Histoire

La fin de la race blanche ? L’édito de François Soudan

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Mis à jour le 05 juillet 2021 à 11h44



Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Un marché à Lagos, au Nigeria, en octobre 2020 (illustration).
Un marché à Lagos, au Nigeria, en octobre 2020 (illustration). © REUTERS/Temilade Adelaj


En 2100, un habitant de la planète sur trois sera africain, et la population du Nigeria dépassera celle de la Chine.

Populistes africanophobes d’Europe et d’ailleurs, sachez-le : le monde de demain sera de moins en moins blanc et de plus en plus africain. Chercher par tous les moyens à enrayer cette irrésistible tendance, c’est un peu comme vouloir arrêter la mer avec ses bras. Toutes les prévisions démographiques, y compris les plus conservatrices, sont formelles : en 2100, un habitant de la planète sur trois sera originaire d’Afrique subsaharienne, et la population du Nigeria aura dépassé celle de la Chine pour se situer au deuxième rang mondial, juste derrière l’Inde.

Dès 2050, dans moins de trente ans, la RD Congo flirtera avec les 200 millions d’habitants (dont 30 millions pour l’agglomération de Kinshasa !), Abidjan comptera 10 millions d’âmes, et les quatre pays du Sahel auront vu leur population globale tripler. Relativement aux autres continents, cette croissance est exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité, nous disent les démographes. Sans doute, à condition de la situer dans son contexte.

Revenons aux chiffres. Même si ce taux baisse régulièrement depuis la fin des années 1990, c’est en Afrique subsaharienne que la fécondité reste de loin la plus élevée : 4,7 enfants par femme en moyenne, contre 2,4 au niveau mondial. Avec des pics à plus de 5 dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. Djibouti, Maurice, le Cap-Vert ont maîtrisé leur croissance démographique, mais ce sont de petits pays. L’Éthiopie, l’Afrique du Sud, le Rwanda font de leur mieux pour enrayer la leur. Et la liste des pays qui, en termes malthusiens, peuvent être considérés comme méritants s’arrête là. Rien d’étonnant dès lors à ce que cette région, qui, au rythme d’accroissement actuel, représentera 35 % de la population planétaire en 2100, soit aussi la plus jeune : 19 ans en moyenne, contre 42 ans en Europe.*

« Hiver démographique »

Mais si notre monde sera de plus en plus africain, c’est avant tout parce que quatre continents sur cinq sont entrés dans ce que le pape François, qui s’en inquiète, appelle « l’hiver démographique ». Presque partout hors d’Afrique subsaharienne, y compris au Maghreb, le taux de fertilité tend à descendre au-dessous du « replacement rate », ce fameux seuil plancher de 2,1 enfants par famille qui assure le renouvellement de la population.

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PARTOUT, SAUF EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE, LE DÉSIR D’ENFANTS EST EN CHUTE LIBRE

Inexorable, cette spirale négative, qui débouchera sur un processus de régression de la population du globe à partir de 2060, avertit la très sérieuse revue The Lancet, est déjà à l’œuvre dans tous les pays riches. En Europe et en Amérique du Nord, le taux de fertilité varie entre 1,5 et 2. En Asie, celui de la Corée du Sud est descendu au-dessous de 1, et l’on vend désormais au Japon plus de couches pour adultes que pour bébés.

Le cas de la Chine est significatif. Longtemps objet de fantasmes en Occident et motif de fierté pour le Parti communiste, le statut de pays le plus peuplé du monde dont s’enorgueillit le régime de Pékin ne tiendra pas au-delà de 2030. L’Inde puis, vers 2090, le Nigeria, dépasseront ce géant vieillissant entré dans un cycle de déclin démographique : de 1,5 milliard d’habitants aujourd’hui, le pays de Xi Jinping pourrait, selon diverses études, dont celle du Lancet, régresser jusqu’à atteindre 730 millions à la fin de ce siècle. Face à cette perspective, le bureau politique du PC chinois a décidé il y a un mois d’autoriser les couples mariés à avoir un troisième enfant. Au vu du peu d’enthousiasme soulevé par cette mesure, il est douteux cependant que cela suffise ne serait-ce qu’à enrayer cette tendance.


