Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

Les institutions européennes face aux religions
et à la complexe question de l’islam |Cahiers du Cismodoc–N°2

Tâtonnements en attente d’une vision globale. Essai prospectif

Felice Dassetto

La « Communauté économique européenne » a été constituée pour garantir la paix entre les pays européens par le développement de leurs liens économiques. Le domaine religieux était exclu des compétences initiales. Depuis lors, le passage vers une «Union européenne», a amené un élargissement des compétences, y compris dans le domaine des «convictions».

Depuis les années 1970 les religions ont fait irruption dans l’espace public, en dépit de la sécularisation croissante. L’islam, en particulier, s’est affirmé dans le monde, auprès des musulmans européens, avec parfois des accents dramatiques. L’Union européenne a été ainsi progressivement amenée à ouvrir des chantiers concernant le religieux et le monde musulman.

Ce cahier retrace l’émergence de la politique européenne à l’égard des convictions. Au fil des chapitres, il dessine le profil de ses actions, souvent mises en place à la hâte sous la pression des événements. Un dernier chapitre se veut un essai prospectif de ce que pourraient être les axes d’une politique de l’Union européenne à l’égard des convictions, et en particulier de l’islam qui appelle une action spécifique, tant sur le plan intra-européen que sur celui de la politique extérieure.

Felice DASSETTO

Sociologue, professeur émérite de sociologie de l’UCLouvain, membre de l’Académie royale de Belgique. Auteur de plusieurs recherches et publications sur l’islam et en particulier sur l’islam européen, et intéressé par le devenir européen.

Lire: Cahier du CISMODOC du prof. Felice Dassetto : « Les institutions européennes face aux religions et à la complexe question de l’islam. Tâtonnements en attente d’une vision globale Essai prospectif » (pdf, 64 p.), juillet 2019 

À Abidjan, des jeunes musulmans prêchent dans les rues | La Croix Africa

Depuis 2009, de jeunes convertis à l’islam organisent des prêches aux grands carrefours de plusieurs communes d’Abidjan.

Réunis au sein de l’organisation «Nourdine Jamah» ils se donnent comme mission de faire connaitre et aimer l’islam.

Dimanche 29 septembre, au rond-point de la gare d’Abobo, en face de la mairie de cette commune populaire, dans l’est d’Abidjan, des centaines de personnes debout ou assises sur des nattes entourent un groupe de jeunes prédicateurs musulmans.

Une fois par semaine, ces jeunes musulmans, regroupés par dizaines, organisent des prêches dans les rues de certaines communes de la capitale économique ivoirienne. À l’aide d’une petite sonorisation alimentée par un groupe électrogène, Lopez Ekra et Ibrahim Koffi, les deux orateurs du jour, préviennent les curieux : « nous sommes à un prêche islamique ». Puis, pendant un peu plus d’une heure, ces deux jeunes, convertis à l’islam en 2006, enchaînent les explications pour démontrer « la vérité de l’islam, la seule voix du salut pour guider les êtres ».Lire la suite:  À Abidjan, des jeunes musulmans prêchent dans les rues – La Croix Africa, Guy Aimé Éblotié, 02.10.19.

Le message pacifique du chef spirituel des musulmans ahmadis

Mardi 8 octobre, le chef spirituel de la communauté musulmane ahmadie, qui revendique 30 millions de fidèles dans le monde, a été reçu à l’Unesco, à Paris. Assez étonnamment, il n’a pas mentionné, dans son discours, les persécutions que subissent ses coreligionnaires en Algérie ou encore au Pakistan.

  • Mélinée Le Priol,
Le message pacifique du chef spirituel des musulmans ahmadis
 
Des enfants de réfugiés ahmadis, au nord du Sri Lanka, à Pasyala, le 25 avril 2019. Gemunu Amarasinghe/AP

« La seule chose que le protocole nous interdit, c’est de lui serrer la main », nous glisse, un instant avant la conférence, une ahmadie d’origine mauricienne résidant en France. Yasmine Haddiouie est membre de l’association musulmane Ahmadiyya de France, qui a organisé cette rencontre à l’Unesco, mardi 8 octobre.

À son issue, de nombreux fidèles défilent devant leur chef spirituel dans l’espoir d’obtenir une photo et d’échanger quelques mots avec lui. « Je l’ai déjà vu plusieurs fois, mais c’est toujours un événement », se réjouit un autre fidèle, en bonne place dans la file.

