Histoire

[Tribune] Thomas Sankara,
la construction médiatique d’un mythe

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Par

Cheikh Ahmadou Tidiane Mané est étudiant à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar et à l'Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines de Paris, respectivement dans le domaine de l'égyptologie et de l'histoire des médias.

Les médias ont fortement participé à l'émergence du mythe de Thomas Sankara, président du Burkina Faso assassiné dans des conditions qui demeurent en partie obscures, le 15 octobre 1987.

L’accaparement des pouvoirs par « une bourgeoisie locale incarnée par les dirigeants » (1), l’apparition des dérives, des dictatures un peu partout en Afrique post-indépendance, ont inauguré l’ère des coups d’État et de la « nécro-politique » (2).

Mais un homme émergea dans cette jungle pour prêcher l’espoir : « Il s’appelait Sankara », président du Burkina Faso de 1983 à 1987, élevé au rang de mythe par la jeunesse panafricaine à côté des Patrice Lumumba, Kwamé N’krumah, Nelson Mandela, etc.


>>> À LIRE : « Captain Africa » : le mythe Sankara sur un continent en panne de héros


Les médias ont joué un rôle très important dans la construction du mythe Sankara. Les archives médiatiques conservées à l’Institut national de l’audiovisuel français (INA) sont devenues des sources incontournables pour comprendre cette construction mémorielle. Les bases de données de l’INA, entre la date du 5 août 1983 (accession de Sankara à la tête du Burkina) et celle du 29 novembre 2017 (visite officielle du président Emmanuel Macron au Burkina), renferme 81 sujets télévisés et 279 sujets radio sur Sankara.

Sankara incarnait l’espoir d’un nouveau type de dirigeant africain qui allait changer le cours de l’histoire et mener l’Afrique vers les sommets

France 2 pour la télé (37 sujets) et RFI pour la radio (204 sujets) ont produit l’essentiel de ces représentations médiatiques. 35 des sujets de France 2 se situent entre le 5 août 1983 et le 15 octobre 1987 (assassinat de Sankara). RFI a produit l’essentiel des sujets radio entre 1983 et 2017. Le 29 août 2008, les révélations de l’ancien chef de guerre libérien Prince Johnson sur le rôle que ce dernier a joué avec Charles Taylor (avec l’aval, dit-il, de Houphouët-Boigny) dans la mort de Sankara marquaient le départ d’une intense décennie de représentations médiatiques du « Che africain » par RFI.

À côté de ces médias audiovisuels, la presse écrite, notamment grâce à Jeune Afrique, a également joué un rôle incontournable dans cette construction mémorielle. Des médias qui se sont intéressés à Thomas Sankara avant et après sa mort, Jeune Afrique reste le seul à avoir tenu un discours cohérent et fidèle sur le capitaine. Béchir Ben Yahmed a d’ailleurs immédiatement présenté la mort de Sankara comme « un rêve brisé » (cf ci-dessous) car celui-ci incarnait l’espoir du nouveau type de dirigeant africain qui allait changer le cours de l’histoire et mener l’Afrique vers les sommets. (3)

revebrise

La vision panafricaine avait fait naître un réel amour entre Sankara et Jeune Afrique (cf ci-dessous les deux numéros spéciaux de JA sur la mort de Sankara). Les nombreux sujets de Sennen Andriamirado attestent de la confiance qui existait entre lui et le président révolutionnaire. Parmi les journalistes, nul ne le connaissait mieux que celui qui fut le premier à écrire des livres sur Sankara de son vivant et juste après sa mort : Sankara le rebelle, en 1987, et Il s’appelait Sankara, en 1989, tous deux publiés par Jeune Afrique.

L’auteur comparait Sankara à ces grands leaders panafricains, Patrice Lumumba et Kwame Nkrumah, qui l’avaient précédé. « Le rêve, la foi, l’éloquence et peut-être aussi la prescience. Si la sincérité de Sankara ne fait aucun doute et séduit, son message est cependant celui d’un autre âge, à venir », affirmait Sennen.


>>> À LIRE : Thomas Sankara : derniers instants, derniers témoins, derniers secrets… par Sennen Andriamirado


Cet autre âge est venu, le mythe Sankara inspire aujourd’hui plus que jamais la jeunesse panafricaine qui s’est approprié son combat et vivifie son mythe à travers la musique, le théâtre, le cinéma, les bandes dessinées, la photographie, les tags, etc.

