Histoire

29 septembre 1962, Ahmed Ben Bella face aux défis algériens

 

L’année 2022 a été riche en commémorations en Algérie, qui fête cette année le 60e anniversaire de son indépendance. Après l’anniversaire de la signature des accords d’Evian en mars 1962, la proclamation de l’indépendance survenue le 5 juillet de la même année, voici venu le temps de se souvenir de la prise du pouvoir du FLN, avec la désignation du premier gouvernement.

L’Algérie se souvient. Il y a 60 ans jour pour jour, le 29 septembre 1962, Ahmed Ben Bella était investi en tant que président du conseil par l’Assemblée constituante de son pays fraîchement indépendant. Un an après, faisant suite à l’adoption de la Constitution, il se fera élire par suffrage universel à la magistrature suprême, devenant le premier président de la République algérienne.

L’accession au pouvoir de ce « chef historique » de la lutte algérienne pour l’indépendance avait suscité beaucoup d’espoirs dans une Algérie épuisée par huit années de guerre de libération anticoloniale, suivie de plusieurs mois de quasi-guerre civile opposant groupes et fractions rivales au sein du mouvement nationaliste. Marqué par des réformes économiques importantes et des velléités autoritaires, le règne de Ben Bella sera court, interrompu par un coup d’État militaire survenu dès 1965. Il n’en reste pas moins que l’homme a compté dans l’histoire de l’Algérie moderne, sa vie ayant été « intimement liée au destin de ce pays », comme l’a écrit l’historien Benjamin Stora.

Eveil de conscience politique

Ahmed Ben Bella est venu au monde le 25 décembre 1916 à Marnia, un bourg situé dans l’ouest algérien. Il était le fils de paysans marocains, berbères, de la région de Marrakech, émigrés en Algérie vers la fin du XIXe siècle. Il a grandi au sein d’une large fratrie de huit frères et sœurs. L’avant-dernier des cinq garçons, le jeune Ahmed a appris le français à l’école coloniale à Tlemcen qu’il a fréquentée jusqu’au niveau de brevet, mais aurait été, selon la légende, meilleur footballeur qu’étudiant.

Dans son autobiographie qu’il a dictée à l’écrivain français Robert Merle (1) lorsqu’il est devenu chef de l’État, Ben Bella a raconté que l’éveil de sa conscience politique date de ses années d’écolier lorsqu’il fut confronté pour la première fois à la discrimination raciale. Ce n’était que sur les terrains de football qu’il était heureux car, aime-t-il le rappeler, « personne ne lui demandait s’il était Algérien ou Européen ». Il était également nostalgique de la fraternité qu’on lui avait témoignée au sein de l’armée qu’il rejoignit en 1937 pour faire son service militaire. Démobilisé puis remobilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale, il fut enrôlé au sein du 5e Régiment de tirailleurs marocains. L’héroïsme dont il fit preuve notamment à la terrible bataille de Monte Cassino en 1944, puis à la libération de la France l’année suivante, lui valut d’être promu adjudant et décoré de la médaille militaire par le général de Gaulle en personne.

L’engagement militant  

À son retour au pays, le jeune héros de la Seconde Guerre mondiale est bouleversé par la répression qui s’était exercée contre les manifestants de Sétif et de Guelma en mai-juin 1945. Les massacres perpétrés par l’armée coloniale seront déterminants dans son engagement pour une Algérie indépendante.

Dès 1945, Ben Bella s’engage à fond dans le mouvement nationaliste et adhére au parti indépendantiste de Messali Hadj, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.). Candidat aux élections municipales, il milite parallèlement au sein de l’Organisation secrète (OS), organe clandestin du parti, chargé de préparer la lutte armée. Les principales missions de l’OS sont de réunir des fonds, se procurer des armes et organiser des commandos.

