Histoire

[Tribune] Comment la prise de Grenade a changé le destin de l’Afrique

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Par  Ahmed Faouzi

Chercheur en relations internationales et ex-ambassadeur marocain

La capitulation de Grenade, en 1882, peinture de Francisco Pradilla y Ortiz (1848-1921).
La capitulation de Grenade, en 1882, peinture de Francisco Pradilla y Ortiz (1848-1921). © Bridgeman Images

Le 2 janvier 1492, les rois espagnols s’emparaient de Grenade, mettant fin à presque huit siècles de présence musulmane. Un événement qui a rendu possible la découverte des Amériques, elle-même à l’origine de l’esclavage et de la colonisation en Afrique.

Par un jour froid, le 2 janvier de l’an 1492, les forces armées des couronnes d’Aragon et de Castille sont aux pieds du palais de l’Alhambra, à Grenade. Dix ans de siège ont fini par achever l’ère musulmane. Le sultan Mohammed XII, Abuabdelah dénommé Boabdil, et surnommé Azzoughbi l’infortuné ou le malchanceux en arabe, rend les clés de la ville et met un terme à une aventure humaine de presque huit siècles. C’est cette civilisation qui a permis à l’Occident de bénéficier des savoirs arabes et grecs, et a jeté les bases d’une nouvelle aventure humaine vers l’Amérique, puis l’Afrique.

Selon certaines légendes, le navigateur Christophe Colomb assiste à la reddition de Boabdil. Sur le chemin de l’exil, au lieu-dit « le dernier soupir du Maure », le sultan se tourne vers Grenade et pleure. Sa mère, qui l’accompagnait dans son exil, lui lance : « Ne pleure pas comme une femme sur ce que tu n’as su défendre comme un homme ». On raconte aussi, qu’en quittant plus tard l’Espagne par la mer, il jeta son épée par-dessus bord en regardant les côtes andalouses, promettant de revenir reconquérir l’Andalousie un jour. Il mourut à Fès, au Maroc, en 1533. Une page est donc tournée.

Civilisations décimées

Christophe Colomb part l’année de la chute de Grenade à la recherche de la route des Indes, mais découvre les Amériques. La réussite de ce voyage est rendue possible par les savoirs, les sciences accumulés en Espagne par les musulmans. Colomb découvre l’île de San Salvador en 1492 et fonde la Navidad, premier établissement colonial du Nouveau Monde à Hispaniola, l’actuel Haïti. Herman Cortes, autre navigateur, fait la conquête de l’empire aztèque, le Mexique actuel, en 1519. Quant à Francisco Pizarro, il conquiert l’empire Inca, région qui correspond à l’Équateur, au Pérou, à la Bolivie et au nord du Chili réunis.

Les peuples locaux, d’une autre culture que les Espagnols, subissent de plein fouet les agressions des conquistadors qui, de village en village, massacrent des populations entières et font des millions de victimes avec une violence jamais égalée. Entre la propagation des épidémies et les violences des conquêtes, des peuples et des civilisations entières sont décimés, et même effacés, de la surface de la terre. Durant le XVIe siècle, les Espagnols découvrent les terres américaines et assurent leur emprise sur ces immensités qui s’étendent de la Californie à la Floride jusqu’à la Terre de feu, au sud du continent.

Ces découvertes attirent d’autres aventuriers avides de richesses faciles. Jacques Cartier est envoyé en 1534 au nom du roi de France François 1er, puis suivent les Anglais, les Portugais et les Hollandais. Les Espagnols, plus que tous les autres Européens, initient ce qu’on peut appeler de nos jours les premiers nettoyages ethniques de l’histoire humaine. Les rapts et les viols sont quotidiens. Les mariages forcés sont courants pour créer des alliances matrimoniales. Les conquistadors n’hésitent pas à se partager sans scrupules les femmes tombées en captivité.

Esclavage et dépeçage

Avec la christianisation forcée et la disparition d’une large partie des populations locales, les besoins en main d’œuvre commencent à se faire sentir. Un autre drame se prépare. L’esclavage et le dépeçage de l’Afrique. Les Espagnols, installés sur les côtes africaines, commencent alors à organiser la traite des noirs en compagnie des Portugais, puis des autres Européens. Ils capturent eux-mêmes les Africains ou les achètent pour les diriger ensuite vers les iles de Madère ou le Cap-Vert, puis vers la destination finale : les Amériques. On décompte un minimum de 5 millions d’Africains déportés rien que vers le Brésil. Le commerce des esclaves devient alors aussi lucratif que la conquête du Nouveau Monde.

