Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

Laïcité : à l’Assemblée, les comédiens du Français font revivre les débats sur la loi de 1905

Reportage 

À l’occasion de la Journée nationale de la laïcité le vendredi 9 décembre, l’Assemblée nationale a organisé une reconstitution par la troupe de la Comédie-Française des délibérations sur la loi de 1905. Un événement auquel étaient conviés des collégiens et lycéens.

  • Camille Auchère, 
Laïcité : à l’Assemblée, les comédiens du Français font revivre les débats sur la loi de 1905
 
L'acteur de la Comédie-Française Marcel Bozonnet, jouant le rôle de l'abbé Gayraud, aux côtés de la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, à Paris, le 7 décembre 2022.BERTRAND GUAY/AFP

« Madame la présidente ! » L’effet de cette annonce est immédiat : le brouhaha s’apaise, et les bancs de l’hémicycle rouge se font silencieux. Yaël Braun-Pivet fait son entrée dans un tailleur noir dont s’échappe un chemisier rose vif. Aujourd’hui, comme à son habitude, elle va présider les débats de l’Assemblée nationale. Oui, mais voilà : l’Assemblée de ce mercredi matin est un peu particulière, puisque ceux qui la composent ont pour nom Aristide Briand, l’abbé Gayraud, Jean Jaurès, Maurice Allard, le comte de Baudry d’Asson, ou encore Hélène Sée, la première femme journaliste parlementaire.

Le reste des sièges est occupé par 300 collégiens et lycéens, venus de toute l’Île-de-France pour assister à une reconstitution, par des acteurs de la Comédie-Française, des débats autour de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Un moment « transhistorique », affirme la présidente, avant de rentrer dans son propre rôle et déclarer la séance ouverte.

Passe d’armes autour de la proposition d’Aristide Briand

Déjà Marcel Bozonnet monte à la tribune, mettant au service de l’abbé Gayraud sa voix grave et sa diction chirurgicale. « C’est la guerre que vous voulez nous déclarer, c’est la guerre que vous nous apportez, parce que vous froissez nos consciences, parce que vous les violentez », martèle-t-il en réponse à la proposition de loi portée par le jeune Aristide Briand. Brillamment interprété par Hervé Briaux, lui affirme haut et fort, sous les huées et les protestations, que « si l’Église ne peut se passer des subsides de l’État, c’est que l’Église est déjà morte ».

Face à lui, une partie de la droite et des représentants de l’Église, mais également un certain Maurice Allard, avocat et journaliste furieusement anti-clérical, porté par le charismatique Pierre Hancisse. « Je demande (à l’Assemblée) d’adopter comme postulatum ce qui a été adopté depuis plus de trente années par le véritable Parti républicain : de décider que l’Église, danger politique et danger social, doit être combattue de toutes les façons ! », s’exclame-t-il, sous les protestations véhémentes de Gayraud et Baudry d’Asson.

Mariage de la politique et du théâtre

Une heure durant, les comédiens se lèvent, s’insurgent, et servent avec talent les extraits habilement choisis de ces délibérations, ponctués de saillies devenues historiques. Chacune de leurs interventions est précédée d’une introduction historique par Catherine Salviat, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, qui joue le rôle d’Hélène Sée. Une mise en contexte bienvenue, qui fait la part belle à Aristide Briand dont sont louées « l’habileté et la modération ».

Dans les rangs de l’hémicycle, l’expérience semble séduire les lycéens, et parfois déconcerter les plus jeunes, qui tous participent ensuite à un débat autour du thème de la laïcité, animé par Yaël Braun-Pivet. Un rôle qui sied davantage à la présidente de l’Assemblée, qui réussit à faire dialoguer les élèves entre eux. Et alors que se mêlent leurs interrogations et divergences, apparaît combien la laïcité, presque cent vingt ans après, reste un sujet épineux.

Sénégal : Macky Sall fait du charme aux maîtres coraniques

Le chef de l’État sénégalais a rencontré le 28 novembre l’ensemble des acteurs des « daaras » (écoles coraniques) avec plusieurs promesses à la clé. Une stratégie de séduction à l’approche de la présidentielle de 2024.

