Histoire

Kadhafi-Sarkozy : la BD-enquête
sur le désamour entre les deux ex-présidents

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sur le site de "Jeune Afrique"

Paru aux éditions La Revue dessinée-Delcourt, un album retrace avec force détails les grandes étapes de l’intrigante relation entre Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy.

Les en-têtes qui séparent les chapitres de Sarkozy-Kadhafi. Des billets et des bombes résument bien l’intrigue qui sous-tend cette affaire politico-­financière. En introduction, le dessin sur fond blanc d’un Nicolas Sarkozy serrant la main d’un Mouammar Kadhafi plus imposant que lui, yeux dans les yeux, droit dans ses mocassins. Mais, dès le premier chapitre, la poignée de main entre les deux hommes commence à se crisper. L’ex-dirigeant de la Jamahiriya libyenne serre un peu trop fort les doigts d’un président français engoncé.

Dans les pages qui suivent, Kadhafi promet de « donner de l’argent » à Sarkozy « pour gagner l’élection présidentielle ». Les porteurs de mallettes, dont le « Sarko-boy » Boris Boillon, ancien ambassadeur en Tunisie, ou encore le sulfureux intermédiaire Ziad Takieddine, défilent. Kadhafi tient Sarko.


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Des décès louches

Ex-persona non grata, le « Guide » sera reçu en grande pompe à l’Élysée, en 2007. À partir du troisième chapitre, l’accolade vire au bras de fer, et le rapport de force s’inverse, jusqu’à ce que, au quatrième, coup de théâtre, le « Guide » ploie sous la poigne du Français. Il sera progressivement entraîné à terre dans ce corps à corps, pour finir englouti par la page blanche. Métaphore de son décès équivoque, près de quatre ans plus tard, en octobre 2011.

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Editions Delcourt

Son absence fait le vide mais pas tout à fait le silence, en dépit des tentatives d’« effacer les traces ». Cinq journalistes ayant travaillé sur ce dossier sensible (Benoît Collombat et Élodie Guéguen, de Radio France ; Fabrice Arfi, de Mediapart, et les indépendants Geoffrey Le Guilcher et Michel Despratx) ont mis en commun leurs investigations pour confronter les voix officielles et les énigmes de ce dossier franco-libyen dans une somme dessinée par Thierry Chavant.

Quand Kadhafi tombe à l’eau, qui reste-t-il ? Des cadavres sortis de l’eau, justement

Quand Kadhafi tombe à l’eau, qui reste-t-il ? Des cadavres sortis de l’eau, justement. Plus exactement des profondeurs du Danube pour l’ancien ministre du Pétrole Choukri Ghalem, retrouvé noyé le 29 avril 2012. La veille, Nicolas Sarkozy intervenait à la télé pour démentir les premières révélations de Mediapart au sujet d’une note du régime libyen faisant état d’une promesse de financement de la campagne de 2007, à hauteur de 50 millions d’euros.


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L’enquête sur la mort de Ghalem a conclu à un accident, mais les circonstances du décès intriguent jusqu’au gouvernement américain. L’homme était en effet une pièce maîtresse, puisqu’il consignait tous les agissements de son leader dans ses carnets. « Sa mort a agi comme un avertissement, ça a été un tournant. La plupart des sources libyennes et françaises ont eu peur de parler et se sont dit, à tort ou à raison, que même en Europe elles n’étaient pas protégées », raconte Geoffrey Le Guilcher.

Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait non fortuite. Et pour cause, tout ce que vous lirez ici est réel

Deuxième décès louche, celui de Mohamed Albichari, fils d’un ancien patron des services secrets libyens, doublé par la DGSE alors qu’il était en train de monnayer à l’opposition française des enregistrements de rencontres entre Kadhafi et des personnalités du clan Sarkozy. Sa famille veut croire à une crise cardiaque, mais aucune autopsie n’a jamais été pratiquée.

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Editions Delcourt

Un montage financier limpide

D’autres protagonistes ont bien failli y passer, comme le dignitaire Bechir Saleh, ex-argentier de Kadhafi, blessé dans une attaque par balle en 2018. La BD retrace son parcours post-2011 : d’abord son exfiltration vers Paris avec la complicité de l’ambassade de France à Tunis, bien qu’il ait été sous le coup d’une notice rouge d’Interpol. Puis un départ précipité vers l’Afrique du Sud, qui « semble bien avoir été “couvert” en haut lieu » et coïncide avec la médiatisation de sa présence dans l’Hexagone.


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Illustration du souci constant de confronter les sources, le démenti de Claude Guéant, à l’époque ministre de l’intérieur, est aussi mis en scène. « Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait non fortuite, assument les auteurs. Et pour cause, tout ce que vous lirez ici est réel. »

« Cette histoire peut ressembler à un polar, explique Élodie Guéguen, mais on a constamment collé le plus possible aux faits, en s’appuyant sur de la documentation pour les corroborer et en intégrant aussi des témoignages contradictoires. Le plus gros travail a été d’élaborer la trame du livre. On a dû sacrifier des éléments du contexte international pour des raisons de place. »

Pour ceux que le nombre vertigineux des acteurs – mais aussi des événements, lieux et chronologies qui les aspirent – dérouterait, la bande dessinée a le mérite de démêler des séquences complexes. Sous-tendu par un style épuré, le trombinoscope s’éclaircit. En dessin, un montage financier abscons devient limpide.