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L’HÉMORRAGIE QUE SUBIT LE CONTINENT DÉSTABILISE DES CIVILISATIONS ENTIÈRES EN AFRIQUE DE L’OUEST

Pour multiplier les profits, les Espagnols externalisent ces activités sous l’appellation « asiento ». Des sociétés, à travers des contrats administratifs, s’engagent, à la place de l’État, à accomplir ces tâches de déplacements forcés. Suivant cet exemple, le roi anglais Jacques II instaure la Compagnie royale d’Afrique et le français Louis XIV lance la Compagnie du Sénégal. Cette dernière remplace la Compagnie des Indes, créée par Colbert, qui ne rapportait pas suffisamment d’argent pour construire le château de Versailles. L’arrivée des Français et des Anglais sur les côtes africaines fait monter les prix des esclaves, entraînant inéluctablement de nouveaux circuits d’approvisionnement à l’intérieur même des terres africaines.

Cette nouvelle force de travail était destinée aux exploitations minières développées aux Amériques, dont on tirait l’or rapatrié vers la péninsule ibérique. Le développement de l’agriculture nécessitait également des bras. Des produits agricoles non connus en Europe, comme le cacao, le coton, le tabac, le café et la canne à sucre, envahissent alors les marchés européens.

Devenu l’autre moteur de la croissance économique en Occident, l’esclavage handicape l’Afrique comme il créé des injustices et des inégalités aux Amériques – des effets qui se font encore ressentir aujourd’hui. L’hémorragie que subit le continent, avec le départ de ses forces vives dans des conditions inhumaines, déstabilise des civilisations entières en Afrique de l’Ouest.

Traces indélébiles

Des voix d’intellectuels s’élèvent devant tant de souffrances comme Montaigne, Hugo, ou Montesquieu, pour ne citer que ceux-là. Mais l’abolition n’est décrétée qu’au XIXe siècle : au Chili en 1810, en Argentine en 1813, en Colombie en 1821, et au Mexique en 1829. La colonisation n’a plus besoin de bras. L’industrialisation et la mécanisation ont eu raison de la logique coloniale. Les États-Unis, devenus une grande puissance, chassent les Européens du continent américain devenu leur espace vital. Ces derniers se concertent entre eux pour la conquête directe, cette fois-ci, de l’Afrique et officialisent ces partages lors de la conférence de Berlin de 1884. L’Afrique ne se relèvera de l’esclavagisme et du colonialisme qu’à partir de la deuxième moitié du XXe siècle et traîne à ce jour les affres de cette sombre période.

Aujourd’hui, on retrouve les traces indélébiles de l’expansionnisme espagnol du XVe siècle et de l’esprit colonial dans les présides occupés de Ceuta et Melilla, au nord du Maroc. Elles sont les symboles vivants de cette conquête qui a tant fait de mal, aussi bien aux Amérindiens qu’aux Africains. N’ayant plus d’atouts stratégiques au temps des satellites et des nouvelles technologies, ces deux villes sont les tristes reliquats de cette sombre période.

À partir de ce 2 janvier 1492,  jour froid d’exil du Sultan Boabdil et de la prise de Grenade, deux grands mouvements humains se sont dessinés. D’un côté, les traductions et la diffusion des sciences arabes à Tolède, Grenade et Séville, qui vont préparer la renaissance européenne. De l’autre, la conquête du monde par Christophe Colomb, qui croyait découvrir les Indes et qui a fait réduire en cendres des civilisations entières en terre américaine et africaine. Deux tendances opposées qui impactent encore notre monde actuel.

L’histoire passionnelle entre la France et l'Algérie à travers le football

Photo non datée du joueur algérien Rachid Mekhloufi (D).
Photo non datée du joueur algérien Rachid Mekhloufi (D). AFP - STF

Stanislas Frenkiel, historien du sport, raconte dans un livre très documenté un siècle d’histoire entre la France et l’Algérie à travers la pratique du ballon rond. De l'équipe du FLN aux binationaux héros au Brésil en 2014, le football algérien s'est émancipé et a continué à faire le lien entre les deux rives de la Méditerranée.  

