Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Côte d’Ivoire : soupçonné d’attenter à l’autorité de l’État, Guillaume Soro
a-t-il encore un avenir politique ?

| Par et
À l’étranger depuis plus de six mois, il a  tenté de rentrer à Abidjan le 23 décembre. Et renoncé in extremis.

Soupçonné de « tentative d’atteinte à l’autorité de l’État », l’ancien président de l’Assemblée nationale est visé par un mandat d’arrêt international. Et voit ses ambitions présidentielles compromises. Désormais opposant irréductible, peut-il rebondir ?

Où se trouve Guillaume Soro en ce début d’année 2020 ? À Paris, où il assure à certains avoir fêté Noël avec sa femme et ses enfants ? Ou plutôt à Barcelone, comme il l’a confié à d’autres interlocuteurs ? À 47 ans, il n’a pas eu beaucoup de mal à retrouver ses réflexes de vie dans la clandestinité.

Culture du secret, méfiance frisant la paranoïa, facilité à brouiller les pistes, tendance à cloisonner ses relations… ont toujours fait partie de son logiciel. C’était déjà le cas lorsqu’il était membre de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) ou, quelques années plus tard, au sein de la rébellion des Forces nouvelles.

Visé par un mandat d’arrêt international et contraint à l’exil en Europe depuis son retour avorté à Abidjan le 23 décembre dernier, il n’a aujourd’hui pas d’autre choix que de renouer avec ses vieilles habitudes.

Ultimes négociations

L’ancien président de l’Assemblée nationale préparait ce retour depuis plusieurs semaines. Il comptait lancer les activités de son mouvement politique, Générations et peuples solidaires (GPS), et entamer dans la foulée sa campagne en vue de la présidentielle d’octobre. À mesure que la date se rapprochait, des émissaires du pouvoir, de certains chefs d’État africains ou même de Blaise Compaoré contactait Soro pour tenter de l’en dissuader. « Nous avons essayé d’arranger les choses. Il fallait qu’il mette de l’eau dans son vin, mais cela n’a pas marché », explique un proche de l’ancien président burkinabè en exil à Abidjan.

D’ultimes négociations furent entamées dans les dernières soixante-douze heures, par le biais de différents canaux. Ainsi, Mory Cissé, homme de confiance de Soro, et le ministre de l’Artisanat, Sidiki Konaté, son bras droit du temps de la rébellion, furent au cœur des discussions. Quant au frère du chef de l’État et ministre des Affaires présidentielles, Téné Birahima Ouattara, il passa par Sindou Meïté, l’un des principaux collaborateurs de Soro.

À quelques détails près, le message fut à chaque fois le même : « Le président veut que tu rentres en janvier, après les fêtes. Il estime que ce n’est pas encore le bon moment. Il aimerait d’abord en savoir plus sur tes intentions. » Soro ne voulut rien entendre, mais publia un communiqué censé être un gage de bonne volonté et dans lequel une rencontre avec Alassane Ouattara était annoncée. Dans son entourage, on affirme que Soro aurait alors reçu l’assurance qu’il ne serait pas arrêté à son arrivée à Abidjan.

« Faux, répond un intime d’Alassane Ouattara. Le président a simplement indiqué que l’avion ne serait pas empêché d’atterrir. Soro savait très bien que le chef de l’État avait décidé de le faire arrêter. »

Rupture consommée

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Guillaume Soro et Alassane Ouattara, en décembre 2010 à Abidjan. © Thibault Camus/AP/SIPA

Celui que Ouattara considérait comme son « fils » passe désormais à ses yeux pour un « petit voyou qui a mal tourné »

Cela faisait plusieurs mois qu’Alassane Ouattara évoquait cette hypothèse devant son premier cercle. « S’il rentre, je l’arrête », leur répétait-il. Celui qu’il considérait comme son « fils » passe désormais à ses yeux pour un « petit voyou qui a mal tourné ».

Depuis des années, certains proches du président tentaient de le convaincre du danger que représentait Soro, multipliant les accusations – y compris les plus farfelues. Le président n’a d’abord pas voulu y croire. À plusieurs reprises, comme lorsque Soro fut visé par un mandat d’amener de la justice française, en décembre 2015, ou quand le Burkina Faso décida d’émettre un mandat d’arrêt international contre lui en janvier 2016 pour son implication présumée dans le putsch manqué du général Diendéré, le président ivoirien lui apporta son soutien. « Je lui ai assez sauvé la mise », faisait-il régulièrement remarquer.