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PAULO DUARTE/AP/SIPA

Tout ce qui a été promis n’a pas forcément été versé, on explique les doutes et on a choisi de ne pas raconter les éléments non recoupés

Les zones d’ombre assumées

Alors que les secrets remontent tout au long de ce documentaire graphique, les bulles sont régulièrement interrompues par les interventions d’un personnage à la tête rouge. On peut regretter que sa silhouette manque de grâce ou de caractère, mais sa présence est judicieuse : il fait office de narrateur, posant les questions restées en suspens et donnant des éléments de contexte. Double des cinq journalistes, il met en lumière leurs recoupements et un calendrier inquiétant.

Quand Kadhafi étend son influence régionale au point de financer un satellite de communication africain qui fait perdre à l’Europe 500 millions de dollars par an, ou envisage de remplacer le dollar et le franc CFA par un dinar-or, il « va trop loin » aux yeux des Français.

Quand Baghdadi al-Mahmoudi, haut cadre libyen, promet à son avocat, en juin 2012, de « tout » révéler à la justice française sur « les causes réelles de l’intervention de l’Otan en Libye », il est brusquement sorti de sa prison tunisienne et extradé vers la Libye alors que les conditions n’y sont pas réunies pour assurer un processus judiciaire sûr.

« Tout ce qui a été promis n’a pas forcément été versé, précise Geoffrey Le Guilcher, on explique les doutes et on a choisi de ne pas raconter les éléments non recoupés. » Les zones d’ombre persistent, c’est assumé. Au lecteur de se faire son opinion, documents authentifiés à l’appui, en fin d’ouvrage. À la justice de poursuivre son travail.

Sur le même mode que les en-têtes des précédents chapitres, celui de la dernière partie, intitulée « Panique en Sarkozie », représente l’ex-chef de l’État français seul et accroupi. Une de ses mains a disparu dans l’abîme qui a avalé le « Guide ».

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Thibault Camus/AP/SIPA

Les affaires l’entraînent à son tour dans la dégringolade… Il a d’ailleurs été mis en examen aux côtés du secrétaire général de l’Élysée et ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant et d’Éric Woerth, ex-trésorier de campagne de l’UMP. « Cela signifie qu’il y a des indices graves et concordants, même s’ils demeurent présumés innocents », souligne Geoffrey Le Guilcher.

Derrière cette guerre, il y a déstabilisation d’une partie d’un continent !

L’intervention française en Libye en toile de fond

Si la BD est sous-titrée « Des billets et des bombes », c’est que cette affaire, aussi judiciaire soit-elle, ne serait pas étrangère à l’intervention française en Libye et aux suites qu’on lui connaît. Au-delà des gros sous, le brusque changement de cap de la diplomatie française, la déréliction de Kadhafi et le morcellement de la Libye qui s’est ensuivi interrogent ses auteurs. « Pourquoi est-ce que Kadhafi perd son étiquette de terroriste pour être invité à l’Élysée et regagne cette étiquette quasiment un an après ? Derrière cette guerre, il y a déstabilisation d’une partie d’un continent ! »


>>> À LIRE – Libye : que reste-t-il des Kadhafi ?


Le choix de la séquence d’ouverture est en ce sens éloquent : elle raconte la traque du raïs libyen dans les environs désertiques de Syrte, le 20 octobre 2011, ayant conduit à son arrestation musclée et à sa mort. Toute la scène dessinée est para­doxalement accompagnée de la retranscription d’une conversation téléphonique entre lui et Sarkozy datant du 28 mai 2007. L’échange est plus que mielleux. Quand on connaît la suite des événements, il suinte la compromission.

Chacun y aligne flatteries et promesses : aux félicitations pour la victoire aux élections françaises de l’un répondent les projets de développement dans le nucléaire, la défense et la lutte antiterroriste de l’autre. Des contreparties ? Le contraste avec le dessin d’un Kadhafi aux abois puis celui de sa dépouille exposée à l’ire de la population est saisissant. Il montre que si promesses il y a eu, elles n’ont pas toutes été tenues.


La force de l’enquête collective

Fait rare dans un milieu médiatique concurrentiel, Sarkozy-Khadafi. Des billets et des bombes met en commun des années d’enquêtes d’auteurs venus de différentes rédactions. Chacun ses sources, mais un travail complémentaire. L’initiative vient des maisons d’édition. « Ça a paru évident dès le début, car on trouve que cette affaire est suffisamment grave et passionnante ; c’est un scandale d’État, le désir de vérité et d’information doit aller au-delà de nos petites chapelles », s’enthousiasme Élodie Guéguen.