La fin de la politique de l’enfant unique en Chine n’enrayera pas le déclin de la natalité
dans le pays. © REUTERS/Kim Kyung-Hoon


Dividende

On risque de se perdre en conjectures à égrener la liste des raisons qui font qu’en Chine et partout ailleurs, sauf en Afrique subsaharienne, le désir d’enfants est en chute libre. L’anxiété face à l’avenir, la crainte du chômage et du déclassement, la peur écologique, l’accès aisé à la contraception, le recul de la foi religieuse, d’autres motifs encore, ont eu raison de toutes les politiques d’incitation à la natalité dans les pays nantis ou en voie de l’être.

En quinze ans, le gouvernement de Séoul a dépensé 178 milliards de dollars en allocations diverses, congés payés, soins gratuits, crèches, écoles primaires, cadeaux aux familles, bourses d’études et même dons massifs d’iPhones à travers tout le pays pour encourager les naissances. En pure perte. Le taux de fécondité de la Corée du Sud est aujourd’hui de 0,9, le plus faible au monde.

En dehors de l’allongement indéfini de l’âge du départ à la retraite (l’Allemagne envisage de le reporter à 69 ans), la seule anticipation possible pour les pays du Nord en proie au cauchemar d’une société où les inactifs seront deux fois plus nombreux que les actifs et où les décès surpasseront les naissances est donc de compter sur la persistance de l’apport migratoire, en provenance notamment du seul continent où la dynamique démographique est encore en hausse : l’Afrique.

Pour maintenir sa population au niveau actuel, l’Europe doit intégrer chaque année entre 2 et 3 millions d’immigrés. Sans le soutien de la surnatalité de ses citoyens d’origine africaine ou domienne, la France serait déjà au niveau de ses voisins du Sud (Italie, Espagne, Portugal) ou de l’Est (Allemagne), où la population stagne et décroîtra bientôt. C’est un fait : en pure logique capitalistique, les gouvernements européens devraient non pas multiplier les obstacles à l’immigration mais au contraire l’encourager, voire payer des bonus pour cela. D’autant plus que le niveau moyen des candidats à l’émigration en Afrique subsaharienne a évolué depuis une quinzaine d’années : désormais, beaucoup d’entre eux sont instruits et proviennent de pays qui, comme la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Nigeria, ne font pas partie du groupe des États où le revenu moyen par habitant est le plus faible. Cette dernière constatation pose d’ailleurs un problème nouveau, puisqu’elle remet en cause la thèse communément admise selon laquelle le développement entraînerait mécaniquement une baisse de la propension à émigrer.

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C’EST PRÉCISÉMENT LÀ OÙ L’ESPÉRANCE DE VIE EST LA PLUS FAIBLE QUE L’ON FAIT LE PLUS D’ENFANTS. QUEL PARADOXE !

Est-ce à dire que le fameux dividende démographique, auquel le continent serait en principe le seul à pouvoir prétendre d’ici à la fin de ce siècle, est une illusion ? Non. Mais un certain nombre de prérequis sont indispensables pour en bénéficier. Le paradoxe qui veut que ce soit dans les pays d’Afrique subsaharienne, là où l’espérance de vie est la moins élevée au monde (61 ans, contre 72) et les indicateurs de développement humain les plus faibles, que l’on fait le plus grand nombre d’enfants n’est pas lié à cet acte de foi et de confiance en l’avenir qu’est souvent la décision de procréer. Dans les foyers les plus pauvres, le besoin de sécurité pour la vieillesse – les jeunes étant censés prendre soin des aînés – et la contribution économique du travail des enfants restent des facteurs déterminants.

Plus les niveaux de vie, d’instruction et d’urbanisation sont élevés, plus le taux de fécondité baisse. Pour que l’Afrique retienne cette part dynamique, audacieuse et créative d’elle-même tentée par les chemins hasardeux de l’émigration et qu’elle jouisse de son dividende démographique en dehors des discours convenus de ses chefs d’État, il lui faut donc accompagner la maîtrise de la fécondité par l’éducation, la formation du capital humain et la création d’emplois modernes. Son développement durable et la place proportionnelle à son poids démographique, qu’elle se doit d’occuper dans le monde de demain, sont à ce prix.