Mirza Masroor Ahmad, 69 ans, Pakistanais résidant aujourd’hui à Londres, est le cinquième calife de ce mouvement réformiste
et messianiste musulman, fondé au Penjab (Inde) en 1889. S’il revendique aujourd’hui 30 millions de fidèles à travers le monde
, ceux-ci ne sont qu’environ 1 500 en France.+

 

Défense et illustration de l’islam

« Nous avons une mosquée dans le Val-d’Oise, et une autre est en attente d’inauguration à Strasbourg », précise Asif Arif, membre de cette communauté, avocat et auteur d’un livre sur le sujet (1). Avant la prise de parole du calife, il rappelle le slogan des ahmadis : « Amour pour tous et haine pour personne. »

Pendant une demi-heure, en anglais, Mirza Masroor Ahmad a prononcé un discours pacifique, dressant un tableau élogieux de l’islam, et en particulier de sa communauté ahmadie. « Nous faisons en sorte que les femmes aient les mêmes possibilités que les hommes en ce qui concerne l’éducation », a-t-il ainsi assuré, estimant à 99 % le taux d’alphabétisation parmi les femmes ahmadies.

Rejetant les accusations de « violence » et d’« archaïsme » qui visent selon lui la religion musulmane,
Mirza Masroor Ahmad a déclaré que « les musulmans qui prêchent aujourd’hui la violence ignorent l’enseignement de l’islam ».

 

Il a par la suite précisé que « le prophète (des ahmadis) et les quatre premiers califes n’ont jamais mené de guerre », avant d’énumérer les œuvres de solidarité engagées par sa communauté, notamment en Afrique, « par conviction religieuse et par sympathie humaine ».

Une minorité persécutée

Le calife des ahmadis a toutefois omis de mentionner les persécutions visant les fidèles de sa communauté. Reconnaissant leur fondateur, Mirza Ghulam Ahmad (1835-1908), comme prophète et messie, les ahmadis sont en effet considérés comme des hérétiques par la plupart des autres musulmans. Plusieurs ONG dénoncent régulièrement l’intensification des poursuites judiciaires à leur encontre dans certains pays.

En Algérie, ils sont nombreux inculpés par centaines, selon les ONG,
officiellement accusés de collecte de fonds sans autorisation ou de pratique
de culte religieux dans des lieux non autorisés.

Au Pakistan, un amendement à la Constitution précise, depuis 1974, qu’ils ne sont plus considérés comme musulmans. Ils n’ont donc pas le droit de se rendre à La Mecque, sont inculpés pour blasphème, et subissent maintes humiliations et attentats, notamment dans leurs mosquées.

(1) Ahmadiyya : un islam interdit.

Les langues de la prière en islam |Les Cahiers de l’Islam

La diffusion de l’islam dans les différents pays de l’Amérique latine, qui n’est pas spectaculaire mais constante, est le produit à la fois de migrations de personnes musulmanes (soit venant de pays dits arabo-musulmans soit de pays non musulmans comme la France ou les États-Unis) et de conversions, avec un taux de conversion sensiblement supérieur à ce qu’il est dans les pays européens. L’implantation de cette religion de ce côté de l’Atlantique se traduit visiblement par la constitution de lieux de cultes, salles de prière et mosquées, qui allient en général de façon substantielle salle de prière et lieu d’enseignement que ce soit du côté sunnite (incluant les diverses obédiences soufis) ou du côté chiite, comprenant en particulier des cours de langue. En effet la maîtrise minimale de l’arabe est présentée comme une condition sine qua non de la conversion, qui passe par la récitation avec compréhension de la profession de foi, dite shahâda, et le fait que celle-ci doit être prononcée en arabe est une affirmation non questionnée.

Non questionnée  non plus, du moins en Amérique latine, y compris par des musulmans qui sont très loin de l’orthodoxie (il y a par exemple des musulmanes converties  qui défendent le féminisme islamique et le droit à l’avortement) ou des musulmans victimes de racisme (soupçonnés, en tant qu’indigènes, d’être incapables de devenir de vrais musulmans, selon le témoignage d’Aymaras en Bolivie ou de musulmanes latinos au Costa Rica) est l’affirmation que  la prière obligatoire performée  cinq fois par jour dans le sunnisme et de façon communautaire le vendredi, doive être en arabe coranique, quel que soit le degré de compréhension  de cette « langue » ; il convient de mettre des guillemets, car l’arabe coranique n‘est pas une langue en tant que telle mais l’idiome singulier dans lequel est écrit le Coran – une langue dite « claire » pour un texte qui est souvent à la limite de l’incompréhensible.… Lire la suite de Les langues de la prière en islam, Sylvie Taussig, Les Cahiers de l’Islam, 08.9.19

