Histoire

Liberia : Samuel Doe, une mort au goût de Budweiser (4/6)

Mis à jour le 15 octobre 2021 à 09:11


Samuel Doe en avril 1980, à Monrovia © AFP

« On a tué le président ! » (4/6). Alors que s’est ouvert le procès des assassins présumés de Sankara, Jeune Afrique vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains assassinés. Aujourd’hui, Samuel Doe, torturé à mort devant l’œil d’une caméra le 9 septembre 1990.

Le président n’est presque plus rien, mais bientôt ce sera pire. Sans chemise, sans pantalon, le slip blanc gorgé de sang. On lui a arraché ses grigris. Il a les yeux écarquillés et déjà plus de jambes : une rafale de kalachnikov s’est chargée de les lui couper. Samuel Doe gît par terre, dans ce bureau miteux, au milieu de soudards surexcités, il supplie. Il est prêt à tout donner. Sa fortune, les caches où se planquent ses proches, le numéro de ses comptes bancaires, son pouvoir – si tant est qu’il lui en reste.

Les soldats le malmènent, on ne sait même plus ce qu’ils veulent vraiment. Sont-ce les supplications de Doe ou les ricanements de ses tortionnaires ? On ne s’entend pas dans la petite pièce de la clinique de Bushrod Island à Monrovia. Au milieu du brouhaha, un journaliste tend un micro au chef de l’État, un autre filme la scène. Elle dure 14 minutes et, au lendemain de ce 9 septembre 1990, elle deviendra un best-seller sur les marchés de Monrovia. Il n’est pas si fréquent de contempler la mise à mort d’un président.

Le sang et la haine

Dans un fauteuil en faux cuir, face à sa victime, Prince Johnson est impassible – ou peut-être a-t-il un petit air amusé. De temps en temps, il s’excite, se lève puis se rassoit. Une femme en blouse d’infirmière l’évente. Il faut rester calme, l’heure est grave. C’est peut-être celle de la victoire. Il boit une gorgée de Budweiser. Voilà près d’un quart d’heure que Samuel Doe geint devant lui. Ça suffit. Ses hommes se ruent sur le président : ils lui découpent une oreille. Encore un peu de Budweiser. La bière est si bonne : elle a le goût amer du sang et de la haine.

La fureur de ce dimanche a débuté à l’heure où les cloches des églises de la capitale libérienne se mettent à tinter. Les messes étaient à peine terminées que soudain, le chef de l’État donne l’ordre à ses gardes de quitter Mansion House. C’est le branle-bas de combat. Depuis des semaines, tout le monde végétait dans la cour du palais présidentiel : Samuel Doe se terrait. Les rebelles de Charles Taylor et Prince Johnson, qui avaient lancé l’offensive neuf mois plus tôt, étaient désormais aux portes de Monrovia. Ça sentait la fin.

LE GÉNÉRAL QUAINOO TENTE DE CALMER LES DEUX CAMPS, MAIS ON NE PEUT PAS GRAND CHOSE FACE AUX DÉLIRES HAINEUX

Pour une fois, il n’était pas saoul

Le rendez-vous fixé au quartier général de l’Ecomog a-t-il rassuré Samuel Doe ? Lui avait-on donné des gages ? Que devait-il négocier ? Les témoins assurent en tout cas que le président avait toute sa tête. Pour une fois, il n’était pas saoul. Sirènes hurlantes, Samuel Doe débarque au quartier général de la force ouest-africaine. Il a emmené avec lui une centaine d’hommes, son ministre de l’Information et celui de la Défense, des journalistes. Il file au premier des deux étages d’un petit bâtiment et, sans même s’annoncer, déboule dans le bureau du patron de l’Ecomog, le général ghanéen Quainoo, qui a été déployé moins d’un mois auparavant.

Il ne s’écoule que quelques instants et déjà, ça y est, voilà Prince Johnson qui arrive. Le chef de l’Independent National Patriotic Front of Liberia (INPFL) est surexcité et ses soldats sont lourdement armés. Ils ont des fusils mitrailleurs et des lance-roquettes. Johnson transpire, vocifère. Le ton monte entre ses hommes et les gardes de Samuel Doe. « Ouvrez le feu ! » crie-t-il. Il est environ 14h, c’est un carnage, on compte 78 cadavres.

« Cette fois, nous allons le prendre », crie Prince Johnson. C’est à son tour de monter les escaliers du petit bâtiment et de se ruer dans le bureau du général Quainoo. Le Ghanéen tente de calmer les deux camps, mais on ne peut pas grand chose face aux délires haineux : il ne peut être que spectateur. Un des hommes de Prince Johnson mitraille les jambes de Doe.

LES REBELLES DE PRINCE JOHNSON PROMENAIENT LE CADAVRE EN BROUETTE DANS LES RUES DE MONROVIA

Sexe broyé


Pendant qu’ils torturent Samuel Doe, les hommes de Prince Johnson filment la scène. © DR

Quelques instants plus tard, les rebelles embarquent le président vers la clinique de Bushrod Island. Samuel Doe n’a plus de membres inférieurs, puis son sexe est broyé et, après une gorgée de Budweiser, ses oreilles seront donc découpées. Pourquoi ? Nul ne le sait vraiment et cela dure des heures. L’instant exact de la mort du président n’a pas été filmé mais, pendant plusieurs jours ensuite, le corps du président a été exposé par les rebelles de Prince Johnson. Ils promenaient le cadavre en brouette dans les rues de Monrovia. La foule hurlait de joie, raconte-t-on, comme si l’horreur était devenue le seul spectacle réjouissant.

À l’époque, il n’y avait de toute façon plus que cela dans l’air du Liberia. Une décennie plus tôt, le jeune sergent Doe avait pris la tête du pays en promettant une revanche des « natives » contre les « Congos », cette minorité africaine-américaine qui confisquait le pouvoir, les honneurs et l’argent depuis l’indépendance du pays en 1822. En guise de revanche, il y a eu la terreur. Au lieu de la liberté, la violence.

Doe n’avait même pas 30 ans – 29 exactement – quand lui et ses hommes étaient venus cueillir le chic président Tolbert dans sa chambre du palais un matin d’avril 1980 et l’avaient exécuté. Quelques jours plus tard, ils avaient aligné treize ministres du gouvernement déchu sur une plage de Monrovia avant de leur tirer dessus. Les badauds avaient été pris a témoin : c’est ainsi qu’on traiterait désormais les ennemis.

La scène a annoncé le règne qui allait suivre, délirant et inhumain. Doe avait décidé de ne pas lâcher le pouvoir. En 1990, c’était comme en 1985, lorsqu’à la veille de la présidentielle, il avait promis d’écraser quiconque empêcherait sa réélection – il l’avait emporté avec 51 %. Alors, fin 1989, lorsqu’un certain Charles Taylor a levé sa rébellion pour le renverser, il n’a pas été vu d’un mauvais œil, tant il est vrai qu’une partie des Libériens et les pays étrangers – Côte d’Ivoire et États-Unis en tête – voulaient se débarrasser de ce sergent incontrôlable. Tous connaissaient bien cet ancien conseiller du président qui, accusé d’avoir détourné des centaines de milliers de dollars, avait passé quelques années en exil outre-Atlantique. Et qu’importe les méthodes des rebelles, les villages d’ethnies « ennemies » rasés, les gamins recrutés. C’était la guerre, après tout.

MAIN DANS LA MAIN AVEC GEORGE WEAH, PRINCE JOHNSON OCCUPE UNE PLACE CENTRALE DANS LE RÉGIME LIBÉRIEN

Pas une once de remord

« Vous savez pourquoi j’ai fait ça à Samuel Doe ? Dans mon comté de Nimba [dans le nord du pays], des années auparavant, lui et ses hommes avaient tué 300 bébés. Juste avant leur exécution, ils hurlaient mais Doe n’a pas entendu leurs supplications. Alors, je lui ai coupé les oreilles », avait expliqué Prince Johnson en 2018, recevant Jeune Afrique dans un bureau huppé de Monrovia. Le meurtrier le plus célèbre du Liberia n’a jamais exprimé une once de remord.

Il n’est toujours pas parvenu à la tête de l’État : après avoir assassiné Doe, il a affronté son ancien camarade, Charles Taylor, pendant sept années avant de perdre la guerre. Contraint à fuir en 1997, il est revenu en héros dans le comté de Nimba en 2004 et a repris la politique.