La cellule d’investigation de Radio France pour laquelle elle travaille est d’ailleurs membre du Consortium international des journalistes d’investigation (Icij), qui réalise des enquêtes collectives depuis des dizaines de pays. « Pour moi, c’est l’avenir du journalisme ! C’est une force quand on a des tonnes de documents à éplucher ou quand des multinationales ou des communicants veulent nous empêcher de travailler. »

Quête de transparence

D’autant que, si les preuves s’amoncellent au fil des années, cette affaire franco-libyenne reste sensible, le site d’information Mediapart en a fait les frais. Poursuivi par Nicolas Sarkozy pour faux et usage de faux, le média a répondu par des expertises et la justice a donné tort au président à deux reprises.

On a opté pour la transparence la plus totale, et en face c’est l’inverse, ils se retranchent derrière des secrets d’État

« Le premier réflexe, c’est la remise en question de notre travail, à chaque révélation on fait face au bashing de la communication de crise, une parole chasse l’autre, réagit Geoffrey Le Guilcher. On a opté pour la transparence la plus totale, et en face c’est l’inverse, ils se retranchent derrière des secrets d’État car ils ne veulent pas que cette histoire soit explorée. »

Qu’attendre de la justice ? « Les informations judiciaires dans le domaine politico-financier sont toujours extrêmement longues, souligne Élodie Guéguen. Cela ne m’étonne pas, la police et la justice se heurtent depuis le début à des difficultés pour interroger les anciens dignitaires libyens derrière les barreaux, la coopération avec la Libye est difficile. Bechir Saleh n’a pas non plus pu être entendu, il y a sûrement d’autres fils à tirer. »

La jeunesse africaine mérite un musée qui reflète son histoire et son identité

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Architecte, animatrice radio, philanthrope et écrivaine.

Si la décision du président français d'enclencher un retour du patrimoine africain à l'Afrique est une bonne décision pour l'architecte nigériane Olajumoke Olufunmilola Adenowo, cette dernière appelle désormais à la création d'un musée pour accueillir ces œuvres.

En 2016, Emmanuel Macron avait déclaré vouloir « un retour du patrimoine africain à l’Afrique ». Ce n’était pas une promesse en l’air. Le rapport d’étude qu’il a par la suite commandé sur la restitution du patrimoine culturel africain a montré que près de 90 % du patrimoine culturel du continent se trouve actuellement au-delà de ses frontières. Selon les auteurs, entre 1885 et 1960, environ 46 000 des 90 000 œuvres africaines conservées au Musée du quai Branly ont été « acquises » par des Européens. Celles-ci, selon les conclusions du rapport, devront probablement être rendues à leur pays d’origine.

Il y a peu d’endroits sur Terre dont l’histoire et la culture ont été autant ignorées. Au cours de l’ère coloniale, le continent a systématiquement été dépouillé de ses trésors artistiques. Des trônes et des portes élégantes ont été retirés des palais et des lieux de culte. Des sculptures ont été arrachées des murs. Certaines de ces œuvres d’art ont été traitées comme un « butin de guerre » ; d’autres volées par des opportunistes ou « achetées » à des prix absurdement bas ou sous la menace des armes.

La décision du président français de restituer 26 œuvres au Bénin est donc la bienvenue. Ce n’est que récemment que ses homologues du Royaume-Uni, d’Allemagne et d’autres pays européens ont commencé se pencher sur l’héritage du colonialisme exposé dans leurs musées et leurs galeries d’art.

La jeunesse africaine a été privée d’accès aux sources les plus profondes de sa culture

Le British Museum, à lui seul, contient 700 œuvres du Bénin, mais leur leur mode d’acquisition est souvent délibérément occulté. Un vol reste un vol. Le retour de ces œuvres par la France se doit de n’être qu’une première étape, avant d’être imité par les autres pays.

Le retour de ces œuvres serait une opportunité unique pour les jeunes d’Afrique de découvrir et de se connecter à leur histoire et à leur identité. Sur un continent où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans, cela revêt une importance capitale. Cette jeunesse – l’avenir de notre continent – a été privée d’accès aux sources les plus profondes de sa culture.

Mais pour que ce vœu se réalise, les œuvres restituées doivent être exposées et promues dans un environnement qui les honore : un musée qui reflète et célèbre l’histoire culturelle africaine. Il devra être conçu et construit par ceux qui ont une perspective uniquement africaine – des gens d’éducation, d’inspiration et d’aspiration africaines. Un tel musée devra refléter une compréhension de l’esprit de l’Afrique et une compréhension des réalités technologiques, économiques et sociales de la vie sur le continent. En d’autres termes, il faut célébrer ce que signifie être africain – d’un point de vue africain.

Ce musée serait un lieu d’histoire, de culture et d’identité

Trop longtemps, le « récit africain » a été concentré sur les horreurs de la période coloniale, alors que les pays qui peuplent ce continent ont une histoire riche et complexe, qui remonte à un temps bien antérieur à l’arrivée des européens.

En dépit de la croyance populaire occidentale, l’humanité s’est développée en Afrique subsaharienne. La jeunesse africaine doit en avoir conscience et en être fière, car méconnaître ses racines, c’est perdre le sens de son identité.