Les mutineries de janvier et mai 2017 marquent un tournant. Le chef de l’État est persuadé que Soro y est mêlé. La rupture est consommée. Il faut désormais affaiblir Soro politiquement et militairement – raison, entre autres, pour laquelle il nomme Hamed Bakayoko à la Défense, en juillet 2017. Les circuits financiers de l’ancien Premier ministre commencent à être surveillés, et plusieurs hommes d’affaires suspectés d’être ses mécènes sont rappelés à l’ordre. Alassane Ouattara tente encore de conserver Soro auprès de lui.

Malgré les tensions et la confiance rompue, le président espère jusqu’au dernier moment que Soro jouera un rôle actif au sein du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) et qu’il acceptera de se mettre au service d’Amadou Gon Coulibaly, dont Alassane Ouattara veut faire son dauphin. Mais pour Soro, qui se rêve un destin présidentiel et qui n’a jamais digéré que Gon Coulibaly lui soit préféré, il est impossible d’accepter. Son refus d’intégrer le RHDP entraîne sa démission forcée de la présidence de l’Assemblée nationale, en février 2019. Pour Ouattara, c’est l’affront de trop. Désormais, tous les coups sont permis.

Détendu et déterminé

Dans les couloirs du palais présidentiel, on moque sa dégringolade, tout en suspectant encore Soro de vouloir faire un « coup ». Au cours du premier semestre de l’année 2019, plusieurs dizaines de personnes soupçonnées de tentative de déstabilisation sont arrêtées. C’est notamment le cas de Dramane Koné, un ancien lieutenant du colonel-major Issiaka Ouattara, alias Wattao, décédé le 5 janvier.

Lorsqu’il est interrogé dans les locaux de la Direction de la surveillance du territoire (DST), les questions des enquêteurs ne laissent planer aucun doute : « Êtes-vous au courant d’un projet de déstabilisation visant à favoriser l’arrivée au pouvoir d’un homme politique ? » « Connaissez-vous Guillaume Soro ? » Enfin, le 7 août, l’état-major de l’armée suspecte plusieurs sous-officiers de vouloir perturber le défilé militaire de la fête de l’Indépendance. Encore une fois, Abidjan désigne Soro comme l’instigateur de ce supposé complot.

Marginalisé, menacé d’être arrêté s’il met le pied à Abidjan, Soro a vu son avenir brutalement obscurci et ses ambitions présidentielles contrecarrées. « Dans l’état actuel des choses, il ne pourra pas être candidat en 2020. Mais la situation peut encore évoluer », reconnaît l’un de ses soutiens dans la sous-région. Une partie de son entourage a établi son quartier général à Paris et décrit un Guillaume Soro « détendu et déterminé ».

Pourtant, les nouvelles d’Abidjan ne sont pas rassurantes. Une quinzaine de ses proches, dont des députés, ont été placés sous les verrous. Personne ne sait où est passé son frère cadet, Rigobert. Quant à ses fidèles restés en Côte d’Ivoire, ils se font discrets et réfléchissent parfois à quitter le pays.

Soro tente, malgré cette répression, de maintenir en vie son mouvement politique. Il compte aussi mener la bataille judiciaire avec ses avocats espagnols et français afin de prouver son innocence. Ces derniers devraient prochainement déposer plusieurs plaintes devant la Cour africaine des droits de l’homme et la Cour de justice de la Commission économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Soro envisage également d’attaquer ceux qu’il accuse de l’avoir enregistré à son insu, notamment le Franco-Algérien Akim Laacher.

L’élection est encore loin, et Guillaume n’a que 47 ans

Est-il capable de se remettre de ce nouveau coup dur ? « C’est un homme qui a toujours vécu dans l’adversité, mais qui a toujours remporté ses combats. Il finit toujours par retomber sur ses pattes », affirme l’un de ses conseillers. « L’élection est encore loin, et Guillaume n’a que 47 ans », ajoute un vieil ami.

Benalla, l’allié encombrant

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Alexandre Benalla et Guillaume Soro, lors de la convention de LRM, à Paris, en juillet 2017. © DR

Depuis plusieurs mois, certains observateurs avaient émis des doutes sur sa stratégie, soulignant son incapacité à structurer ses équipes et ses fréquentations. La place qu’a prise Alexandre Benalla à ses côtés ne plaît pas à tout le monde. Amis depuis plusieurs années, Soro et l’ancien chargé de mission du président français Emmanuel Macron s’étaient perdus de vue avant que leurs chemins se croisent à nouveau, en juin dernier, lors d’un dîner au restaurant Le Cabestan, à Casablanca, au Maroc. Benalla lui présentera ensuite l’homme d’affaires français Vincent Miclet, chez qui Soro passera trois jours à Marrakech.