Élu sénateur deux ans plus tard, il est arrivé troisième de la présidentielle en 2018, une place qui a fait de lui un homme incontournable. Main dans la main avec le président George Weah, il occupe désormais une place centrale dans le régime libérien. En mai, l’ancien chef de guerre, qui n’a jamais été jugé, a même été nommé à la tête de la commission de défense du sénat. Prince Johnson est aujourd’hui un des hommes les plus puissants du Liberia, mais peut-être devrait-il se souvenir de la fin de Samuel Doe et de l’enseignement que cette séquence aura laissé : on meurt comme on vit.

Algérie : Mohamed Boudiaf, un « parricide » en direct à la télévision (3/6)

Mis à jour le 13 octobre 2021 à 18:03


Mohamed Boudiaf en 1992 à Alger © Daniel SIMON/Gamma-Rapho via Getty Images

« On a tué le président ! » (3/6). Alors que s’est ouvert le procès des assassins présumés de Sankara, Jeune Afrique vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains assassinés. Aujourd’hui, retour sur la mort de Mohamed Boudiaf, abattu le 16 janvier 1992 par un sous-officier affecté à sa protection.

Après Alger et Oran, Annaba. Ce jeudi 29 juin 1992, Mohamed Boudiaf effectue une visite dans cette ville que l’on surnomme la perle de l’Est. Cinq mois après son retour d’exil et sa désignation, le 16 janvier 1992, à la tête du Haut Comité d’État (HCE) – instance créée en janvier 1992 après la démission du président Chadli et l’arrêt du processus électoral au lendemain de la victoire des islamistes du Front islamique du salut  (FIS) aux législatives de décembre 1991 –, le président Boudiaf veut aller au contact de ses compatriotes, leur parler du nouveau parti politique qu’il compte lancer et leur détailler les priorités de son programme.

Ce retissage des liens avec ses compatriotes, Boudiaf le conçoit comme un préalable à la restauration de la confiance entre le peuple et ses dirigeants. À 73 ans, cette figure de la guerre d’indépendance et cofondateur du Front de libération nationale (FLN), extirpé de sa paisible retraite à Kénitra, au Maroc, où il s’était installé en 1964, veut reconquérir le cœur des Algériens. Une reconquête qui passe par une tournée dans plusieurs villes et qui l’a conduit, ce 29 juin, à Annaba.

Une protection rapprochée… démobilisée

Mohamed Boudiaf, que l’on surnomme affectueusement « Boudy », s’apprête à prononcer un discours à la Maison de la culture. À l’extérieur du bâtiment, la surveillance est bancale. Les membres de la sécurité présidentielle et de la protection rapprochée, ainsi que les agents du Groupement d’intervention spéciale (GIS), une unité spécialisée dans la lutte anti-terroriste, sont en mode relâche. Les uns papotent, d’autres grillent tranquillement une cigarette et certains ont carrément déserté leurs postes, comme s’il n’y avait aucune menace, comme si la sécurité des lieux, et surtout celle du président, n’étaient pas une priorité absolue.

En tout, 65 agents dépêchés la veille d’Alger sont déployés pour assurer la protection du chef de l’État. Parmi eux, le sous-lieutenant Lembarek Boumaarafi. Âgé de 26 ans, ce sous-officier aguerri, membre du GIS, a fait ses preuves dans les unités chargées de combattre les Groupes islamiques armés (GIA), qui sèment la terreur depuis le début de l’insurrection, en janvier 1992. Boumaarafi ne devait pas faire partie des équipes de protection envoyées à Annaba.

Contre l’avis de son supérieur hiérarchique, le lieutenant Torki, qui se méfie de son mauvais caractère et de son indiscipline, Boumaarafi a été affecté aux unités de surveillance et de protection du cortège présidentiel par le commandant Hamou, patron du GIS, qui lui a fait délivrer la veille un ordre de mission individuel pour qu’il se rende à Annaba.

Outre son pistolet-mitrailleur Beretta, Boumaarafi a mis dans ses bagages une grenade récupérée au cours d’une opération anti-terroriste à laquelle il avait pris part quelques semaines plus tôt dans un appartement, sur les hauteurs d’Alger. Vers 11 heures, ce 29 juin, il pénètre dans la Maison de la culture. Et prend position derrière le grand rideau.

Aucun officiel n’est du voyage

Dans la salle pleine comme un œuf, des membres de la société civile, des jeunes, des élus et notables locaux, des hommes d’affaires et des journalistes prennent place pour écouter le président. Sur l’estrade ornée de bouquets de fleurs, Mohamed Boudiaf, en costume gris et chemise blanche, déroule son discours. À sa gauche, Amine Abderrahmane, son beau-frère et secrétaire particulier.Hormis ce fidèle collaborateur, aucun responsable ne s’est déplacé à Annaba. Ni le ministre de l’Intérieur, le général Larbi Belkheir, ni le chef du gouvernement, Sid Ahmed Ghozali, ne sont du voyage. Le solitaire Boudiaf n’aime pas trop s’encombrer de la présence d’officiels.

Les caméras filment le meeting, retransmis en direct à la télévision nationale. Boudiaf parle, l’audience applaudit ou s’esclaffe quand il lance ses saillies en arabe dialectal. Les caméras de télévision passent de l’estrade à la salle, de la salle à la tribune, puis filment le président en plan serré.

BOUMAARAFI FAIT ROULER UNE GRENADE PAR TERRE PUIS LÂCHE UNE RAFALE QUI ATTEINT BOUDIAF À LA TÊTE ET AU DOS

À quelques mètres de lui, derrière le grand rideau noir, Boumaarafi est prêt à passer à l’action. À la tribune, Boudiaf continuer de parler en agitant sa main gauche : « Nous voyons les autres pays nous devancer. En quoi nous ont-ils devancés ? Par la science. Et la religion musulmane… » Il s’arrête net. Il a entendu le bruit sec d’une petite détonation, tourne la tête légèrement sur sa gauche. Boumaarafi se faufile à travers la fente du rideau et lance sa grenade en la faisant rouler par terre. Puis s’avance derrière Boudiaf et lâche une rafale qui l’atteint à la tête et au dos. Le président s’écroule, des morceaux de cervelle sont projetés sur le sol et l’estrade. Il est 11h30. Amine Abderrahmane, dévasté, comprend que Boudiaf est mort.

Meurtre en direct

Tandis qu’il recouvre le corps de sa veste, la panique et la confusion gagnent la salle. Les caméras de télévision continuent de filmer la scène du crime. Boumaarafi jette son arme, disparaît derrière le rideau et prend la fuite pour se réfugier dans l’appartement d’un riverain. Il décline son identité et demande que l’on prévienne la police, qui viendra l’arrêter sous peu.

À l’intérieur de la Maison de la culture, les secours se font attendre. Le protocole présidentiel n’a pas prévu la présence d’un médecin pendant la tournée. Lorsque les secours arrivent, ils évacuent d’abord les personnes blessées par la grenade et les projectiles de l’arme du tireur. Ils déposent le corps ensanglanté de Boudiaf sur une civière. Il sera le dernier à arriver à l’hôpital de Annaba, en état de mort cérébrale. Quelques heures plus tard, il est évacué vers l’hôpital militaire de Ain Naâdja, sur les hauteurs d’Alger, où il est officiellement déclaré mort.

SES COMPATRIOTES ONT TÔT FAIT DE DÉSIGNER LES COMMANDITAIRES : LES DÉCIDEURS QUI L’ONT INSTALLÉ AU POUVOIR

L’assassinat en direct à la télévision de ce père de la nation que les militaires avaient appelé à la rescousse pour gérer l’Algérie plongée dans la guerre civile provoque sidération, choc et colère dans le pays et à l’étranger. Les Algériens sont d’autant plus révoltés par ce « parricide » qu’il a été commis par un sous-officier censé veiller à la sécurité du chef de l’État. Avant même que Mohamed Boudiaf ne soit porté en terre, ses compatriotes ont tôt fait de désigner les commanditaires de son assassinat : les décideurs qui l’ont installé au pouvoir. Qui a tué « Boudy » ? Pourquoi ? Comment son assassin s’est-il retrouvé avec autant de facilité derrière ce rideau noir à Annaba ?


Funérailles de Mohamed Boudiaf à Alger, le 1er juillet 1992 © Jean-Michel TURPIN/Gamma-Rapho via Getty Images

Deux rapports et des zones d’ombre

Pour tuer dans l’œuf les spéculations et les allégations sur une implication présumée de l’armée et des services secrets dans la mort de Boudiaf, le HCE met en place une commission d’enquête. Ses conclusions, rendues publiques le 25 juillet 1992 dans un rapport préliminaire, laissent les Algériens dubitatifs. La commission écarte la thèse d’un acte individuel, avalise celui d’un complot, mais se garde de dévoiler l’identité des commanditaires. Un complot sans les noms des comploteurs.

