Histoire

Burkina Faso : Blaise Compaoré, le mal du pays

| Par et

Exilé en Côte d’Ivoire depuis 2014, l’ancien chef d’État vit confortablement mais rêve du jour où il pourra enfin rentrer chez lui, au Burkina Faso.

Enfin un peu de divertissement. Ce 31 décembre 2018, Blaise Compaoré a été invité chez son grand ami, Adama Toungara. Dans la maison cossue du conseiller d’Alassane Ouattara, à Cocody, il y a foule. Des politiques, des entrepreneurs, des copains… C’est un des lieux les plus courus du gotha ivoirien pour célébrer la nouvelle année.

Sur les tables, il y a du champagne à volonté, des petits-fours à foison : on y mange bien, on rit, certains esquissent même quelques pas de danse. L’ancien président burkinabè adore cela, la danse, surtout la rumba et le rock and roll. Il s’amuse, Chantal, sa femme, aussi. Née Terrasson de Fougères, cette Franco-Ivoirienne est à Abidjan chez elle, près de ses sœurs, qu’elle voit souvent. Mais Blaise, lui, a du mal à s’y faire.

Voilà plus de quatre ans désormais, depuis sa fuite du palais présidentiel, le 31 octobre 2014, que l’ancien président ­burkinabè se morfond. Les hauts murs blancs de la maison prêtée par Hamed Bakayoko, le ministre ivoirien de la Défense, n’ont rien en commun avec ceux de la prison de Ouagadougou dans laquelle Gilbert Diendéré, son ancien chef d’état-major particulier et son complice de toujours, est incarcéré. Pourtant, cette vie, ce n’est pas vraiment la liberté non plus.

Chute vertigineuse

« À son arrivée en Côte d’Ivoire, on voyait bien que le président était déprimé, qu’il n’allait pas bien. On lui parlait mais il était absent, dit un de ses conseillers. Quitter le pouvoir a été rude. De temps en temps, il avait même des trous de mémoire. » Blaise Compaoré ne manque de rien, bien sûr, dans cette villa moderne voisine de celles du directeur des Douanes et de l’ancien président Henri Konan Bédié – la résidence de France n’est pas loin non plus, juste au bout de la rue. Il y a une jolie piscine, de quoi faire du sport (l’ancien commando parachutiste prend soin de s’entretenir en moulinant sur son vélo d’appartement) et un petit salon pour accueillir les invités.

Les premiers temps, il était sonné, presque désorienté

« A-t-il jamais compris ce qui s’est passé ? Les premiers temps, il était sonné, presque désorienté. Nous avions pourtant été plusieurs à l’avertir que cette modification constitutionnelle était trop risquée », poursuit le conseiller. Il faut dire que la chute a été vertigineuse.

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Une manifestation à Ouagadougou, le 31 octobre 2014 (photo d'illustration). © Theo Renaut/AP/SIPA

 

En ce mois d’octobre 2014, le stratège semble avoir perdu son flair. Il n’entend pas la colère des centaines de milliers de Burkinabè dans les rues, de l’opposition et de la société civile. Quatre mandats ne lui suffisent pas, « l’homme fort de Ouaga » veut cinq ans de plus à la tête de l’État. En quelques heures, les choses dégénèrent. L’Assemblée nationale est dévorée par les flammes, qui gagnent rapidement tous les autres symboles du régime chancelant. Des innocents tombent sous les balles.

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Manifestation lors de l'insurrection d'octobre 2014, qui précipitera la chute
de Blaise Compaoré. © Théo Renaut/AP/SIPA

 

Après vingt-sept années passées au pouvoir, il n’a d’autre choix que de fuir en catastrophe dans une voiture aux vitres teintées

Après vingt-sept années passées au pouvoir, cet homme qui a fait et défait régimes et rébellions en Afrique de l’Ouest n’a d’autre choix que de fuir en catastrophe dans une voiture aux vitres teintées. Direction : une coordonnée GPS située dans le sud du pays, où un hélicoptère des forces spéciales françaises l’attend pour l’exfiltrer vers la Côte d’Ivoire. Avec lui, ses plus proches : Chantal, son frère cadet François, l’ex-président de l’Assemblée nationale, Soungalo Ouattara, et deux aides de camp. Quand les pales se mettent à tourner, comprend-il qu’il ne reverra pas sa terre natale de sitôt ?

Longtemps respecté, il est désormais vilipendé. L’homme clé des Français a été écarté, le médiateur est devenu indésirable. Sa première nuit hors du palais de Kosyam, Blaise Compaoré la passe à Yamoussoukro, dans une suite du grand hôtel construit par Félix Houphouët-Boigny (l’hôtel Président, cinglante ironie). Il est un peu « perdu », mais « soulagé qu’il n’y ait pas eu plus de dégâts et de morts à Ouaga », assure l’un de ses intimes. Pendant trois semaines, avant de pouvoir rejoindre Abidjan, cantonné dans cette capitale qui n’en est pas vraiment une, il se vide la tête en courant dans le vaste parc fleuri où les biches lui tiennent compagnie.