« La rencontre avec Miclet n’a rien donné. Mais après ça Alexandre n’a plus lâché Soro. Il l’a aidé à organiser son dernier séjour à Paris, lui a présenté des gens », raconte un de leurs amis communs. Benalla a par exemple participé à l’organisation de l’intervention de Soro devant les étudiants de l’école Hautes Études internationales et politiques (HEIP) à Paris, le 28 novembre. Particulièrement présent dans les semaines précédant le retour annoncé de Soro à Abidjan, Benalla continuerait de le conseiller. Selon nos sources, il fait partie des gens qui ont facilité l’interview accordée le 28 décembre à l’hebdomadaire français le Journal du dimanche (JDD), dans laquelle Soro se compare au général de Gaulle et tacle sévèrement Emmanuel Macron.

À Paris, où les autorités étaient déjà irritées par l’activisme de Benalla sur le continent, cette sortie médiatique n’est pas passée inaperçue. « Ses propos sont inacceptables. Comme ses tweets. C’est indigne de sa part et facile de prendre ainsi la France pour bouc émissaire », commente une source élyséenne.

Les autorités ivoiriennes ont annoncé l’émission de ce mandat dans la précipitation, alors que le dossier n’était pas encore complet

S’il a évoqué le cas Soro lors de son tête-à-tête avec Alassane Ouattara, le 21 décembre, à Abidjan, le président français s’est bien gardé d’émettre un avis tranché. Paris attend désormais de savoir si Interpol validera ou non le mandat d’arrêt transmis par Abidjan. « Cela peut prendre plusieurs jours. Interpol doit examiner la validité des motifs. S’il est confirmé, une notice rouge sera envoyée à tous les États membres. Nous prendrons alors le temps d’étudier les faits reprochés à Soro avant de décider si nous appliquons le mandat d’arrêt », explique-t-on à Paris.

« Les autorités ivoiriennes ont annoncé l’émission de ce mandat dans la précipitation, alors que le dossier n’était pas encore complet. D’autres éléments vont être transmis à Interpol », précise une source proche du dossier.

Son image une nouvelle fois écornée, Guillaume Soro paraît pour le moment bien esseulé. Il s’est d’ailleurs ému du peu de soutiens qu’il a reçus. Les timides tentatives d’apaisement de certains chefs d’État du continent n’ont pour le moment rien donné. Si les proches de Soro assurent qu’Henri Konan Bédié l’a appelé pour le réconforter, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) n’a pas publiquement pris fait et cause pour lui.

« Finalement, cela arrange tout le monde que Soro ne puisse pas être candidat. Même Bédié, pour qui il était un allié encombrant, aussi bien au sein du PDCI que dans le cadre de l’alliance qu’il essaie de nouer avec Laurent Gbagbo, lequel ne veut pas de l’ancien chef rebelle », remarque un observateur de la vie politique ivoirienne.

Secrets compromettants

Si Abidjan se défend d’avoir voulu éliminer un adversaire politique, la mise à l’écart de Soro laisse un boulevard au RHDP dans le nord du pays, où il était le seul candidat capable de rogner sur l’électorat du parti unifié. En première ligne, le chef de l’État, qui a personnellement chapeauté la gestion du cas Soro, se dit serein. « Je sais ce que je fais », a-t-il confié à son entourage. « C’est un test. S’il s’avère que le dossier contre Soro n’est pas assez solide, il s’exposera aux accusations de verrouillage en vue du prochain scrutin et prendra le risque de fragiliser son pouvoir », nuance un membre de son premier cercle.

De son côté, dénonçant une vaste manipulation pour l’empêcher de se présenter, Guillaume Soro estime que rien de tout ça ne serait arrivé s’il avait accepté d’adosser son mouvement au RHDP et fait le deuil de ses ambitions. Et menace son ancien allié de révéler des secrets compromettants de leur longue et complexe relation passée.

Le sommet de Pau, «une clarification» quant à la présence française au Sahel

Blindés et hélicoptères français de la force Barkhane au Mali, le 27 mars 2019.
© Daphné BENOIT / AFP

Reporté en raison de l’attaque d’Inates survenue le 11 décembre, le sommet consacré à la situation au Sahel se tient ce lundi 13 janvier à Pau cinq semaines après l’invitation d’Emmanuel Macron à ses homologues sahéliens. Après la mort fin novembre de 13 soldats français au Mali, l’Élysée attend de leur part « une clarification » quant à la présence française sur place, à l’heure où le sentiment anti-français semble de plus en plus diffus au Mali et au Burkina Faso.

