que son travail n’est pas terminé et qu’il va continuer à collecter des fonds pour les personnes touchées par le Covid-19. »

Lire la suite : Un centenaire musulman, impliqué dans la lutte contre le Covid-19, décoré par la reine d’Angleterre, Myriam Attaf, 12.10.20

Église : la délicate intégration des prêtres «venus d’ailleurs»

Historiquement considérée comme pourvoyeur de missionnaires pour l’Afrique, la France est devenue grand demandeur des prêtres appelés fidei donum, c’est-à-dire des missionnaires envoyés par leur diocèse pour une durée déterminée afin d’aider une Église qui est en situation de pénurie de prêtres.

Isaac HounguéUniversité Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)François GrimaUniversité Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC), and Olivier MeierUniversité Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

En raison de la crise des vocations, ces prêtres venus d’Afrique sont de plus en plus nombreux à entrer en France chaque année. Selon les chiffres de l’Église, ils étaient 916 en 2014, soit plus de la moitié de l’ensemble des 1 620 prêtres étrangers, ou « venus d’ailleurs » pour reprendre la terminologie de l’Église.

Comme tout expatrié, ces missionnaires africains, principalement ceux de l’Afrique francophone, sont confrontés à un certain nombre de difficultés de type culturel, professionnel, etc. S’ils peuvent être rapprochés d’expatriés d’entreprise, la nature de leur travail les singularise. Être prêtre, c’est être professionnellement engagé 24 heures sur 24. Vie professionnelle et vie privée sont étroitement entremêlées.

Des messes moins animées

Pour autant, cet engagement dans une communauté chrétienne qui se définit comme catholique universelle devrait faciliter leur intégration et ne les confronter qu’à des difficultés d’ordre climatique et culturel. Or, plusieurs travaux montrent qu’en France et dans d’autres pays, les difficultés rencontrées par ces prêtres sont beaucoup plus importantes que cela.

Sans nier la véracité de ces résultats, il convient de noter que l’on sait peu de choses à l’heure actuelle sur la manière dont ces prêtres font face à ces difficultés. Pour mieux connaître les défis qu’ils rencontrent et leurs stratégies d’ajustement, nous en avons interrogé 40 d’entre eux, entre 2018 et 2020 en région parisienne, sous forme d’entretiens semi-directifs d’une durée moyenne de 30 minutes. Tous ont requis l’anonymat.

D’abord, au-delà des différences culinaires et vestimentaires, les prêtres missionnaires admettent leur surprise de trouver un contexte social et culturel radicalement différent de ce qu’ils imaginaient avant leur arrivée, à l’instar de ce missionnaire interrogé :

« Ici en France j’ai appris à vivre comme un Français, je dois laisser ma soutane et m’habiller comme eux, je dois m’efforcer de parler comme eux en imitant leur accent, je dois m’adapter à leur alimentation, je dois m’acclimater au froid et à la neige. J’avoue que ce que nous entendions de la France depuis l’Afrique est bien différent de la réalité. »

Quant aux différences dans leur activité, beaucoup soulignent le caractère triste des assemblées dominicales qui manquent de dynamisme. Comme le rappelle un missionnaire :

« En Afrique, les cérémonies sont généralement dynamiques, vivantes parce que bien animées et parfois dansantes. Ici, ce n’est pas pareil. Non pas que c’est mal animé mais les cérémonies sont pour la plupart trop classiques et les gens sont heureux comme ça. »

Un autre l’explique par l’absence de la jeunesse dans les paroisses :

« Le caractère parfois triste des cérémonies est dû au fait de l’absence flagrante des jeunes dans les églises de France. Ce sont en effet les jeunes qui font la force de nos paroisses en Afrique en intégrant dans les cérémonies les instruments de musique comme la batterie et les tambours et autres. »

La mission des prêtres en paroisse de France semble en outre très limitée du fait de la place importante accordée aux fidèles laïcs. Un autre ajoute :

« On n’a plus besoin de nous que pour célébrer la messe et donner les sacrements, le reste ils s’en chargent eux-mêmes. Même les cérémonies de baptême et de mariage sont réduites à leur strict minimum et ne doivent pas excéder 30 minutes, alors que ce sont les lieux de grandes fêtes en Afrique où la cérémonie peut durer deux heures. »

Heureusement, face à ces difficultés, les prêtres expatriés expliquent pouvoir s’appuyer sur deux précieuses ressources pour s’adapter : leur formation et la communauté paroissiale.