Taiseux, secret et prudent

En Côte d’Ivoire, Blaise Compaoré est un ami du pouvoir. Il connaît tout le monde – avant de soutenir Alassane Ouattara et d’être le parrain de Guillaume Soro et de ses rebelles, l’ancien médiateur de la crise ivoirienne était proche de Laurent Gbagbo. Mais cet hôte aussi illustre qu’encombrant est prié de rester discret. Aujourd’hui encore, les soldats du Groupement de sécurité présidentielle, en civil, sont positionnés derrière le portail, et les sorties du président sont rares. De temps en temps, il va dîner dans les restaurants huppés de la ville, comme Le Montparnasse et Le Grand Large. On l’aperçoit parfois sur la plage d’Assinie. Il s’est également rendu à Abengourou récemment, mais c’est tout.

Heureusement, il voyage un peu. Au Maroc, où il fait ses check-up médicaux et s’est fait soigner une fracture du fémur en 2015, ou au Sénégal, où il est allé l’année dernière profiter des plaisirs balnéaires de la Petite-Côte. Toujours bien mis dans ses costumes impeccablement taillés, il accueille parfois certains chefs d’État de passage avec la plus extrême discrétion. Il y a eu Faure Gnassingbé, qui a offert l’exil au Togo à certains cadres de son régime, ou récemment le Ghanéen Nana Akufo-Addo. Eux n’ont pas oublié qui avait été Blaise Compaoré.

Ses sorties sont rares. On l’aperçoit parfois dans les restaurants huppés d’Abidjan ou sur la plage d’Assinie, mais guère plus

Même aux plus illustres de ses inter­locuteurs, l’ancien président ne trahit rien de ses sentiments. Taiseux, secret et prudent, il n’a néanmoins pas pu cacher son désarroi lors de l’arrestation de son frère à l’aéroport de Roissy, en octobre 2017. Fin juin 2019, la justice française a autorisé l’extradition de François vers le Burkina Faso. Un nouveau coup de massue. « C’est désormais sa préoccupation numéro un. Il s’inquiète pour lui, pour son avenir. Quand on connaît leur relation… », raconte un homme qui les a fréquentés. Durant ces quelques jours difficiles pour le clan, Blaise Compaoré a régulièrement parlé à son cadet, même si, au téléphone, il a veillé à ne jamais rien dire d’important, vieille habitude d’un homme rompu aux renseignements et aux réseaux parallèles.

Politique un jour…

Certains de ses proches croient encore deviner nostalgie et tristesse sur son visage. « Il n’a jamais retrouvé sa vitalité d’avant », confie l’un d’eux. Mais tout de même, « Blaise » va mieux, semble-t-il. « Il est très solide dans sa tête. Il encaisse sans rien dire. Alors, quand il sourit ou qu’il est d’humeur taquine, on se dit que ça va », glisse un autre.

Remède à la déprime, il s’est replongé dans la politique burkinabè. En échange de son hospitalité, Ouattara lui avait ­pourtant demandé de ne plus y toucher. Les liens entre leurs deux pays sont trop ténus et l’histoire récente trop sensible pour se permettre le moindre écart. Le président ­ivoirien n’en ignore rien et ne veut pas gâter ses relations avec les nouveaux maîtres de Ouaga.

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Le 11 avril dernier une délégation de la CODER s'est rendue à Abidjan pour visiter l'ancien président exilé Blaise Compaoré,
ici le 29 juin 2011 à Malabo. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

 

Mais dans le salon de Blaise Compaoré, on croise les mêmes hommes qu’autrefois dans les couloirs de Kosyam. Son conseiller, Moustapha Ould Limam Chafi, ses anciens ministres Boureima Badini et Salif Kaboré, ou encore son ex-directeur de cabinet, Assimi Kouanda. Cocody est devenu une antenne du siège de son parti, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), dont il est toujours le président d’honneur.

Il fait passer ses consignes et s’est récemment impliqué pour tenter d’apaiser les tensions entre les barons de sa formation. Ces derniers mois, Kadré Désiré Ouédraogo et Eddie Komboïgo, rivaux pour l’investiture dans la course à la présidentielle, se sont succédé à Abidjan. Il fallait obtenir l’onction du « patron » mais, comme à son habitude, le « chef » n’a rien dit de sa préférence.

La lettre à Kaboré

Rien d’étonnant à ce que, à Ouaga, Roch Marc Christian Kaboré soit convaincu que l’exilé d’Abidjan représente une menace. Il y a d’abord eu le coup d’État « le plus bête du monde » pendant la transition, en 2015. Il a été conduit par le général Gilbert Diendéré mais beaucoup y ont vu la main du président déchu. Il y a aussi ces attaques en série qui, chaque jour, répandent un peu plus l’insécurité. Depuis le premier attentat jihadiste qui a frappé la capitale burkinabè en janvier 2016, les accusations pleuvent : selon l’entourage du chef de l’État, son prédécesseur et ses réseaux dans la bande sahélienne n’y sont pas étrangers.