Il est des pays où aller au stade de foot est tout sauf anodin. Il est des pays où l'on assiste aux matches de l'équipe nationale comme on visite une vieille mère, avec une tendresse mêlée de dévotion. Il est des pays où les combats politiques ne restent pas à la porte des stades. 

L'histoire du football en l’Algérie est une épopée que l’universitaire Stanislas Frenkiel a décryptée à merveille dans un ouvrage documenté et passionnant. Grâce à des archives exceptionnelles et des entretiens, il analyse les liens entre la France et l’Algérie à travers le foot. Il raconte les blessures, mais aussi les moments de joie à travers le sport le plus pratiqué et le plus populaire de la planète.

Rachid Mekhloufi, l’AS Saint-Étienne et le FLN

Stanislas Frenkiel raconte entre autres l’histoire des footballeurs de la révolution, par le biais de l’équipe du FLN entre 1958 et 1962. À l’époque, ils sont 29 footballeurs en activité en métropole à rejoindre clandestinement la Tunisie pour mettre leur notoriété au service de leur pays. Un des plus célèbres exemples de la politisation du sport. Alors qu’il compte quatre sélections en équipe de France entre 1956 et 1957, Rachid Mekhloufi de l’AS Saint-Étienne entre dans la clandestinité avec notamment Mokhtar Arribi (ex-Lens) et Abdelhamid Kermali (Olympique lyonnais). Avec l'équipe du FLN, Rachid Mekhloufi dispute des matches de gala à travers le monde afin de mettre en lumière la cause algérienne.

Au sommet de son art, Mustapha Zitouni, arrière-central de l’équipe de France, doit renoncer au Mondial de 1958 en Suède. Entre les Bleus et le FLN, il a choisi son camp. À l’indépendance en 1962, l’équipe est dissoute. Quarante-cinq ans plus tard, Mustapha Zitouni avouera avoir fait son choix par peur de représailles. Rachid Mekhloufi retourne lui à Saint-Étienne, passe par Bastia, avant de prendre en charge l’équipe nationale d’Algérie. En 2012, celui qui a joué plus de 300 matches avec Saint-Étienne est l'un des personnages du film documentaire d’Éric Cantona : les rebelles du football.

 
Le Football des immigrés.
Le Football des immigrés. © Artois Presse Université

1962, indépendance et affiliation à la Fifa

En 1962, la Fédération algérienne de football (FAF) demande son affiliation à la Fédération internationale de football (Fifa). Elle bénéficie du soutien de la France. Les liens avec l’ancienne puissance coloniale ne sont pas rompus. Il faut dire que depuis la naissance du professionnalisme, plus de 500 footballeurs algériens ont joué dans le Championnat de France. 

Comme Djamel Belmadi, né en 1976 à Champigny-sur-Marne en banlieue parisienne, enfant de la première génération d’immigrés, fan de Maradona. Lui a fait les beaux jours de l’Olympique de Marseille dans les années 2000, et compte 20 sélections chez les Fennecs. Il a donné le deuxième titre de Champion d’Afrique aux Verts en 2019 en Égypte après celui acquis en 1990 à domicile. Dans l’effectif, un certain Adlène Guedioura, fils de Nacer Guedioura, ancien joueur de football de l'USM Alger, qui a évolué notamment à La Roche-sur-Yon en France. Nacer Guedioura a participé au match historique contre le Yémen du Sud le 17 août 1973, à l’occasion de la Coupe de Palestine à Benghazi en Libye, où l'Algérie s'impose sur le score-fleuve de 15 à 1, qui est la plus large victoire de son histoire.  

L'attaquant du Sénégal Sadio Mané (g) est taclé par le milieu algérien Adlene Guedioura en finale de la CAN-2019, le 19 juillet 2019 au Caire
L'attaquant du Sénégal Sadio Mané (g) est taclé par le milieu algérien Adlene Guedioura en finale de la CAN-2019, le 19 juillet 2019 au Caire AFP

Des binationaux devenus légitimes

Adlène Guedioura, né à La Roche-sur-Yon, fait partie de ces binationaux qui ont été couronnés en 2019. Si lui a été écarté du voyage au Brésil au Mondial 2014, d’autres comme Riyad Mahrez, Yacine Brahimi ou encore Sofiane Feghouli ont fait vibrer tout un peuple au Brésil lors d’un huitième de finale historique face à l’Allemagne dans le stade de Porto Alegre. Élu en 1997 à la tête de la Fédération algérienne de football, Mohamed Diabi se tourne vers le Championnat de France pour étoffer l'effectif des Verts. Ses successeurs continueront la prospection en France et en Europe.