Mis à jour le 2 décembre 2022 à 17:01
 
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Macky Sall lors de la rencontre nationale avec la communauté des daaras au Cicad, le 28 novembre 2022. © Papa Matar Diop / Présidence de la République du Sénégal

 

Macky Sall n’a pas fait dans la demi-mesure lors de sa rencontre avec l’ensemble des acteurs de l’enseignement religieux à laquelle avaient été conviées toutes les associations d’écoles coraniques du Sénégal, et auxquels prenaient part les dignitaires des confréries islamiques dont les mourides et les tidianes, les deux plus grandes du pays.  

Institutionnalisation d’une journée nationale des « daaras », subventions de l’État dédiées à l’enseignement religieux à hauteur de 6 milliards de francs CFA (soit 20 % du fonds de dotation à l’éducation) ou instauration d’une prise en charge médicale… Devant plusieurs milliers de personnes qui l’ovationnaient, le chef de l’État a multiplié les promesses lors de cette grande messe organisée au Centre international de conférences Abdou Diouf de Diamniadio (Cicad), le 28 novembre. Le lendemain, en conseil des ministres, il pressait son chef du gouvernement Amadou Ba à engager la modernisation de ces daaras. Très répandues dans le pays, ces structures d’enseignement du Coran réchappent au contrôle de l’État en raison de leur caractère informel.  

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« L’État veut nous accompagner parce qu’il voit que le monde des daaras évoluent », se réjouit Mor Daga Sylla, un communicant membre de la confrérie mouride. « L’enseignement du Coran est une demande sociale. Dans tous les quartiers, il y a des écoles coraniques où les enfants apprennent à réciter les sourates. Mais leur nombre réel n’est pas connu », explique de son côté Cheikh Tidiane Sy, président du Cadre unitaire de l’islam au Sénégal (Cudis) qui était également présent à la rencontre.  

Face à face

L’opération de séduction intervient après plusieurs années de bras de fer entre les associations d’écoles coraniques et le gouvernement en raison de profondes divergences sur les méthodes d’enseignement de l’islam et la volonté de l’État de les améliorer. Pressés par les organisations internationales de défense des droits humains, mais également par les États-Unis, le Sénégal avait engagé une lutte contre la maltraitance au sein des daaras, et exigé un meilleur traitement des enfants talibés, ces mineurs que leur maître coranique force à la mendicité dans les rues de Dakar. 

En 2019, la diffusion de la photo d’un garçon enchaîné dans une école coranique du village de Coky (nord-ouest du Sénégal), l’un des grands foyers d’enseignement coranique du pays, avait déchaîné les passions sur les réseaux sociaux et divisé autorités religieuses et autorités étatiques. La même année, l’ONG britannique Human Rights Watch estimait dans un rapport co-produit avec la Plate-forme pour la promotion et la protection des droits humains (PPDH), un réseau d’ONG sénégalaises, à « plus de 100 000 [le nombre d’enfants au Sénégal qui] seraient forcés par leur maître coranique de mendier chaque jour pour ramener de l’argent ou de la nourriture, sous peine de brimades physiques ou psychologiques ». 

Le gouvernement avait alors entrepris un vaste programme de modernisation des écoles coraniques traditionnelles mêlant concertations avec les dignitaires religieux et répression. En novembre 2020, plusieurs opérations menées par des éléments de la gendarmerie avaient permis de démanteler un réseau de centres de « redressement » tenus par des disciples du chef religieux et homme politique Serigne Modou Kara où étaient séquestrés, maltraités puis torturés des centaines de jeunes.

Répression

Mal vue par les confréries qui coiffent une grande partie des structures d’enseignement, cette politique répressive avait créé une rupture entre le monde religieux et l’État. L’incompréhension et la défiance n’ont fait que s’accentuer durant la pandémie de Covid-19 lors de laquelle plusieurs maîtres coraniques avaient été arrêtés pour ne pas avoir confiné les enfants talibés qui étaient sous leur responsabilité.