Ce musée que j’appelle de toutes mes forces – un lieu d’histoire, de culture et d’identité – aurait des répercussions positives sur tout le continent, façonnerait et nourrirait les perspectives afin que les générations futures puissent trouver des solutions aux défis africains. Plutôt que de se tourner vers l’Occident pour trouver un modèle à suivre et répéter les mêmes erreurs.

Au-delà du symbole, l’exposition de ces œuvres  permettra aux jeunes Africains de rétablir un lien avec leur continent et leurs racines. Ils pourront se réapproprier leur perspective uniquement africaine sur le monde. Ils pourront trouver des sources de fierté profonde en ce qu’ils sont et d’où ils viennent.

Et le plus important : ils pourront relever les défis d’aujourd’hui et de demain avec confiance et passion.

Père François Richard M.Afr

"Missionnaires d'Afrique en France"
1869-2008

Le livre est édité par Iggy book
et distribué par Hachette 2018.
14 euros

ISBN :978-23-631-5950-2
Pages : 300

A l’aide des archives de la rue Verlomme, François Richard a rédigé une histoire de la Province de France depuis l’arrivée des premiers Pères Blancs en France jusqu’à l’érection de la Province d’Europe. On y voit comment les confrères se sont adaptés aux diverses périodes de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle, depuis les Pères quêteurs et les propagandistes, jusqu’aux animateurs et aux missionnaires au service de l’Eglise de France. Le livre montre en particulier comment il a fallu faire face aux problèmes causés par les deux guerres mondiales, par la décolonisation, ou s’adapter à la naissance des Eglises locales, à l’époque de Vatican II, à la crise post-conciliaire, ou aux soubresauts de 1968…

Le livre est amplement pourvu de notes de bas de page. En fin de volume, on trouve une liste de toutes nos implantations et 10 pages de photos.

Notez : Le livre est édité par Iggy book et distribué par Hachette. On peut donc le commander en librairie ou l’acheter en ligne (amazon, fnac…)
A la rue Roger Verlomme il n’y a qu’un petit stock pour les gens de passage. Ils ne seront pas expédiés par la poste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

François Richard est membre de la Société des    Missionnaires d'Afrique depuis 1965, a travaillé en Zambie, en Italie (ancien Supérieur général, et en France (ancien Provincial). Il est actuellement archiviste de la Société pour la France.

 

Mamadou Dia parle, histoire d’une archive inédite

Roland Colin accueille Mamadou Dia au retour d’une mission à Paris.
© Collection personnelle Roland Colin

Dix ans après la mort de Mamadou Dia, président du Conseil du Sénégal de 1957 à 1962, son ancien directeur de cabinet, Roland Colin, choisit de confier l’intégralité de ses douze heures d’entretiens enregistrés à Dakar entre 1975 et 1978 à Valérie Nivelon, productrice de l'émission La marche du monde à RFI.

C’est une archive sonore inédite où le premier président du Conseil du Sénégal revient sans aucune concession ni amertume sur la crise de 1962 et ses années de prison, suite à son arrestation ordonnée par son mentor Léopold Sédar Senghor, premier président de la République sénégalaise. Mais le témoignage de Mamadou Dia ne se résume pas à l’événement de 1962, aussi tragique soit-il. Sa dimension autobiographique revisite toute l’histoire de la lutte anticoloniale depuis les années 1930. Celle d’un instituteur africain et musulman, dont l’idéal nationaliste ne souffrait aucun compromis avec la France. À la proposition de Senghor de le libérer contre son engagement à renoncer à la politique, Dia a répondu qu’il préférait « vivre libre en prison plutôt que d’être prisonnier dehors ».

Avant de découvrir La voix Mamadou Dia, la série documentaire en trois épisodes diffusée en exclusivité dans La marche du monde sur RFI à partir du dimanche 17 mars à 11h10 TU, Roland Colin revient sur l’histoire de cette archive sonore et sur la dimension biographique du récit de Dia.

RFI : Dans quelles circonstances avez-vous réalisé ces entretiens ?

Roland Colin : J’ai retrouvé Mamadou Dia à Dakar en 1974, juste après sa sortie de prison et je lui ai dit que son témoignage était fondamental, que son histoire devait désormais être intégrée à la grande Histoire et qu’il devait reprendre la parole pour que tout le monde puisse entendre ce qu’il avait à dire.

Il a été très heureux de cette proposition, mais comme il était devenu presque aveugle et qu’il ne pouvait plus écrire, il a accepté de témoigner oralement et de revenir sur son parcours, de son enfance jusqu’à son emprisonnement en 1962.

C’est dans ce contexte que son récit autobiographique a été enregistré. Le travail de mémorisation a été fait par étape. Nous nous sommes vus une quinzaine de fois chez lui à Dakar entre 1975 et 1978. Ce travail lui a permis d’écrire son livre autobiographique : Afrique, le prix de la liberté (aux éditions L’Harmattan).

J’ai soigneusement gardé ces enregistrements et j’ai décidé aujourd’hui, à 90 ans, d’en faire don à RFI pour l’émission de Valérie Nivelon, La marche du monde. Il est important que ces archives puissent être connues de tous, car elles nous donnent à entendre la voix de Mamadou Dia, acteur de l’indépendance du Sénégal, mais aussi figure incontournable de la décolonisation en AOF (Afrique-Occidentale française) et en Algérie.