Une demande de clarification qu’un Emmanuel Macron, visiblement agacé par la montée du sentiment anti-français, formule fermement le 4 décembre à l’adresse des présidents des pays du G5 : « J’attends d’eux qu’ils clarifient et formalisent leur demande à l’égard de la France et de la communauté internationale. Souhaitent-ils notre présence ? Ont-ils besoin de nous ? Je veux des réponses claires et assumées sur ces questions ».

Le ton employé crée la controverse. L’invitation adressée aux présidents sahéliens à participer à un sommet à Pau est rapidement perçue par certains comme une convocation. Le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré ne cache d’ailleurs pas son irritation devant cette façon de faire. « Le partenariat doit être respectueux des uns et des autres et je crois que cela est très important, a-t-il affirmé. J’estime que le ton et les termes utilisés avant l’invitation posent des problèmes, parce que ça, c’est le contenu des débats qu’on doit avoir ensemble. »

Vers un apaisement

Mais les esprits vont s’apaiser dans les chancelleries sahéliennes après que Christophe Bigot, l’envoyé spécial pour le Sahel, ait été dépêché dans les différentes capitales. L’hommage qu’Emmanuel Macron vient rendre le 22 décembre à Niamey aux 71 soldats nigériens tués dans l’attaque d’Inates contribue également à calmer la gronde. Avant cela, le président nigérien Mahamadou Issoufou avait plaidé sur RFI pour une intervention française renforcée dans la région : « Nous avons besoin de plus de Barkhane, nous avons besoin de plus d’alliés. C’est ma conviction, parce que ceux qui critiquent la présence française ou la présence des alliés dans le Sahel oublient que, sans l’intervention Serval, le Mali serait aujourd’hui sous le contrôle des terroristes, peut-être le Niger aussi. Alors, imaginons que Barkhane s’en aille, ça va affaiblir notre lutte, ça va affaiblir notre camp. Au profit de qui ? Au profit des terroristes ».

En écho, plusieurs autres déclarations de soutien à l’intervention française vont suivre de la part des autorités maliennes et burkinabè. Des prises de parole saluées aujourd’hui par Paris. Dans l’entourage du président Macron, on dit se féliciter d’un « rééquilibrage du discours public » et de ces « contre-feux assez robustes allumés par les autorités sahéliennes pour faire face au narratif anti-Français ». La clarification voulue par Paris semble donc bien engagée.

« Il y aura une déclaration commune entre les chefs d’État du G5 Sahel et la France pour réaffirmer la nécessité de poursuivre cette lutte-là en commun et même d’élargir les forces qui devraient participer à cette lutte contre le terrorisme, déclare Kalla Ankourao, le ministre nigérien des Affaires étrangères. D’après tout ce que nous avons fait depuis quatre semaines, les choses ont été bien clarifiées. Nous savons désormais les décisions que nous allons prendre à Pau et, croyez-moi, les choses ne seront plus comme avant. Les difficultés vont être derrière nous, surtout qu’il y a des repères, un agenda. Il y a un tableau de bord pour mettre en œuvre tout cela. »

Un recentrage des opérations militaires

Outre la réaffirmation du soutien à l’intervention française, cette déclaration commune actera également un recentrage des opérations militaires sur des objectifs précis. Dans ce cadre, Barkhane devrait désormais concentrer ses efforts sur la zone dite des 3 frontières, cible récurrente des attaques jihadistes ces derniers mois. En intervenant sur une zone plus restreinte, l’objectif est d’obtenir des résultats plus visibles. Si le départ de Barkhane n’est donc pas à l’ordre du jour, la question de son maintien sera étudiée dans 6 mois, en fonction, explique-t-on à l’Élysée, des résultats obtenus sur le terrain et du respect des engagements pris par les présidents sahéliens.

Les présidents français et sahéliens dîneront ensuite ce lundi 13 janvier au soir avec Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, ainsi qu’avec plusieurs personnalités de l’Union européenne et de l’Union africaine. Au menu des discussions : la mobilisation internationale sur cette question sahélienne, et ce à l’heure où les États-Unis réfléchissent à se désengager militairement de la région.