Précieux bénévoles

Les missionnaires que nous avons interrogés sont nombreux à mettre en avant la qualité de leur formation, délivrée par les missionnaires français avant leur départ, comme un élément clé de leur adaptation à leur nouveau contexte. Comme en témoigne l’un d’entre eux :

« Notre grande chance est que nous avons été formés par les missionnaires français venus en Afrique. Nous avons parfois le sentiment qu’ils nous ont formés d’abord pour venir faire fonctionner l’Église de France. »

À cela s’ajoutent quelques mois d’expérience ou de stage en paroisse en Afrique qui permettent aux candidats de comprendre comment gérer une paroisse. Plusieurs ont bénéficié d’un complément de formation sous la forme plusieurs ministères exercés comme ceux de vicaire, curé ou aumônier. Là encore un atout précieux, selon un autre missionnaire :

« Ces expériences me permettent de vite comprendre les problèmes que posent mes paroissiens. »

La seconde ressource est le soutien des bénévoles en paroisse. Ces derniers répondent à leurs divers questionnements, souligne un missionnaire :

« Nous ne pouvons rien faire sans ces bénévoles qui sont très utiles pour le fonctionnement de la paroisse. C’est parmi eux que nous nous faisons nos premiers amis pour bien comprendre la paroisse et la mentalité des paroissiens. »

Un autre missionnaire témoigne aussi de cet appui précieux :

« Je me suis vite renseigné sur les compétences socioprofessionnelles de mes collaborateurs pour savoir quel service je peux demander à chacun.»

Il n’en reste pas moins que ces expatriés particuliers que sont les prêtres missionnaires africains vivent une intégration délicate. Cependant, grâce à leur formation en Afrique et au soutien des bénévoles dans les paroisses, ils disposent d’atouts précieux pour atteindre leur objectif : évangéliser les fidèles de France.


Ce travail a bénéficié des résultats des travaux menés au sein des « ateliers thèses » de l’Observatoire « Action sociétale et action publique » (ASAP).

Isaac Houngué, Doctorant en science de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)François Grima, Professeur des Universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC), and Olivier Meier, Professeur des Universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Limitations portées à la liberté de culte en Europe au nom de la lutte contre la Covid-19 |ECLJ

Au 4 novembre 2020, il apparaît, à travers l’étude de plus de 40 pays européens que, dans la grande majorité de ceux-ci, les messes sont autorisées, sous condition de respect de règles sanitaires dont la rigueur varie grandement (distance physique, masque…). 

Le principe demeure donc celui du respect du droit fondamental à la liberté religieuse, y compris la liberté de culte, limité par des mesures sanitaires strictes afin de protéger la santé des citoyens.

Le respect de la liberté religieuse et de la santé publique, peut donc être assuré, comme le fait la majorité des pays européens, en maintenant une autorisation de principe des cérémonies religieuses, assortie de restrictions sanitaires pour garantir la santé des citoyens européens.

À l’inverse, au regard du déroulement des cérémonies religieuses, l’interdiction générale et absolue de celles-ci porte gravement atteinte à la liberté religieuse et devient souvent discriminatoire au regard des autres rassemblements autorisés malgré la situation sanitaire. 

Parmi les pays qui maintiennent les cérémonies religieuses publiques, on distingue deux situations : les pays avec un confinement plus souple que la France et ceux ayant un confinement équivalent. Certains pays, comme l’Espagne, la Pologne ou les Pays-Bas, n’ont jamais interdit le culte public, y compris pendant le premier confinement. 