Quand entrez-vous au cabinet de et Mamadou Dia et quelle fonction occupez-vous ?

La loi-cadre Deffere du 23 janvier 1956 permet de créer pour la première fois un gouvernement sénégalais, et c’est le parti de Léopold Sédar Senghor qui occupe la position de responsabilité. Léopold Sédar Senghor nomme Mamadou Dia à la tête du gouvernement.

A la demande de Léopold Sédar Senghor, j’entre au cabinet de Mamadou Dia en juillet 1957, que je connaissais et pour qui j’avais de l’estime. Mamadou Dia me confie plusieurs missions importantes ; travailler à la fédération des Etats d’Afrique occidentale, suivre le transfert de la capitale de Saint-Louis à Dakar et l’accompagner dans la mise en place de sa politique de développement économique ; l’animation rurale.

Peut-on établir des comparaisons dans les parcours et les origines de Senghor et Dia ?

Mamadou Dia vient d’une classe pauvre. Il n’appartient pas au milieu de la bourgeoisie urbaine, à l’inverse de Léopold Sédar Senghor, dont le père était bien ancré dans le milieu des affaires.

Léopold Sédar Senghor a été extrait de son milieu dès l’âge de 7 ans. Il a été envoyé à l’école où on lui a appris le français et le wolof, alors que sa langue maternelle était le sérère. Il a découvert la religion et la culture française, tout en étant travaillé par l’aiguillon de la culture première perdue et qu’il appelait son royaume d’enfance. Dès lors, il va être obsédé par le retour à cette culture perdue ; la négritude, selon lui, qui sera vue comme une reconquête de soi. Il arrive à Paris en 1928 et il y restera jusqu’en 1945.

Quand il revient au Sénégal, il entend parler de Mamadou Dia, qui était un jeune instituteur et qui faisait un travail formidable avec les paysans sénégalais. Il rencontre un garçon en pleine possession de sa négritude première et sera dès lors fasciné par la négritude de Dia, qui venait de créer, avec un groupe d’amis, le cercle de l’authenticité, véritable creuset de la négritude accomplie.

De son côté, Dia considérait que la religion ne pouvait être un facteur discriminant pour s’intéresser aux autres, ce qui explique pourquoi il a accueilli Senghor (chrétien) avec beaucoup d’ouverture.

Dans quelle mesure la religion apparaît comme une clé de compréhension de la personnalité et de l’éthique politique de Mamadou Dia ?

Son témoignage nous permet de comprendre l’importance qu’a joué son père dans sa vie. Cet « homme digne et extraordinaire », comme il le qualifiait, était agent de police rurale et il incarnait à ses yeux la rectitude et la loi. Sa mort accidentelle va profondément le marquer et renforcer sa foi.

Par la voie d’un islam soufi que lui a transmis son père, la religion était de l’ordre du personnel et il était révulsé de voir l’utilisation de l’islam par les marabouts. Il voulait faire une grande assise nationale sur l’islam et le développement, mais cela n’a pas pu se faire à cause des événements de 1962.

D’où vient son intérêt pour les questions économiques ?

Il devient instituteur, puis comme directeur de l’école régionale de Fatick, il écrit pour des journaux dans lesquels il décrit la misère du monde paysan qu’il connaît bien. Ses articles portent essentiellement sur les questions économiques. Il préconise le regroupement des paysans en coopératives, voie idéale pour leur émancipation. Cette idée marquera par la suite sa pensée politique.

Comment Mamadou Dia est-il entré en politique et a-t-il créé le Bloc démocratique sénégalais (BDS) avec son mentor Léopold Sédar Senghor ?

D’abord réticent à l’action politique, il accepte de se présenter à la demande des habitants de Fatick qui souhaitent le voir candidat au conseil général. Parrainé par Senghor, il se présente sous l’étiquette SFIO.

Ses relations avec Lamine Gueye, leader de la SFIO, se détériorent et avec un groupe de camarades contestataires, dont Léopold Sédar Senghor, il décide de s’impliquer dans la création du BDS.

Pour quelles raisons Mamadou Dia entretient-il des relations privilégiées avec les religieux et avec les syndicalistes pour créer le BDS ?

Le contact avec les religieux et les syndicalistes a permis au BDS de se structurer et de s’étendre, là où la SFIO n’avait pas d’influence.

Mamadou Dia était proche du militant syndicaliste Ibrahima Sar, qui était l’animateur de la grande grève des chemins de fer de 1947. Ibrahima Sar a été ministre du Travail et de la Fonction publique dans le gouvernement de Dia. Il restera fidèle et solidaire à Dia lors des événements de 1962. Il sera emprisonné au même titre que Dia pendant douze ans. Il est mort peu de temps après, suite à une maladie mal soignée pendant son emprisonnement.

En quoi l’année 1958 est-elle un tournant dans la politique sénégalaise ?