Dans sa pharmacie, Allaye Bocoum reçoit une commande de médicaments et les répartit sur les présentoirs. C’est dans son bureau à l’arrière que le docteur suivra les conclusions du sommet de Pau.

Une journée en trois temps

La journée de ce 13 janvier va se dérouler en trois temps. Première étape : une cérémonie d'hommage en début d’après-midi aux sept soldats du 5e régiment d’hélicoptères de combat (RHC) de Pau tués le 25 novembre au Mali dans un accident d’hélicoptères. Geste fort : les six chefs d’État, rassemblés sur la base du régiment, déposeront ensemble une gerbe en mémoire de ces militaires disparus.

Le véritable temps fort de la journée, le sommet en lui-même aura lieu dans la foulée, à partir de 16h30. Les six présidents s’entretiendront d’abord à huis clos avant que la réunion ne soit élargie aux ministres des Affaires étrangères et de la Défense, aux chefs d’état-major des armées et aux chefs des services de renseignement des différents pays.

La rencontre se clôturera en début de soirée par une conférence de presse commune. À l’issue, les présidents français et sahéliens participeront à un dîner de travail en compagnie d’Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, de Charles Michel, le président du Conseil européen, de Josep Borrell, le haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, de Moussa Faki, le président de la Commission de l’Union africaine et de Louise Mushikiwabo, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie.

 

Grève en Guinée: le syndicat enseignant ne veut pas parler recensement

Aboubacar Soumah, le leader du mouvement entouré de ses camarades enseignants du syndicat SLECG, le 13 mars 2018 (image d'illustration).
© Coralie Pierret/RFI

En Guinée, les enseignants sont en grève illimitée depuis le jeudi 9 janvier. Ils réclament une augmentation de leur salaire de base et le recrutement dans la fonction publique de quelques 11 500 contractuels. Une réunion avec le gouvernement est prévue lundi 13 janvier.

Les autorités disent entamer le dialogue avec les syndicats qui sont conviés à une réunion, lundi matin, au ministère du Travail. Un point sera abordé: le recensement des enseignants.

Joint par RFI, Lansana Komara, ministre de l’Emploi et du Travail explique pourquoi : « Il y a, au jour d’aujourd’hui, un seul point qui est en cours. Ce point concerne le recensement des enseignants pour voir combien d’effectifs il existe dans le fichier, afin de redéployer ces salaires sur les salaires des enseignants. Nous avons ouvert le dialogue. Nous avons ouvert la négociation avec les syndicalistes pour que nous puissions nous entendre sur tous les points. Le lien n’est pas bon. L’essentiel est que l’on se comprenne pour éviter, à notre pays, le chaos et la désolation que certains souhaitent ».

Cependant, les enseignants ne parlent pas le même langage. Hors de question, pour eux, de prendre comme référence le recensement dans ces négociations, comme l’explique, de son côté, Aboubacar Soumah, secrétaire général du syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée.

« Ce fichier a été littéralement saboté par le gouvernement à travers le président de la commission [recensement du personnel enseignant] qui est le professeur Bano [Barry]. Tous ces résultats qui ont été obtenus ont été complètement sabotés par le gouvernement. Donc, nous n’allons plus revenir sur cela », a-t-il souligné.

Aboubacar Soumah insiste sur le fait qu’il n’est pas possible de négocier les salaires des enseignants sur la base du recensement : « Non, pas question de négocier sur ce point. On demande maintenant une proposition parce qu’ils ont saboté le recensement. Le budget est là. Il y a des lignes budgétaires qui ne sont pas ventilées. Donc, c’est possible. Maintenant qu’ils ont de l’argent, nous voulons une proposition concrète ».

En Guinée, samedi 11 janvier, neuf enseignants et deux lycéens ont été placés en garde à vue pour « violence, menaces et troubles », selon leur avocat, Me Salifou Beavogui.

 

Sahel : « Les stratégies de lutte contre le terrorisme sont inadaptées
pour combattre le crime organisé »

| Par
Dans la région du Kanem, au Tchad, en avril 2012.  Photo d'illustration.

Dans un rapport fourni, l’organisation Global Initiative against Transnational Organized Crime détaille les évolutions du crime organisé dans l’espace sahélo-saharien depuis 2011. Mercenariat, trafic d’armes, liens avec les groupes terroristes : le chercheur Raouf Farrah, l’un des auteurs de l’étude, revient sur les stratégies des groupes clandestins. Interview. 