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Un soldat burkinabè à proximité de l'hôtel Splendid, à Ouagadougou,
après l'attaque de janvier 2016. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Plus le Burkina subit des attaques terroristes, plus les critiques se font précises

Plus le Burkina subit des attaques terroristes, plus les critiques se font précises. À plusieurs reprises, le président burkinabè a dénoncé les « liens » et même le « deal » qu’auraient passé son prédécesseur et les groupes qui harcèlent le pays. Pour Compaoré, c’en était trop. Profondément agacé, il est sorti de son silence, d’abord par un communiqué, puis par une lettre personnelle à Kaboré. Dans cette missive transmise en avril, il témoigne aussi de « sa disponibilité et de son soutien » pour aider à endiguer l’insécurité grandissante.

Au fond, il espère quitter Abidjan dès que possible. D’autant que, à l’aune d’une présidentielle très incertaine, la Côte d’Ivoire ne semble plus être le gage d’une protection sans faille : ses relations se sont compliquées avec Alassane Ouattara.

Il voit toujours le président ivoirien de temps à autre, comme plusieurs des piliers du régime

Il voit toujours le président ivoirien de temps à autre, comme plusieurs des piliers du régime, Marcel Amon Tanoh, le ministre des Affaires étrangères, ou Amadou Soumahoro, le président de ­l’Assemblée nationale – tous deux sont de vieux amis. Mais la rupture entre Ouattara et Guillaume Soro, qui considère Blaise Compaoré comme son père, a mis de la distance. Le Burkinabè a d’ailleurs tenté de réconcilier les deux hommes, en vain.

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Le chef de l’État Roch Marc Christian Kaboré, le 2 mars, à Ouagadougou. © Sophie Garcia/hanslucas.com

En coulisses, plusieurs intermédiaires s’activent discrètement pour tenter de rapprocher Blaise Compaoré de Roch Marc Christian Kaboré

Tentatives de rapprochement

En coulisses, plusieurs intermédiaires s’activent discrètement pour tenter de rapprocher Blaise Compaoré de Roch Marc Christian Kaboré, et lui permettre de rentrer au nom de l’unité et de la réconciliation nationales. « Il veut aider son pays, explique l’un de ses intimes. Quand on était ensemble avec Roch, le Burkina allait mieux. Il faut qu’on se retrouve. » Car en réalité, Compaoré ne rêve que d’une chose : retourner chez lui, à Ziniaré. « Il est prêt à faire face à la justice pourvu qu’elle soit impartiale, jure l’un de ses conseillers. Il veut aller dans son village et se reposer. Il est tellement fatigué d’Abidjan… »

Pour l’instant, le président burkinabè n’a pas souhaité répondre. Méfiant, il perçoit sans doute que le pouvoir est comme une drogue : quand on y a goûté, il est terriblement dur de s’en passer. Sait-il que dans sa fuite précipitée Blaise Compaoré a pris soin d’emmener quelques souvenirs de ses vingt-sept années de splendeur ? Il y a notamment ces stylos, qu’il a rangés dans la console du petit salon de sa villa abidjanaise. Les premiers temps, il aimait en offrir à ses visiteurs. Dessus, en lettres dorées, il est gravé « Président Blaise Compaoré ».


Revenir à Ziniaré

C’est un Compaoré, Pascal Compaoré, membre du CDP, qui est à la tête du village natal de l’ex-chef de l’État burkinabè. À Ziniaré, petite bourgade située à environ 30 kilomètres de Ouaga, l’ancien président est toujours propriétaire d’une vaste résidence et du parc qui l’entoure. Pour 500 à 1 000 F CFA, les visiteurs peuvent y voir ses animaux : lions, hippopotames, éléphants, autruches et même une chèvre à trois pattes. Très attaché à son fief, où il espère revenir vivre, Blaise Compaoré y a enterré son père et son fils, Stéphane, mort durant son enfance des suites d’une maladie.

A.S.-T.

Les premiers moines chrétiens étaient… des Égyptiens|The Conversation

Lorsque les premiers moines et les premiers anachorètes s’installent au IVe siècle dans les déserts d’Égypte, le christianisme est une religion tolérée par le pouvoir romain. Les persécutions ont cessé, les conversions se multiplient et le fameux édit de Milan, proclamé quelques années plus tôt par l’empereur Constantin, permet aux chrétiens de célébrer librement leur culte.

               
La Tentation de saint Antoine par David Teniers le Jeune. Wikipédia

Mohamed Arbi Nsiri, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

 

Telle qu’il fut prêché par les Apôtres, le christianisme, en effet, n’avait nullement pour but de conquérir le monde temporel mais de prêcher l’avènement prochain du Royaume des Cieux et la fin de l’Histoire. Comme toutes les grandes religions, c’est d’abord en modifiant profondément le rapport à l’espace et au temps que le christianisme s’est imposé à ses premiers fidèles. Pour les gentils, autrement dit les païens, vivant dans un temps cyclique où les cérémonies religieuses, les fêtes, les sacrifices recommençaient inlassablement les mêmes événements primordiaux, au sein d’un univers qui se répète, donc « éternel », le christianisme apportait la brusque, l’angoissante révélation d’un Temps qui progresse, évolue, se consume, d’un univers en devenir, et donc susceptible de « finir un jour ». L’un des thèmes que l’on retrouve fréquemment dans la bouche des premiers chrétiens n’est-il pas l’évidence et l’imminence de la fin du monde ?