L’année 1958 est celle de l’effondrement de la IVe République française. Le général de Gaulle arrive au pouvoir et accepte de faire un pas supplémentaire vers l’autonomie des territoires de l’AOF en proposant un grand référendum sur l’ensemble de l’espace d’influence française, où les pays doivent choisir entre deux options : prendre l’indépendance immédiatement ou se fédérer au sein de la communauté française…

Gros débat, car choisir l’indépendance, c’est émerger sur le plan international sous la forme d’un petit Etat et compromettre les chances réelles d’émancipation sur le plan économique et géopolitique. Le Sénégal, avec d’autres, choisit le statut d’Etat membre de la communauté, en annonçant qu’il transforme son système intérieur de telle sorte à être apte à assumer les responsabilités de l’indépendance. Le Sénégal se donne quatre ans pour transférer son économie.

Comment Mamadou Dia s’y prend-il pour transformer l’économie de son pays ?

Dia avait une formation économique, ce qui était précieux et rare pour un responsable africain de cette époque. Et comme le Sénégal vivait encore dans l’économie de traite colonialiste, il va choisir la voie de l’économie sociale pour transformer l’économie de l’arachide et créer les coopératives paysannes, qui seront de véritables lieux d’apprentissage de la démocratie. Il se fixe comme objectif de réaliser ce travail de formation et de transformation sur quatre ans.

Il lui faut un outil d’éducation paysanne pour permettre à la population de gérer ce qu’il lui est proposé ; ce sera l’animation rurale. Dia va parler d’une économie démocratiquement contractuelle et d’un socialisme humaniste - et non bureaucratique - selon les références culturelles du peuple. A partir de là, son gouvernement va proposer aux paysans de s’organiser en coopératives paysannes, puis il va choisir de réformer l’administration pour que celle-ci soit une administration de partenariat. Dia va appeler ce système de cogestion et d’autogestion le « socialisme africain humaniste ».

C’est à cette période que vous débutez votre collaboration avec Mamadou Dia ?

Oui. Accordé à cette idée, Mamadou Dia me demande de prendre la tête de son cabinet. Ce seront quatre années passionnantes de mise en place du développement de l’animation rurale. Une étape nécessaire pour passer de l’autonomie à l’indépendance.

Comment se met en place l’animation rurale ?

L’Etat met en place un plan de développement sur quatre ans pour chacune des régions : 750 coopératives sont créées la première année. L’Etat crée une banque de développement et un office de commercialisation, ce qui permet de sortir de l’économie de traite. Sur les 600 000 tonnes d’arachide produites chaque année, 150 000 tonnes le sont par le biais de l’économie sociale. Les protagonistes extérieurs n’y croient pas et pensent que les Noirs sont incapables de se gérer eux-mêmes… Au bout de la première année, tout marche au cordeau.

Lors de la deuxième année, 1 500 coopératives sont créées et 300 000 tonnes d’arachide sont produites. Tout marche normalement et les protagonistes extérieures hostiles au régime commencent à avoir peur et pensent que si l’on passe à 75%, ce sera irréversible… Dès lors, il faut « abattre » Dia avant la troisième année.

Comment les opposants de Mamadou Dia vont-ils s’y prendre pour faire tomber son gouvernement ?

Les opposants forment une coalition comprenant trois composantes : « les firmes de commerces internationaux », « les grands marabouts sénégalais » et « le personnel des administrations ». L’objectif est de faire renverser le gouvernement avant la troisième année en déposant une motion de censure par les députés qui s’opposent à la politique de Dia.

Entre-temps, Senghor avait pris les fonctions de président de la République. Dia était toujours chef de gouvernement et pouvait orienter le gouvernement avec la confiance de Senghor, qui pouvait arbitrer en cas de crise. La gestion de Dia est critiquée. Il reprend contact avec certains dirigeants venant des pays de l’Est, notamment la Yougoslavie dont le principe d’autogestion l’intéresse. Les ennemis de Dia intoxiquent Senghor, car le socialisme de Dia mènera au communisme qu’on lui présente comme une destruction pour l’Afrique. On fait croire à Senghor que Dia est en train de monter un complot contre lui pour transformer le Sénégal en République islamique. Progressivement, Senghor va se laisser envahir par cette idée.

Comment Mamadou Dia décrit les événements de 1962 dans vos entretiens ?

Senghor s’était installé dans un protocole « élyséen », si bien que Dia n’avait plus le même accès à Senghor qu’auparavant pour discuter simplement.

Les députés frondeurs déposent une motion de censure alors qu’ils sont issus du même parti que Dia et Senghor. Ils programment le vote de la motion de censure avant que le Conseil national ne se réunisse. Dia se trouve face à un dilemme politique et moral ; s’il laisse faire, c’est toute la politique menée depuis des années qui s’écroule. Il faut donc convaincre les parlementaires avant que le parti ne se réunisse, ce qu’il ne réussit pas à faire. La motion de censure est votée. En parallèle, la Constitution change et on passe au régime présidentiel. Dia est embarqué par l’armée. La nouvelle est répandue : Dia a tenté un coup d’Etat, la presse est sous contrôle, et on dit que Senghor a sauvé la démocratie d’un coup d’Etat.