Dans une interview, Ben Bella a rappelé l’importance qu’il attachait à ces actions clandestines. Il se disait fier d’avoir notamment participé le 5 avril 1949 à la fameuse attaque de la poste centrale d’Oran. Cette action avait rapporté à l’OS quelque 3 millions de francs, de quoi financer ses actions. Un an plus tard, l’OS fut démantelée par la police française et le chef de sa section d’Oran, Ben Bella, arrêté et condamné à la prison à perpétuité. S’évadant de prison au bout de deux ans, celui-ci s’exile au Caire. C’est d’ailleurs dans la capitale égyptienne, avec l’appui matériel de Nasser et de ses services de renseignements, qu’il organise la lutte armée contre le colonisateur.

 

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Principaux dirigeants du FLN (de gauche à droite : Mohamen Khider, Mostefa Lacheraf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Ahmed Ben Bella) après leur arrestation suite à un détournement, le 22 octobre 1956bpar l'armée française, de leur avion civil marocain, Domaine public.
 

 

En 1954, en pleine crise du mouvement nationaliste algérien, Ben Bella fait partie des neuf chefs historiques qui, rompant avec l’approche légaliste des partis traditionnels, ont fait le choix de l’insurrection générale. Celle-ci devait conduire le pays vers l’indépendance. Le Front de libération nationale (FLN) est fondé en octobre 1954 et l’insurrection programmée est déclenchée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, désignée depuis comme « la Toussaint rouge » par les historiens.

Basé à l’extérieur du pays, Ben Bella est chargé de fournir son organisation en armes et c’est ce qu’il fera jusqu’à sa nouvelle arrestation par les autorités françaises qui l’avaient identifié comme la « tête pensante » du mouvement. Elles auraient même prévu de l’abattre, selon une récente enquête publiée dans le journal Le Monde. En effet, le 22 novembre 1956, pendant un trajet vers Tunis, son avion est intercepté par l’armée française et détourné vers Paris. Arrêté, il aura la vie sauve, mais sera détenu sur l’île d’Aix, dans la région de la Loire. Il sera libéré six ans plus tard, après la signature des accords d’Evian, en mars 1962.

La conquête du pouvoir

C’est auréolé de son prestige de « chef historique » du mouvement nationaliste que Ben Bella est revenu en Algérie en 1962. Il était à l’époque l’homme le plus populaire de son pays, mais la conquête du pouvoir ne sera pas aisée pour autant.

Du temps de la guerre (1954-62), le FLN avait été déchiré par de violentes purges internes, voire des liquidations physiques. Au premier congrès du parti en 1956, dans la vallée de la Soummam en Kabylie, les dirigeants avaient théorisé les fondements politiques et le caractère national de l’insurrection en cours, mettant l’accent sur l’objectif de réaliser une République algérienne démocratique et sociale. Le parti avait été doté d’organismes dirigeants, qui reconnaissaient la primauté des militants de l’intérieur sur ceux de l’extérieur et du politique sur le militaire.

 

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Ahmed Ben Bella discute avec Houari Boumédiène, colonel de l'Armée de libération nationale (ALN), au Stade municipal d'Alger, le 10 septembre 1962. © AFP/Fernand Parizot

 

À l’indépendance, les cartes sont rebattues et malgré son absence du pays pendant plusieurs années, Ahmed Ben Bella s’est imposé, réussissant à faire accepter par la population ses thèses socialistes et pan-arabistes. Habile stratège, l’homme s’est allié avec ce qu’on appelle « l’armée des frontières », dirigée par Houari Boumediene. « Fort du soutien de l’armée qui était alors la force la plus cohérente et la mieux équipée, il est entré triomphalement en Alger au cours de l’été fatidique de 1962 », raconte Farid Alilat, journaliste et historien du FLN. (2)

Ahmed Ben Bella a 45 ans lorsqu’il est investi par l’Assemblée constituante. Celle-ci lui voue une allégeance totale et rédige une Constitution qui lui permettra de concentrer peu à peu dans ses mains tous les pouvoirs. Chef du parti unique, Ben Bella sera successivement président du Conseil, puis premier président de la République algérienne.

À la fois musulman croyant et socialiste, l’homme voulait édifier une Algérie socialiste dans la foi de l’islam. Tout au long des trois années de son mandat, il pratique une politique résolument marquée à gauche, dont témoignent les nombreuses nationalisations, les créations de coopératives, la réforme agraire fondée sur une stratégie autogestionnaire. Proche de l’URSS et de Cuba, il rencontre Che Guavera  à l’occasion d’une visite de ce dernier en Algérie. Lui-même sillonne le monde et ambitionne de faire de son pays la Mecque des mouvements de libération dans le tiers monde.