« Parfois les mendiants étaient arrêtés par la police qui les amenait dans des centres de réhabilitation reconnus par l’État. Cela a suscité un mécontentement », raconte Cheikh Tidiane Sy. Surtout parmi les membres du mouvement « Aar daara » (protéger les daaras), incarnant la frange dure des associations de maîtres coraniques. Ils sont « partisans d’un daara traditionnel où l’enfant doit mendier et expérimenter les souffrances de la vie afin de devenir plus résilient et humble, en désaccord total avec la vision de daara moderne de l’État où l’on ne mendie plus », explique le président du Cudis.  

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Ces derniers n’ont pas répondu à l’invitation du chef de l’État qui a pourtant cédé à plusieurs revendications comme la libération de maîtres coraniques emprisonnés. « S’il s’agit de dossiers administratifs qui ne sont pas graves, on peut voir comment faire pour faciliter les choses », a affirmé Macky Sall. « S’il s’agit d’escroquerie, c’est pardonnable et arrangeable. Mais dans les cas de séquestration de mineur, d’association de malfaiteurs, de pédophilie, de viol ou de violence où des talibés trouvent la mort dans des conditions tragiques, la justice doit faire son travail », a-t-il continué avant d’annoncer la création d’un grand prix national de récital du Coran.

Influence politique

En la matière, les Sénégalais excellent, notamment dans les concours internationaux. En octobre, Sokhna Ndaté Cissé a remporté à Dubaï, le concours international de récital du livre sacré de l’islam, un an après qu’un autre Sénégalais a remporté un concours similaire au Maroc. « Les daaras ont été beaucoup négligés. Et bien qu’ils ne soient pas aidés à la hauteur des écoles d’enseignement général, ils ont d’excellent résultats à l’étranger. C’est bien pour l’image du pays. Et c’est ce que le chef de l’État a compris », estime Mor Daga Sylla.  

Mais l’enjeu pour Macky Sall est bien plus important, estiment plusieurs observateurs. Les dernières élections [locales en janvier et législatives en juillet], la question de la lutte contre l’homosexualité avait permis à l’opposition emmenée par Ousmane Sonko, proche des milieux salafistes de faire une percée historique. « Le sujet de l’homosexualité [dont la criminalisation avait été rejetée par le Parlement en janvier 2022] a fait perdre énormément de voix à la coalition au pouvoir, reconnait un diplomate sénégalais qui a requis l’anonymat. Cela a permis à Ousmane Sonko d’obtenir le soutien de certains dignitaires religieux. Se réconcilier avec la communauté des daaras, c’est une manière de casser cette dynamique de rapprochement entre les religieux et l’opposition. »

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Pour Cheikh Tidiane Sy, si les responsables d’écoles coraniques n’ont pas en soi de poids électoral conséquent, ils ont une influence considérable. « Si les populations ont l’impression que le pouvoir combat les religieux, alors cela peut se traduire par un vote de défiance. » Alors que Macky Sall entretient toujours le flou sur ses intentions de briguer un troisième mandat en 2024, mieux vaut pour lui s’assurer un ndiguël (un édit) des guides religieux.

Islam : Eljay, Boussena, Abou Anas, Iquioussen… Les imams stars des réseaux sociaux

Comme le désormais célèbre Hassan Iquioussen, de nombreux prédicateurs musulmans sont extrêmement actifs sur les réseaux sociaux. Vidéos sur YouTube, stories sur Instagram ou cagnottes en ligne, ces imams maîtrisent tous les codes d’une jeunesse ultraconnectée.

Par Jeanne Le Bihan
Mis à jour le 1 décembre 2022 à 17:17
 
 
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Capture d’écran d’une vidéo de Rachid Eljay. © DR / Facerbook Rachid Eljay.

 

« Le but, c’est que toute votre famille puisse participer et profiter pleinement des sciences religieuses dans une ambiance spirituelle, à la maison », explique Rachid Eljay dans une vidéo publiée le 4 novembre sur sa chaîne YouTube. Avec 2,28 millions d’abonnés, le prédicateur est sans doute le plus influenceur des influenceurs islamiques francophones.

Et comme les autres célébrités du web, l’imam franco-marocain en respecte tous les codes, y compris ceux de la publicité : avant de dévoiler le contenu de « Applique ça vite et tu gagneras le paradis إن شاء الله [ndlr : inch’Allah]”, Rachid Eljay promeut Dini TV, plateforme de streaming dont il est l’un des principaux intervenants, et propose même un code de réduction pour l’abonnement fixé à 29 € par mois.