L’impact médiatique de Sankara sur la jeunesse a donné raison à Sennen Andriamirado, qui avait prophétisé la victoire du capitaine après sa mort. La rapidité avec laquelle il voulait changer les conditions de vie de son peuple l’avait conduit au milieu de la jungle, à la merci des fauves. Mais ses idées ont survécu, en partie grâce aux médias et aux journalistes. Ses prophéties se sont réalisées : « Tuez Sankara, des milliers de Sankara naîtront ».

De fait, des milliers de Sankara ont renversé le régime de Blaise Compaoré et portent aujourd’hui le combat contre l’impérialisme pour l’indépendance et la dignité de l’Afrique.


  1. L’Afrique noire de 1800 à nos jours, Coquery-Vidrovitch et Moniot
  2. Notion faisant référence aux formes de pouvoir et de souveraineté qui ont pour caractéristique la production de la mort à grande échelle, cf Achille Mbembe in Nécropolitique
  3. Jeune Afrique, Une expérience panafricaine. Entretien avec Béchir Ben Yahmed, Le Temps des médias, Dakhlia J. et Robinet F.

Nous célébrons en 2018 le 150èe anniversaire de la fondation
de la Société des Missionnaires d'Afrique.
Pour plus de précisions à ce propos, un article
paru dans Voix d'Afrique du mois de septembre 2018

(Lire la suite)

Guinée: célébrations des 60 ans de
l’indépendance avec de nombreux chefs d’Etat

Conakry, 60e anniversaire indépendance de la Guinée.
© Michèle Diaz

Ce mardi, la Guinée fête les 60 ans de l’indépendance du pays. Un anniversaire célébré comme il se doit, en présence de plusieurs chefs d’Etat étrangers lors d’une grande cérémonie au stade de Conakry, là où 9 ans plus tôt les militaires avaient ouvert le feu sur un rassemblement de l’opposition faisant une centaine de morts. Au programme : un concert, un feu d’artifice et un défilé militaire.

C’est une ambiance des grands jours dans le quartier de Dixinn dans la proche banlieue de Conakry. Des milliers de personnes déferlent depuis le matin et ont envahi le stade mythique du 28-Septembre. L’ambiance est festive. Il faut dire que les Amazones et le Bembeya Jazz sont deux orchestres mythiques de la Ière République, chargés de chauffer le stade.

Cette foule est majoritairement jeune et chante et danse au rythme endiablé des orchestres guinéens. Beaucoup de drapeaux rouge-jaune-vert flottent au-dessus des arbres, cocotiers et autres acacias, qui entourent l’enceinte du stade. Le thème est panafricaniste puisque les portraits de héros de la décolonisation ornent le stade : Lumumba, Nyerere ou encore bien sûr, Ahmed Sékou Touré, le premier président de la République qui reste une figure tutélaire en Guinée.

Boycott de l’opposition

Lors de la cérémonie, le président guinéen Alpha Condé était aux côtés de ses homologues africains qui ont fait le déplacement à Conakry : Idriss Déby, Denis Sassou-Nguesso, Macky Sall, Ibrahim Boubacar Keïta ou encore Ali Bongo. Après la grande parade, impliquant forces de défense et de sécurité, ainsi que différents services de l’administration, sont prévus un grand concert et un feu d'artifice.

Des cérémonies boycottées par l'opposition. En effet, elles se déroulent dans le stade du 28-Septembre, lieu des évènements tragiques de 2009, lorsque l’armée a ouvert le feu sur un rassemblement de l’opposition, faisant une centaine de morts.

 

France: Dans la classe de l’homme blanc – L’enseignement du fait colonial (The Conversation)

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A partir de la IIIe République, le projet colonial est constitutif de la construction nationale.
Flickr/Affiche de l’exposition coloniale de 1931, CC BY

Laurence De Cock, Université Paris Diderot – USPC

Comment transmet-on aux nouvelles générations l’histoire de la colonisation ? Si celle-ci a toujours figuré dans les programmes scolaires, son contenu s’est problématisé et politisé au fil du temps, montre la chercheuse Laurence De Cock dans son livre Dans la classe de l’homme blanc – L’enseignement du fait colonial en France des années 1980 à nos jours, publié par les Presses Universitaires de Lyon en août 2018. Quelques extraits de son introduction.