Or, à l’intérieur du pays, son leadership est de plus en plus contesté. Son autorité est fragilisée par les difficultés économiques croissantes, doublée de la dérive autoritaire du régime. D’ailleurs, dès sa prise du pouvoir, Ben Bella avait joué violemment des coudes, écartant sans ménagement ses rivaux. Cela lui valut des oppositions fortes au sein de son parti. « Mais ce sont ses divergences avec son mentor Boumediene et sa décision de démettre de son poste le puissant ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, qui sera le catalyseur du coup d’État militaire qui renversera Ben Bella le 19 juin 1965 », explique Farid Alilat.

Destitution

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 Dernier hommage à Ahmed Ben Bella. Alger, le 13 avril 2012. Reuters/Ramzi Boudina

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Détenu au secret pendant 15 ans, Ahmed Ben Bella est grâcié en 1980, après l’arrivée à la présidence de Chadli Bendjedid. Libéré, il s’exile en Suisse, avant de revenir s’installer en Algérie où il décède en 2012 à l’âge de 96 ans.

Depuis sa destitution, Ben Bella n’a plus jamais joué de rôle de premier plan dans la vie politique algérienne. À la fin de sa vie, il s’était rapproché de son lointain successeur à la présidence, un certain Bouteflika, qui, sans doute pour se racheter de sa participation au coup d’État de 1965, fit rebaptiser l’aéroport d’Oran d’après le nom de ce « chef historique » mythique de l’insurrection algérienne.

(1)    Ahmed Ben Bella, par Robert Merle. Paris, Gallimard, 1965.

(2)    Farid Alilat est journaliste à Jeune Afrique et l’auteur de Bouteflika, l'histoire secrète (éditions du Rocher, 2020)   

Histoire de l'Afrique de l'Ouest

L’histoire ancienne de l’Afrique de l’Ouest, repose pendant des siècles sur l’émergence, l’apogée, puis l’effacement de royaumes et d’empires liés à l’exploitation et au commerce du sel et de l’or. À partir du XIe siècle, ces empires sont marqués par la pénétration arabe porteuse de l’Islam et de l’organisation du commerce lointain.

 

Djene - la mosquée

 

L’histoire ouest africaine peut se diviser en cinq périodes majeures :

  • Les premières installations humaines sont identifiées autour de 12 000 av. J.-C.  Durant la préhistoire, l'agriculture s'est développée, et les premiers contacts eurent lieu avec les civilisations méditerranéennes au nord.

  • Jusqu’au XVe siècle, de grands empires s’établissent et consolidant le commerce et développant des États centralisés.

  • De nombreux petits royaumes succèdent aux empires, faisant le commerce d'esclaves durant les invasions coloniales du XVIIIe et XIXesiècles.

  • S’en suit, la période coloniale (fin du XIXe et XXe siecle), durant laquelle la France et la Grande-Bretagne contrôlent presque l'intégralité de la région.

  • Avec les indépendances, les nations actuelles se sont formées sur des frontières issues de l’organisation administrative coloniale.

Le commerce d’esclaves est aussi indissociable de l’histoire de la région. Présent dès l’antiquité, elle a connu son plus important trafic lors de l’établissement des routes vers l’Amérique par les Européens.

Elizabeth II et l’Afrique : de la valse avec Kwame Nkrumah au face à face avec Amin Dada

Au cours de ses sept décennies de règne, la reine Elizabeth II s’est rendue dans une vingtaine de pays africains. Des voyages dont il reste des photos qui ont fait le tour du monde, et un héritage politique.