Si le trafic d’armes a largement été médiatisé dans la zone sahélo-saharienne à la chute de Kadhafi, il existait bien avant. Tout comme les réseaux de contrebande et de criminalité, à l’œuvre sur les routes trans-sahériennes depuis au moins la fin des années 1960.

Des phénomènes décortiqués par un rapport fourni de l’organisation Global Initiative against Transnational Organized Crime (GITOC), publié en novembre 2019. Au-delà des frontières sud du Sahara, cette étude – basée sur l’analyse de documents officiels, de productions académiques, mais aussi sur près d’une centaine d’interviews de terrain – inclut également les réseaux existants dans le sud algérien et le sud libyen.

Y sont décrits le trafic d’armes, de drogues, celui des migrants, le racket et les kidnappings, mais aussi l’orpaillage clandestin ou le commerce illégal de Tramadol et autres psychotropes médicamenteux. Raouf Farrah, chercheur senior à la GITOC, détaille les stratégies de mobilité et d’ajustement déployées par les groupes clandestins dans un contexte très mouvant. 

Jeune Afrique : Vous distinguez trois types de relations entre terrorisme et trafic dans la région, selon les contextes : coexistence, coopération et convergence. Quelles en sont les modalités ?

Raouf Farrah : Les relations entre les groupes terroristes et les réseaux criminels évoluent dans l’espace et le temps : ce ne sont pas des liens immuables, mais toujours dynamiques. Lorsque nous parlons de coexistence, il s’agit de terroristes et de criminels qui opèrent sur le même territoire, au même moment, sans conflictualité. Nous avons vu cela au nord du Mali.

La coopération fait quant à elle référence à des alliances ponctuelles et circonstancielles. Dans l’industrie du kidnapping, des criminels – qui sont mobiles et disposent des contacts locaux – se chargent de l’enlèvement et vendent le captif à des groupes comme AQMI, qui en obtiennent une rançon estimée à des millions de dollars grâce à leurs réseaux à l’international.

La convergence correspond à l’alignement des intérêts entre terroristes et groupes criminels dans un environnement qui leur est de plus en plus hostile. La militarisation de la sous-région facilite ce phénomène, car ils ont besoin de partager des renseignements, notamment sur la présence militaire.

Dans quelle mesure les trafiquants et les réseaux terroristes sont-ils liés dans les cas algérien et libyen ? 

Dans le Fezzan [le sud de la Libye, NDLR], nous avons remarqué une convergence entre terroristes et réseaux criminels. C’est le cas dans la passe du Salvador, un point stratégique de trafic aux frontières du Niger, de la Libye et de l’Algérie. L’Algérie est un cas spécial dans la sous-région. Les liens entre trafiquants et réseaux terroristes y sont faibles. Les efforts militaires d’Alger, depuis une quinzaine d’années, et le contrôle intensif des frontières depuis 2013, ont permis de refouler la majorité des réseaux criminels et terroristes à la lisière de son territoire.

Ce refoulement n’est pas sans impact sur les pays limitrophes. Certains narcotrafiquants algériens connus ont fui en Libye ou au nord du Mali. C’est le cas d’Abdellah Belakhal, qui avait kidnappé en 2016 trois occidentaux dans la ville libyenne de Ghât.

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Les routes de trafic et contrebande à travers la Libye. © Source rapport After the storm, organized crime across the Sahel-Sahara.
The Global Initiative Against Transnational Organized Crime.

Malgré le déplacement des activités criminelles au-delà de ses frontières, les saisies et arrestations se poursuivent dans le sud algérien. Comment peut-on expliquer ce phénomène ?

Il y a plusieurs hypothèses possibles. La première piste, c’est la persistance d’intermédiaires qui facilitent le mouvement des armes du sud-ouest de la Libye vers le nord du Mali, tout au long de la frontière algéro-nigérienne. Grâce à ses réseaux de renseignements, l’Algérie a réussi à en arrêter certains. La deuxième, c’est l’existence de plusieurs anciennes caches d’armes dans le sud du pays. Enfin, il se peut que l’armée gonfle ces chiffres pour justifier des dépenses militaires colossales, lisser sa communication, et présenter une image de force et d’efficacité dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale, même si nous n’avons aucune preuve qui justifie une telle hypothèse.

Vous évoquez le déplacement de groupes tchadiens, nigériens ou soudanais vers la Libye à des fins de trafic ou de mercenariat. Peut-on estimer leur capacité de mouvement entre les pays de la région, malgré la fermeture de certaines frontières ? 