Le passé colonial est au cœur de débats souvent vifs. Il sert aujourd’hui des causes politiques diverses dont certaines sont très éloignées des controverses entre historiens ou même entre organisations militantes. Les exemples d’empoignades ne manquent pas. On retiendra ici le très vif échange, en pleine campagne électorale, entre le candidat François Fillon qui avait affirmé dans sa ville de Sablé-sur-Sarthe, au cours de l’été 2016 : « Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord » et Élie Domota, syndicaliste guadeloupéen lui rappelant en direct d’une émission politique télévisée les assises racistes de toute entreprise coloniale.

Les attentats qui ont secoué la France depuis janvier 2015 ont attisé les tensions relatives aux enjeux identitaires. Ils ont déclenché de nombreuses questions autour de l’attachement aux principes et valeurs républicains de certains habitants. Ce faisant, l’école est devenue très vite l’un des lieux de focalisation des attentions. N’est-elle pas l’un des rares espaces de projection de l’avenir auréolés du pari de pouvoir faire devenir le futur d’une société ? Les terroristes sont français, pour la plupart, ils ont suivi le cursus scolaire républicain.

Qu’a-t-il bien pu se passer – se demandent les uns et les autres – pour que certains anciens élèves de l’école publique en arrivent à délaisser l’idéal national-républicain ? Les questions lancinantes et récurrentes depuis près de trente ans se rejouent : crise de la laïcité, crise de l’école, crise d’adhésion aux valeurs républicaines, crise identitaire, etc.

Les réponses ne font pas consensus, les plaies sont sans doute trop vives. En France, l’école est l’un des objets privilégiés de controverse. L’enseignement de l’histoire y occupe en outre une place telle que les débats autour des contenus d’enseignement y sont réguliers et tendus, nous le verrons en détail. Ainsi, lorsque, quelques mois après les attentats, le Conseil supérieur des programmes (CSP) rend publique la réécriture des programmes de l’école primaire et du collège (cycles 3 et 4), ceux-ci provoquent un tollé chez certains : « attentat contre notre identité », s’exclame par exemple Jacques Julliard dans le journal Marianne, qui, par ailleurs, entreprend de lancer une pétition contre la réforme du collège au titre d’« un combat contre la barbarie » ; « Qui ne voit pas que l’enjeu n’est pas politique : c’est un enjeu de civilisation ! » écrivent les pétitionnaires dans le même numéro.

Un révélateur de tensions

Cette référence à la guerre des civilisations, formule inspirée du célèbre ouvrage du politiste américain Samuel Huntington, n’a pas été isolée. Reprise par la droite comme par la gauche, elle a été l’une des grilles de lecture des événements dans les mois qui ont suivi les attentats. Interrogé par Le Figaro le 11 mai 2015, Alain Finkielkraut mobilise les mêmes explications lorsqu’il évoque ces programmes honnis d’histoire :

« Les nouveaux programmes ne se préoccupent absolument pas de faire aimer la France. Ils appliquent à la lettre le dogme de la critique sociale : le mal dans le monde résulte de l’oppression ; c’est l’inégalité qui est la source de toute violence. Le fanatisme islamique, autrement dit, est le produit de la malfaisance coloniale et de sa continuation postcoloniale. Si l’on aborde l’histoire aux XVIIIe et XIXe siècles sous l’angle : “un monde dominé par l’Europe, empires coloniaux, échanges commerciaux, traites négrières”, le nouveau public scolaire retrouvera sa “self esteem”, l’ancien perdra son arrogance et tous les problèmes seront réglés. L’école des savoirs cède ainsi la place à l’école de la thérapie par le mensonge. »

Dans ce diagnostic sans concession, le philosophe opère des corrélations entre le passé colonial, l’islamisme terroriste, le désamour national et la responsabilité de l’école ; corrélations dont il conviendra de retracer les conditions de possibilité, non pour leur accorder ou leur dénier un crédit scientifique ou même politique, mais pour comprendre comment cette position a pu prendre place dans l’espace public et se légitimer comme l’une des grilles d’analyse du social et du politique.