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Créée en 2020, Dini TV – de l’arabe « ma religion » — émet depuis les Émirats arabes unis. La plateforme propose, sur le modèle de Netflix ou de Disney+, des vidéos à la demande autour de la religion musulmane : cours de cuisine, d’arabe, d’histoire, conférences religieuses délivrées par des intervenants « connus pour leur pédagogie et leur compréhension éclairée et équilibrée », et populaires sur les réseaux sociaux, comme Rachid Eljay.

Le site d’information Mediapart revient dans une enquête publiée le 12 novembre sur les dessous et les acteurs de la plateforme consacrée à un islam conservateur, et met en lumière des prédicateurs connectés misant sur les réseaux sociaux pour gagner en influence et diffuser une pensée (ultra)conservatrice. À l’image de l’imam Hassan Iquioussen – visé par un arrêté d’expulsion en France et incarcéré en Belgique en novembre – qui fait la une de la presse française depuis l’été 2022, ces orateurs musulmans combinent hypermodernité numérique et ultraconservatisme religieux.

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Comme Rachid Eljay, les imams connectés ont gagné en popularité ces dernières années via des chaînes YouTube ou des comptes personnels, mais aussi à travers des tremplins de diffusion consacrés à l’islam. L’Association Darifton Prod, hébergée en Moselle mais à la domiciliation bancaire belge, met régulièrement en ligne pour ses 170 000 abonnés les conférences de prédicateurs qui se font ainsi connaître du grand public : Mehdi d’Islammag, Mohammed Nadhir, Alain Ali, Vincent Souleyman – lequel possède aussi sa chaîne personnelle.

Voici une sélection subjective des principales figures de cet islam connecté, accessible au plus grand nombre, et surtout aux plus jeunes.

Rachid Eljay, influenceur aux millions d’abonnés

Grand sourire ou mine sérieuse, Rachid Eljay, 42 ans, est un bon orateur. La preuve en est ses 800 000 abonnés sur Instagram. Une image soignée bien éloignée de celle qu’il renvoyait à ses débuts sur les réseaux sociaux, dans les années 2010.

L’imam franco-marocain, qui a longtemps officié à la mosquée Sunna de Brest, dans le quartier Europe, a été, en 2019, victime d’une tentative d’assassinat par balles. Auparavant connu sous le nom de Rachid Abou Houdeyfa – marque déposée en 2015 –, il avait créé la polémique en 2014 après avoir déclaré dans une vidéo destinée à un auditoire d’enfants que ceux qui chantent, écoutent de la musique ou jouent d’un instrument seraient « engloutis par la terre » et « transformés en singe et en porc ». François Hollande, alors président, avait déclaré en 2016 sur France 2, à la suite de la polémique, que l’imam était « inquiété » par une « procédure judiciaire », ce qui n’était pas le cas.

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Exit la barbe fournie et les propos trop polémiques, Rachid Eljay a abandonné sa kunya – surnom composé de Abou (père) suivi du prénom du fils – et développe aujourd’hui une influence plus moderne. Il est passé du salafisme au malékisme. Avec des vidéos aux titres accrocheurs, « L’islam, c’est pas le McDo… tu fais pas ce que tu veux », ou « Sois pas triste, tout ira mieux », le prédicateur propose un contenu destiné à un jeune public habitué aux vlogs et vidéos.

Abdelmonaïm Boussena, cofondateur de Dini TV

Imam de la mosquée de Roubaix, Abdelmonaïm Boussena est un proche de Rachid Eljay. Les deux prédicateurs ont créé ensemble Dini TV, où on les voit donner en duo des conférences religieuses. Âgé de 31 ans, l’imam d’origine marocaine a lui aussi sa propre chaîne YouTube, avec près de 900 000 abonnés.

Comme Rachid Eljay, il y discute de théologie avec un vocabulaire moderne destiné au grand public : « Quatre cas où la médisance est autorisée en islam », « Fais ça et tu auras la baraka dans ta vie »…

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Connu pour avoir défendu en 2017 l’islamologue suisse Tariq Ramadan, accusé de viol et de harcèlement sexuel, Abdelmonaïm Boussena est ingénieur de formation. Sa popularité sur les réseaux sociaux lui avait permis, en 2018, de récolter 53 000 euros de dons en trois jours pour financer la construction d’un nouveau bâtiment de la mosquée des Trois-Ponts.