On imagine mal la résonance que de telles idées pouvaient avoir sur les foules de l’époque, qu’il s’agisse des Juifs, dont la sensibilité avait été amplement préparée à cet événement depuis des générations par les prophètes bibliques et les auteurs d’Apocalypse, ou des gentils, qui y découvraient brusquement la vision insoupçonnée d’un univers soumis au Temps. Résonance d’autant plus grande qu’il ne s’agit pas d’un univers d’un simple avertissement mais de l’annonce de fin « imminente » du monde. Comment vivre, alors, dans cette crainte perpétuelle de l’anéantissement de toute chose ? Comment ne pas guetter, jour et nuit, les signes précurseurs de l’Apocalypse et surtout, puisqu’on s’attend, d’un moment à l’autre, à la fin du monde, ne pas délaisser tous les soucis, les affaires, les valeurs de ce monde ?

Un refus radical du monde

Ce climat eschatologique et exalté ne fera que s’amplifier entre le IIIe et le Ve siècle et il est très certainement à l’origine de bien des comportements excessifs tels que la vocation au martyre, l’obsession de la virginité et de l’ascèse, la fuite dans les déserts. Tous ces comportements ont entre eux pour trait essentiel d’être d’abord un « refus radical du monde », refus que l’on comprend aisément si ce monde est destiné à disparaître d’un jour à l’autre. Qu’à telle époque l’accent soit mis sur le martyr et à telle autre sur l’ascète ou l’anachorète, peu importe !

Car toute ces attitudes relèvent d’une même et totale désaffection à l’égard du monde d’ici-bas, conséquence des bouleversements, des traumatismes opérés dans les esprits par la peur, l’angoisse, l’exaltation de la fin des Temps. Le plus étrange est que ce souci d’ascèse et de virginité, né pour des motifs précis, subsistera chez certains, même lorsque ces motifs auront disparu, c’est-à-dire lorsqu’on cessera de croire à la fin imminente du monde avec la christianisation de l’Empire romain.

A l’origine : le monachisme égyptien

Pour l’Orient ancien, les textes qui relatent la vie des premiers moines sont pour la plupart des textes grecs : la « Vie d’Antoine » par l’évêque d’Alexandrie, Athanase, « l’histoire lausiaque » de Pallade de Galatie, « l’histoire des moines d’Égypte » de Rufin d’Aquilée. Les deux autres textes les plus importants : « la Vie de Paul de Thèbes » de Jérôme de Stridon, et les « Entretiens avec les moines d’Égypte » de Jean Cassien ont été écrits en latin. Mais écrire en grec signifie aussi penser en grec. Tous les textes en question, rédigés à l’intention d’un public averti parlant le grec et le latin, ont naturellement transposé dans leur propre langue les paroles, la mentalité particulière des hommes des déserts d’Égypte.

Or, ces hommes n’étaient ni Grecs ni des Latins de culture mais des Égyptiens : Antoine le Grand, Pacôme le Grand, Macaire l’Ancien, Chenouté, tous ces noms du christianisme oriental étaient des Égyptiens qui ne parlaient ni le grec ni le latin mais le copte, forme domestique de la langue égyptienne traditionnelle. Le biographe d’Antoine nous donne un petit détail concernant l’éducation de jeune Antoine qui a suscité beaucoup des discussions : « Grandissant et prenant de l’âge, il ne voulut pas apprendre les Lettres, pour éviter la compagnie des autres garçons ». Que le jeune Antoine n’ait donc pas fréquenté l’école, c’est un détail qui n’atteste peut-être pas tant chez lui une sagesse toute surnaturelle que le caractère tout chrétien de sa formation et la liaison, chez lui, primitive entre cette intégrité du christianisme et l’anachorèse, au sens étymologique.

Les lettres d’Antoine le Grand représentent également l’une des sources les plus importantes du monachisme égyptien puisqu’elles ont été rédigées en copte. Au temps de Jérôme de Stridon, ces lettres étaient déjà traduites en grec, langue dans laquelle Jérôme a pu les lire. Notons que le vocabulaire et la spiritualité de ces lettres remontent sans doute au IVe siècle.

Les documents concernant l’histoire de la congrégation pacômienne revêtent aussi une importance capitale pour retracer l’histoire des débuts du monachisme. Ces documents se présentent sous plusieurs idiomes : copte, grec, latin, syriaque et arabe. Or, Pacôme et les moines de la première génération, à part quelques rares exceptions, ne connaissaient que la langue copte et ignoraient le grec ; il semble donc assez naturel de présumer que le dossier copte est celui qui nous fournit le plus de chances de nous permettre d’atteindre directement la tradition primitive, et l’étude de l’ensemble du dossier démontre que pareille présomption est absolument fondée.

Le monachisme « extrême » de Chénouti

Pour le monachisme oriental, Chénouti est une des figures les plus étranges et les plus captivantes. Sa biographie, écrite par l’un de ses disciples, permet, mieux encore que celle d’Antoine ou de Pacôme, de suivre de près l’incroyable aventure que fut le monachisme copte : une aventure dont la vie et l’œuvre de Chénouti marquent précisément le sommet et les limites.