*L’écart entre l’âge médian de la population africaine et celui de ses dirigeants (62 ans) est le plus élevé au monde. À titre d’exemple, le président camerounais Paul Biya a 88 ans, alors que ses compatriotes ont en moyenne 19 ans. Le Nigérian Buhari 78 ans vs 18 ans, l’Ougandais Museveni 76 ans vs 17 ans, etc.

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Desmond Tutu et l’embargo contre le régime de l’apartheid (5&6)

L'archevêque Desmond Tutu.
L'archevêque Desmond Tutu. © Elke Wetzig

« Quelle liberté m’offre-t-on si l’organisation du peuple reste interdite ? Quelle liberté m’offre-t-on si je peux être arrêté pour violation à la loi sur le pass ? Quelle liberté m’offre-t-on si l’on ne respecte pas mes concitoyens sud-africains ? Seul un homme libre peut négocier. Les prisonniers ne peuvent établir de contrats. Je ne peux m’engager en rien tant que vous le peuple, et moi, ne sommes libres. Votre liberté et la mienne ne peuvent être séparées. »

Par ces mots, Nelson Mandela refuse la tentative de négociation du président Pieter Botha. Un discours perçu par la jeunesse comme un appel à la résistance. En cette seconde moitié de la décennie 80, c’est quasiment la guerre civile et les autorités sud-africaines sont dans l’impasse. Les quartiers réservés aux Blancs sont désormais touchés et les centres commerciaux pris pour cible. L’état d’urgence est décrété. L’armée, la police et les renseignements ont des pouvoirs illimités. La Communauté internationale réclame des sanctions, et pour la première fois, au sein même de la population afrikaner, des voix s’élèvent contre cette politique de l’apartheid.

Restriction d’accès aux archives: les objections du rapporteur du Conseil d’État

Photo prise le 29 octobre 2001 dans une salle du Service historique de l'armée de Terre (SHAT) au château de Vincennes, des rayonnages où sont archivés les documents historiques recueillis sur la guerre d'Algérie.
Photo prise le 29 octobre 2001 dans une salle du Service historique de l'armée de Terre (SHAT) au château de Vincennes, des rayonnages où sont archivés les documents historiques recueillis sur la guerre d'Algérie. AFP - DANIEL JANIN

Le rapporteur du Conseil d'État a rendu ses conclusions dans le débat sur l’accès aux archives publiques françaises. Un collectif d’historiens et d’archivistes l'avait saisi concernant le texte règlementaire IGI 1300 qui empêche la déclassification automatique des archives de plus de 50 ans. 

Son avis n’est que consultatif, mais il est d’habitude très influent. Pour le rapporteur du Conseil d'État Alexandre Lallet, la nécessité de déclassification par les administrations concernées des archives sensibles de plus de 50 ans avant leur ouverture aux citoyens « n’existe que dans l’esprit » du secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN).

► À lire aussi : Loi terrorisme-renseignement et accès aux archives: «Un pas en avant, un pas en arrière»

Chargé de se prononcer « en toute indépendance » sur le litige soulevé par les historiens et de proposer une solution avant la délibération du Conseil d’État, le rapporteur a estimé « illégale » la façon dont le texte réglementaire IGI 1300 est appliqué depuis deux ans. Cette application contrevient selon lui au principe de libre communicabilité des archives publiques, passé le délai de 50 ans fixé par le code du Patrimoine en 2008.

En proposant « d’annuler sèchement » l’application du point du texte qui concerne les archives, le rapporteur donne raison au collectif d’historiens et d’archivistes « Accès aux archives publiques », qui avait saisi le Conseil d’État en janvier 2021. Il dénonce une entrave à la liberté des chercheurs de documenter le passé de la France, d’exercer leur activité et de tenir les pouvoirs publics responsables de leurs actions.

 À lire aussi : Analyse - Accès aux archives sensibles: un accroissement des entraves qui suscite la polémique

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Plus sévère encore, le magistrat voit dans l’application de l’IGI 1300 une doctrine« qui semble avoir été inventée pour les besoins de la cause en 2010, lorsque le gouvernement s’est rendu compte que les archives de la guerre d’Algérie allaient progressivement tomber dans le domaine public ».