Les manuscrits de philosophie arabe au croisement des civilisations |The Conversation

Contrairement à ce qui s’est passé en Occident chrétien, la diffusion des textes en terre d’Islam eut pour vecteur principal le livre manuscrit jusqu’au XIXe siècle, bien après l’invention de l’imprimerie. Cela vaut notamment pour la philosophie de langue arabe, dont l’importance et la situation au croisement de plusieurs civilisations sont généralement reconnues. Les chercheurs sont ainsi mis au défi de répondre à de nombreuses questions, comme : déterrer des ouvrages de philosophie inconnus enfouis dans cette masse de documents ; dessiner, grâce aux copies manuscrites qui ont véhiculé les ouvrages de philosophie, la carte géographique de leur diffusion dans les différentes régions du monde musulman et d’Occident.

Teymour Morel, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) and Jawdath Jabbour, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

 

Première page (à gauche) du Commentaire moyen d’Averroès au Livre de la Démonstration (Seconds analytiques) ms. Manisa Yazma Eser Kütüphanesi 5842, fol. 292v-293r.

Le programme de recherche PhASIF (« Le patrimoine manuscrit philosophique arabe et syriaque en Île-de-France et ailleurs : Trésors à découvrir et circuits de diffusion »), labellisé Domaine d’Intérêt Majeur par la Région Île-de-France et que dirige Maroun Aouad, a pour objectif de répondre à ces questions grâce à des analyses méthodiques consignées dans la base de données ABJAD. Ici, nous voulons illustrer, à partir de l’exemple du manuscrit 5842 de la Bibliothèque de manuscrits de Manisa, en Turquie, la façon dont l’analyse méthodique d’un manuscrit peut être révélatrice de relations civilisationnelles d’une grande complexité (mondes arabe, grec, ottoman, perse et latin).

Ce manuscrit est un ensemble de deux pièces, c’est-à-dire de deux manuscrits à l’origine distincts, et rassemble treize textes philosophiques en arabe. Certains ont déjà été signalés par la recherche moderne. Mais l’étude approfondie de ce manuscrit en tant qu’ensemble déterminé a permis de mettre à jour d’autres textes fort importants qu’il comprend, ainsi que de mieux apprécier sa place dans l’histoire de la pensée orientale moderne.

Un texte ottoman de logique de tradition aristotélicienne

La première pièce, non datée, remonte au XVIIIe siècle et est de provenance ottomane. Elle présente la Traduction du Commentaire très lumineux sur la logique dont la composition fut achevée en 1722 par le philosophe ottoman Asʿad al-Yânyawî (m. 1730-1). Il s’agit plus précisément d’une traduction paraphrastique du commentaire à la Logique d’Aristote réalisé en latin par Ioannes Cottunius (m. 1657), professeur de philosophie à l’université de Padoue.

Premières pages de la Traduction du Commentaire très lumineux sur la logique (ms. Manisa Yazma Eser Kütüphanesi 5842, fol. 1v-2r). Author provided

Né au sein d’une famille musulmane de Jannina, en Grèce, et venu s’établir à Istanbul à la fin du XVIIe siècle, al-Yânyawî maîtrise, comme beaucoup de lettrés ottomans de son temps, le turc, l’arabe et le persan. Chose beaucoup plus rare cependant, il connaît également le grec et le latin et enseigne à la madrasa d’Eyüp Sultan les sciences religieuses mais aussi la philosophie.

Encouragé par l’important mouvement de traduction et de vulgarisation patronné par le grand vizir Ibrâhîm Pâshâ, au temps du sultan Ahmad III, al-Yânyawî a cherché à fournir de nouvelles fondations à la philosophie arabo-islamique en retournant à l’œuvre d’Aristote, mais, cette fois-ci, à partir des sources grecques et latines. Son étude de ces textes est d’abord menée en grec avec l’aide d’un sujet grec de l’Empire ottoman versé en philosophie. Il entame ensuite la traduction des traités logiques d’Aristote, puis celle de sa Physique par le biais des commentaires de Cottunius.

Ce projet s’accompagne d’une critique des traductions médiévales arabes des ouvrages de philosophie grecque, ainsi que des philosophes arabo-musulmans qu’il accuse d’avoir déformé la pensée d’Aristote, notamment al-Fârâbî (m. env. 950) et Avicenne (m. 1037). Seul Averroès (m. 1198), qu’il qualifie de « second maître » après Aristote, trouve grâce à ses yeux.