Un deuxième rapport, dévoilé le 9 décembre 1992, exclut une fois de plus la thèse d’un acte isolé sans pour autant livrer les noms des commanditaires ou des complices, ni des institutions auxquelles ils appartiennent. Bien que Boumaarafi soutient avoir agi seul, les membres de la commission jugent que son acte ne pouvait profiter qu’au FIS.

Devant les enquêteurs, le juge ou encore le psychiatre Farid Kacha, qui l’a rencontré à deux reprises pour établir son expertise psychiatrique, Boumaarafi ne change presque pas une virgule du récit qu’il fait de son parcours et de son acte. Un homme présenté comme froid, déterminé, solide, intelligent. Ni un illuminé ni un exalté religieux.

Traumatismes d’enfance

Père dépressif, mère décédée à 43 ans, frère aîné violent, Boumaarafi a grandi dans une famille tourmentée. Il est rapidement placé en internat dans une école des cadets de la Révolution, à Koléa, non loin d’Alger. Bon élève, soldat sérieux et appliqué qui gravit les échelons pour devenir sous-lieutenant, il n’en est pas moins marqué par les traumas de son enfance et de sa jeunesse, si bien qu’il est suivi par un psychiatre.

Plusieurs stages et formations à l’étranger lui permettent de parfaire son parcours, qui fera de lui un soldat d’élite. Il intègre le GIS, créé en 1989, qui sera en première ligne dans la lutte contre les GIA. La mort de l’un de ses amis au cours d’un assaut contre un groupe terroriste le marque profondément.

Lembarek Boumaarafi a-t-il agi pour un motif religieux ? Est-il un sympathisant du FIS ? Khaled Nezzar, ministre de la Défense et membre du HCE à l’époque des faits, affirme que l’assassin de Boudiaf a été endoctriné et s’est radicalisé au contact de Ali Djeddi, l’un des dirigeants du FIS.

QUAND J’AI CONSTATÉ QUE NEZZAR ET BELKHEIR N’ÉTAIENT PAS À ANNABA, J’AI TUÉ BOUDIAF

Aux membres de la commission d’enquête, Boumaarafi explique qu’il a décliné l’invitation de rejoindre les maquis islamistes au motif qu’il avait encore une mission à accomplir. Laquelle ? Tuer les généraux Khaled Nezzar et Larbi Belkheir. « Quand j’ai constaté qu’ils n’étaient pas à Annaba, j’ai tué Boudiaf », déclare-t-il à la commission. Élucubrations ou aveux d’un homme aussi posé que déterminé ? Farid Kacha décrit un homme qui a agi méthodiquement en pleine connaissance de cause. À l’instant où il a su qu’il serait du voyage, sa décision était prise. La veille de son départ, il avait laissé une lettre testament à l’un de ses camarades.

Concours de circonstances ou dysfonctionnements planifiés ?

À Annaba, il inspecte les lieux, fait des repérages à l’extérieur et à l’intérieur de la salle, prend des photos et choisit l’endroit exact où il devra intervenir pour tuer le président. Acte isolé, peut-être, mais comment a-t-il été rendu possible ? Défaillances, négligences, dysfonctionnements, lacunes, laisser-faire, tout a déraillé avant et pendant la visite de Boudiaf.

Le commandant Hamou a-t-il affecté Boumaarafi à la sécurité du président de son propre chef ou sur instruction de ses supérieurs, les généraux Mohamed Médiène, dit « Toufik », et Smaïn Lamari, respectivement numéro un et numéro deux du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), dissous en 2016, dont dépendait directement le GIS ? La question reste à ce jour sans réponse.

Le GIS ne devait pas être affecté à la sécurité présidentielle dans la mesure où sa mission principale est d’intervenir en cas de crise grave (prise d’otages ou assaut anti-terroriste). À Annaba, il n’y a eu aucune coordination entre le GIS et la protection présidentielle.

Avant l’arrivée de Boudiaf à la Maison de la culture, des éléments du GIS, dont Boumaarafi, s’étaient placés derrière le rideau à l’insu des deux responsables qui dirigent le service de sécurité du président. Par ailleurs, trois agents directement chargés de sa protection n’étaient pas à leur poste. Celui qui était censé se tenir derrière Boudiaf était dans la salle à une dizaine de mètres de la tribune. Les deux autres avaient déserté leurs postes respectifs, laissant le champ libre à Boumaarafi. Concours de circonstances ou dysfonctionnements prémédités pour permettre à l’assassin de se retrouver seul derrière le président ?

Des services en pleine réorganisation

Pour Khaled Nezzar, l’un de ceux que la vox populi désigne comme le commanditaire de l’assassinat, ces dysfonctionnements s’expliquent par la réorganisation et le changement d’organigramme des structures chargées de la protection présidentielle après le départ du président Chadli Bendjedid en janvier 1992.

Ceux qui ont pris la relève commençaient à peine à s’organiser. En outre, Boudiaf n’est pas homme à qui l’on donne des instructions, fussent-elles sécuritaires. Quelques semaines avant sa mort, il avait décidé de se rendre au Maroc pour assister au mariage de l’un de ses enfants. Informé de ce déplacement prévu de longue date, le général « Toufik », patron des services secrets, se rend auprès de Boudiaf pour attirer son attention sur le fait qu’il s’agit d’un déplacement d’un président de la République et non d’un simple citoyen. La question est particulièrement délicate compte tenu des tensions entre l’Algérie et le Maroc. Boudiaf éconduit sèchement « Toufik ».

LORS DE SES DÉPLACEMENTS, LE PRÉSIDENT N’EN FAIT QU’À SA TÊTE, PÈCHE PAR EXCÈS DE CONFIANCE

Lors de ses déplacements, le président n’en fait qu’à sa tête, pèche par excès de confiance. Ses sorties sur le terrain sont annoncées à la dernière minute et manquent de préparation et d’organisation. Or la sécurité et la protection présidentielles exigent expérience, professionnalisme, préparation et coordination, de jour comme de nuit. Pour son voyage à Annaba, Boudiaf désigne un novice en matière de protection et de sécurité présidentielle. Le patron de l’armée et des services de renseignements, ainsi que le ministre de l’Intérieur sont consternés, mais ils ne peuvent intervenir auprès du président de peur de se faire rabrouer. Tous ces facteurs ont certainement concouru à faciliter la tâche de l’assassin.

Jugé par la Cour criminelle d’Alger, Lembarek Boumaarafi est condamné à mort le samedi 3 juin 1995. Il est reconnu comme seul coupable de l’assassinat du président Mohamed Boudiaf. En juin 2021, il effectuait sa trentième année en prison.

Tchad : Ngarta Tombalbaye, fatale paranoïa (2/6)

Mis à jour le 12 octobre 2021 à 14:52


En avril 1975, Ngarta Tombalbaye avait fustigé l’armée dans un discours © AFP

« On a tué le président ! » (2/6). Alors que s’est ouvert le procès des assassins présumés de Sankara, Jeune Afrique vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains assassinés. Aujourd’hui, retour sur la mort du Tchadien Ngarta Tombalbaye, abattu par des éléments de sa propre armée, le 13 avril 1975.

Le soleil n’est pas encore tout à fait levé sur la ville de N’Djamena en ce dimanche 13 avril 1975. Les gendarmes en treillis n’ont pas fermé l’œil ces dernières heures. Positionnés sur la rive gauche du fleuve Chari, ils se sont rassemblés à la faveur de l’obscurité. Discrètement, ils ont appliqué le plan de leurs meneurs. Depuis trois jours, leurs frères d’armes, militaires des garnisons d’Am Timan, de Mongo, de Bokoro ou de Bongor, se tiennent prêt à converger vers la capitale, sous les ordres du commandant Vidal Kamougué, principal cerveau des opérations. Eux-mêmes doivent passer à l’action aux premières lueurs de l’aube.

Aux environs de 5 h 30, les premiers coups de feu résonnent dans les rues de la capitale tchadienne. On entend quelques explosions. Les manœuvres sont lancées. Les gendarmes affrontent les combattants de la Compagnie tchadienne de sécurité (CTS). Cette garde prétorienne, que le président Ngarta Tombalbaye a voulu former telle une unité d’élite pour mater les envies de révolte de l’armée régulière, est rapidement débordée. Une heure après les premières détonations, l’électricité est coupée et la Radio nationale tchadienne (RNT) cesse d’émettre. Les putschistes connaissent leur affaire. La conquête du pouvoir se passe à huis clos. Cloîtrés chez eux, les habitants de N’Djamena attendent, fébriles, le verdict des balles.