Mis à jour le 9 septembre 2022 à 18:36
 
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Elizabeth II accueillie par Kwame Nkrumah, en novembre 1961, à Accra. © Archives JA

 

 

La légende raconte qu’elle a appris la mort de son père, le roi George VI, alors qu’elle se trouvait sur une plateforme hissée au sommet d’un figuier d’où elle observait la vie sauvage, elle, la grande passionnée d’animaux et de photographie. Nous sommes en février 1952, au Kenya. La princesse Elizabeth effectue une tournée dans plusieurs pays du Commonwealth – cinquante-six, dont une vingtaine de pays africains souverains aujourd’hui –, pour représenter le souverain de 56 ans, atteint d’un cancer du poumon et incapable de se déplacer à l’étranger.

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Elle est accompagnée de son époux Philip, le duc d’Edimbourg. Le couple s’est marié cinq ans plus tôt. Princesse à son arrivée en Afrique, elle en repartira reine, et sera la sixième femme à monter sur le trône britannique. Elle a 25 ans.

 

Elizabeth II, lorsqu'elle était encore princesse, en 1952 au Kenya. © AFP

 

Elizabeth II, lorsqu'elle était encore princesse, en 1952 au Kenya. © AFP

 

Depuis l’annonce du décès de la souveraine, ce jeudi 8 septembre 2022, à l’âge de 96 ans, l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta a salué dans un communiqué « une immense icône au service désintéressé de l’humanité et une figure de proue essentielle, non seulement du Royaume-Uni et du Commonwealth, dont le Kenya est un membre éminent, mais aussi du monde entier ».

Le nouveau dirigeant du pays, William Ruto, a quant à lui présenté ses condoléances sur Twitter et décrit le Commonwealth comme « l’héritage historique » d’Elizabeth II. Mais dans le pays, certains gardent surtout en mémoire la révolte anticolonialiste des Mau-Mau, violemment réprimée par les colons.

 

Valse avec Nkrumah

Elizabeth II et le président ghanéen Kwame Nkrumah, le 18 novembre 1961 à Accra. © Anonymous/AP/SIPA

 

Elizabeth II et le président ghanéen Kwame Nkrumah, le 18 novembre 1961 à Accra. © Anonymous/AP/SIPA

 

Au cours de son règne de sept décennies – un record – marqué par le processus d’indépendance des anciennes colonies britanniques, la reine aura visité au total vingt et un pays du continent. Avec toujours un objectif en tête : la préservation du Commonwealth.

Ce sera le cas en 1961, au Ghana. Dans son entourage, tous craignent ce déplacement. La presse britannique le juge « imprudent » et « dangereux ». Winston Churchill s’en émeut auprès du Premier ministre de l’époque. Rien n’y fait. Malgré les mises en garde répétées, la souveraine maintient son voyage dans l’ancienne colonie britannique devenue indépendante. À sa tête, le panafricaniste Kwame Nkrumah est de plus en plus contesté. Sa politique très ferme lui vaut de multiples tentatives d’assassinat. La dernière a coûté la vie à l’un de ses gardes du corps.

Mais Elizabeth II se moque de cet aspect sécuritaire. Le rapprochement de Nkrumah avec Moscou l’inquiète bien davantage. Le « marxiste » envisage de quitter le Commonwealth et ça, la reine ne s’y résout pas. « Comme j’aurais l’air sotte si j’avais peur de visiter le Ghana, puisque Khrouchtchev y est allé en étant bien reçu », confie-t-elle.

À LIREEsclavage : l’appel (très politique) de Nana Akufo-Addo

Les photos de sa valse avec Kwame Nkrumah lors de l’ouverture d’un bal donné en son honneur, qui la place sur un pied d’égalité avec son hôte, un homme noir – la ségrégation existe alors encore aux États-Unis –, feront le tour du monde. Le succès de ce voyage sera bien sûr symbolique, mais aussi et surtout politique : le Ghana fait toujours partie du Commonwealth aujourd’hui.

Le président ghanéen actuel, Nana Akufo-Addo, a salué sur les réseaux sociaux « sa présence inspirante, son calme, sa stabilité et, par-dessus tout, son grand amour et sa croyance dans le Commonwealth, ainsi que sa capacité à être une force pour le bien commun ». Les drapeaux du pays seront en berne pendant sept jours.