Nader Abou Anas, enseignant en ligne

Le 1er novembre 2019, le quotidien Libération consacre une tribune à la lutte contre la stigmatisation des musulmans. Publié sur Mediapartle texte compte parmi ses signataires un prédicateur, ex-imam de la mosquée francilienne du Bourget : Nader Cheecha, dit Nader Abou Anas.

Après la publication par des internautes d’extrême d’anciennes vidéos de l’imam où il semble tenir des propos polémiques, notamment sur la place de la femme, le nom de Nader Abou Anas est retiré de la tribune. Via le compte Twitter de son association balbynienne, D’CLIC, le prédicateur explique avoir « beaucoup évolué » depuis, et être « revenu sur de nombreux propos qui ne reflètent plus [sa] position sur ces questions ».

Derrière un ordinateur Apple dernier cri ou du haut de sa chaire, Nader Abou Anas, 40 ans, explique à ses quelque 700 000 abonnés les dangers de la chirurgie esthétique, ou le problème des « préjugés sur la femme divorcée ». Présent sur Instagram et Snapchat, et sur YouTube depuis 2011, lui aussi emploie un vocabulaire moderne qui s’adresse avant tout à un public jeune et très connecté.

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Nader Abou Anas prône désormais un islam malékite du « juste milieu », « en réfutant tout excès et toute négligence », explique-t-il sur la page de son association. Adepte, lui aussi, des intitulés accrocheurs, comme « Manger la viande du McDo, halal ? », il revient dans ses conférences sur des sujets plus globaux à partir de références coraniques. Moyennant 300 euros annuels, il donne des séries de cours en ligne sur des thèmes choisis, auxquels s’ajoutent 149 euros pour visionner en replay les conférences de l’année passée.

Hassan Iquioussen, imam épinglé

Le prédicateur marocain, originaire du nord de la France, est sans doute celui qui a le plus fait parler de lui. Véritable pionnier d’un islam moderne et connecté, Hassan Iquioussen, 58 ans, est visé par un arrêté d’expulsion du territoire français. Dans le viseur du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui pointe un « discours haineux » et « contraire à nos principes de laïcité et d’égalité entre les femmes et les hommes », l’imam, qui avait quitté la France pour la Belgique, a été placé le 15 novembre dans un centre de détention belge.

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Encore adolescent, Hassan Iquioussen avait dû renoncer à la nationalité française à l’initiative de son père. Il a tenté par la suite de l’obtenir via une procédure de recouvrement, mais elle lui a été refusée deux fois, en 1984 et en 1990, car on l’estime trop proche des Frères musulmans. Le prédicateur aux 180 000 abonnés, fiché S, attend désormais d’être fixé sur son sort par les autorités belges.

Iran : des voix critiques s’élèvent dans le clergé

Analyse 

Depuis le début de la contestation qui a suivi la mort de la jeune Mahsa Amini, des Iraniens expriment leur rejet du clergé chiite souvent assimilé au régime. Ce dernier ne fait pourtant pas l’unanimité parmi les clercs, dont certains appellent même à une réforme du système.

  • Clément de Lavergne, 
Iran : des voix critiques s’élèvent dans le clergé
 
Le président iranien Ebrahim Raisi (6e en partant de la droite) prend part à une prière de l’Aïd en juillet 2022 à Téhéran.AFP

Les vidéos de « tombage » de turban sont devenues virales sur les réseaux sociaux iraniens depuis le début du mouvement de révolte déclenché par la mort de Mahsa Amini le 16 septembre. On y voit des jeunes faire tomber le turban de la tête des mollahs et s’enfuir après en courant. Ce geste irrévérencieux exprime la colère d’une grande partie du peuple – les jeunes surtout – face à une institution au pouvoir dont les excès et la corruption suscitent un grand rejet.