Il n’est pas fortuit que les débats sur les nouveaux programmes se soient cristallisés à ce point sur l’enseignement du passé colonial. Il y a bien désormais quelque chose qui ne va pas de soi – et qui semble déranger dans l’enseignement de ces contenus. Nous touchons ici du doigt l’objet de ce travail, qui consiste à interroger cette progressive problématisation et politisation d’un contenu scolaire devenu l’un des révélateurs des tensions entre l’école, la société, la République et la nation.

[…]

Un segment du « roman national »

Dans ce travail, le fait colonial réfère au passé colonial de la France, qu’il faut entendre au sens large. Sur le plan chronologique, il s’étend à partir des premières colonisations du XVIe siècle et recoupe les thématiques de la traite atlantique et de l’esclavage, même si la focale porte plus fréquemment sur la colonisation du XIXe siècle intrinsèquement liée au projet républicain et au principe d’universalisme ancré dans la logique de progrès.

Plus généralement, le fait colonial étudié dans ce travail recoupe une triple dimension :

  • le projet de s’emparer par la violence de territoires au nom de justifications économiques, géopolitiques, et morales ;
  • les réalisations, qui comprennent aussi bien les modalités de prise de possession que la « situation coloniale », à savoir la coexistence colons/colonisés sous toutes ses formes (domination, soumission, coopération, révoltes, etc.). C’est ici qu’intervient l’esclavage colonial comme accaparement par la violence de terres indigènes et l’ex- ploitation de ces terres avec une domination extrême d’individus réduits à l’obéissance ;
  • le dénouement, à savoir les décolonisations et indépendances.

Au cœur de sa problématique, le fait colonial place ainsi les questions de la violence, de la domination, de la discrimination raciale et des droits de l’homme, mais aussi celles des mélanges, des métissages et des acculturations réciproques. Autant de questions que l’on retrouve dans la société française ici et maintenant.

Un travail mené à partir des archives de l’Éducation nationale, des textes officiels et des manuels scolaires.

Le projet colonial est constitutif de la construction nationale, surtout à partir de la IIIe République. C’est la raison pour laquelle l’histoire coloniale a toujours figuré dans le récit national scolaire comme support de valorisation de la fierté patriotique. La conquête et l’exploitation coloniales sont même un segment très important de ce que l’on appelle communément le roman national. Les manuels Petit Lavisse (pour le primaire) ou Malet et Isaac (pour le secondaire) y consacrent de nombreuses pages, parfois très romantiques, n’hésitant pas à mentionner les violences, mais en accentuant le caractère folklorique des sociétés conquises.

La décolonisation constitue forcément une rupture importante, mais il est dans la tradition de l’histoire scolaire de s’accorder des incursions dans le temps présent. Les nationalismes indépendantistes et les guerres entrent donc rapidement dans les manuels scolaires d’abord, puis dans les programmes. Sources de réflexion sur la violence et sur le déchirement que les décolonisations ont pu causer dans la société française, cette histoire proche nécessite forcément des aménagements des programmes. Quoi qu’il en soit, il n’y a donc pas « apparitions » ou
« disparitions » du fait colonial à l’école, mais bel et bien « mutations » de celui-ci comme contenu d’enseignement.

La production historiographique sur l’histoire coloniale est très importante, aussi bien en France qu’à l’étranger. Elle a subi les influences déterminantes de l’ethnologie ou de l’anthropologie, mais aussi une inflexion majeure au début des années 2000, en s’imprégnant des paradigmes féconds des postcolonial studies. Le fait colonial désigne de plus en plus un mode de relations entre un Occident convaincu de sa supériorité civilisationnelle et des « provinces » longtemps dominées, soucieuses de sortir du modèle imposé par l’Occident et de rendre visibles leurs propres modèles de développement.

Une historiographie en mutation

Les enjeux soulevés par ces approches sont considérables. Scientifiquement, ils imposent de quitter le regard européo-centré et de travailler la dialectique entre l’universalisme et le relativisme culturel. On comprend que, politiquement, ce possible renversement interroge considérablement le principe républicain d’intégration, qui présuppose que les arrivants adoptent le modèle républicain d’un universalisme de l’individu abstrait seul à même de subsumer les différences culturelles dans une citoyenneté partagée ; une certitude à l’origine des finalités de l’enseignement de l’histoire.