Ou étiez-vous à ce moment précis ?

Un mois avant les événements de 1962, j’étais au cabinet de Dia et j’avais encore accès à Senghor avec qui je pouvais discuter, car il avait confiance en moi, mais une tuberculose m’oblige à être évacué en France. J’apprends la nouvelle de l’emprisonnement de Dia à la radio depuis la France.

A quel moment revenez-vous au Sénégal ?

Senghor m’envoie un message et me dit que ma place est au Sénégal, et qu’il me confiera des responsabilités importantes quand je sortirai du sanatorium. Je lui réponds que je ne peux pas remettre les pieds au Sénégal tant que Dia est en prison. Senghor se fâche et interrompt ses relations avec moi. Je retrouve Paris en juin 1963 après huit mois au sanatorium et j’entre à la direction de l’Iram, l’Institut de recherche et d’applications des méthodes de développement. Madagascar et le Niger s’intéressaient aux méthodes de Dia et je leur servais d’interlocuteur.

Entre-temps, Dia est condamné pour coup d’Etat par une cour de justice constituée de parlementaires qui avaient voté la motion de censure, et est envoyé dans un centre de détention proche de la frontière du Mali.

En 1967, je reviens à Dakar pour un congrès international et je rencontre Senghor le lendemain de mon arrivée. Je lui rappelle l’estime que j’ai pour lui et que le tandem qu’il formait avec Dia était fondamental, que c’était une chance pour l’Afrique d’avoir un homme de culture et un économiste à la tête du gouvernement du Sénégal, et qu’ensemble ils doivent faire front commun pour mener le destin du Sénégal. Senghor veut bien envisager des mesures permettant la libération de Dia, mais il veut des garanties et me propose de faire l’intermédiaire pour mettre en œuvre sa libération.

Le pardon de Dia à Senghor. Roland Colin a immédiatement retranscrit l’intégralité de ses enregistrements avec Mamadou Dia. © Collection personnelle Roland Colin

Quel est votre rôle pendant les douze années de prison de Dia ?

Je continue d’écrire régulièrement à Senghor sans réussir à faire avancer les choses et un jour Senghor me fait venir à Dakar. Il me demande de porter le message suivant : « J’ai décidé d’envisager la libération de Dia à condition qu’il fasse l’engagement par écrit de renoncer à faire de la politique ». Je me charge de faire l’intermédiaire et Senghor me permet de rencontrer secrètement Dia en prison.

Je revois Dia en 1972 et lui expose les exigences de Senghor et il me dit qu’il considère la politique non pas comme un droit mais aussi comme un devoir. Il me dicte un texte que je remets à Senghor dans lequel il lui dit préférer « vivre libre en prison plutôt que d’être prisonnier dehors ». La lettre est transmise au cabinet de Senghor, qui estime que Dia fait sa mauvaise tête.

Entre-temps, Dia souhaite que son message soit connu et me demande que sa lettre soit envoyée à Houphouët-Boigny, alors président de Côte d’Ivoire. La réconciliation entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire bat son plein ; Senghor fait son voyage de réconciliation à Abidjan et invite Houphouët à Dakar. Houphouët-Boigny appelle l’ambassade du Sénégal et dit qu’il accepte à condition que Dia sorte de prison. Senghor reçoit le message et les négociations se rouvrent pour faire sortir Dia de prison. Un compromis est trouvé. Nous sommes en 1974.

Comment Dia a-t-il supporté ses douze années de détention ?

Ses conditions de vie étaient très dures. Il a tenu le choc moralement et spirituellement en le prenant comme une épreuve humaine et métaphysique. Une mission vis-à-vis de son peuple. Il a beaucoup médité, réfléchi, lu et écrit. Il en est sorti encore grandi.

J’ai beaucoup admiré sa force morale et sa sérénité. Dia a été séparé de ses cinq compagnons avec qui il n’a eu aucun contact pendant ces douze ans. Chacun dans son pavillon. Il a vécu dans une grande solitude et il ne pouvait recevoir de visite qu’une fois par trimestre. Il est sorti de ces longues années d’incarcération avec une volonté de liberté totale.

Dans quel état d’esprit retrouvez-vous Mamadou Dia à sa sortie de prison ? Une réconciliation était-elle envisageable avec Senghor ?

Dia était évidemment heureux de retrouver les siens et la liberté mais il n’était pas habité par un esprit de revanche. Il avait la conviction qu’il avait encore un devoir à accomplir dans la ligne de la démocratie participative.

Avec Senghor, on peut parler de reprise de contact et non d’une réconciliation. Dès que Dia est sorti de prison, il a demandé à être reçu par Senghor. Une fois dans son bureau, il s’est avancé vers lui, a ouvert les bras et lui a dit : « Alors, tu ne m’embrasses pas Léopold ? » S’en est suivi une conversation politique dans laquelle Dia lui a dit qu’il fallait impliquer davantage la société civile pour qu’elle puisse avancer vers la démocratie participative et qu’il souhaitait fonder une internationale africaine pour le développement. Senghor était interloqué par la demande de Dia.