Ce n’est pas un phénomène nouveau. Le conflit en Libye a multiplié les «  opportunités  » de services pour les groupes tchadiens et soudanais, recrutés notamment par les bataillons affiliés à l’Armée nationale libyenne (ANL) dans la région du Fezzan. Leur capacité de mouvement demeure importante, car même si officiellement certaines frontières sont fermées, la réalité sur le terrain est tout autre.

Grâce à leur mobilité, ils vendent leurs services comme mercenaires pour obtenir des véhicules, des armes et des munitions qui leur permettent de rester dans le circuit du trafic. Ils cumulent l’expérience du combat et une excellente connaissance des zones désertiques. Le marché de la violence comme «  commodité  » est en constante évolution, puisqu’il intègre aussi les services de protection contre le racket, le banditisme organisé.

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Les routes de trafic et contrebande à travers la Libye. © Source rapport After the storm, organized crime across the Sahel-Sahara.
The Global Initiative Against Transnational Organized Crime

Comment la « rupture des stocks » de l’arsenal de Kadhafi en Libye est-elle compensée pour alimenter en armes les groupes criminels et les lignes de front dans la région ?

Désormais, les stocks nationaux, les attaques contre les casernes et les postes de police ou de gendarmerie représentent la première source de ravitaillement en armes. Plusieurs pays violent aussi l’embargo international sur les armes en Libye. Une part des armes est enfin achetée en ligne via des sites d’Europe de l’Est qui arrivent par bateau sur les côtes libyennes. Certaines armes arrivent par le sud du Sahel, notamment le nord du Nigeria, mais aussi depuis Bamako, devenue une plaque tournante à destination du centre et du nord du Mali. Les armes et les munitions étant plus difficiles à trouver, les prix grimpent. Ces tendances devraient se confirmer.

Selon votre rapport, des trafiquants de haut niveau parviennent à engranger un capital politique auprès des populations locales. Par quel biais ?

Au Sahel, les voies sont multiples : blanchiment d’argent dans des activités commerciales régulières qui embauchent des jeunes de la région, corruption des autorités locales et leurs représentants, paiement de mariages, soutien aux communautés, etc. Mais la manière la plus efficace d’engranger du capital politique, c’est d’être en connivence avec des représentants au plus haut sommet de l’État.

Vous assurez que la réponse à ces phénomènes doit être collective et multidimensionnelle. En attendant, en quoi la politique exclusivement sécuritaire de nombre de pays du Sahel marginalise-t-elle les petits acteurs du crime organisé, au risque de renforcer les gros trafiquants ?

Les stratégies de lutte contre le terrorisme sont inadaptées pour combattre le crime organisé. L’approche hyper-sécuritaire crée de vrais problèmes pour le commerce informel. La sécurisation des frontières nuit considérablement à la contrebande exercée par des petites communautés, pour lesquelles le commerce illicite transfrontalier est une source majeure de revenus.

La sécurisation de la région handicape davantage les petits réseaux de contrebande que les grands trafiquants, qui ont les moyens logistiques, humains et financiers pour s’adapter à un environnement de plus en plus hostile. Le crime organisé est un phénomène complexe qui requiert une réponse multidimensionnelle, différenciée selon les marchés, les commodités et le contexte politique, mais surtout adaptée aux réalités des populations locales.

Au-delà des conditions socio-économiques, l’émergence du crime organisé et des trafics en tout en genre au Sahara-Sahel est avant tout une question politique. C’est la corruption massive, la faiblesse des États de la région, leur vulnérabilité face à la pénétration des flux illicites, l’instabilité politique et les conflits régionaux – notamment en Libye (2011) et au Mali (2012) – et le changement climatique qui sont à la racine du problème.

[Tribune] Pour en finir avec l’injustice fiscale,
l’Afrique doit taxer davantage les multinationales

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Par

Léonce Ndikumana est professeur d’économie et directeur du Programme de politique de développement de l’Afrique à l’Institut de recherche économique de l’Université du Massachusetts. Il est membre de la Commission indépendante pour la réforme de l’impôt international sur les sociétés (ICRICT) et est co-auteur de La Dette Odieuse d'Afrique : Comment l'endettement et la fuite des capitaux ont saigné un continent.

JA

Le manque de ressources fiscales pèse lourdement sur les capacités des États africains. Il devient urgent de faire payer aux multinationales des impôts proportionnels à leurs bénéfices.