                  
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Ariba Chénouti (stèle découverte dans la région de Souhag)

 

Né en Haute-Égypte, dans le village de Schenalolet (aujourd’hui Geziret Shandanil), au nord d’Akhmin, en 348, ses parents sont pauvres et, très tôt, on l’envoie aux champs garder les bêtes. À l’âge de 8 ans, Chénouti choisit d’être meneur d’hommes. Le soir, une fois que les bêtes sont rentrées, il repart seul vers le champ, au lieu de revenir à la maison, et y passe de longues heures à prier.

Alors ses parents décident de laisser leur fils devenir moine. À l’âge de quatorze ans, on le mène donc chez un oncle, l’Anba B’goul, qui dirige un monastère pas très loin du village, sur la montagne d’Athribis. Le moine reçoit donc son neveu, impatient de pratiquer l’ascèse. Ascèse insensé, fanatique, pour arriver tout de suite au but, en brûlant les étapes habituelles, Chénouti représente l’exemple type du moine égyptien de la fin de l’Antiquité, cruel et dynamique.

Très inspiré des Règles de Pacôme le Grand, Chénouti y ajouta quelques principes personnels tels que l’emploi systématique de la violence pour convertir les paysans égyptiens, encore païens. Dans ses monastères, toute ascèse et même toute prière individuelles étaient interdites. Les prières se faisaient collectivement, tous les moines couchés sur le sol. Ceux-ci pratiquaient les jeûnes ensemble et portaient les mêmes vêtements noirs. Ainsi Chénouti avait eu l’intuition que l’obtention d’une psyché collective exige d’abord la formation d’un corps collectif. On ne peut expliquer autrement le soin qu’il mit, toute sa vie, à façonner le corps et l’âme de ses moines en leur imposant simultanément des exercices physiques et spirituels destinés à les unifier.

Dès l’origine, le moine est donc un chrétien qui renonce au genre de vie du commun des humains, pour en adopter un autre « plus parfait ». Il est un étranger dans le pays qu’il habite, un pérégrin, une sorte d’exilé, dont la véritable patrie est ailleurs, la patrie céleste.

Mohamed Arbi Nsiri, Doctorant en histoire ancienne, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

Histoire générale de l'Afrique

A propos du Projet

L’UNESCO a lancé en 1964 l’élaboration de l’Histoire générale de l’Afrique pour remédier à l’ignorance généralisée sur le passé de l’Afrique. Pour relever ce défi qui consistait à reconstruire une histoire de l’Afrique libérée des préjugés raciaux hérités de la traite négrière et de la colonisation et favoriser une perspective africaine, l’UNESCO a fait appel aux plus grands spécialistes africains et internationaux de l’époque. L’élaboration des huit volumes de l’Histoire générale de l’Afrique a mobilisé plus de 230 historiens et autres spécialistes pendant plus de 35 années.

L’Histoire générale de l’Afrique est une œuvre pionnière, à ce jour inégalée dans son ambition de couvrir l’histoire de la totalité du continent africain, depuis l’apparition de l’homme jusqu’au enjeux contemporains auxquels font face les Africains et leurs Diasporas dans le monde. C’est une Histoire qui ne laisse plus dans l’ombre la période précoloniale et qui insère profondément le destin de l’Afrique dans celui de l’humanité en mettant en évidence les relations avec les autres continents et la contribution des cultures africaines au progrès général de l’humanité.

La collection complète est publiée en huit volumes. Les chapitres des différents volumes sont abondamment illustrés de cartes, figures, chiffres et diagrammes et de sélection de photographies en noir et blanc. Les textes sont, pour la plupart, complétement annotés et sont tous complétés par une importante bibliographie et un index.

Ces dernières années, l'UNESCO a entrepris la préparation et la rédaction de trois nouveaux volumes de la HGA (volumes IX, X et XI).

Ligne ferroviaire Dakar-Bamako : le long chemin de la réhabilitation

  | Par - à Dakar

Comme de nombreuses voies ferrées subsahariennes, la ligne historique Dakar-Bamako attend depuis des années une remise à niveau. Mais, hormis un plan de relance de la circulation, tout reste à définir.

Le silence règne depuis plus d’un an maintenant dans la gare de marchandises dakaroise de Bel-Air. Sur les rails de la grande halle, d’où sont partis les premiers wagons vers le Mali en 1924, des locomotives hors d’âge sont à l’arrêt. Les cheminots, en grève depuis 2018 pour protester contre des arriérés de salaires, ont déserté les lieux.

L’ancienne voie coloniale, qui relie le port maritime de Dakar, au Sénégal, au port fluvial de Koulikoro, au Mali, attend toujours sa réhabilitation, promise lors de la privatisation du chemin de fer en 2003, sous le mandat du président Abdoulaye Wade, et confirmée ensuite plusieurs fois par son successeur, Macky Sall, notamment pendant sa dernière campagne.

880 millions d’euros pour trois à quatre ans de travaux

Douze années durant, Transrail, à qui a été confiée l’infrastructure, a vu défiler les actionnaires majoritaires : le franco-canadien Canac-Getma, puis l’américain Savage, suivi du groupe Advens d’Abbas Jaber, figure du patronat local.