Pourtant, au sein du clergé chiite, des voix discordantes se font entendre. S’il ne semble pas que des mollahs aient fait partie des cortèges, certains clercs importants ont critiqué fermement la répression des manifestants en s’appuyant sur des points de leur doctrine. « Le peuple a le droit de critiquer les dirigeants de la société musulmane, que la critique soit justifiée ou non », a affirmé l’ayatollah Javad Alavi Boroujerdi, petit-fils du très célèbre ayatollah Hossein Boroujerdi (dont l’imam Khomeyni fut l’élève), cité par l’agence Shafaqna News. Un autre grand ayatollah, Assadollah Bayat-Zanjani, avait critiqué, dès la mort de Mahsa Amini, la police des mœurs et son comportement répressif qu’il jugeait contraire à l’islam.

« Dès le départ, la présence de clercs au pouvoir était une erreur »

« Il est difficile néanmoins d’affirmer que ceux-ci représentent un courant majoritaire du clergé », estime Eva Zahiri, docteure en histoire de la pensée islamique contemporaine de l’École pratique des hautes études et enseignante à Sciences Po. Des centaines de religieux sunnites iraniens ont également pris position pour les manifestants, selon le média kurde Rudaw, certains appelant le clergé chiite à « sortir du silence ».

Des religieux réformateurs soutiennent eux aussi explicitement certaines revendications des manifestants, comme Mohammad Khatami, clerc et ancien président de l’Iran (de 1997 à 2005) qui a récemment déclaré que « la solution la moins coûteuse est la réforme du système lui-même. »

Des mollahs sont inquiets de l’image que le régime renvoie du clergé. « Dès le départ, la présence de clercs au pouvoir a été une erreur, a déploré Mohammad Taghi Fazel Meybodi, professeur au séminaire de Qom, cité par l’agence de presse Fararu. Beaucoup de clercs connus dans la société ont, par leurs excès, amené les jeunes générations à considérer l’hostilité au clergé comme un symbole de liberté. »

D’autres critiques mettent en cause l’existence de la police des mœurs ou encore la contrainte du port du voile. Il y a également la volonté de ne pas opposer manifestants et islam. « Certains s’interrogent sur le régime lui-même : ses origines, ses fondements, son fonctionnement, dans une optique de réforme interne », estime Eva Zahiri. Il n’existe cependant pas de figure religieuse très influente à même de peser contre le régime et, parmi les manifestants, l’option d’une réforme de l’intérieur du régime n’est plus jugée très crédible.

Soutenir le régime par défaut

L’opposition cléricale en Iran ne va pas jusqu’à la remise en cause de la République islamique. « La plupart des clercs considèrent qu’il n’y a pas véritablement d’alternative politique claire et définie », explique Eva Zahiri. Depuis 1979, le clergé est en effet intrinsèquement lié à l’État : beaucoup de mollahs sont eux-mêmes des fonctionnaires. C’est pourquoi de nombreux clercs continuent à soutenir le régime par défaut, tout en insistant sur la nécessité de réformes profondes.

À l’étranger, certains anciens clercs sont explicitement opposés au régime. Comme Mohsen Kadivar, aux États-Unis, qui prône un changement de régime et une démocratie. Ou encore Hassan Youssefi Echkevari, ancien clerc emprisonné puis exilé en Allemagne, ardent critique du système en place.

Dès le début de la formation de la République islamique en 1979, de nombreux religieux s’étaient opposés au régime clérical. « En instituant la doctrine – minoritaire dans l’islam chiite – du velayat-e faqih qui étend les prérogatives du clergé à la sphère du gouvernement, Khomeyni a révolutionné le droit et la théologie politique chiites, rappelle Eva Zahiri. Face à ce système inédit, des clercs ont réaffirmé la conception classique de l’institution religieuse », selon laquelle le clergé est avant tout une référence morale et juridique. Celui qui est souvent considéré comme le plus grand ayatollah vivant, Ali Al Sistani, iranien mais basé à Nadjaf en Irak, s’est lui-même toujours opposé au système de gouvernance de l’Iran, qui donne selon lui trop de pouvoir politique aux religieux.

Les titres du clergé iranien

Le mollah, ou « maître » en arabe, est un clerc chiite. Il n’est pas cantonné à des fonctions cléricales mais peut aussi être juge, professeur ou, plus récemment, homme politique.