En Zambie contre l’avis de Thatcher

Comme lors de ce voyage officiel au Ghana, la reine fera fi de multiples mises en garde quelques années plus tard, à l’occasion d’un déplacement en Zambie, en 1979. La cheffe du Commonwealth est attendue cette année-là au sommet de l’organisation, organisé dans la capitale, Lusaka.

La ville se situe à seulement 200 kilomètres de la frontière rhodésienne, où une guerre civile fait rage depuis 1964. Le régime ségrégationniste affronte les partisans de l’indépendance. La Première ministre britannique Margaret Thatcher, qui vient d’arriver à ce poste, est fermement opposée à ce déplacement. Les deux femmes ont seulement six mois d’écart et leur relation est notoirement houleuse.

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Elizabeth II, accueillie très chaleureusement en Zambie, y présidera la signature de la Déclaration de Lusaka, par laquelle les dirigeants de l’organisation s’engagent à travailler ensemble pour éliminer le racisme et les politiques d’apartheid. Quelques mois plus tard, la Rhodésie du Sud disparaît au profit du Zimbabwe de Robert Mugabe. La guerre prendra fin.

 

En butte à la folie d’Idi Amin Dada

 

L’ancien président ougandais Idi Amin Dada. © Archives Jeune Afrique

 

L’ancien président ougandais Idi Amin Dada. © Archives Jeune Afrique

 

Unanimement respectée à la tête du Commonwealth, elle n’a vu qu’un seul dirigeant oser s’opposer à elle : le sanguinaire Idi Amin Dada, autoproclamé « roi d’Écosse ». Ce dernier avait assuré qu’il prendrait sa place à la tête de l’organisation.

En 1975, le président ougandais s’était invité à Buckingham Palace. Dans un message à la reine, il annonçait sa visite officielle en Grande-Bretagne à partir du 4 août, exigeant « un séjour confortable  » avec « l’espoir de pouvoir compter à Londres sur un ravitaillement régulier et satisfaisant en produits essentiels », bien que l’économie britannique soit  » souffrante à bien des égards », rapporte Le Monde dans un article paru l’année en question. Puis, Idi Amin Dada (renversé en 1979) avait proposé à la reine de venir à son tour en Ouganda « rencontrer un vrai homme »…

Dans le pays aujourd’hui, l’un des plus beaux parcs nationaux porte le nom de Queen Elizabeth. « Il rassemble à lui seul un composé de savane d’acacias, de forêt tropicale, de cratères volcaniques, de lacs et de plaines », d’après les guides touristiques. Un hommage à la passion de la monarque pour la nature et un clin d’œil au jour où la princesse devint reine, en Afrique. Mais des voix s’élèvent pour demander que disparaissent les traces de l’ancien colon dans l’espace public…

Mort d’Elizabeth II : la reine et l’Afrique, sept décennies d’histoire

La reine d’Angleterre Elizabeth II est décédée à 96 ans ce 8 septembre en sa résidence écossaise de Balmoral. Couronnée en 1952, elle était une légende vivante, y compris en Afrique, continent qu’elle avait découvert dès 1947.

Mis à jour le 9 septembre 2022 à 10:09
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       Elizabeth II et le président ghanéen Kwame Nkrumah, le 18 novembre 1961 à Accra

Soixante-dix ans qu’on ne voyait qu’elle, depuis la retransmission mondiale à la télévision de son sacre, hiératique jeune femme de 27 ans portant une couronne trop lourde pour son cou et ses épaules frêles. Soixante-dix ans qu’on scrutait, un brin moqueur, ses chapeaux extravagants et qu’on se demandait ce qu’elle pouvait bien fourrer dans son éternel sac à main. Soixante-dix ans qu’on la voyait sillonner le monde, inaugurer des institutions, recevoir des chefs d’État, décorer des personnalités – plus de 400 000 au total, car, disait-elle, « tout le monde aime être encouragé par une tape dans le dos ». Appliquée à la tâche, stoïque en toutes circonstances, qu’il fasse plus de 40° à l’ombre (elle ne transpirait jamais) ou qu’un fou, déjouant les mesures de sécurité, se fraie un chemin jusque dans sa chambre à coucher, Sa Gracieuse Majesté, 96 ans, n’en finissait pas de nous intriguer. Mais, ce 8 septembre, Elizabeth s’est finalement éteinte, en la résidence royale de Balmoral, en Écosse.