Incapables de supporter la charge financière nécessaire à la mise à niveau, ces trois gestionnaires n’ont jamais lancé le chantier, et ce jusqu’à la résiliation de la concession de Transrail, en 2015, alors qu’elle devait durer jusqu’en 2028. Le coût de la réhabilitation est estimé à près de 880 millions d’euros pour des travaux devant durer trois à quatre ans, alors qu’il faudrait 2,6 à 3,5 milliards d’euros pour construire une nouvelle ligne.

En mars 2016, les 1 022 salariés, les actifs et la concession de Transrail ont été transférés à Dakar-Bamako Ferroviaire (DBF), une « structure bi-étatique transitoire » – dont le mode de gouvernance reste à définir précisément –, pilotée depuis la fin de 2018 par le Franco-Sénégalais Kibily Touré.

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Le rail est un outil d’intégration essentiel, surtout pour un pays enclavé comme le Mali

Mais malgré ces changements, rien n’a été enclenché sur le terrain. « Les États ont laissé mourir l’outil. Les cheminots ont navigué à vue pendant plus de dix ans, sur un rail qui ne permettait pas d’excéder 30 km/h, quand il n’était pas impraticable », déplore un membre de la corporation.

Décongestionner la route

Pour le Sénégal et le Mali, le redémarrage du rail est pourtant crucial. Le potentiel commercial du corridor Dakar-Bamako dépasse 4 millions de tonnes de marchandises par an, selon une source ministérielle du pays de la Teranga. « Le rail est un outil d’intégration essentiel, surtout pour un pays enclavé comme le Mali, qui doit écouler des denrées périssables, ainsi qu’au Sénégal pour des villes intérieures telles que Thiès, qui ont beaucoup souffert de la crise du rail », indique Kibily Touré.

Sa remise en service permettrait de doper les exportations sénégalaises, en particulier celles de poissons frais de mer, d’huile brute d’arachide ou de ciment, qui se classent parmi les premiers produits vendus à l’étranger, notamment dans l’hinterland ouest-africain. Selon la BCEAO, 23 % des exportations sénégalaises étaient absorbées par le Mali en 2017. À Bamako, on espère une baisse des coûts des produits importés grâce au rail, ainsi qu’une augmentation des volumes agricoles exportés.

Chaque jour, 300 à 400 camions quittent le port de Dakar pour rallier l’Afrique de l’Ouest. Le rail décongestionnerait la route, qui convoie 80 % des échanges extérieurs du Mali. « Aucun mode de transport ne peut suffire à répondre à tous les besoins », souligne Kibily Touré. « Il faut parfois vingt-deux jours pour aller de Dakar à Bamako, du fait de l’état des routes et de l’attente aux postes-frontières. Un simple contrôle de chargement de la part des autorités peut durer trois jours », regrette Talla Sady, directeur général des Transports Sady

« Un plan de sauvegarde d’urgence »

« Le corridor est saturé et la route se dégrade. Sur des voies en mauvais état, nous avons entre 7 % et 12 % de dépenses de maintenance supplémentaires », poursuit ce propriétaire d’une quarantaine de camions porte-conteneurs, qui effectuent une trentaine d’allers-retours par mois entre Dakar et Bamako.

Loin d’y voir une menace pour le transport terrestre, Talla Sady considère le rail comme une activité complémentaire. « Le camion garde des avantages que le train n’a pas, tel le fait de pouvoir envoyer un produit directement du port au magasin, quand le rail impose un surcoût lié aux derniers kilomètres après la gare d’arrivée. »

« Le rail est moins cher pour de grandes quantités », précise quant à lui Boubacar Diallo, directeur commercial du groupe Ciments du Sahel, qui fait transiter 1 million de t de matériaux de construction entre les deux capitales chaque année. « Le train nous permettrait d’augmenter nos volumes. Nous aurions moins de tracasseries douanières et pourrions mieux suivre le trajet de nos produits », estime-t-il.

Pour relancer la machine, DBF veut lancer « un plan de sauvegarde d’urgence » sur six à huit mois, soit une première phase de la réhabilitation. « Ces travaux permettront au trafic de reprendre à une vitesse commerciale acceptable », assure Kibily Touré. Un plan que les États malien et sénégalais se sont engagés à financer à hauteur de 30,5 millions d’euros.

S’il promet un trafic commercial minimal entre Dakar et Bamako et un trafic de voyageurs entre Bamako et Kayes, dans l’Ouest du Mali, les contours financiers de ce premier plan de relance et des étapes de réhabilitation suivantes demeurent flous, même si la Banque mondiale (en tête de file sur le sujet), la Banque islamique de développement et l’AFD discutent avec Dakar et Bamako.

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En modèle économique, un partenariat public-privé

Au-delà du plan de réhabilitation, les deux pays doivent surtout s’entendre sur le modèle économique. L’option la plus probable est un partenariat public-privé qui impliquerait une séparation entre les infrastructures, prises en charge par les États, et l’exploitation, confiée à une entreprise privée ou à un groupement d’intérêt.