IL A OSÉ DÉNONCER LES « MANŒUVRES DE MONSIEUR FOCCART », LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ÉLYSÉE AUX AFFAIRES AFRICAINES

Complot français ?

Combien sont-ils à être réellement surpris par ce coup de force ? La rivalité entre les gendarmes et la CTS est de notoriété publique. Depuis au moins deux ans, les Tchadiens ont vu leur président se refermer sur lui-même, sur sa capitale, sur son palais, ne jurant plus que par cette garde prétorienne dont il s’est assuré la loyauté. Le tout récent général Félix Malloum, commandant en chef des forces armées et grand homme du Sud, a été arrêté en juin 1973 et des foyers de tension couvent à Sahr et Bongor. Plus au nord et à l’est, les rébellions d’Hissène Habré et du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat) de feu Ibrahim Abatcha ont aussi soulevé des populations qui s’estiment oubliées et ostracisées par le régime.

À N’Djamena, capitale qu’il a renommée deux ans auparavant dans le cadre de sa politique d’ »authenticité » et d’éloignement de la France, François Tombalbaye, devenu lui-même Ngarta (« vrai chef », en langue sara), s’est peu à peu persuadé de l’existence d’un complot ourdi par ceux qu’il appelle « les colonialistes ». Si, en 1968, les Français sont intervenus en sa faveur face au Frolinat, ses relations avec Paris sont exécrables depuis. Le président tchadien a osé dénoncer les « manœuvres de Monsieur Foccart » et le secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines, ex-éminence grise du général De Gaulle et de Georges Pompidou – qui a placé son ex-bras-droit, René Journiac, auprès de Valéry Giscard d’Estaing – ne le lui a pas pardonné.

Les espionnes de Madame Claude

À l’entame de l’année 1973, Tombalbaye est persuadé que Jacques Foccart travaille à sa chute et qu’il souhaite le remplacer par l’opposant Outel Bono. Était-ce réellement le cas ? Le médecin de Fort-Archambault (devenue Sarh) sera en tout cas assassiné à Paris le 26 août 1973 par un dénommé Léon Hardy, pseudonyme de l’agent Claude Bocquel. Cet ancien gardien de la paix français, ex-garde du corps d’Omar Bongo et de Jean-Bedel Bokassa, est réputé pour avoir aidé à construire des camps du Frolinat en Centrafrique, avant que les services de renseignement français n’obtiennent sa tête auprès de l’empereur centrafricain. Après un rapatriement à Paris, il aurait ensuite été « retourné » par le colonel Camille Gourvenec à N’Djamena.

SURVEILLÉ, ACCULÉ PAR LES RÉBELLIONS, IL NE PENSE PLUS QUE PURGE ET NETTOYAGE

« Ancien » du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage français (SDECE), ce dernier a pris la tête en 1968 du Centre de coordination et d’exploitation du renseignement (CCER), les renseignements de Tombalbaye. A-t-il donné l’ordre à son nouvel agent Léon Hardy de neutraliser Outel Bono ? Certains témoignages tendent à le confirmer – dont celui d’un ancien « coopérant militaire » à N’Djamena. Si un étrange non-lieu est prononcé par la justice française en 1982 – trois ans après le décès d’Hardy des suites d’une mystérieuse indigestion –, l’opposant a bel et bien été retrouvé abattu de deux balles dans la tête, signes évidents d’une exécution que la méfiance des réseaux Foccart et la paranoïa du président tchadien auront sans aucun doute précipitée.

Craintif, Tombalbaye se montre-t-il pour autant assez prudent ? Début 1975, dans une villa de la cité française de Grasse, il se retrouve en galante compagnie avec deux jeunes femmes et se laisse aller à des confidences sur son intention de vendre des droits pétroliers à une grande firme américaine. Malheureusement, ses deux amies du soir, que certains diront liées au réseau de la célèbre Madame Claude, se révèleront être des agents du SDECE. Surveillé, acculé par les rébellions, le chef de l’État tchadien ne pense plus que purge et nettoyage, en particulier au sein de sa propre armée, où des tracts rebelles circulent déjà. Lorsque, le 30 mars puis le 1er avril 1975, les armureries de sa CTS sont incendiées à N’Djamena et à Sahr, il décide d’agir.

Ngarta Tombalbaye en 1974


Ngarta Tombalbaye en 1974 © AFP

Abattu dans la cour

Le 2 avril, Tombalbaye se déplace en personne avec des éléments de sa garde pour mettre aux arrêts le chef de la gendarmerie, Djimé Manari Ngakinar, et son aide de camp, Kotiga Guérina. Le général Negué Djogo, directeur de son cabinet militaire, est lui aussi interpellé. Quelques jours plus tard, le président livre deux discours, le 6 et le 8 avril, à la radio nationale, stigmatisant les officiers d’ethnie sara (dont il fait lui-même partie) et fustigeant une armée, « véritable État dans l’État », se comportant « sur notre sol comme en pays conquis ». Il ajoute : « Ce n’est pas parce qu’un coup d’État militaire a réussi dans tel ou tel pays d’Afrique qu’un coup d’État militaire va réussir au Tchad ». Ce 13 avril, l’histoire lui donne tort.

A-T-IL REFUSÉ DE SIGNER SA DÉMISSION, PARAPHANT ALORS SON ARRÊT DE MORT ?

Rentré la veille d’un séjour au Cameroun d’Ahmadou Ahidjo, il ne doit qu’à la présence de son invité, le président mauritanien Moktar Ould Daddah, de ne pas avoir été arrêté sur le tarmac de l’aéroport de N’Djamena. Tombalbaye a passé le début de la nuit avec ses troupes, avant de regagner, sur les coups de 5 heures du matin, la villa qui lui sert de bureau. Alors que les mutins de la gendarmerie investissent la capitale, débordant les éléments de la CTS, il espère encore retourner la situation mais se réfugie au sous-sol du bâtiment, où il est finalement localisé, sur les coups de 7 h 30. Les circonstances exactes de son décès restent floues : touché par une ou plusieurs balles dans les minutes qui suivent sa découverte par les putschistes, il est finalement abattu dans la cour de la villa.

A-t-il refusé de signer sa démission, paraphant alors son arrêt de mort, comme le racontent plusieurs témoignages ? Vers 10 h 30, le général Noël Milarew Odingar, l’un des chefs des putschistes, annonce que les « forces armées ont pris leurs responsabilités devant Dieu et la Nation » au nom de Tchadiens « humiliés et bafoués » et « demande aux forces françaises de ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures tchadiennes ». Les généraux Malloum et Djogo sont libérés dans la foulée, comme le colonel Ngakinar et le commandant Guérina. La Constitution est suspendue, le gouvernement et l’Assemblée nationale dissous et les partis politiques interdits. À 11h30, l’électricité est rétablie dans la capitale.

Vingt-six ans de silence

À 15 heures, un communiqué annonce officiellement la décès du président déchu « des suites de ses blessures, malgré les soins qui lui ont été prodigués pour le sauver ». Ngarta Tombalbaye n’est plus. En fin d’après-midi, Saleh Biani, commandant d’une CTS en qui le chef de l’État avait placé toute sa confiance, annonce qu’il s’est rendu aux nouveaux maîtres de N’Djamena et invite ses hommes à l’imiter. Au soir du 13 avril, les putschistes du Groupes des officiers des forces armées tchadiennes (Grofat) tiennent officiellement toutes les rênes de l’État et forment un Conseil supérieur militaire, dont le général de Sahr Félix Malloum prend la tête.

À L’ÉLYSÉE, VALÉRY GISCARD D’ESTAING PREND ACTE ET ÉVOQUE UNE « AFFAIRE INTÉRIEURE »

À l’Élysée, le jeune président Valéry Giscard d’Estaing prend acte, évoquant une « affaire intérieure [qui] ne doit pas compromettre les relations entre les deux pays ». Homme de confiance de Tombalbaye, le colonel Camille Gourvenec est étrangement maintenu dans ses fonctions à la tête des services de renseignements. Pouvait-il ignorer les plans du Grofat pour conquérir le pouvoir ? A-t-il choisi de laisser faire, sous l’œil bienveillant des réseaux de Jacques Foccart, auxquels il n’aura jamais cessé d’appartenir ? Le Français occupera son poste à N’Djamena jusqu’à son décès, en 1978, et emportera avec lui ses secrets.