Dès lors, si le fait colonial n’est plus l’adjuvant naturel de cet universel républicain, et s’il comporte même un risque de subversion en agissant comme le révélateur des dysfonctionnements républicains, sa place dans le montage narratif est susceptible d’être interrogée, voire retravaillée. Le fait colonial peut alors subir divers usages scolaires dont tout l’enjeu consistera à le rendre compatible avec le projet républicain d’enseignement de l’histoire. Il ne peut pas totalement échapper aux renouvellements historiographiques et aux débats politiques, mais doit opérer des accommodements lui permettant de s’adapter à la forme scolaire.

Comment l’enseignement du fait colonial est-il devenu l’un des contenus scolaires les plus mobilisés dans les débats publics pour, à la manière de la citation d’Alain Finkielkraut donnée plus haut, témoigner d’un malaise dans la République et son école, voire d’un risque pour la nation ?

C’est cette première question qui nous intéresse ici. Elle appelle une analyse pas à pas. Elle charrie un premier implicite : la conviction du caractère performatif de ce qui est enseigné en histoire sur la forme sociale. Par ailleurs, la dramatisation excessive et la croyance en la transitivité entre l’apprentissage des faces sombres du passé colonial et le désamour national témoignent également de l’importance accordée à l’enseigne- ment de l’histoire en France. Dans un essai publié juste après les attentats de 2015 et intitulé Nous sommes la France, Natacha Polony avance même que l’enseignement d’un roman national enchanteur permettrait de lutter contre la radicalisation islamiste des jeunes.

Il est impossible, en outre, de comprendre la sensibilité politique de la thématique coloniale sans se référer à la spécificité de la France, ancienne puissance coloniale et accueillant sur son sol une immigration, dont une grande partie provient des anciennes colonies, et ses descendants. La France est une terre d’immigration coloniale (migrants arrivés du temps des colonies) et postcoloniale (migrants arrivés après la décolonisation). Or le système colonial a été fondé sur le principe d’inégalités juridiques entre les hommes, de domination et d’usage légitime de la violence.

L’enjeu des principes républicains

Il y a donc bien un hiatus entre la transmission des idéaux et valeurs républicains dont se targue la France et la réalité de certaines actions politiques de la République, antinomiques avec les principes dont elle se réclame et qu’elle défend. C’est une contradiction que peuvent déplorer des catégories de populations en France susceptibles de se sentir exclues de ces principes républicains, victimes de différentes formes de discriminations et relégations, dont le racisme et la pauvreté, aggravées par la crise économique depuis les années 1970 ; mais c’est également une contradiction posée par la mission de transmission des valeurs et principes républicains par l’école. Un paradoxe est manifeste : comment convaincre du caractère universel des valeurs et principes républicains en donnant à voir leur violation légitimée par cette même République ? Cette seconde question guidera également notre recherche.

Le passé colonial et son enseignement touchent donc en plein cœur le consensus national-républicain, ce qui en fait une question vive. C’est à partir de ce constat que sa place dans les curricula d’histoire – dans une école construite sur le paradigme de ce consensus national-républicain – est intéressante à interroger.

Ce travail propose d’examiner quelques hypothèses ou idées reçues relatives à l’enseignement du fait colonial. C’est une thématique qui, aujourd’hui, suscite de très nombreux commentaires pouvant varier d’un pôle à l’autre : soit qu’on l’estime trop insuffisamment enseignée, victime de censure ou de tabous ; soit, au contraire, qu’on la fustige comme le reflet d’une idéologie de la « repentance » dictée par le politiquement correct. Les premiers déplorent son insuffisance quand les seconds la voient au contraire partout. Entre les deux, l’enseignement du fait colonial est souvent vu comme potentiellement sensible, surtout dans les classes à forte composante immigrée, dit-on ; on l’imagine suscitant une fébrilité spéciale chez les élèves, entre engouement, colère et demande de réparation. Quiconque ne maîtrise pas leur circuit d’écriture peut donc conjecturer des poussées de suées froides chez les concepteurs de programmes sur le sujet.

Évidemment, les faits sont plus complexes. Comme dans toute étude relative à l’école, on y trouvera tensions, tâtonnements et hésitations dans les décisions. Ce sont ces indéterminations qui nous intéressent ici pour ce qu’elles révèlent de la fragilité des relations entre l’école, son socle républicain et la société.