« En 2010, j’ai profité du règlement de la Fifa qui permet aux jeunes internationaux français de rejoindre leur pays d’origine. J’ai donc pris la décision de jouer avec l’Algérie et aujourd’hui j’en suis très fier », racontait Carl Medjani à RFI en 2012. En ajoutant : « Toute ma famille habite le quartier d’El Harrach (Alger, ndlr) et je supporte l’USM El Harrach. Je m’intéresse tout particulièrement à eux car c’est le club familial, en quelque sorte, celui de mes racines ». En 2014, Carl Medjani vivra l’épopée brésilienne.

Il faut se souvenir qu'en 1990, lors du sacre des Verts à la CAN, seul Chérif Oudjani, célèbre pour avoir inscrit le but de la victoire face au Nigeria, faisait figure d'exception dans l'équipe d'Algérie. Il était l'unique joueur à être né en France, à Lens, et non pas en Algérie. Alors âgé de 24 ans, l'attaquant de Sochaux évoluait en pointe aux côtés du célèbre Rabah Madjer, l'un des rares Algériens qui évoluaient alors à l'étranger (FC Porto). 

Comme l’écrit l’ancien capitaine et sélectionneur de l’équipe d’Algérie Ali Fergani dans la postface, dans son ouvrage, Stanislas Frenkiel « honore » et « met en valeur les très grandes qualités footballistiques de toutes les générations d’Algériens depuis plus d’un siècle ». 

« Le Football des immigrés France-Algérie, l’histoire en partage », de Stanislas Frenkiel, Artois Presses Université, 24 €.

Expo à Dakar: le Béninois Roméo Mivekannin reproduit les cartes postales coloniales

Une carte postale du début du XXe siècle au Sénégal (Image d'illustration).
Une carte postale du début du XXe siècle au Sénégal (Image d'illustration). © Wikimedia Commons CC0 François-Edmond Fortier

L’artiste béninois Roméo Mivekannin présente sa première exposition au Sénégal jusqu'au 5 juin dans la galerie Cécile Fakhoury de Dakar. Une exposition nommée Hosties noires qui s’attache à la figure des tirailleurs sénégalais, en fait venus de plusieurs pays d’Afrique. Ses œuvres s’inspirent de documents d’archives coloniales - des cartes postales qui représentaient des femmes de tirailleurs dans les tâches de la vie quotidienne.

Avec notre correspondante à Dakar, Théa Ollivier

Des personnages à échelle humaine sont peints sur de grands draps teintés de marron. Roméo Mivekannin a reproduit les cartes postales envoyées par les soldats français à leurs familles pendant la Première Guerre mondiale, alors qu’ils attendaient sur le front au nord du Maroc en compagnie des tirailleurs sénégalais. Des archives qu’il s’est réapproprié.

Car l’artiste a introduit son autoportrait sur les corps des femmes et des enfants. « Ce visage nous regarde de côté, de haut, commente la galeriste Delphine Lopez. Il y a vraiment l’idée en fait de renvoyer notre propre regard. Quelle est l’image que l’on regarde et qu’est-ce que cette image nous dit, à nous, visiteurs du XIXe siècle ? »

Lectures de cartes postales écrites par les soldats français

Des installations sonores permettent d’entendre les textes de ces cartes postales, écrites par les soldats français : « C’est l’idée de faire entendre ces mots, qui sont des mots très durs, mais qui sont toujours assez ambigus, poursuit Delphine Lopez. C’était très important pour Roméo d’avoir des actrices qui interprètent ces mots d’homme et aussi des acteurs d’origine africaine, qui viennent aussi interpréter et s’emparer de cette histoire-là »

Khady Niane, étudiante aux beaux-arts, est venue découvrir cet artiste béninois : « Dans le programme sénégalais, on nous apprend l’histoire coloniale. Ce n’est pas écrit par nous, donc il n’y a pas de sentiment encore dedans. Je pense que c’est à chacun de s’approprier sa culture. »

Deux autres artistes vont exposer sur l’histoire des tirailleurs sénégalais dans la galerie le Manège à partir du 22 mai prochain.