« Compte tenu de leur ampleur, la société concessionnaire ne doit pas avoir à assumer les investissements – ce qui était le cas pendant la période Transrail –, car ils ne peuvent être amortis que sur des périodes très longues », fait valoir Éric Peiffer, administrateur délégué du belge Vecturis, spécialiste de la gestion ferroviaire sur le continent. Selon l’ex-directeur général de Transrail, l’ancien modèle économique est la cause principale de l’échec de la privatisation.

« Si un financement est débloqué, Mota Engil ou Vinci pourraient se positionner sur les chantiers de BTP », souligne une source proche du dossier. D’autres espèrent que China Railway Corporation s’impliquera – avec l’appui d’une banque chinoise. Pour la concession de l’exploitation, le belge Vecturis se dit prêt à présenter une offre.

Le nigérian Dangote, qui voudrait profiter du rail pour vendre davantage de ciment sénégalais au Mali, pourrait aussi proposer ses services, même si son statut de gestionnaire et de client du rail semble problématique. De son côté, DBF refuse toute communication sur ces éventuels partenaires avant l’annonce officielle d’appels d’offres, attendus dans les prochaines semaines.


Kibily Touré, pilote du DBF

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Kibily Toure (Senegal - France), diplome de l'Iseg et ancien conseiller special du secretaire d'Etat francais a l'Europe et aux Affaires etrangeres, il vient d'etre nomme administrateur general des chemins de fer du Mali et du Senegal. A RFI le 30.11.2018 © Vincent Fournier/JA © Vincent Fournier/JA

 

Avant d’être administrateur général du Dakar-Bamako Ferroviaire (DBF), ce Franco-Sénégalais né à Tambacounda (desservie par la ligne) a commencé sa carrière chez Bolloré et a été notamment directeur du développement Afrique de la compagnie aérienne Aigle Azur. À sa nomination, il était conseiller spécial de Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État français auprès du ministère des Affaires étrangères.

[Tribune] L’héritage de Sven Lindqvist :
« le courage de comprendre ce que nous savons »
de l’extermination coloniale

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Patrick de Saint-Exupéry est journaliste et auteur.

Récemment disparu, l'écrivain suédois Sven Lindqvist aura passé sa vie à étudier au microscope l’idée de destruction de l'homme par l'homme. Son œuvre majeure, « Exterminez toutes ces brutes ! », remonte aux racines de l'odyssée coloniale, décrivant comment celle-ci a mené, peu à peu, à légitimer la disparition de certains groupes humains.

L’écrivain suédois Sven Lindqvist est mort le 14 mai à l’âge de 86 ans. Ancien journaliste, grand voyageur, il était l’auteur d’une trentaine d’essais à l’écriture inclassable, sèche et bouleversante, couronnés par plusieurs prix en Suède.

La déconstruction de ce que fut la colonisation au XIXe siècle, cet envers de la philosophie européenne des « Lumières », est au cœur de sa réflexion. Il y voit la matrice de son monde, qui se fracasse sur Auschwitz et Hiroshima, alors qu’âgé d’une dizaine d’années il vit chez ses parents dans une Suède restée neutre.

« Auschwitz fut l’application moderne et industrielle d’une politique d’extermination sur laquelle reposait depuis longtemps la domination du monde par les Européens », conclut-il, implacable, dans les dernières pages d’Exterminez toutes ces brutes ! (les Arènes, 2014), une plongée physique et littéraire dans les racines de l’odyssée coloniale, son œuvre majeure, traduite en quinze langues.

Une forte odeur douce-amère

Pour saisir l’itinéraire de cet homme qui passera sa vie à étudier au microscope l’idée de destruction et cultivera une incroyable érudition, il faut s’attacher à la figure de sa grand-mère, qu’il évoque au début d’Exterminez toutes ces brutes ! « Grand-Mère sentait. Elle sentait Grand-Mère. Une forte odeur douce-amère émanait de sa chambre et de son corps. Mère détestait cette odeur, surtout à table. Grand-Mère le savait. Elle mangeait à la cuisine », écrit-il.

Cette « odeur » gênante est surtout persistante : « De temps à autre, Mère faisait une razzia dans la chambre de Grand-Mère pour essayer de faire disparaître la source de cette odeur. C’était voué à l’échec puisque l’odeur venait de Grand-Mère elle-même. »

Lui, Sven Lindqvist, a une dizaine d’années : « Je comprenais fort bien le désespoir de Grand-Mère quand les « saletés » devaient disparaître (…). J’allais donc fouiller dans la poubelle pour récupérer les affaires de Grand-Mère et les dissimulais parmi les miennes en attendant que l’orage soit passé. »

C’est ainsi que le gamin, né en 1932, sauve « un vieux livre jauni, I palmernas skugga – À l’ombre des palmiers ». Il s’en empare, le lit, et c’est comme s’il y reniflait l’origine profonde de cette « odeur » si détestable et persistante dont « Mère » cherche à « se défaire ».