Laurence De Cock, Docteure en sciences de l’éducation, Université Paris Diderot – USPC

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

Quand les commerçants jula faisaient rayonner l’Afrique de l’Ouest (The Conversation)

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Chikouna Cissé, Réseau français des instituts d’études avancées (RFIEA)

Comment comprendre les tensions politiques qui agitent la Côte d’Ivoire contemporaine en ignorant les profondes mutations propres à son histoire longue ?

Trop souvent, les analystes résument ces dernières à l’ascension et au parcours de l’ambitieux Alassane Ouattara, l’actuel président qui vient de dissoudre le gouvernement.

Alassane Ouattara appartient au groupe social malinké (aussi appelé mandingue), originaire du Mandé, espace compris aujourd’hui entre le Mali et la Guinée Conakry. C’est de cette communauté que sont issus les Jula (ou Dioula), une importante classe commerçante.

Le pays mandingue sur une carte de 1900.
Wikimedia
Étendue géographique des langues mandingues en Afrique de l’Ouest, 2008. Aire des Bambaras.
Famille.lecamus/Wikimedia, CC BY-ND

Cette communauté aurait tout particulièrement bouleversé les équilibres traditionnels de la société ivoirienne depuis ces dernières décennies, en brisant les cadres sociaux et politiques dans lesquels elle évoluait.

Mais l’émancipation des Jula est-elle si récente ? Cette dernière en effet influencé les pratiques économiques, les transferts culturels et les circulations humaines en Afrique de l’Ouest contemporaine.

Dans un article publié en 1982, Yves Person, spécialiste reconnu de la civilisation mandingue, faisait d’ailleurs remarquer que l’Afrique ne pourrait se comprendre sans prendre en compte la longue histoire du monde mandingue.

Une économie-monde

Le phénomène commercial jula, né au plus tard au XVe siècle, est aujourd’hui encore un agent culturel dont la migration a une projection planétaire. On doit à Fernand Braudel la notion d’économie-monde entendue comme :

« un morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l’essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique ».

Ce postulat théorique laisse entendre que l’Europe est loin d’être l’unique centre de gravité du commerce mondial au XVIe siècle, ce qui suggère l’existence de divers réseaux commerciaux et culturels à travers la planète.

La célèbre métaphore de l’historien portugais Vittorino Maghalaes Godinho de « la victoire de la caravelle sur la caravane » pour caractériser la suprématie du commerce portugais en Afrique dès le XVe siècle ne rend que partiellement compte de l’insertion du continent noir dans les circuits commerciaux globalisés.

C’est à l’époque médiévale, bien avant la geste portugaise, que les échanges économiques à longue distance se sont imposés en Afrique. Ils étaient animés par les réseaux marchands Jaxanké sur l’axe de la Gambie, Haoussa entre Tchad et Niger et Jula dans la Boucle du Niger.

Une expansion autour de l’or

L’ouverture de la mer commença lorsque l’expansion mandingue relia le Soudan nigérien à la côte Atlantique, depuis la Sénégambie jusqu’à la côte de l’Or. À El mina sur les côtes de l’actuel Ghana les Jula apportaient au XVe siècle des marchandises en provenance de la boucle du Niger. Partis de Djenné et de Tombouctou, ces commerçants musulmans allaient jusqu’à Begho chercher l’or qui était destiné au trafic avec l’Afrique du Nord et l’Europe.

Cet or soudanais allait se trouver au cœur des bouleversements économiques qui redistribueraient les cartes en Europe, au XVe siècle.

Le Soudan occidental (VIIIᵉ-XVIᵉ siècle), issu de Les territoires du médiéviste, « Fabriquer le territoire en Afrique au
Brahim Diop/OpenEdition, CC BY-NC-ND

Durant les premières décades de ce siècle, l’or du Soudan commence à ne plus parvenir, du moins en quantité aussi considérable, jusqu’aux villes d’Afrique du Nord qui font office de relais entre les mines du Soudan et l’Europe, via la Méditerranée. Comme l’explique Braudel, c’est la capture des trafics sahariens par les Portugais dès 1482 qui prive brusquement l’Europe d’une part importante de son ravitaillement en or. À cette époque, les Portugais se présentent sur la côte de la « Mine » avec des tissus, des hambels (les grosses et rustiques couvertures de l’Alemtejo), des bassins de cuivre fournis par le commerce anversois et, denrées plus précieuses encore, des chevaux et du blé marocains.