Quant à la famille du chef assassiné, elle prend la fuite et se réfugie en Haïti, loin de ses terres d’origine, et le nom de Tombalbaye devient tabou à N’Djamena. Les Tchadiens devront attendre la journée du 11 août 1991 pour réentendre la voix du premier président du pays sur les ondes de la radio nationale qui, 26 ans après avoir officialisé son décès, rediffuse son discours de l’indépendance de 1960.

En 1993, il est réhabilité à l’occasion de la conférence nationale souveraine. Le 6 avril de cette même année, à l’initiative de son successeur Idriss Déby Itno, ses restes sont rendus à sa famille et déplacés du lointain Borkou et de Faya, où Tombalbaye avait été enterré, à son village natal de Béssada dans le Mandoul. Le dernier voyage du « vrai chef ».

Togo : qui a tué Sylvanus Olympio ? (1/6)

Mis à jour le 11 octobre 2021 à 17:05


Sylvanus Olympio en mars 1962 à l’Élysée, avec Jacques Foccart, alors secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines. © Sipa

« On a tué le président ! » (1/6). Alors que vient de s’ouvrir le procès des assassins présumés de Sankara, « Jeune Afrique » vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains assassinés. Aujourd’hui, retour sur la mort du Togolais Sylvanus Olympio dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963.

Sur cette nuit tragique du 12 au 13 janvier 1963, il y a au moins deux certitudes. L’attaque de la résidence du président togolais à Lomé a commencé le soir, à 23 heures. Sylvanus Olympio a été assassiné le lendemain matin, à 7 h 15, devant le portail de l’ambassade des États-Unis, d’où il venait d’être extrait. Entre ces deux événements, il s’est passé huit longues heures où des coups de fil ont été donnés, des ordres transmis… Huit heures sur lesquelles les États-Unis et la France savent beaucoup de choses et continuent, cinquante ans après, de se taire.

Saura-t-on un jour la vérité ? Des témoins ont parlé. Des documents ont été déclassifiés. Si les Togolais le demandent, les archives s’ouvriront. Mais, dès aujourd’hui, il est possible de reconstituer les principaux événements de la nuit.

Insaisissable, comme un savon Unilever

En 1963, qui voulait se débarrasser du père de l’indépendance togolaise ? Les Français, déjà. Pour de Gaulle et Foccart, son conseiller aux affaires africaines, Olympio était le prototype du chef d’État sournoisement anti-Français. D’abord à cause de ses origines. Né à Lomé en 1902, sous la colonisation allemande, formé à la London School of Economics, l’homme était polyglotte (allemand, anglais, français, portugais, yorouba) et avait longtemps travaillé pour la compagnie anglo-néerlandaise Unilever. Jusqu’en 1960, Olympio avait donc incarné ce pays multiculturel que les Français n’avaient pas pu coloniser à leur façon – entre 1919 et 1960, la tutelle du Togo avait été confiée à la France par la Société des Nations (SDN), puis par l’ONU. Et juste après l’indépendance, en mai 1960, le premier président du Togo avait confié à l’AFP : « Je vais faire mon possible pour que mon pays se passe de la France. »

Olympio inspirait d’autant plus de méfiance à Foccart qu’il était insaisissable – comme un savon Unilever. À la différence du Guinéen Sékou Touré, il ne s’opposait pas frontalement à la France. Il était allé voir de Gaulle à Paris, en mars 1962. Mais, dix jours plus tôt, il avait été reçu avec tous les égards par les Américains. John F. Kennedy s’était même déplacé à l’aéroport de Washington. D’où le rictus de Foccart ce jour où il accueille Olympio sur le perron de l’Élysée. « Sylvanus Olympio n’était pas un de nos amis », confiera-t-il plus tard (Foccart parle, Fayard-Jeune Afrique, 1995). « Avec lui, mes relations n’ont jamais été cordiales comme celles que j’entretenais avec Nicolas Grunitzky [l’homme qui devait lui succéder après le coup d’État]. »

Début 1963, Olympio envisageait même de sortir de la zone franc (CFA) et de créer une monnaie togolaise adossée au… Deutsche Mark. Le Togo, par sa politique d’équilibre, risquait donc d’offrir un modèle d’émancipation à toutes les ex-colonies françaises. En un mot, vu de Paris, Olympio était plus dangereux que Sékou.

Outre les Français, quelques dizaines de Togolais avaient aussi de sérieuses raisons de vouloir se débarrasser de leur président. Il s’agissait d’anciens soldats de l’armée coloniale française (guerre d’Indochine, guerre d’Algérie) qui venaient d’être démobilisés par Paris. Ils réclamaient leur intégration dans la toute petite armée togolaise (moins de mille hommes). Olympio, qui s’en méfiait, refusait. Parmi ces demi-soldes, l’adjudant-chef Emmanuel Bodjollé, 35 ans, le chef de l’opération du 12-13 janvier, et le sergent Étienne Eyadéma, 28 ans.

Tous deux étaient des Kabyés du nord du pays, alors que le président était un Éwé du Sud. Par ailleurs, plusieurs opposants togolais, sudistes comme nordistes, étaient à l’époque emprisonnés à Lomé avec des chaînes aux pieds. Ils ne devaient pas porter Olympio dans leur coeur.

Le samedi 12 janvier, à 23 heures, un commando de six hommes, sans doute dirigé par Bodjollé lui-même, attaque la résidence présidentielle – une villa enfouie sous les filaos, à 150 m environ de l’océan Atlantique. Sylvanus et son épouse, Dina, sont déjà couchés. La résidence n’est gardée que par deux malheureux policiers. Mais comme les assaillants parlementent, puis mettent plusieurs minutes à enfoncer la lourde porte d’entrée, le président a le temps d’enfiler un bermuda et une chemise beiges, de descendre pieds nus au rez-de-chaussée, de sortir par une fenêtre, de traverser le jardin et d’escalader le mur qui sépare son domicile de l’ambassade des États-Unis. Il avise une voiture Buick, garée dans la cour en gravier, et s’y installe.

Pendant ce temps, les assaillants déboulent dans la villa, montent à l’étage, mettent en joue Dina et les domestiques, tirent à bout portant dans les placards, et demandent où est Olympio. « Il est descendu depuis plus d’une heure. J’ignore où il se trouve », répond l’épouse. Tous ces faits sont établis. Ils reposent sur les témoignages de Dina et des domestiques. Ensuite, c’est moins clair.

Après, il y a sans doute plusieurs heures de flottement. Le président s’est-il enfui par la route ? S’est-il réfugié dans l’ambassade américaine ? Les putschistes ne le savent pas, et commencent à craindre pour leur vie si jamais Olympio réussit à retourner la situation en sa faveur. À 3 h 30, selon le récit de sa fille, Sofia, l’ambassadeur des États-Unis, Leon B. Poullada, reçoit un coup de fil à sa résidence, qui est située à environ trois kilomètres de ses bureaux.

Mort de peur

Qui l’appelle ? C’est là que le témoignage de Gilchrist Olympio, le fils du défunt, est important. « Fin 1964, presque deux ans après la mort de mon père, raconte-t-il, j’ai rencontré Poullada à Washington. Il venait de quitter le département d’État et était encore traumatisé. Il m’a reçu pendant trois heures et m’a dit que c’était l’ambassadeur de France, Henri Mazoyer, qui l’avait prévenu cette nuit-là qu’un coup d’État était en cours et que le président s’était peut-être réfugié dans son ambassade. »

Incroyable mais vrai. À cette époque, l’ambassade des États-Unis à Lomé n’est protégée par personne. Pas de marines, pas de gardes armés, juste un veilleur de nuit ! Quand Poullada arrive avec son véhicule devant son ambassade, il tombe nez à nez avec des putschistes qui paraissent ivres ou drogués, et qui le menacent. Après quelques palabres, il parvient à entrer dans l’enceinte diplomatique. Aussitôt, Olympio lui fait signe et lui raconte ce qui vient d’arriver. L’Américain lui conseille alors de ne pas bouger de la Buick et d’attendre qu’il revienne avec les clés pour lui ouvrir les bureaux. Dit-il la vérité ? Pas sûr. D’après sa fille, Poullada n’ouvre pas le bâtiment, car il a peur que les putschistes ne le mettent à sac. L’ambassadeur ne traîne pas. Il retourne à sa résidence et appelle son homologue français, Mazoyer, pour lui confirmer qu’Olympio est bien chez lui. Puis il ne bouge plus. Sans doute est-il mort de peur.