Le meilleur d’entre eux n’est même pas digne de mourir comme un porc

Écrit en 1907 par un missionnaire, Edward Wilhem Sjöblom, À l’ombre des palmiers est un journal de voyage : le récit d’une mission au Congo. Sjöblom remonte le fleuve sur un vapeur. « Au dîner, écrit-il, les membres de l’équipage évoquèrent leurs exploits concernant le traitement des Noirs. Ils mentionnèrent un de leurs pairs qui avait fouetté trois de ses hommes si impitoyablement qu’ils en étaient morts. On considère cela comme de l’héroïsme. L’un d’eux ajouta : « Le meilleur d’entre eux n’est même pas digne de mourir comme un porc ». »

Le 1er février 1895, le prêche du missionnaire est interrompu par un soldat qui attrape un vieil homme en l’accusant de ne pas avoir assez récolté de caoutchouc. Sjöblom, raconte Lindqvist, demande au soldat d’attendre que l’office soit terminé. Le soldat se contente d’écarter le vieil homme de quelques pas, place le canon de son fusil contre sa tempe puis l’abat : « Un petit garçon reçoit du soldat l’ordre de trancher la main du mort, laquelle avec d’autres mains tranchées de manière identique sera remise le lendemain au commissaire, en signe de victoire de la civilisation ».

« Le courage de comprendre ce que nous savons »

esclave

« Oh ! si seulement le monde civilisé savait comment des centaines, des milliers de gens sont assassinés », s’exclame le missionnaire. Et le petit garçon qui dévore son témoignage, le petit garçon qui assiste au fracas du monde depuis son balcon suédois, le petit Sven Lindqvist qui pense alors avoir identifié la détestable « odeur douce-amère », ce petit garçon-là partage l’élan du missionnaire.

Ce sera son moteur, son destin, sa vie : donner à savoir, faire comprendre, trouver « le courage » d’affronter « ce que nous savons » pour « en tirer les conséquences ».  Toute l’œuvre de Sven Lindqvist est tendue vers cet objectif.


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Après des études de littérature et de chinois à l’université de Stockholm, il part pour Pékin et en ramène des récits de voyage. Puis il poursuit ses pérégrinations en Amérique latine. Journaliste, il travaille à partir de 1952 pour le quotidien de Stockholm Dagens Nyheter.

Le premier texte qui le fait connaître, en 1957, est un petit brûlot de quarante-cinq pages intitulé Reklamen är livsfarlig (La Publicité est mortellement dangereuse), dans lequel il dénonce le pouvoir de nuisance de la réclame. Il publie alors Jord och makt i Sydamerika (Terre et pouvoir en Amérique du Sud), paru en 1973, puis Jordens gryning (L’aube de la Terre) en 1974.

Derrière « les ombres noires de la maladie et de la famine », j’imaginais les survivants décharnés des camps de la mort allemands

Sven Lindqvist approche de la soixantaine lorsqu’il décide de se confronter au Tademaït, « le désert des déserts », « la région la plus morte du Sahara ». De ce voyage, il tire deux livres. Les Plongeurs du désert, qui réexamine en 1990 l’imaginaire romantique plaqué par l’Europe sur l’Afrique. « Ce n’étaient pas les aventures passionnantes qui manquaient dans les livres pour garçons de mon enfance. Mais ils avaient un défaut : les connaissances précises y étaient insuffisantes ».

Surtout, dans Exterminez toutes ces brutes !, publié deux ans plus tard, il explore les interrogations surgies de son enfance quand « à l’âge de dix-sept ans j’ai lu Au cœur des ténèbres [la nouvelle publiée en 1899 par Joseph Conrad] pour la première fois » : « Derrière ’’les ombres noires de la maladie et de la famine’’, j’imaginais les survivants décharnés  des camps de la mort allemands qui venaient d’être libérés quelques années plus tôt. »

Au détour des pistes, du sable et du vent, Sven Lindqvist remonte à la première extermination de l’histoire coloniale, celle des Ganches des Canaries, au XVe siècle. Puis il tisse la généalogie des théories évolutionnistes qui, mêlées à l’idée d’une inégalité des races, amènent peu à peu à légitimer la disparition de certains groupes humains.

Au cœur des ténèbres

Distinguant dans le lointain un Noir portant lunettes et costume de velours gris, il s’interroge : « A-t-il le droit d’exister ? ». Silence. À l’effrayante question, aucune réponse. Sven Lindqvist est au cœur de « l’odeur de Grand-Mère » dans son enfance, cette « odeur » que tous ont envie d’ignorer mais que nul ne peut gommer. « Et lorsque ce qui avait été commis au cœur des ténèbres se répéta au cœur de l’Europe, personne ne le reconnut. Personne ne voulut reconnaître ce que chacun savait », écrit-il.

Dans Une histoire du bombardement (La Découverte, 2012), publié en Suède en 1999, il parcourt en une sorte de marelle vertigineuse un siècle de bombardements aériens, depuis la première grenade lâchée en 1911 par un pilote italien, dans le ciel de Libye.

Avec Terra Nullius (les Arènes, 2007), son dernier livre, Sven Lindqvist boucle son itinéraire en racontant, en 2005, le génocide colonial des aborigènes de Tasmanie au XIXe siècle. Il abandonne alors son lecteur, pantelant et sidéré, aux abords de notre siècle.

Sur ce rivage qui est le sien, le nôtre.