2020 : réinventer l’Afrique (1/6) – Élections cruciales, chantiers économiques, enjeux sociaux et sociétaux… En cette année de célébration des indépendances, quels sont les défis que le continent doit encore relever ? Pendant une semaine, Jeune Afrique vous propose analyses et décryptages.

Sur le papier, les prévisions de croissance pour l’Afrique subsaharienne en 2020 ont de quoi faire pâlir d’envie le reste du monde. Avec une hausse de 3,6 % de son produit intérieur brut selon le Fonds monétaire international, la région fera mieux que la moyenne mondiale.

Mais on est loin, très loin, de ce dont elle a besoin pour répondre aux attentes fondamentales de sa population. Le véritable enjeu est la réduction des inégalités.

Alors que l’Asie a réussi à réduire l’extrême pauvreté, c’est-à-dire le nombre d’habitants vivant avec moins de 1,90 dollar par jour, celle-ci ne cesse d’augmenter en Afrique. Si rien ne change, le continent pourrait compter 90 % des pauvres du monde d’ici à 2030, avertit la Banque mondiale.

Réchauffement climatique

Bien sûr, les Africains ont gagné près de onze ans d’espérance de vie depuis le début du siècle.

Mais les maladies infectieuses continuent à faire des ravages dans la région et l’impact des inégalités est criant. Au Sénégal, la mortalité des enfants de moins de 5 ans est deux fois et demie plus élevée chez les 20 % les plus pauvres de la population que chez les 20 % les plus aisés.

La crise climatique est plus inquiétante encore. L’Afrique est le continent le moins responsable du réchauffement mais subit de plein fouet ses conséquences : sécheresses prolongées, inondations à répétition, déclin des rendements agricoles, accès à l’eau limité.

Des catastrophes qui augmentent les risques d’insécurité alimentaire et d’épidémies. Alors que 86 des 100 villes aux croissances les plus élevées du monde se trouvent en Afrique, 79 d’entre elles – dont 15 capitales – sont confrontées à des risques extrêmes liés au changement climatique.

Les États africains sont aujourd’hui incapables de faire face à ces défis, d’autant que, pour beaucoup, leurs faibles ressources sont saignées par des contextes sécuritaires de plus en plus préoccupants. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso consacrent ainsi 4 % de leur PIB à leur armée.

Pour financer des services publics de qualité contribuant à la réduction des inégalités, les États doivent obtenir d’urgence plus de ressources fiscales.

Celles-ci ne représentent que 18,2 % du PIB en moyenne en Afrique, contre 40 % pour une économie avancée typique. Or Oxfam a montré que si les pays à faibles revenus parvenaient à augmenter de 2 % leurs ressources fiscales en 2020, cela ajouterait 144 milliards de dollars à leur budget.

Cibler les multinationales

Pour collecter plus, ils doivent améliorer leur administration, mais surtout élargir leur assiette fiscale en faisant payer aux multinationales des impôts proportionnels à leurs bénéfices. Ces dernières, notamment dans le secteur des ressources naturelles, négocient des réductions fiscales qui pèsent lourd sur les finances publiques.

Au Mali, par exemple, le montant total des exonérations s’élevait à 203,4 milliards de francs CFA en 2015, soit trois fois et demie le budget de l’éducation. Le pire est que, par ailleurs, les multinationales profitent d’un système fiscal international dépassé qui leur permet, en toute légalité, de ne payer aucun impôt dans les paradis fiscaux.

C’est pourquoi 2020 constitue une année clé. Les scandales d’évasion fiscale ont poussé l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à proposer une refonte des règles fiscales internationales. Mais ses idées sont loin d’être satisfaisantes, comme le souligne dans son dernier rapport la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises (ICRICT), dont je suis membre.

L’OCDE n’envisage de redistribuer qu’une part limitée des bénéfices des multinationales

L’OCDE n’envisage de redistribuer qu’une part limitée des bénéfices des multinationales, et elle voudrait que cette répartition (et donc les impôts qui en découlent) se fasse en fonction du seul critère des ventes. Cela profiterait aux pays riches, où réside l’essentiel des consommateurs, alors que prendre également en compte l’emploi, comme le suggère le G24, un groupe de pays en développement, serait beaucoup plus équitable.

Il est impératif que ces derniers se fassent entendre, en janvier, lors de la prochaine réunion organisée par l’OCDE à Paris. De là pourraient surgir les bases d’un nouveau système fiscal susceptible de s’imposer au monde entier. Si les gouvernements africains ne prennent pas conscience des enjeux et s’ils ne sont pas représentés à ce rendez-vous critique, il sera trop tard.