Un jeune diplomate américain, le vice-consul Richard L. Storch, habite un bâtiment juste en face de l’ambassade. À 6 h 40, Poullada lui téléphone et lui demande de surveiller ce qui se passe. Storch observe le va-et-vient d’hommes armés dans la rue. À 7 h 10, il aperçoit un civil en short et pieds nus au milieu des putschistes. À 7 h 15, il va se faire un café à la cuisine. C’est à ce moment-là qu’il entend trois détonations, à intervalles réguliers. « Des coups de feu trop espacés pour être des tirs contre un homme en fuite », précise-t-il dans le rapport qu’il écrira le surlendemain. Pour la première fois depuis les indépendances, un président africain est abattu. Et ses assassins sont entrés dans une ambassade pour le capturer. Le territoire des États-Unis a été gravement violé. C’est sans doute la raison pour laquelle, malgré le US Freedom of Information Act, les documents du Département d’État sur cette affaire ne sont déclassifiés qu’au compte-gouttes…

JE L’AI DESCENDU PARCE QU’IL NE VOULAIT PAS AVANCER

Qui a tiré ? Les jours qui ont suivi, le sergent Eyadéma s’est vanté devant les reporters du Figaro, du Monde, de Paris Match et de Time Magazine d’avoir abattu le président de ses propres mains : « Je l’ai descendu parce qu’il ne voulait pas avancer. » En 1992, il s’est rétracté sur RFI. Est-ce vraiment lui ? Faute de témoin direct, on ne le saura jamais. Mais le fait est que sa revendication, dès les premières heures du putsch, lui a donné du prestige dans la troupe et l’a sans doute aidé à prendre le pas sur des compagnons d’armes plus âgés et plus gradés lors du renversement de Grunitzky, en 1967.

Surtout, qui a indiqué aux assaillants l’endroit où se cachait Olympio ? À 23 h 30 ou minuit, quand le président se réfugie dans l’ambassade américaine, les putschistes n’entrent pas dans l’enceinte diplomatique. Sept heures plus tard, après l’échange téléphonique entre Poullada et Mazoyer, ils n’hésitent plus. Or Henri Mazoyer et l’agent de Jacques Foccart à Lomé, le commandant Georges Maîtrier, se faisaient depuis des semaines les avocats de ces ex-tirailleurs sans emploi auprès d’Olympio… Dans la maison Françafrique, il reste encore un grand placard (avec plein d’archives ?) à ouvrir.

De 1963 à 2010, c’est la vendetta entre les familles Olympio et Gnassingbé. En septembre 1986, le président Gnassingbé Eyadéma échappe de justesse à un attentat organisé à Lomé par un commando infiltré du Ghana, où est réfugié Gilchrist, le fils de Sylvanus et Dina Olympio. En mai 1992, Gilchrist est grièvement blessé par balle sur une route de province au Togo.

« L’attentat a vraisemblablement été préparé et exécuté par des militaires », affirme alors la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), qui dénonce « l’autonomie d’action laissée au capitaine Ernest Gnassingbé [un fils du président Eyadéma] ». Depuis 2010, Gilchrist et Faure Gnassingbé, un autre fils d’Eyadéma, arrivé au pouvoir en 2005, sont réconciliés.

[Cet article article a été initialement publié le 18 janvier 2013]

Exclusif – Assassinat de Thomas Sankara : les révélations de Moussa Diallo, son ex-aide de camp

Mis à jour le 28 septembre 2021 à 12:20


Thomas Sankara, en 1983. © Patrick Durand/Sygma via Getty Images

Il fut son aide de camp puis un maillon de son dispositif sécuritaire. À l’heure où s’ouvre le procès des assassins présumés du leader révolutionnaire burkinabè, Moussa Diallo s’est confié en exclusivité à Jeune Afrique.

Des anecdotes sur le « camarade capitaine », il en a des centaines. Toutes en racontent une de ses facettes. Et même si plus de trois décennies se sont écoulées depuis qu’il l’a vu pour la dernière fois, guitare en main sur sa terrasse de Ouagadougou, quelques jours avant d’être fauché par des rafales de kalachnikov,  Moussa Diallo semble intarissable sur ses années au plus près de l’icône panafricaine.

Les souvenirs sont toujours là, bien vivaces. En cette fin d’après-midi chaude de début septembre, derrière les rideaux tirés d’un appartement en banlieue parisienne, l’ancien aide de camp de Thomas Sankara les retrace un à un. Et se livre comme il l’a rarement fait. Libéré du devoir de réserve que lui imposait son statut d’officier, le jeune retraité dit tout ce qu’il sait sur ce funeste 15 octobre 1987, qui a conduit Sankara et douze de ses compagnons sous terre,  à l’abri des regards. « Je ne fais pas ça par gaité de cœur, mais par devoir par rapport à ceux qui sont morts.  Je le fais aussi pour l’histoire. Un pays est fait de ces moments tragiques. Il ne faut pas les occulter mais en parler, pour que les jeunes générations s’en servent », explique-t-il.

Un capitaine fringant au verbe haut

Après avoir été entendu par le juge d’instruction François Yaméogo, qui a mené l’enquête pendant cinq ans sur cette affaire d’État, Moussa Diallo comparaîtra comme témoin lors du procès historique qui s’ouvrira le 11 octobre devant le tribunal militaire de Ouagadougou.  Comme tous les proches de Sankara, voilà plus de trente ans qu’il attend que justice soit faite pour l’assassinat de son ancien « patron ».

Entre le président révolutionnaire et son cadet,  qu’il choisira comme aide de camp avant d’en faire un maillon de son dispositif sécuritaire, l’histoire fut relativement brève mais intense. Tout commence par une rencontre à Dédougou, en 1982. Moussa Diallo, alors jeune sous-lieutenant de retour de formation au Maroc et aux États-Unis, profite de vacances en famille en attendant son affectation. Au même moment, Sankara y est en résidence surveillée après avoir démissionné avec fracas de son poste de secrétaire d’État à l’Information de Saye Zerbo. Comme beaucoup de jeunes officiers de l’époque, Diallo a entendu parler de ce capitaine fringant au verbe haut et aux idéaux révolutionnaires. Il parvient à le rencontrer. Les deux militaires discutent toute la matinée. En le quittant, le sous-lieutenant Diallo déclare à Sankara qu’il est « prêt à le suivre ».

Moussa Diallo, officier à la retraite, ancien aide de camp de Thomas Sankara, ancien commandant adjoint de la gendarmerie nationale, en banlieue parisienne, le 8 septembre 2021.


Vincent Fournier pour JA.

Il regagne ensuite le groupement d’instruction des forces armées à Bobo-Dioulasso, commandé par un certain Jean-Baptiste Lingani. Le 7 novembre 1982, un coup d’État renverse Saye Zerbo. Le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo devient président et nomme Sankara Premier ministre, le 10 janvier 1983. Quelques jours plus tard, Diallo reçoit un appel. Au bout du fil, le nouveau chef du gouvernement. « Je veux que tu viennes à Ouaga. J’ai besoin d’un aide de camp, j’ai pensé à toi ».

Surpris par une telle marque de confiance, Diallo débarque dans la capitale dès le lendemain pour prendre ses fonctions. « Voilà comment j’ai débuté à ses côtés. Nous passions nos journées ensemble, du matin au soir », se souvient-il. Au fil des semaines, les divergences se creusent entre le président et son populaire Premier ministre. Le 17 mai, Sankara est arrêté, puis placé en résidence surveillée. Mais en coulisses, il se prépare à prendre le pouvoir avec l’appui de son camarade Blaise Compaoré, qui dirige le camp des paras-commandos à Pô. À Ouaga, Moussa Diallo continue à servir discrètement son patron. Il l’aide à se rendre de nuit à des réunions, fait office d’agent de liaison avec Compaoré et ses hommes… Mais il finit par être renvoyé dans son régiment à Bobo-Dioulasso. Le 4 août 1983, alors que les capitaines Sankara et Compaoré prennent le pouvoir dans la capitale, Moussa Diallo et ses hommes assurent la réussite du putsch dans la deuxième ville du pays en prenant ses principaux points stratégiques.