Voici un classement des différents pays européens selon trois principales catégories, du plus libre au plus restrictif :

  • Confinement partiel (ou pas de confinement), messes autorisées : Croatie, certaines régions d’Espagne et de Suisse, Danemark, Finlande, Bulgarie, Grèce, Hongrie, Estonie, Islande, Italie, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Monténégro, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République tchèque, Roumanie, Slovaquie et Suède.
  • Confinement, messes autorisées et réglementées : Allemagne, Autriche, Slovénie, certaines régions d’Espagne et de Suisse et Ukraine.
  • Confinement, messes publiques interdites : France, Belgique, Grande-Bretagne et Irlande.

Dernière mise à jour : 16 novembre 2020.

Lire la suite dont quelques éléments par paysLimitations portées à la liberté de culte en Europe au nom de la lutte contre la Covid-19, ECLJ, 16.11.20 (régulièrement mis-à-jour)

English text: Restrictions on Religious Freedom in Europe in the Name of the Fight Against Covid-19, ECLJ, 16.11.20

Suspension des cultes en France: plusieurs évêques saisissent la justice – Vatican News

Décidée par le gouvernement français dans le cadre des mesures de reconfinement, la suspension des cultes publiques constitue une « atteinte à la liberté de culte », selon cinq évêques qui ont saisi le Conseil d’Etat. Mgr Éric de Moulins-Beaufort a également déposé un référé auprès de cette même instance, au nom de la conférence épiscopale.

Après consultation de ses frères évêques réunis en assemblée plénière, Mgr de Moulins-Beaufort a donc décidé de saisir le Conseil d’État, estimant que l’interdiction des célébrations religieuses en communauté s’avère «hors de proportion» et «porte atteinte à la liberté de culte qui est l’une des libertés fondamentales dans notre pays». L’archevêque de Reims rappelle combien ces célébrations sont «vitales» pour les fidèles, qui restent par ailleurs «pleinement mobilisés» et respectueux des mesures sanitaires prises depuis le début de la crise sanitaire.

Lire la suite : Suspension des cultes en France: plusieurs évêques saisissent la justice – Vatican News, 03.11.20

Pourquoi la croyance ne peut jamais justifier la violence|The Conversation

L’attentat à Nice jeudi 29 octobre qui a fait trois morts, et qui suit de près l’assassinat de Samuel Paty, professeur de collège qui enseignait la liberté d’expression, nous rappelle avec douleur que le combat contre l’intolérance et le fanatisme est loin d’être gagné. De tels actes font des victimes directes, les personnes assassinées, leurs familles et leurs proches, mais également des victimes indirectes : toutes les personnes de confession musulmane qui condamnent l’assimilation de leur foi à la violence.

 

Le Sacrifice d’Isaac par le Caravage. Qu’est-ce qui fait d’Abraham, à qui Dieu avait ordonné de sacrifier son fils Isaac, le père de la foi et non un simple meurtrier ? Wikimedia

Mélissa Fox-MuratonGroupe ESC Clermont

Mais quels arguments opposer à ceux qui pensent que la vérité ou l’autorité religieuse peut justifier d’outrepasser les règles de la morale ? Qui croient qu’au nom d’une vérité supérieure, il est de leur devoir de sacrifier des vies ?

Afin de répondre à cette question, nous nous tournerons vers la pensée de Søren Kierkegaard, un philosophe chrétien qui au XIXe siècle posait précisément cette question par rapport à la foi chrétienne, et qui montre que l’appel à l’autorité religieuse ne peut jamais justifier l’exceptionnalisme moral (le fait de se croire au-dessus des normes et règles morales qui s’appliquent à tous), comme nous le développons dans un article récent.

Le cas du martyr

Dans un essai de 1849 intitulé « Un homme a-t-il le droit de se laisser mettre à mort pour la vérité ? », Kierkegaard pose la question de savoir s’il est possible de donner une justification religieuse à certains actes a priori immoraux, et plus précisément le fait de devenir un martyr pour la vérité.

Ce qui est intéressant dans ce texte, c’est qu’au lieu d’offrir un argumentaire philosophique, Kierkegaard présente le cas sous la forme d’une étude « poétique », ce qui offre l’avantage de dissocier la question de tout personnage réel et de tout trait subjectif qui pourrait venir compliquer la question elle-même.