Le projet même d’al-Yânyawî rappelle celui du philosophe de Cordoue, l’un des plus importants commentateurs d’Aristote. Cette importance accordée à Averroès conduit à réévaluer l’impact de son œuvre en Orient, alors que l’on a longtemps considéré que son influence y avait été marginale, contrairement à l’impact qui fut le sien dans le monde latin.

Un recueil persan de textes philosophiques gréco-arabes

La seconde pièce du manuscrit est en revanche d’origine iranienne. Sa copie fut achevée à Ispahan en 1687-8 par un copiste nommé Muhammad Walî b. Marhamat Shâh al-Bardaʿî. Elle présente 12 textes tous liés à la philosophie grecque :

  • Les Commentaires moyens (paraphrases) d’Averroès aux Catégories, au De l’interprétation, aux Premiers et aux Seconds analytiques d’Aristote (fol. 181v-333r).
  • Les Lectures choisies tirées du divin Platon (Multaqatât Aflâtûn al-ilâhî) (fol. 334v-349r), recueil de sentences sur des sujets divers (épistémologie, physique, cosmologie, théorie de l’âme et de l’intellect, métaphysique, éthique, etc.).
  • Trois citations supplémentaires attribuées à Platon et à Pythagore (f. 349r).
  • Les traductions arabes du traité De l’intellect (fol. 349v-350v) et des Principes du tout (fol. 350v-353v) du célèbre exégète grec d’Aristote, Alexandre d’Aphrodise (fin du IIe siècle-début du IIIe siècle).
Premières pages des Principes du tout d’Alexandre d’Aphrodise (ms. Manisa Yazma Eser Kütüphanesi 5842, fol. 350v-351r). Author provided
  • Les Maximes d’Aristote, écrites par lui sur un feuillet (sahîfa) et enseignées par Alexandre (fol. 353v-355r) sont un extrait de l’anthologie persane rassemblée par le philosophe Miskawayh (m. 1030) sous l’intitulé la Science éternelle puis traduite en arabe. Les deux textes qui le constituent portent sur l’intellect et les passions. Cet ensemble connut une circulation autonome, puisqu’il est attesté seul dans plusieurs autres manuscrits. Que le manuscrit de Manisa associe la copie de ces Maximes à celle des deux œuvres précédentes d’Alexandre d’Aphrodise et ne qualifie pas Alexandre de « roi », comme c’est le cas dans la plupart des autres copies de ce texte, montrent que, pour une partie de la tradition, ce texte est à attribuer à l’exégète. La doctrine sur l’intellect professée dans les Maximes y est certainement pour quelque chose.
Premières pages des Maximes d’Aristote, écrites par lui sur un feuillet (sahîfa) et enseignées par Alexandre (ms. Manisa Yazma Eser Kütüphanesi 5842, fol. 353v-354r). Author provided
  • Les deux textes qui suivent sont également liés à l’étude de l’âme et de l’intellect dans les sources grecques. Il s’agit de la traduction arabe du Libellus de anima du Pseudo-Grégoire de Nysse (fol. 355r-357r), attribué par les Arabes à Aristote, ainsi que de la recension incomplète du De l’intellect d’al-Fârâbî (fol. 357r-360v).
  • Le dernier texte du recueil est un traité de métaphysique fréquemment attribué à al-Fârâbî, les Annotations (al-Taʿlîqât) (fol. 361r-368r).

L’organisation de la copie de la seconde pièce du manuscrit dénote une certaine unité. D’une part, tous ses textes se rapportent directement ou indirectement à la philosophie grecque. D’autre part, en rassemblant des textes qui se rattachent à presque tous les domaines philosophiques (logique, cosmologie, métaphysique, psychologie, noétique et éthique), cette pièce présente un véritable panorama des disciplines philosophiques aux fondements du développement de la philosophie en Iran safavide. La présence de textes d’Averroès dans cet ensemble est cependant la caractéristique la plus intéressante de ce manuscrit. Ces textes permettent de lier, du moins doctrinalement, les deux pièces du manuscrit. Leur présence témoigne également, encore une fois, de la réalité de la diffusion de l’œuvre du philosophe de Cordoue en Orient.

Un témoin des transferts intellectuels irano-turcs

L’étude de ce manuscrit doit cependant aller au-delà de celle des textes qu’il contient. Le manuscrit actuel étant un assemblage d’une pièce d’origine ottomane et d’un recueil persan, comment reconstituer son parcours et comprendre sa place au sein de l’Empire ottoman ?