Avant d’être cette digne vieille dame à jupes plissées, elle fut la petite Lilibet. La « plus grande fierté » de George VI, son père. Lorsque cet homme timide et bégayant est appelé à régner « par accident » après qu’Édouard VIII, son frère, a renoncé au trône pour épouser une roturière américaine deux fois divorcée, on commence à regarder la fillette de 10 ans d’un autre œil. « Il émane d’elle un air d’autorité et de sérieux étonnant chez un enfant de 2 ans », s’étonnait déjà Winston Churchill, pourtant peu enclin à s’extasier devant des chérubins.

Une vingtaine d’années plus tard, devenu son Premier ministre, il se dira de nouveau frappé par l’attention que cette jeune femme porte aux affaires de l’État et par sa compétence. « De tous mes Premiers ministres, Winston fut le plus drôle », confiera de son côté la reine, qui partageait avec lui la passion des courses de chevaux et ordonna des funérailles nationales pour honorer la mémoire du héros de la Seconde Guerre mondiale.

Premiers pas de princesse

Années 1939-1945. L’adolescente grandit dans les châteaux de Windsor, dans le Berkshire, et de Balmoral, dans la campagne écossaise, entre gouvernantes, poneys et chiens corgis, dont elle raffole, pendant que ses parents restés à Londres essuient courageusement les bombardements allemands. Elizabeth apprend le métier : cours de français (qu’elle parle couramment), de mathématiques (où elle ne brille guère), de droit constitutionnel (où elle excelle) et de mécanique (elle apprend à réparer des véhicules militaires). Elle fait ses premiers pas de princesse en présentant ses condoléances aux familles des grenadiers tués au combat. À 13 ans, elle s’éprend de Philip Mountbatten, son lointain cousin de cinq ans son aîné. Lorsqu’en 1946 il la demande en mariage, elle accepte sans consulter ses parents. C’est sa première décision d’importance. Elle a 20 ans.

Quatre enfants (Charles, Anne, Andrew et Edward), dont les frasques feront par la suite les joies de la presse people, naissent de cette union apparemment sans nuages. Encore que… Interrogé en 1992 sur ce qu’il pensait de sa vie, le prince Philip répondit tout à trac : « J’aurais bien mieux fait de rester dans la Navy. » Mais faut-il accorder de l’importance aux saillies du duc d’Édimbourg, éminent spécialiste des blagues douteuses à l’adresse des Africains, Papouasiens, Jamaïcains, Chinois ou encore Écossais ? Le quotidien The Independent en a d’ailleurs établi la malicieuse recension à l’occasion du jubilé de son épouse.

L’Afrique, encore

Février 1947. Le premier voyage de la princesse Elizabeth la mène en Rhodésie et en Afrique du Sud, sur fond de fortes tensions politiques. George VI apporte un discret soutien au Premier ministre Jan Smuts, un Afrikaner éduqué au Royaume-Uni qui s’efforce d’améliorer les conditions de vie de la majorité noire. Ce dernier perd bientôt les élections face aux partisans de la ségrégation raciale. Elizabeth ne reviendra en Afrique du Sud qu’en 1995, alors que Nelson Mandela en est devenu le président. Une longue abstention qui marque son désaveu – implicite mais clair – de ce que fut l’apartheid.

Février 1952. L’Afrique, encore. C’est au Kenya, où cette passionnée de vidéo filme des éléphants, qu’elle apprend le décès de son père. « Pâle et inquiète », comme l’écrit Sally Bedell Smith, l’une de ses biographes*, elle regagne Londres. « Son couronnement contribuera peut-être à mettre fin aux injustices dont sont victimes les femmes qui aspirent aux plus hautes fonctions », écrit Margaret Thatcher, qui n’est alors qu’une jeune pousse du Parti conservateur. S’ensuivra pour Elizabeth toute une vie consacrée à la fonction royale. La très croyante souveraine, qui priait à genoux tous les soirs devant son lit, considérait sa mission comme un sacerdoce, excluant d’abdiquer un jour au profit de son fils Charles (73 ans aujourd’hui).