Nous nous trouvons donc face au cas hypothétique d’une personne qui, ayant grandi avec l’image du Christ-crucifié comme seule représentation du christianisme, viendrait à croire que la plus haute preuve de la foi serait de devenir martyr.

Doit-on, au nom de la foi, devenir un martyr pour établir une (notre) vérité ?. Pexels/RodriguesCC BY

Une telle personne, convaincue de posséder la vérité, et convaincue également que la plus haute réalisation d’une vie humaine serait de mourir pour cette conviction, ne devrait-elle pas agir en conséquence, suivre les commandes de sa foi, et établir une corrélation entre ses actes et ses croyances ?

La méthode de Kierkegaard

De telles questions soulèvent évidemment des problèmes liés au pluralisme des valeurs et des convictions. Kierkegaard nous invite cependant à aborder le cas le plus rationnellement et objectivement possible. Et il nous propose une méthode : pour aborder la question, l’on ne doit surtout pas commencer en rejetant les convictions, mais il faut au contraire adopter la posture qui consiste à les accepter comme vraies.

Nous admettrons alors celles-ci, c’est-à-dire 1) que la personne en question est en possession de la vérité, et 2) que la plus haute réalisation d’une vie humaine est de mourir pour la vérité.

Cette méthode peut paraître contre-intuitive, mais sa raison est simple : si l’on devait porter le questionnement sur l’une ou l’autre de ces prémisses, l’on tomberait forcément dans l’impasse, puisqu’il est objectivement impossible de déterminer si une personne convaincue dans son for intérieur de posséder la vérité par la foi (et non par la raison) est dans le vrai ou non. Toute réponse à une telle question ne peut être qu’un jugement subjectif.

De même, ce n’est pas sur la base des affirmations d’un individu que l’on peut décider de la cohérence d’une telle proposition, puisqu’on ne peut jamais savoir si une personne qui dit posséder la vérité croit vraiment ce qu’elle dit. De ce fait, si l’on veut pouvoir étudier sérieusement de telles propositions, nous ne pouvons le faire que si nous supposons qu’elles sont vraies, en examinant ensuite les conséquences logiques des prémices et leur accord avec les conclusions tirées.

L’erreur de raisonnement

Or, bien que la conclusion proposée par l’aspirant au martyr – qu’il doit se laisser mettre à mort pour la vérité – semble suivre des prémices, Kierkegaard démontre ensuite que son raisonnement n’est pas logique, et cela parce qu’il se pose les mauvaises questions.

Autrement dit, l’homme présuppose qu’il est de son devoir de mourir pour la vérité, et se demande seulement s’il en a les capacités et le courage. Ainsi, il « n’arrive pas au véritable problème », qui est une question d’ordre moral : « une chose est de dire : en ai-je le courage ? Et une autre de demander : en ai-je le droit ? »

Søren Aabye Kierkegaar
Søren Aabye Kierkegaard est né le 5 mai 1813 et mort le 11 novembre 1855 à Copenhague. Son œuvre est considérée comme une première forme de l’existentialisme. WikimediaCC BY

Qu’est qui, en effet, lui conférerait ce droit ? Le commandement divin ? Mais comment peut-il être certain de l’avoir (bien) entendu ou bien compris ? La vérité ? Mais alors, comment savoir que c’est bien la vérité si lui seul possède cette connaissance ? Le bien pour les autres ?

Agir pour le bien que les autres ignorent, c’est effectivement ce qui le motive.

Mais alors, Kierkegaard nous demande, comment peut-il entendre apporter la vérité et le bien aux autres, si par son acte il les rend coupables de meurtre, dégageant ainsi sa responsabilité sur ceux qui vont le tuer ? Si par son acte, il produit le mal ?

L’exemple que Kierkegaard offre ici souligne les pièges du raisonnement fallacieux qui guettent tout individu isolé (ou par extension toute communauté), qui penserait devoir s’exempter de l’éthique pour faire advenir le bien. Une telle action ne peut jamais être que contre-productive et contradictoire.