L’Iran safavide et l’Empire ottoman ont entretenu au cours de leur histoire des relations hautement conflictuelles. Malgré cela, l’importance des transferts de savoir et du déplacement de manuscrits de l’Iran à l’Empire ottoman est un phénomène qui se révèle de plus en plus à la recherche moderne. La présence de la deuxième pièce de ce manuscrit en Turquie s’explique par ces transferts.

La deuxième étape de la circulation de ces deux pièces peut être lue à travers les marques de propriété qu’il présente. Ces dernières révèlent que le manuscrit en question avait soulevé l’intérêt d’au moins deux personnalités liées de près au développement de la pensée ottomane aux XVIIIe-XIXe siècles.

Marque de possession de Muftîzâde (ms. Manisa Yazma Eser Kütüphanesi 5842, fol. 181r). Author provided

Le manuscrit se trouva d’abord dans la bibliothèque de l’érudit ottoman Muftîzâde Muhammad Amîn Efendi (m. 1797), qui enseigna à Istanbul et dont l’étendue du savoir – de la littérature aux sciences religieuses, en passant par la philosophie et les sciences – lui valut le surnom de « bibliothèque humaine ». Muftîzâde aurait, selon certaines sources, maîtrisé le grec et le latin. Il est notamment connu pour avoir été le maître en sciences rationnelles du savant ottoman Gelenbevî (m. 1791) qui est à l’origine de développements importants en histoire de la logique.

Puis il se retrouva entre les mains du médecin Mustafâ Bahjat Efendi (m. 1834). Chef des médecins impériaux, Mustafâ Bahjat est associé aux efforts de modernisation de la médecine dans l’Empire ottoman. Bien que tourné vers la médecine occidentale, il est connu pour avoir été un grand collectionneur et lecteur de textes philosophiques arabes.

Marque et cachet de possession de Mustafâ Bahjat (ms. Manisa Yazma Eser Kütüphanesi 5842, fol. 1r). Author provided

Enfin, c’est Karaosmanoğlu Eyyûb Ağa qui en devint propriétaire. Membre d’une importante famille de notables d’Anatolie occidentale et gouverneur du sandjak (district) d’Aydın, il fonda, en 1831-2, la Bibliothèque Çaşnigîr à Manisa dont est issu le manuscrit sous sa forme actuelle.

Ce dernier possesseur représente ainsi le terme le plus avancé pour le rassemblement de ces deux pièces. Il est cependant possible que celles-ci aient été réunies à un moment précédent, peut-être même dès le XVIIIe siècle.

Cachet de possession de Karaosmanoğlu Eyyûb Ağa (ms. Manisa Yazma Eser Kütüphanesi 5842, fol. 1r). Author provided

Quelle que fût la date de l’assemblage des deux pièces, celui-ci ne semble pas relever du hasard. On peut même se demander si la forme qu’il prit n’est pas liée au projet de refondation philosophique d’al-Yânyawî. La présence des Commentaires moyens d’Averroès à la Logique d’Aristote a très bien pu motiver la lecture jointe des deux parties du manuscrit. De manière plus générale, les deux pièces du manuscrit incarnent une certaine volonté de retour aux sources philosophiques gréco-arabes, retour que le projet d’al-Yânyawî appelait de ses vœux. Ainsi, par son contenu et son histoire, le manuscrit de Manisa se situe au carrefour de plusieurs civilisations et régions. Il témoigne de la réalité de l’interculturalité et des mouvements de transfert de savoir au sein du monde arabo-islamique, qu’il s’agisse des mouvements de traduction du grec, persan ou latin vers l’arabe ou du transfert de savoir d’Andalousie en Orient puis au sein du Proche-Orient lui-même.


La Région Ile-de-France finance des projets de recherche relevant de Domaines d’intérêt majeur et s’engage à travers le dispositif Paris Région Phd pour le développement du doctorat et de la formation par la recherche en cofinançant 100 contrats doctoraux d’ici 2022. Pour en savoir plus, visitez iledefrance.fr/education-recherche.

Teymour Morel, Postdoctorant en Histoire de la philosophie en langue arabe, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) and Jawdath Jabbour, Post-doctorant dans le programme de recherche « Le patrimoine manuscrit philosophique arabe et syriaque en Île-de-France et ailleurs (PhASIF) », labellisé Domaine d’Intérêt Majeur par la Région Île-de-France, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

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