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Niger: près de 80 camions bloqués à la douane de Gaya à la frontière avec le Bénin

 
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Ces poids lourds, en provenance du port de Cotonou, transportent du matériel destiné au chantier de construction d'un oléoduc entre les deux pays. Depuis deux mois, ils sont coincés, car la société qui a commandé les marchandises, la China Petroleum Pipeline Engineering (CPP) ne s'est pas acquitté des droits de douane. La CPP a confié cette mission à un sous-traitant qui pour l'heure n'a rien payé

Pour les transporteurs bloqués, c'est du jamais vu. Une formalité qui prend d'ordinaire trois jours, s'éternise depuis deux mois. Les routiers demandent donc une compensation. Ils réclament 5  000 francs CFA par semaine d'immobilisation et plus 100 000 francs pour le déplacement jusqu'au chantier, qui se trouve à 70 kilomètres de Gaya.

« C’est très difficile pour les transporteurs »

« C’est très difficile pour les transporteurs qui sont là toujours à attendre. Normalement, ils auraient déjà dû faire au moins six voyages durant ces deux mois. Ils souffrent, ils ont été obligés de prendre des crédits du côté des commerçants pour manger », explique Sambo Boureima, le secrétaire général de la section de Gaya, du syndicat des transporteurs du Niger.

Aujourd'hui seuls 27 camions ont pu commencer à décharger leur cargaison. Une cinquantaine doivent encore rejoindre le chantier. Un flux colossal que cette ville frontalière devra absorber, alors qu'elle est déjà saturée par le trafic ordinaire des poids lourds 

Un « parking anarchique »

« Pour la traversée de la ville, ils procèdent à un parking anarchique le long du goudron, témoigne Moukaila Boureima, le maire de Gaya. Dans la ville, nous avons beaucoup de taxis-motos et de charrettes et tout cela créé un encombrement de la voie et entraine des accidents qui parfois sont même mortels. »

Pour régler la situation, la CPP doit envoyer un agent de Niamey ce vendredi. Contactée par RFI, l'entreprise n'a pas répondu à notre sollicitation.

►À lire aussi Niger: l'interdiction de circuler à moto rétablie dans une partie du Tillabéri

Ventes d’armes : au Burkina, Rafi Dermardirossian, la chute du faucon

Mis à jour le 1 avril 2022 à 12:49
 

 

Rafi Dermardirossian a fait ses premières affaires au Burkina sous le mandat de Blaise Compaoré. © MONTAGE JA : Jean-Marc Pau pour JA

 

« Ventes d’armes : les derniers barons du marché africain » (3/3). Entre 2016 et 2022, ce Franco-Libanais d’origine arménienne était le principal intermédiaire dans les achats des ministères burkinabè de l’Intérieur et de la Défense. Proche de l’ancien président Kaboré, il a fui sitôt celui-ci renversé.

Le sort de Roch Marc Christian Kaboré n’est pas encore scellé quand Rafi Dermardirossian embarque à bord d’un vol d’Air Burkina pour Niamey, au Niger. Depuis l’aube de ce dimanche 23 janvier, des éléments des unités Cobra (des forces spéciales de l’armée de terre) ont pris possession de plusieurs édifices militaires de Ouagadougou. Leur objectif : renverser le chef de l’État. À la nuit tombée, un convoi sortant de son domicile privé est pris pour cible par les mutins. Deux gendarmes de la sécurité présidentielle sont gravement blessés. L’un perd un doigt. Introuvable, Kaboré se cache dans l’enceinte de la base de l’Escadron de sécurité et d’intervention (ESI) de la gendarmerie, une unité spéciale chargée de la protection des personnalités, située dans le quartier de Karpala. Il acceptera de démissionner le lendemain. À ce moment-là, Rafi Dermardirossian est déjà loin. De Niamey, le courtier en matériel de sécurité et de défense a pris un vol pour Beyrouth, au Liban, où il réside actuellement.