Sauver le Commonwealth

Tous les jours, elle épluchait sa correspondance, prenait connaissance des dépêches diplomatiques et des projets de loi. Une fois par semaine, elle recevait le Premier ministre pour s’entretenir des affaires du moment. Elle en a connu pas moins de quinze, conservateurs (Churchill, Thatcher, Major) ou travaillistes (Wilson, Blair). Tous ont apparemment apprécié leurs entretiens avec cette femme qui maîtrisait à la perfection les arcanes du pouvoir sans jamais se départir de son calme ni sortir de son rôle constitutionnel. La reine n’approuvait ni ne désapprouvait aucune mesure gouvernementale. Tout au plus devinait-on qu’elle jugeait peu judicieuse l’intervention franco-britannique à Suez (1956). Elle apportait en revanche un soutien appuyé à la guerre des Malouines contre l’Argentine (1982) en envoyant son fils Andrew au combat.

L’importance qu’elle attachait au Commonwealth était, elle, pleinement assumée. Très soucieuse de maintenir sa cohésion, elle avait réussi à nouer au fil des années d’étroites relations avec les chefs d’État des pays membres, notamment africains. À l’occasion, elle contribua à apaiser les tensions suscitées par ses Premiers ministres, comme à l’époque où Edward Heath et Margaret Thatcher s’obstinaient, l’un à vendre des armes, l’autre à ne pas imposer de sanctions à l’Afrique du Sud ségrégationniste, au risque de voir certains pays africains claquer la porte de l’organisation. « Sans le leadership de la reine et son exemple, beaucoup d’entre nous seraient partis », confirme Kenneth Kaunda, le premier président de la Zambie indépendante, qui, avec Nelson Mandela, est le seul dirigeant au monde à l’appeler par son prénom.

Fine mouche

Cette mère absente et lointaine (à en croire son fils Charles, qui s’en plaignit amèrement), cette femme qui ne montrait jamais ses émotions en public et manifestait en toutes circonstances une prudence de Sioux n’hésitait pas à jouer de sa féminité à des fins diplomatiques. En 1961, persuadée qu’il ne faut pas laisser le champ libre à l’Union soviétique en Afrique (on est alors en pleine guerre froide), elle passait outre à l’avis de ses conseillers et se rendait au Ghana pour dissuader le président Kwame Nkrumah de s’allier avec Moscou et de sortir du Commonwealth. Elle le charmait en valsant avec lui lors d’un bal. On la verra se trémousser sur une piste de danse, de manière plus enthousiaste, en 1996, lors de la visite de Mandela au Royaume-Uni. « Elle est devenue la psychothérapeute du Commonwealth », plaisantait le prince Philip.

Fine mouche, la reine ? Yes, indeed ! « Lors de notre premier entretien hebdomadaire, elle m’a posé une question sur la balance des paiements. Incapable de lui répondre de manière précise, je me suis senti comme un écolier qui n’a pas appris sa leçon », raconta un jour Harold Wilson. « Dans une autre vie, elle aurait pu être une femme politique ou une diplomate de premier plan. Elle est devenue les deux », confirmait Bill Clinton. « Elle aurait été un exceptionnel entraîneur de yearling », renchérit un spécialiste du monde hippique. « On met longtemps à la connaître vraiment », résumait l’un de ses proches.

Comme un yack

En privé, Sa Majesté était plutôt une femme pratique, plus terrienne qu’intellectuelle (elle lisait assez peu, surtout des romans historiques). Mais elle pratiquait ce délicieux humour qui a fait la réputation de l’Angleterre et parlait comme une Italienne, en bougeant les mains. Intrépide, elle montait encore à cheval à plus de 80 ans, sans bombe sur la tête, et n’attachait jamais sa ceinture de sécurité quand elle conduisait encore, trop vite, dans sa propriété de Balmoral.