Une question très personnelle

Pourquoi l’argument de Kierkegaard est-il particulièrement pertinent ? Tout d’abord, parce qu’en tant que penseur chrétien, la question du martyre était, pour lui, une question tout à fait personnelle et importante.

Kierkegaard défendait l’idée qu’il existe une séparation entre l’éthique (la sphère de l’universalité, des normes et devoirs qui s’appliquent à tous) et la foi (la sphère de la singularité).

L’un de ses arguments les plus connus est que par rapport à la foi, l’individu est paradoxalement positionné au-dessus de l’universel, dans un rapport absolu avec l’absolu, comme il l’écrit dans Crainte et tremblement.

Ce paradoxe de la foi soulève la possibilité d’une « suspension téléologique de l’éthique », ou une exception des normes générales en raison d’une plus haute vocation, que Kierkegaard articule autour du problème du sacrifice d’Abraham.

Qu’est-ce qui fait d’Abraham, à qui Dieu avait ordonné de sacrifier son fils Isaac, le père de la foi et non un simple meurtrier ? Et si Abraham est devenu par sa volonté d’obéir le père de la foi, ne devrions-nous pas aussi l’imiter ?

C’est une question qui a hanté Kierkegaard sa vie durant, et qui se trouve réarticulée à maintes reprises à travers son œuvre. C’est aussi une question qu’il a toujours laissée en suspens, ou à laquelle, comme ici, il apportera finalement une réponse négative. Aussi forte que puisse être la foi, aussi certain que l’on puisse être d’être dans le vrai, et même fût-ce le cas, Kierkegaard nous dit cependant qu’en tant qu’êtres humains, nous ne pouvons jamais nous exempter de nos devoirs moraux.

Penser être dans le vrai ne suffit pas

Dans l’essai sur le martyre, Kierkegaard remarque que même si ce constat lui paraît à la fois « triste » et « désolant », il est néanmoins le seul valable.

La valeur de son argument réside précisément dans le fait que cette appréciation subjective peut et doit être mise de côté. La croyance d’être en possession d’une vérité qui doit être connue – même si l’on suppose que cette croyance est vraie – ne peut jamais suffire pour agir selon cette croyance.

En s’exemptant de la morale, l’on se place au-dessus des autres, l’on présuppose une connaissance ou un pouvoir supérieur, qu’aucun être humain, en tant qu’être humain, ne peut posséder. En s’exemptant de la morale, l’on s’exempte en même temps du domaine de l’humain – mais cela, aucun être humain ne peut le faire.

En formulant le problème en ces termes, Kierkegaard nous montre que l’on n’est pas obligé d’engager des débats sur la nature de la vérité ou sur la possibilité qu’un individu puisse posséder la vérité, arguments qui conduisent nécessairement à l’impasse, pour appréhender le problème. On n’est pas non plus obligé de remettre en question la vision du monde et les convictions de la personne concernée. C’est en étudiant les erreurs dans ses propres raisonnements que nous pouvons trouver les failles.

Un texte d’une grande pertinence aujourd’hui

Le problème du martyre n’est certes pas celui du terrorisme et, certes, on objectera à raison, que cet argument est peu susceptible de convaincre un individu radicalisé.

Néanmoins, il est bon de se rappeler que l’islamisme n’a pas le monopole du fanatisme ni celui de la violence.

Chaque année, en France seulement, des centaines de femmes sont victimes de féminicides, des centaines de personnes sont victimes de violences parce qu’elles sont homosexuelles et les violences antisémites sont en hausse.

Ces violences aussi se fondent le plus souvent sur des convictions et croyances, qu’elles soient religieuses ou non, qui incitent certaines personnes à se placer au-dessus des autres.

À travers son analyse, Kierkegaard nous offre cependant des pistes pour mieux comprendre comment le problème de la justification morale peut se poser. Et sa réponse est d’autant plus forte que, désirant parvenir à une autre conclusion, il nous plonge dans le processus de pensée de celui qui croit que l’autorité (religieuse) peut constituer une raison valable pour s’exempter de ses devoirs envers les autres.

Mélissa Fox-Muraton, Professeur de Philosophie, Groupe ESC Clermont

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