Dia créée cette fondation en 1975 et commence à faire des voyages. Le gouvernement sénégalais lui a mis des bâtons dans les roues. Le projet a fonctionné deux ans. Dia a ensuite repris sa militance politique.

Bibliographie :


Biographie de Roland Colin

Né en 1928, Roland Colin entre à l'Ecole nationale de la France d'outre-mer en 1948 où il a Léopold Sédar Senghor comme professeur et avec qui il se lie d’amitié. Diplômé de l'Ecole des langues orientales, il commence sa carrière comme administrateur au Soudan français (actuel Mali) en 1952, puis au Sénégal en 1955.

En juillet 1957, à la demande du président Senghor, il est nommé conseiller technique dans le cabinet de Mamadou Dia, président du Conseil de gouvernement du Sénégal, puis chef du gouvernement de la République du Sénégal en 1958.

Suite à l’arrestation de Mamadou Dia en décembre 1962, Roland Colin abandonne toute fonctionne officielle et rentre en France pour entamer une carrière d’anthropologue et d’universitaire, spécialiste du développement des pays africains.

Histoire de l’esclavage : voyage au Musée d’Aquitaine

| Par - envoyé spécial à Bordeaux

Enrichie par la colonisation et la traite, la ville de Bordeaux a entamé un mea culpa constructif qui devrait prendre encore de l’ampleur dans les années à venir.

Le matin, avant l’ouverture au public, le Musée d’Aquitaine est peuplé d’une foule de petits êtres qui ne savent pas forcément ce dont leurs ancêtres se sont rendus coupables au XVIIIe siècle. Mais bientôt, emmenés par leurs enseignants ou par des médiateurs, les jeunes Bordelais découvrent dans les sombres salles consacrées à l’esclavage et au commerce triangulaire les non moins sombres heures de leur ville – celles-là mêmes qui firent sa fortune. Les questions fusent, les explications tombent entre les maquettes de navires, les tableaux, les registres, les objets rappelant un passé que la ville a longtemps tenu caché.


>>> À LIRE – Chronologie : les dates clés de l’Histoire de l’esclavage pratiqué par la France


Il fallait bien commencer quelque part, et c’est en rénovant ces lieux que Bordeaux a entamé son mea culpa. « Ces salles sont la première réponse de la ville aux revendications concernant la période de l’esclavage, explique Karfa Sira Diallo, qui dirige l’association Mémoires & Partages. Leur rénovation a été décidée pendant l’exil d’Alain Juppé au Canada. » Elles dessinent l’image d’une ville exploitant sans vergogne les îles antillaises. À la veille de la Révolution, peut-on lire, Bordeaux est le premier port colonial français, il envoie deux fois plus de navires vers les Amériques que Nantes ou Marseille.

Bordeaux doit sa richesse au commerce de denrées produites par des esclaves plus qu’à la traite elle-même

Le besoin antillais en main-d’œuvre va ainsi favoriser le développement triangulaire de la traite des Noirs – qui représente « moins de 5 % des expéditions coloniales de la ville ». Explication : « Bordeaux doit sa richesse au commerce de denrées produites par des esclaves plus qu’à la traite elle-même. Quatre-vingt-quinze pour cent du commerce bordelais se fait en droiture. » Ce petit cartel a pu faire grincer des dents, certains y décelant une volonté de minimiser le crime. Accusation un peu injuste puisque l’ensemble des salles s’attache à décrire à la fois la traite et la pratique de l’esclavage dans les plantations antillaises.

La traite négrière depuis Bordeaux, c’est 500 expéditions entre 1672 et 1837, précise un autre cartel. Ce chiffre représente 12 % de la traite française, loin derrière le port de Nantes (1 700 expéditions sur la même période). Environ 180 armateurs bordelais ont déporté entre 120 000 et 150 000 Africains sur les 11 à 13 millions qui furent emmenés vers les Amériques, bon nombre d’entre eux périssant pendant l’atroce traversée du « passage du milieu ».

Analogie

Au-delà des chiffres, les salles livrent des détails et des informations parfois moins connus. L’on découvre ainsi que le prix d’un esclave à Ouidah en 1767 s’élève à « 600 litres d’eau-de-vie […] ou 40 barres de fer ou 10 longueurs de cotonnade ou 100 000 cauris », ou encore que la vente de fusils en Afrique permet de « maintenir un état de guerre endémique dont les prisonniers alimentent le marché en esclaves ». Libre à chacun d’y voir (ou non) une analogie avec le présent…

« Ces salles doivent être améliorées, avec un discours qui prenne mieux en compte la violence de l’esclavage, la violence des Bordelais, soutient néanmoins Karfa Sira Diallo. Et puis on ne peut pas enfermer l’histoire de l’humanité dans un musée régional. » La ville l’a sans doute entendu puisqu’elle installera le 10 mai, sur les quais, une statue sculptée par l’artiste haïtien Filipo de l’esclave Al Pouessi, rebaptisée Marthe Adélaïde Modeste Testas par ses maîtres bordelais.