 IL VIVAIT À 200 À L’HEURE, NE DORMAIT PAS, NE MANGEAIT PAS

Une fois président, Thomas Sankara envoie un message à son collaborateur : « Je t’attends à Ouaga. » Diallo ne répond pas. Il ne veut plus occuper ce poste éreintant d’aide de camp. « Je ne supportais plus son rythme, se justifie-t-il. Il vivait à 200 à l’heure, ne dormait pas, ne mangeait pas. Nous partions tôt le matin et nous ne savions jamais quand nous allions rentrer. Je ne voyais plus ma fiancée, avec laquelle je ne communiquais plus que par téléphone. »

Le nouveau chef de l’État, qui apprécie sa franchise, comprend sa décision. Et continue à faire pleine confiance à Diallo, désormais propulsé commandant du groupement d’instruction de Bobo-Dioulasso et, surtout, coordonnateur des Comités de défense de la révolution (CDR) de tout l’ouest du Burkina Faso. Malgré les 350 kilomètres qui les séparent, le chef de l’État appelle régulièrement son ancien aide de camp. La même phrase revient souvent : « Diallo ! Ça va ? Viens voir ! » Au Ghana pour rencontrer Jerry Rawlings, à Cuba pour rendre visite à Fidel Castro, à Washington pour le fameux discours à la tribune des Nations unies… L’officier est de plusieurs voyages officiels. Quand il est dans son régiment, à Bobo, il reçoit parfois la visite, nocturne et impromptue, de son imprévisible aîné. « Le soir de notre mariage, alors que nous étions couchés avec mon épouse, j’ai entendu toquer à ma porte. C’était Thomas, qui s’est excusé pour le retard mais qui avait tenu à venir. Nous avons mangé une part de gâteau, discuté un peu, et il est reparti au milieu de la nuit », se rappelle-t-il.

LES RUMEURS DE TENSIONS ENTRE LE CLAN SANKARA ET CELUI DE COMPAORÉ SE FONT DE PLUS EN PLUS INSISTANTES

En 1985, Moussa Diallo est promu commandant adjoint de la gendarmerie nationale et revient à Ouagadougou. Membre du premier cercle de Sankara, il continue à le voir régulièrement, ainsi que toute sa garde rapprochée, à commencer par Étienne Zongo, son successeur comme aide de camp du « PF » (président du Faso). Dans les mois qui suivent, les rumeurs de tensions au sommet du Conseil national de la révolution (CNR) entre le clan Sankara et celui de Compaoré se font de plus en plus insistantes. Comme plusieurs proches du capitaine au béret rouge, voilà un moment que Diallo se méfie de son supposé frère d’armes.

« Ils vont l’abattre »

Un épisode, que lui relate Vincent Askia Sigué, garde du corps et ange gardien de Sankara, autant réputé pour sa loyauté à toute épreuve que pour ses méthodes brutales, lui met la puce à l’oreille. Au début de 1985, Sigué, avec lequel Moussa Diallo s’est lié d’amitié quand il était aide de camp, débarque à Bobo-Dioulasso sans le prévenir. « C’est urgent, il faut absolument que je te parle », lui dit le grand gaillard aux biceps saillants, expert en maniement des armes. Celui que certains surnommaient le « chien de garde » de Sankara est en mauvaise posture. Des péripéties lors d’une mission à l’étranger, mais surtout une empoignade musclée avec des diplomates libyens, qui s’en sont plaints à Tripoli, ont mis le président hors de lui.

« Je suis venu te donner un message pour le patron. Il refuse de me voir ou de me prendre au téléphone. Je le comprends, mais dis-lui que son attitude est suicidaire. Les gens ne m’aiment pas parce qu’ils savent qu’il faudra passer sur mon corps pour l’atteindre. Je suis prêt à mourir pour lui. Dis-lui que s’il m’éloigne, ils vont l’abattre. Celui qui est derrière tout ça, c’est Blaise Compaoré », affirme cette nuit Sigué à Diallo, dans sa chambre d’hôtel à Bobo-Dioulasso.

De gauche à droite, le capitaine Blaise Compaoré, ministre d’Etat délégué à la présidence ; le capitaine Thomas Sankara, président du Conseil National de la révolution, Chef de l’Etat ; le lieutenant Moussa Diallo, chef des CDR de Bododioulasso, au lendemain du 4 août 1983.


Bara/Information Haute Volta/Archives JA

 IL NE FAUT PAS QUE THOMAS SOIT PRÉSIDENT

Alors que l’officier objecte qu’il y va un peu fort, son collègue poursuit. Et lui raconte un échange qu’il a eu avec Blaise Compaoré à Pô, quelques semaines avant le coup d’État du 4 août 1983. « Une fois que nous serons au pouvoir, il ne faut pas que Thomas soit président. Il est déjà fiché communiste, pro-Kadhafi… Ce n’est pas bon pour nous et pour la réussite de la révolution. Il faut que ce soit moi le président. Thomas en restera un leader charismatique, mais pas au premier plan », lui aurait assuré le chef des para-commandos. Le soir-même, Sigué prend sa voiture et fonce à Ouagadougou pour tout raconter à Sankara, lequel appelle directement Compaoré pour convenir d’un rendez-vous à mi-chemin. Une fois au point de rencontre, les deux capitaines parlent longuement dans une voiture, en pleine nuit. En ressortant, « Tom’ Sank » va voir son fidèle garde du corps : « C’est bon, c’est réglé, Blaise renonce à ce qu’il t’a dit. » Puis ils rentrent à Ouaga, tandis que Compaoré retourne à Pô. Depuis ce jour, ce dernier n’a plus jamais voulu reparler à Sigué, dont il se méfiait comme de la peste.

Intrigué, Moussa Diallo a tenu à vérifier cette histoire directement auprès de Sankara. « Je lui en ai parlé un matin, tôt, chez lui, alors qu’il sortait de sa douche. Il a confirmé tous les propos de Sigué. Je lui ai répondu : “Dans ce cas c’est très grave, car ce n’est pas le genre d’ambition à laquelle on renonce facilement”. » Désormais, Diallo en est convaincu : il faut surveiller Compaoré et ses proches comme le lait sur le feu. En 1987, plusieurs épisodes renforcent encore sa méfiance. Par exemple, quand son supérieur, Ousseini Compaoré, le commandant de la gendarmerie, revient d’une mission au Togo. Sur place, il a rencontré un ministre qui lui a confié une caisse à remettre à Blaise Compaoré. Dedans, du champagne que, selon ce ministre, « Blaise avait beaucoup aimé » lors de son récent passage à Lomé. Une fois rentré, il remet le cadeau à son destinataire, qui feint l’étonnement et lui répond qu’il ne connait pas ce ministre togolais. Surpris, Ousseini Compaoré et Moussa Diallo enquêtent et découvrent finalement que Blaise est allé au Togo depuis la Côte d’Ivoire sans rien dire à personne, pas même à Sankara. « Il cachait des choses, il niait la vérité. Cela devenait suspect. Tout ça nous a fait comprendre qu’il n’était plus loyal », assure Diallo.

Compaoré sur écoute

Mais c’est surtout une autre affaire, bien plus sérieuse, qui va alerter les deux responsables de la gendarmerie – et même les conduire à mettre le domicile de Blaise Compaoré sur écoute par leur service de renseignement, sans prévenir Sankara. « C’était osé, mais il fallait bien faire quelque chose tant la situation devenait critique », explique avec le recul l’ex-commandant adjoint de la gendarmerie. En 1987, donc, le colonel Jean-Claude Kamboulé, opposant à la révolution, tente d’organiser un mouvement de résistance depuis la Côte d’Ivoire, sous la protection des services ivoiriens et de Félix Houphouët-Boigny. Ce petit groupe avait été infiltré par un agent burkinabè, qui informait régulièrement ses supérieurs sur ses activités. D’après lui, Kamboulé serait revenu un jour furieux d’une audience avec le président ivoirien. À ses hommes, il aurait alors tenu en substance ces propos : « Le Vieux m’a demandé d’arrêter tout ce qu’on fait pour déstabiliser Sankara parce qu’il a déjà trouvé une solution plus rapide et plus facile : c’est Blaise Compaoré qui va s’en occuper. » Ces informations sont immédiatement remontées au président burkinabè, qui, malgré l’insistance de ses proches, ne fera rien.

Les semaines passent, les tensions s’accroissent. La guerre des tracts fait rage. Chaque jour ou presque fleurissent dans les rues de Ouaga des feuillets caricaturant Sankara en tyran solitaire. Pour Moussa Diallo et plusieurs proches du président, il ne fait aucun doute que Compaoré et ses hommes sont derrière cette campagne. Le 2 octobre 1987, le président est à Tenkodogo pour célébrer le quatrième anniversaire du discours d’orientation politique de la révolution. Il est violemment critiqué par Jonas Somé, leader étudiant et représentant des CDR dans les universités. « C’était, aussi et surtout, un “petit” de Blaise », explique Diallo. Quelques jours plus tard, grâce au système d’écoute mis en place au domicile ouagalais de Compaoré, l’ancien aide de camp capte une conversation qui l’inquiète au plus haut point.