Ils se procurent en échange des esclaves noirs et de la poudre d’or. Les Portugais détournent à leur profit une grosse part, sinon la totalité, du métal précieux produit par les orpailleurs soudanais. Ils y réussissent en poussant leurs propres marchands, agents politiques, aventuriers, découvreurs de routes et initiateurs de trafics, à travers les États et les tribus indigènes, entre le golfe et le bassin du Niger.

Une ramification jula mondialisée

Il s’agit, pour Braudel, d’un événement capital, de portée mondiale. Le rôle des Portugais est immense : voilà l’or soudanais dérouté vers l’Atlantique. Voilà également comment l’Afrique, par le biais de ses réseaux marchands, celui des Jula en particulier, s’est positionnée comme un acteur majeur du commerce international au XVe siècle. À cet égard, ces réseaux constituèrent un rameau actif des réseaux de l’Ancien Monde qui contribuèrent à intégrer et relier les sociétés locales à l’ensemble du système spatial transcontinental.

Cette pure rationalité économique cadre imparfaitement avec la labilité de l’identité jula irréductible à la seule dimension d’Homo economicus qui a longtemps structuré les études sur leur diaspora marchande.

Je partage sur ce point l’analyse d’Yves Person et de Richard Roberts qui contestent l’approche trop purement économique du commerce de l’ancienne Afrique, notamment à l’œuvre dans le désormais classique Economic History of West Africa de l’historien britannique Gérald Hopkins.

Triade islam-commerce-migration

En effet, les marqueurs identitaires jula, stables sur une longue durée, sont construits autour de la triade islam-commerce-migration. Ils renvoient aux phénomènes d’hybridation qui caractérisent les situations de contact, donc de transferts de culture. Connecteurs d’espaces économiques, mais également passeurs de civilisations, les Jula sont connus pour leur rôle dans l’islamisation de franges importantes des sociétés d’accueil, au gré de leurs longues pérégrinations en Afrique de l’Ouest.

La musique mandingue (dont la kora est l’instrument de base), les fêtes religieuses islamiques (ramadan, tabaski, etc.), le style vestimentaire incarné par le port du boubou traditionnel, etc. ont contribué à asseoir une identité culturelle qui se diffuse encore aujourd’hui grâce à l’existence de communautés diasporiques en Afrique de l’Ouest et ailleurs dans le monde.

La reconversion vers l’entreprenariat politique

Ce champ historique transnational défini par les commerçants jula se révéla décisif au moment des luttes africaines pour l’indépendance entre les années 1940 et 1960. Le Rassemblement démocratique africain (RDA créé en 1946) s’appuya par exemple sur les réseaux économiques et sociaux transfrontaliers jula dans sa lutte contre l’ordre colonial français.

Ce tournant est d’autant plus visible en Côte d’Ivoire, aux lendemains du décès de Félix Houphouët Boigny décédé en 1993 et tout premier Président de la République de Côte d’Ivoire (1960- 1993).

La reconversion d’une frange importante de Jula en entrepreneurs politiques
devient l’une des tendances majeures des mutations à l’œuvre dans le monde malinké dans la Côte d’Ivoire postcoloniale.

Si certaines oppositions violentes à l’expansion jula se sont manifestées chez certains peuples du sud de la Côte d’Ivoire, en raison de leurs accointances avec l’ordre colonial français, il reste que la distribution spatiale des communautés, essentielle dans l’issue des joutes politiques ivoiriennes à fort relent d’ethnicisme, reste sustentée par le maillage territorial à l’œuvre de longue date chez les Jula de Côte d’Ivoire, un maillage toujours aussi puissant aujourd’hui.


Cet article est une version modifiée de celui qui a été publié dans le numéro 39 de Fellows , « Glocalisation ;». Le Réseau français des instituts d’études avancées (RFIEA) a accueilli plus de 500 chercheurs internationaux depuis 2007.

Chikouna Cissé, Maître de conférence, histoire de l’Afrique, Université Félix Houphouet Boigny d’Abidjan, Fellows 2012, IEA de Nantes, Réseau français des instituts d’études avancées (RFIEA)

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.