► À lire aussi : L’histoire coloniale du Congo racontée et chantée par «Congo Jazz Band»

[Tribune] Gisèle Halimi au Panthéon : ce que cache la polémique

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Par  Renaud de Rochebrune

L’avocate Gisele Halimi a Paris en 1977.
L'avocate Gisele Halimi a Paris en 1977. © Michele Brabo /Leemage

Envisagée un temps par le président Emmanuel Macron, l’entrée au Panthéon de l’avocate Gisèle Halimi, figure anticolonialiste autant que féministe, serait désormais compromise. Et pas forcément pour les raisons que l’on imagine.

En janvier dernier, lors de la remise du rapport Stora sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, on avait enregistré de vives réactions des deux côtés de la Méditerranée. Si, officiellement, les autorités algériennes semblaient rejeter en bloc ce texte – notamment parce que, à leurs yeux, il n’incitait pas suffisamment l’État français à la repentance – , en France, en revanche, l’accueil avait été plus contrasté mais en général assez favorable.

Ainsi, la plupart de ses préconisations pour apaiser les relations entre Paris et Alger et calmer les douleurs toujours vives des divers acteurs de la guerre près de soixante ans après les accords d’Évian, avaient plutôt été considérées par la grande majorité des commentateurs comme des mesures symboliques ou pratiques de bon sens. Avant qu’on oublie quelque peu le travail de Benjamin Stora au fil des semaines.

Dénoncer l’ensemble du rapport

Quatre mois après, alors qu’elle n’avait suscité que très peu de commentaires, l’une de ces mesures symboliques fait étonnamment l’objet d’une vive polémique en France. Il s’agit de « l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi, grande figure féminine d’opposition à la guerre d’Algérie », pour reprendre les mots de Benjamin Stora saluant l’avocate récemment disparue et qui avait courageusement défendu des militants et surtout des militantes du Front de libération nationale (FLN) risquant de lourdes peines pendant le conflit.

Certes, l’idée de lui accorder cet honneur peu commun – seules quelques dizaines de « grands hommes » sont inhumés au Panthéon – avait été critiquée dans une tribune signée par une cinquantaine de femmes se présentant comme « femmes et filles de harkis », et publiée par le Figaro. Mais le texte n’avait guère attiré l’attention. Il avait d’ailleurs pour principal but affirmé de dénoncer l’ensemble du rapport supposé « obéir à des considérations politiques et non historiques, au préjudice de la vérité sur les harkis ».

En clair, voulait-on dire, le texte de Stora ne prenait pas suffisamment en considération les revendications des descendants des soldats supplétifs de l’armée française pendant la guerre, injustement traités des deux côtés de la Méditerranée à l’issue du conflit.

Des dizaines de milliers de signatures

Mais voilà qu’à la mi-mai, un journaliste de la radio France Inter a déclaré à l’antenne avoir appris de bonne source – auprès d’un conseiller de l’Élysée, peut-on supposer – que l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi ne ferait plus partie des gestes envisagés par le président Emmanuel Macron pour continuer à suivre les préconisations de Benjamin Stora (reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans l’assassinat de l’avocat nationaliste lié au FLN Ali Boumendjel, ouverture facilitée d’archives concernant la guerre, etc.).

Ce qui, jusque là, n’avait guère fait problème est alors devenu tout à coup une « affaire » très commentée dans les médias. Paradoxalement, non pas pour une raison directement liée à la mémoire de la guerre d’Algérie, mais parce que ce recul « probable » de l’Élysée a choqué… des militantes féministes.

Que s’est-il passé ? Il semble que le président français ait reçu récemment des représentants des harkis et qu’il les a entendus répéter les critiques émises dans la tribune du Figaro. De quoi l’inciter, peut-être, à ne pas se précipiter, à moins d’un an de l’élection présidentielle, pour honorer Gisèle Halimi, et, par là même, mécontenter les descendants des harkis, et peut-être aussi les « pieds-noirs », bien que ces derniers ne se soient pas exprimé sur le sujet.