Le terme ayatollah, qui signifie « signe de Dieu », est le titre le plus élevé du clergé chiite. Les plus reconnus atteignent le statut de marja-e taqlid, « source d’imitation ». Cela signifie que leurs interprétations juridiques peuvent être citées comme des références.

Israël-Palestine : « L’arrivée aux affaires des juifs religieux va relancer la question de Jérusalem »

La percée électorale du courant sioniste religieux pourrait menacer le fragile équilibre entre juifs et Arabes à Jérusalem. Explications de l’historien Vincent Lemire.

Mis à jour le 22 novembre 2022 à 17:12

 
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Des juifs religieux sur l’Esplanade des Mosquées, à Jérusalem, le 20 avril 2022. © MENAHEM KAHANA / AFP

Il y a eu la marche des drapeaux en mai 2022, les événements du quartier de Sheikh Jarrar en mai 2021. Les incursions régulières sur l’Esplanade des Mosquées… Jérusalem redevient le creuset des tensions à mesure que la politique israélienne se radicalise, et que la jeunesse palestinienne s’émancipe de ses représentants politiques.

Vincent Lemire est historien et dirige le Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ). Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la Ville sainte, il vient de publier l’Histoire de Jérusalem (ed. Les Arènes) en bande dessinée. Après les élections israéliennes du 1er novembre dernier qui ont vu le courant du sionisme religieux, incarné par deux partis, devenir la principale force politique du pays après le Likoud de Netanyahou, le chercheur revient sur la place centrale de Jérusalem dans les violences passées… et à venir.

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Jeune Afrique : Que signifie la victoire de Benyamin Netanyahou et de ses alliés d’extrême droite aux législatives du 1er novembre dernier pour Jérusalem ?

Vincent Lemire : Cette victoire n’est pas une surprise, c’est la logique politique d’un pays qui bascule à l’extrême droite. Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est une toute petite vaguelette annonciatrice d’une tempête. Car ce sont les plus jeunes électeurs qui composent les rangs du sionisme religieux. Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, les deux leaders du mouvement, ont fait de Jérusalem une question centrale, ce qui n’est pas le cas du Likoud de Benyamin Netanyahou. Les expropriations dans le quartier de Sheikh Jarrar, la prière sur l’Esplanade des Mosquées, le maintien de la présence juive dans la Vieille ville sont les thématiques centrales d’un engagement presque existentiel de ce courant radical.

La marche des drapeaux, ou le Jour de Jérusalem, qui chaque année célèbre la conquête de la partie Est de la ville en 1967, illustre l’importance de la question, notamment pour les jeunes colons. Quand ils arrivent en ville en provenance des implantations, l’épreuve du réel leur fait l’effet d’un électrochoc : ils constatent que 90 % des habitants de la Vieille Ville ne sont pas juifs, et ils réalisent le fossé qui existe entre ce qu’on leur raconte et ce qu’ils voient.

Un sujet central des deux côtés

Cette réalité du rapport de force est incontournable et devrait être un préalable à toute discussion : Jérusalem, c’est 40 % de non-Israéliens, contre 25 % en 1967. Ce rapport de force ne bougera plus. Certes, la démographie palestinienne s’essouffle et l’orthodoxisation de Jérusalem-Ouest favorise une poussée relative de la population juive. Mais au cœur de la Vieille Ville, l’équilibre ne changera pas, ce qui continuera d’alimenter les violences, car l’extrême droite israélienne ne supporte pas ce réel sur lequel elle bute.

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Est-ce que la manière dont sont traités les Palestiniens dans la ville s’aggrave à mesure que la politique israélienne se droitise ?

Oui, bien sûr, mais les effets sont parfois inattendus. On a raison de dénoncer le fait que les Palestiniens de Jérusalem-Est perdent leur droit de résidence s’ils s’absentent plus de cinq ans, parce que c’est contraire au droit. Mais si on regarde les chiffres, on constate que cette mesure discriminatoire a été largement contre-productive : environ 15 000 permis de résidence ont été annulés en cinquante ans. C’est 15 000 de trop, mais ça fait en moyenne 300 par an, ce qui est très peu comparé au nombre d’habitants de la ville (presque 1 million aujourd’hui).