EN IDÉALISTE QU’IL ÉTAIT, IL SE PENSAIT SÛREMENT PLUS UTILE POUR LA CAUSE MORT QUE VIVANT

Venu rendre visite au numéro deux de la révolution, Jonas Somé apprend qu’il est à Pô auprès des paras-commandos. Il l’appelle alors depuis sa ligne fixe. « Il lui disait qu’il était temps de passer à l’action, que la situation allait s’aggraver s’ils ne faisaient rien et que lui était déjà prêt, affirme Diallo. De son côté, Blaise essayait de le rassurer et lui disait : “Oui, rassure-toi, ça va se faire, ne t’inquiète pas”. Leur discussion laissait clairement entrevoir qu’il y avait un projet commun d’agir contre Thomas. » Dans la foulée, l’officier de gendarmerie prend la cassette, achète un magnéto portable et demande en urgence à voir Sankara. Une fois dans son bureau, il lui tend la magnéto. « Camarade président, je voudrais que vous écoutiez ça, c’est très important. » Réponse de l’intéressé : « Non, je n’écouterai pas, tu peux me laisser. » Avant de partir, Moussa Diallo fait quand même écouter la conversation à Étienne Zongo pour l’alerter.  Le soir, il reçoit un appel de Sankara, qui l’invite à passer chez lui. « Je sais de quoi tu veux me parler », lui dit-il en guise de formule d’accueil. Diallo insiste, lui dit qu’il redoute un assassinat, que ses proches aussi risquent d’être tués s’il ne fait rien.

« Il a pris sa guitare et a commencé à jouer. J’ai essayé de continuer mais il ne répondait plus, il jouait. Je le connais bien, c’était sa façon de me dire : “C’est bon, je t’ai compris, tu peux partir”. Il n’était pas plus inquiet que ça. Je suis donc rentré chez moi. C’est la dernière fois que je l’ai vu ». Plus de trente ans après, il en est convaincu : Thomas Sankara, mis en garde par plusieurs de ses fidèles, n’ignorait rien de ce qui se tramait mais il se serait « laissé faire, volontairement ». Pourquoi ? Parce qu’il aurait été déçu par ses compagnons Compaoré, Lingani et Zongo, qui « ne suivaient plus le rythme de la révolution » et que, « en idéaliste qu’il était, il se pensait sûrement plus utile pour la cause mort que vivant ».

Thomas Sankara.


Archives Jeune Afrique

Selon lui, Sankara tentera toutefois de crever l’abcès lors d’une réunion secrète entre les quatre hommes dans la soirée du 13 octobre, au domicile de Blaise Compaoré. « Si c’est moi le problème, je démissionne et vous continuez la révolution sans moi », leur a dit le président, révèle Moussa Diallo. Compaoré, Lingani et Zongo refusent qu’il quitte ses fonctions.

En coulisses, les événements s’accélèrent. Le même jour, Drissa Cissé, un commerçant et ancien député proche de Jean-Pierre Palm, un officier du clan Compaoré, est arrêté après avoir glissé à l’une de ses proches que « Blaise Compaoré serait bientôt président ». Des propos que sa confidente est allée rapporter aux gendarmes. Le voilà détenu au camp de la gendarmerie à Bobo-Dioulasso. Informé de l’arrestation de ce commerçant, connu sous le surnom de « Kennedy », Jean-Pierre Palm tente immédiatement d’intervenir auprès du commandement de la gendarmerie à Ouagadougou pour le faire libérer. Devant Moussa Diallo, Ousseini Compaoré lui répond que ce qui est reproché à Cissé est « tellement grave » qu’il vaut mieux, dans son propre intérêt, ne pas se mêler de cette affaire. « C’était peut-être une erreur, mais Palm a alors sûrement compris que Cissé avait trop parlé, analyse Diallo rétrospectivement. Je me demande encore s’ils n’ont pas avancé le coup au 15 octobre à cause de cette affaire, car Kennedy devait être transféré le 16 à Ouaga pour être interrogé. »

Jour J

Le jeudi 15 octobre, Moussa Diallo est chez lui, au camp de la gendarmerie, au chevet de son épouse malade. Il n’en sort que vers 15h pour aller travailler. Sur place, il retrouve une vieille connaissance, l’ex-officier nigérien Moussa Ganda. Ce dernier connaît aussi le lieutenant Gilbert Diendéré, un fidèle de Blaise Compaoré, qui dirige les para-commandos de Pô, avec lequel il est passé par l’académie militaire de Saint-Cyr, en France. Ganda lui demande s’il peut joindre Diendéré. Moussa Diallo appelle alors le standard du Conseil de l’Entente, où il a son bureau. Devant lui, Ganda parvient à y joindre le bras droit de Blaise Compaoré, avec lequel il commence à discuter de tout et de rien. Au mur, l’horloge indique presque 16h30. « Soudain, Ganda me dit que sa conversation avec Diendéré a été coupée. Nous essayons alors de rappeler le standard du Conseil, sans succès. Au bout de quelques minutes, le standardiste finit par décrocher. Au loin, j’entends des tirs. Mon interlocuteur me dit qu’il y a des rafales et il raccroche. »

BLAISE COMPAORÉ ÉTAIT L’ORDONNATEUR, GILBERT DIENDÉRÉ LE SUPERVISEUR ET YACINTHE KAFANDO DIRIGEAIT LE COMMANDO

Le commandant adjoint de la gendarmerie comprend immédiatement que des événements graves sont en cours, même s’il ignore encore que Thomas Sankara était alors en réunion avec des collaborateurs au Conseil de l’Entente. Il retourne chez lui, prend son arme et sa voiture, et se dirige vers les lieux de la fusillade. Estimant qu’il est imprudent de débarquer ainsi dans l’enceinte du Conseil alors qu’il ne sait rien des forces en présence, il choisit finalement d’aller chez son frère pour utiliser son téléphone et tenter d’y voir plus clair. Dans les rues, c’est la confusion. Moussa Diallo essaie de repartir, mais très vite, les carrefours stratégiques de la ville sont tenus par des militaires. Il décide de rester caché chez son frère. Dans la soirée, il apprend, dévasté, que Sankara et douze de ses compagnons ont été assassinés.

Tombe de Thomas Sankara.


Vincent Fournier/JA

Moussa Diallo finit par rentrer chez lui. Le 17 octobre, il est arrêté et envoyé au Conseil de l’Entente, où il est détenu pendant sept mois. Sur place, un de ses geôliers est un membre de la garde rapprochée de Blaise Compaoré. Il est de Dédougou, comme lui, et le connaît de longue date. L’homme finit par se confier à Diallo. Selon lui, dans les jours qui ont précédé le 15 octobre, Yacinthe Kafando, le chef de la sécurité rapprochée de Compaoré, leur avait interdit de quitter le domicile de leur patron pour éviter toute fuite. Ils mangeaient et dormaient sur place. Tous sentaient qu’une opération était prévue, mais ils n’en avaient pas les détails. Le jour J, ce témoin affirme avoir vu partir de la cour un groupe de militaires dirigés par Kafando. Selon Moussa Diallo, qui s’appuie sur les confidences de cet homme et d’autres protagonistes, Blaise Compaoré était bien chez lui à ce moment-là. Quant à Gilbert Diendéré, Diallo le jure sur l’honneur : il était au Conseil de l’Entente quelques minutes avant la fusillade.

À ses yeux, les responsabilités dans l’assassinat sont aujourd’hui assez claires. « Blaise Compaoré était l’ordonnateur, Gilbert Diendéré le superviseur et Yacinthe Kafando dirigeait le commando qui l’a exécuté », assure-t-il. Alors que le procès tant attendu s’ouvrira dans quelques jours devant le tribunal militaire de Ouagadougou, l’ancien aide de camp ne mâche pas ses mots contre les assassins présumés de Sankara. « Quand tu es officier, il y a une éthique à respecter. Et quand tu as commis un acte, tu dois l’assumer. Blaise Compaoré et Gilbert Diendéré n’ont jamais assumé ce qu’ils ont fait et ont montré qu’ils n’avaient aucune éthique. » Le 11 octobre, l’ancien président, réfugié en Côte d’Ivoire depuis sa chute, en 2014, brillera par son absence à la barre. Son ex-chef d’état-major particulier sera, lui, bien présent. Avec toute la cour suspendue à ses déclarations.