Et c’est ce que la  source élyséenne du journaliste de France Inter lui aurait confié. Ce qui n’a pas conduit avant tout, comme on aurait pu le supposer, les défenseurs des harkis à se féliciter. Mais qui a suscité une immense colère dans les rangs des organisations féministes françaises, lesquelles ont lancé une pétition qui a recueilli non pas une cinquantaine de signatures, comme la tribune du Figaro, mais des dizaines de milliers.

La raison en est simple. Gisèle Halimi est avant tout en France une figure du combat pour la défense des femmes : elle fut, grâce au célèbre procès de Bobigny en 1972, une pionnière parmi les défenseurs du droit à l’avortement et à la libre disposition de leur corps par les femmes. Elle fut également, à la suite d’un autre procès, en 1980, la principale responsable de la criminalisation du viol dans le droit français.

D’où l’importance, aux yeux des pétitionnaires, que revêt son entrée au Panthéon, indépendamment de son combat anticolonialiste. Une panthéonisation qui n’est peut-être même pas remise en cause, en tout cas pas définitivement, puisque Élisabeth Moreno, ministre déléguée à l’Égalité entre les femmes et les hommes, à la Diversité et à l’Égalité des chances, a tenu à faire savoir qu’elle soutenait cette initiative, sans être contredite.

Petit « guide »

Ainsi, il apparaît que le rapport Stora, loin d’être simplement oublié, est désormais devenu, non seulement, un petit guide permettant au gouvernement français de prendre certaines des mesures préconisées, mais aussi, un  outil  susceptible d’être utilisé par des groupes de mémoire et des chercheurs. Cette utilisation, tout en la détournant de son objet, dans le cas présent pour servir la cause féministe, mais aussi, en s’appuyant sur son contenu, tente d’infléchir la position des autorités des deux côtés de la Méditerranée.

C’est en effet ainsi qu’on peut interpréter les récentes revendications d’historiens algériens qui ont réclamé – notamment à la faveur d’une tribune publiée fin mars dans la presse d’Alger puis au cours d’un récent séminaire lors de la commémoration des massacres de Sétif en mai 1945 – que l’on ouvre plus largement l’accès, non seulement, aux archives françaises comme le demande Stora, mais aussi aux archives algériennes.

Loin d’être un simple rapport quasi-inoffensif, il est bien possible qu’il agisse implicitement à la manière d’une bombe à retardement. À suivre, donc.

L'Algérie commémore, pour la première fois, la «Journée de la Mémoire»

Photo prise le 15 mai 1962. Un soldat français dans une rue d'Oran.
Photo prise le 15 mai 1962. Un soldat français dans une rue d'Oran. AP - Horst Faas

C’est une première en Algérie. Le pays commémore, ce samedi 8 mai, la Journée nationale de la Mémoire. Cette journée du souvenir, décidée il y a un an par le président Abdelmadjid Tebboune, va désormais honorer tous les ans les victimes de la répression sanglante lancée le 8 mai 1945 par la France contre des manifestants indépendantistes. 

Il s'agit d'une commémoration historique. Pour la première fois depuis 1945, l'Algérie honore officiellement les milliers de victimes de cette répression sanglante. Les festivités officielles ont eu lieu dans la ville de Sétif, située à 300 km à l'est d'Alger qui a alors été l'épicentre de ces violences.

Et 66 ans après les faits, l'Algérie ne lâche rien. Le pays a encore rappelé son exigence d'une « repentance » - c'est le mot utilisé - de la France pour les crimes commis durant les 132 ans de colonisation qu'il a subis et cela, malgré une série d'« actes symboliques » engagés depuis quelques mois par le président français, Emmanuel Macron, afin de tenter de « réconcilier les mémoires » entre les deux pays.

Le porte-parole du gouvernement algérien lui a concédé aujourd'hui « des acquis certes modestes » mais d'« une grande valeur morale ». Ammar Belhimer cite notamment la récupération des crânes de nationalistes tués, au début du colonialisme. Mais il a été on ne peut plus clair : « l'Algérie reste attachée au règlement global du dossier mémorial » qui doit reposer, selon lui, sur « la reconnaissance officielle, définitive et globale par la France de ses crimes, la repentance et par des indemnisations équitables ».

Autre dossier au cœur du contentieux entre les deux capitales, celui des essais nucléaires que la France a réalisés dans le Sahara algérien entre 1960 et 1966. Alger exige également la prise en charge des conséquences de ces explosions pour solder définitivement le dossier mémoriel.