Cette donnée-là, tous les Palestiniens de Jérusalem l’ont en tête : la vie y est très dure, ils vont donc travailler ou étudier au Canada, mais comme ils savent qu’ils doivent rentrer au bout de cinq ans faute de quoi ils risquent de ne plus jamais pouvoir revenir…  alors ils reviennent! C’est une donnée de base de la sociologie des migrations : tant qu’on sait qu’on peut rentrer, on retarde son retour. Paradoxalement, cette mesure discriminatoire a contribué à fixer la population.

Droit de prier

Comme chez les jeunes colons, le nouveau militantisme palestinien fait de Jérusalem un sujet central. La défense d’Al-Aqsa est un mot d’ordre consensuel dans la jeunesse palestinienne. L’islamisation de la cause et la démonétisation de l’Autorité palestinienne face à la popularité du Hamas expliquent en partie le retour de l’épineuse question de l’Esplanade sur le devant de la scène. Il ne faut pas oublier non plus que cet endroit constitue le seul espace public pour les Palestiniens de Jérusalem. La ville est complètement congestionnée, les jeunes n’ont pas d’autre lieu pour se donner rendez-vous, flâner, se reposer. Cet espace sacré est aussi un « sanctuaire laïc », un lieu de vie.

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C’est une décision rabbinique de 1967 qui fait de l’Esplanade un lieu de prière exclusivement musulman. Comment expliquez-vous les incursions de plus en plus fréquentes de Juifs religieux dans ce lieu ?

Depuis une dizaine d’années, des rabbins des colonies bravent l’interdiction de 1967 d’aller prier sur l’Esplanade. Ils soutiennent que non seulement les Juifs ont le droit d’aller y prier, mais que c’est même un devoir. Itamar Ben Gvir n’est pas à l’origine de ce mouvement, mais il l’instrumentalise à merveille. Les colons extrémistes ne se battront pas tous pour quelques vieilles maisons de Sheikh Jarrar. En revanche, ils défendront jusqu’au bout le droit de prier sur l’ancien site du Temple. Ce combat est aussi un levier politique puissant pour mettre le gouvernement en difficulté jusqu’à ce que les représentants du sionisme religieux, artisans du retour de Benyamin Netanyahou au pouvoir, récupèrent les postes qu’ils réclament.

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Ce qu’il faut rappeler, c’est que la destruction du quartier maghrébin après la conquête de la Ville en 1967, devait servir précisément à éviter ce qui est en train de se passer. L’idée était de créer un vaste espace de prière juive en contrebas de l’Esplanade, pour justifier et consolider l’interdiction rabbinique de s’y rendre. Si l’on s’en tient à ces données documentées, il y a une incohérence stricte entre l’encouragement actuel à aller prier sur l’Esplanade et cette décision prise il y a cinquante ans d’expulser un millier d’habitants pour créer un lieu de prière juif.

Le terme d’apartheid peut-il s’appliquer à la politique israélienne à Jérusalem ?

Je n’ai aucun problème à l’utiliser pour qualifier de ce qui se passe à Jérusalem-Est et en Cisjordanie occupée, où l’acception juridique du terme est parfaitement avérée : elle désigne le fait que les 400 000 Palestiniens de Jérusalem n’ont pas les mêmes droits que les 550 000 habitants israéliens. Ils n’ont pas de citoyenneté, ils n’ont pas de permis de construire, ils ne peuvent pas voyager librement.

Se tourner vers le droit international

Ce terme provoque évidemment une réaction épidermique en Israël, car il vise juste. Et les élections récentes vont encore accentuer cette sensibilité avec un Ben Gvir qui assume totalement la mise en place d’un apartheid légalisé.

Cette notion d’apartheid a aussi une efficacité politique évidente : les jeunes Palestiniens comprennent que c’est le bon moment pour invoquer le droit international, non plus forcément ou exclusivement pour réclamer un État, mais pour réclamer l’égalité des droits. Toutes les stratégies diplomatiques ont échoué. Des deux côtés, aujourd’hui, on veut se battre pour quelque chose qu’on peut gagner. Ce retour du refoulé qu’est Jérusalem sur la scène politique israélo-palestinienne actuelle, c’est le symbole le plus évident de ce nouveau rapport de force.