Une influence sur le débat parlementaire ?

Ces conclusions pourraient influencer les débats parlementaires, alors qu’est examinée en commission au Sénat la loi terrorisme-renseignement. L’article 19 du projet de loi, tel qu’il a été voté par l’Assemblée début juin, donne certes tort à la lecture restrictive de l’IGI 1300, mais introduit une nouvelle série d’exceptions au principe de déclassification automatique des documents.

Un article qui crée de nouvelles inquiétudes au sein de la communauté des historiens, pour qui « l’équilibre entre ouverture et fermeture des archives publiques » promue par le gouvernement dans cette loi « n’est qu’un trompe-l’œil, puisque l’ouverture n’est que le rappel du droit d’ores et déjà applicable et malmené »par l’IGI 1300, « tandis que la fermeture, elle, est bien réelle ».

Ça valide l'action qu'historiens, archivistes et juristes ont entrepris depuis près de deux ans. Ça justifie leurs affirmations qui étaient qu'iI s'agissait de dispositions qui étaient contraires à la loi, contraires aux libertés académiques.

Pierre Mansat, président de l’association Josette et Maurice Audin, membre du collectif «Accès aux archives publiques»

Alexandre Lallet fait d’ailleurs référence à l’article 19 dans ses préconisations. S’il admet que certains documents destinés à être déclassifiés peuvent renfermer exceptionnellement « des informations d’une grande sensibilité », il propose un cadre d’exceptions plus étroit que celui proposé par la loi, et précise que seul un document qui « exposerait la France à une menace grave pour la sécurité nationale » devrait potentiellement être concerné par des restrictions d’accès.

Début juin déjà, le collectif « Accès aux archives publiques » avait tenté de limiter les effets restrictifs du projet de loi en travaillant avec le groupe de députés Écologie, démocratie et solidarité (EDS) pour amender le texte, sans succès. Les historiens comptent désormais sur les sénateurs de tous bords, avec qui le travail de rédaction d’amendements a déjà commencé, pour faire évoluer l’article 19 « dans un sens plus protecteur du droit fondamental de l’accès aux archives publiques » lors de l’examen du texte les 29 et 30 juin prochains.

Afrique du Sud : Desmond Tutu et l’instauration de l’apartheid (1&2)

La volonté du gouvernement d'apartheid sud-africain d'imposer l'enseignement de l'Afrikaans a mis le feu au poudre: Soweto s'est embrasé le 16 juin 1976.
La volonté du gouvernement d'apartheid sud-africain d'imposer l'enseignement de l'Afrikaans a mis le feu au poudre: Soweto s'est embrasé le 16 juin 1976. Getty/Bettmann

Desmond Tutu était l’homme de tous les combats contre l’injustice. Celui qui, alors que le régime d’apartheid en Afrique du Sud avilissait et malmenait les non-Blancs, prônait la non-violence et refusait la vengeance. Militant des droits de l’homme, l’archevêque anglican a reçu le prix Nobel de la Paix en 1984 pour son engagement contre l’apartheid.

 Pour écouter un commentaire, aller sur le site de RFI   https://www.rfi.fr/fr/podcasts/archives-d-afrique/20210611-afrique-du-sud-desmond-tutu-et-l-instauration-de-l-apartheid-1-2

 

Desmond Tutu, apôtre de la non-violence (3&4)

Le Dalaï Lama et Mgr Desmond Tutu, à Bruxelles, le 1er juin 2006.
Le Dalaï Lama et Mgr Desmond Tutu, à Bruxelles, le 1er juin 2006. Mark Renders/Getty Images

Malgré les violences, les crimes, les tortures, les humiliations du régime de Pretoria en Afrique du Sud, Desmond Tutu continue de prêcher la non-violence. Une position qui lui vaut d’être traité de lâche, voire de collabo par une grande partie de la communauté noire, mais dans le même temps d’être invité dans les plus grandes tribunes internationales pour faire connaître la condition des siens et l’urgence d’en finir.

Avec l’éclairage de John Allen, journaliste et ancien collaborateur de Desmond Tutu, auteur de Desmond Tutu: Die Biographie.