Malgré quelques controverses touchant à la vie privée de ses enfants et au train de vie de sa famille, elle n’avait jamais cessé d’être populaire. « Elle a deux atouts majeurs, confiait l’un de ses proches. Un, elle dort très bien ; deux, elle a de très bonnes jambes et peut rester debout longtemps : elle est costaude comme un yack. » Elizabeth a finalement rendu les armes ce 8 septembre. La reine avait 96 ans.

Article publié le 12 juin 2012, mis à jour le 8 septembre 2022

Disparition de Gorbatchev: «La fin du monde bipolaire a permis une ouverture politique en Afrique»

Mikhaïl Gorbatchev a été le dernier président de l'URSS. L'Union soviétique s'effondre en 1991, deux ans après la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989. L'onde de choc est mondiale : la chute de l'URSS sonne la fin de la Guerre froide. Quel a été l'impact en Afrique, terrain privilégié de cette guerre froide entre les deux blocs Est et Ouest ? François Mazet a posé la question à Hugo Sada, ancien journaliste à RFI et chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique.

 
 

RFI : Mikhaïl Gorbatchev a été un des grands artisans de la fin de la guerre froide, qui avait fracturé le monde pendant un demi-siècle. Quelles ont été les conséquences de ses choix politiques pour l'Afrique ?

Hugo Sada : C’était la fin de la guerre froide, mais c’était surtout la fin du monde bipolaire, c’est-à-dire de la rivalité Est-Ouest américano-soviétique, la glasnost et la perestroïka, à amorcer un déclin de l’influence internationale de l’URSS. Et donc un retrait de l’Union soviétique où elle était quand même fortement présente en Angola, au Mozambique, en Éthiopie et dans un certain nombre de pays. Donc, cette fin de ce monde bipolaire a ouvert la voie à une ouverture politique en Afrique qui a commencé avec les conférences nationales, puis les processus électoraux. Et donc, c’est ça le fait marquant : c’est une URSS épuisée qui se retire du continent africain.

Les régimes, qui étaient les alliés de Moscou, ont dû évoluer ou disparaître. Par exemple, l'Éthiopien Mengistu Haile Mariam, qui a été renversé en 1991

C’est du côté de l’URSS, c'est l’Éthiopie, mais c’est aussi l’Angola, le Mozambique, le proxy cubain qui commence à se retirer aussi de ces pays où il était fortement présent2365555555

 

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En parallèle, les États-Unis aussi ont aussi changé d'approche sur le continent à la fin de la guerre froide. L'Afrique n'était plus si importante ?

Elle était un enjeu économique. Pour les Américains, leur présence en Afrique, c’était le pétrole, les grands contrats de télécom. Puis, après, on a quand même vécu une redistribution des cartes et d’ouverture des partenariats des pays africains, des partenariats internationaux. Il n’y avait plus la rivalité soviéto-américaine, il n’y avait plus l’influence forte des anciennes puissances coloniales. Il y avait tout de même le phénomène majeur qui est la montée en puissance de la Chine en Afrique.

On est dans une phase où la Russie essaie de regagner une influence sur le continent africain

La fin de la guerre froide, c'est aussi ce qui a libéré les sociétés civiles africaines ?

On disait à l’époque qu’il y avait un déclassement stratégique de l’Afrique. Et donc, ces dirigeants autoritaires se retrouvaient livrés à eux-mêmes et face à une contestation et une demande d’ouverture et de démocratie. En quelques années, grâce à cette rupture, on est passé d’un continent où des élections étaient une exception à un continent où les élections étaient devenues la norme.

Justement, 30 ans après cette parenthèse de libéralisation, et alors que Mikhaïl Gorbatchev est mort, est-ce que ce cycle n'est pas refermé pour l’Afrique ?

Elle s’est refermée avant depuis longtemps. On a vu comment une perversion des processus de démocratisation et on a vu quand même le maintien au pouvoir de pas mal de régimes autoritaires et des élections qui étaient souvent d’une fiabilité un peu douteuse. Mais maintenant, on est dans une phase nouvelle. On est dans une phase où la Russie essaie de regagner une influence sur le continent africain. On le voit au Mali et on le voit en Centrafrique, on le voit dans un certain nombre de pays. Il y a une espèce de nostalgie et de retour à une politique d’influence russe sur le continent africain.

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