Ce Franco-Libanais d’origine arménienne âgé de 45 ans était installé dans la capitale burkinabè depuis une dizaine d’années. Sa villa, dans le quartier de Ouaga 2000, était un lieu de rendez-vous apprécié des hommes politiques et d’affaires du pays qui aimaient venir s’y détendre. En fin de semaine, il n’était pas rare d’y croiser Roch Marc Christian Kaboré en personne, une coupe de champagne à la main. Au fil des années, les deux hommes sont presque devenus des amis.

De Compaoré à Kaboré

Le négociant fait ses premières affaires au Burkina sous le mandat de Blaise Compaoré. Il se rapproche de son épouse Chantal, qui l’introduit dans les plus hautes sphères de l’État. Rafi n’est pas encore un vendeur d’armes. C’est un homme d’affaires assez quelconque qui pratique notamment le commerce de tissus. « C’était le “bon petit” de Chantal, qui lui a permis d’avoir ses premiers marchés », raconte l’un de ses anciens amis.

Par le biais de la première dame, il fait la connaissance d’une autre « femme de » : Sika Bella Kaboré. Togolaise, elle est mariée depuis 1982 à Roch Kaboré, qu’elle a rencontré à Lomé. Employée de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) à Ouagadougou, elle assiste à l’ascension fulgurante de son époux au sein du régime de Blaise Compaoré – ministre, Premier ministre, président de l’Assemblée nationale et patron du Congrès pour le progrès et la démocratie (CDP, alors au pouvoir). Et elle fréquente régulièrement Chantal Compaoré.

SA MONTÉE EN PUISSANCE EST UN SYMPTÔME ASSEZ CRIANT DE LA FAIBLESSE DE L’ENTOURAGE PRÉSIDENTIEL BURKINABÈ »

Entre Sika et Rafi, le courant passe bien. Le Franco-Libanais est naturellement amené à rencontrer Roch, avec lequel il se liera d’amitié lorsque ce dernier deviendra chef de l’État en 2015. Entre temps, Rafi a commencé à se mêler des affaires sécuritaires. Il s’est d’abord spécialisé dans la fourniture d’équipements de maintien de l’ordre, jouant le rôle d’apporteur d’affaires pour des sociétés turques au Sahel. Il a monté sa propre structure, Aranko Security, et a signé son premier contrat lors de la transition consécutive à la chute de Blaise Compaoré fin 2014 : des armes légères et du matériel de protection balistique pour le ministère de la Sécurité.

« Rafi a profité du développement de la menace jihadiste et du vide sécuritaire autour de Kaboré pour s’imposer. Sa montée en puissance est un symptôme assez criant de la faiblesse de l’entourage présidentiel burkinabè« , estime une source sécuritaire française.

L’homme d’affaires a notamment bénéficié de quelques soutiens de poids dans l’entourage du président, comme le ministre de la Défense Chérif Sy et le colonel-major Jean-Baptiste Parkouda, directeur central de l’intendance militaire.

Soupçons de blanchiment

Entre 2016 et 2022, il devient l’un des principaux intermédiaires dans les achats des ministères de l’Intérieur et de la Défense, signant pour plusieurs dizaines de milliards de F CFA, au grand dam de ses concurrents, français notamment. Il facilitera, par exemple, l’achat pour les forces armées de fusils automatiques à une société serbe, Beatronic Supply Doo. L’une des transactions financières entre ce spécialiste en matériel militaire et Aranko Security, portant sur 60 millions de F CFA, sera épinglée par le Trésor américain en mars 2017 pour des soupçons de blanchiment.

SON MANQUE DE DISCRÉTION COMMENCE À AGACER CERTAINS MEMBRES DU GOUVERNEMENT

Personnage haut en couleur, hâbleur et oiseau de nuit vivant entre Ouaga et Monaco, où se trouvent une partie de ses actifs, Rafi Dermardirossian devient un rouage important du système Kaboré. Il bénéficie d’un passeport diplomatique et participe à de nombreux voyages officiels, payant même parfois de sa poche les factures d’hôtel de la délégation burkinabè. Son manque de discrétion commence alors à agacer certains membres du gouvernement qui tentent de le rappeler à l’ordre. En vain. L’homme au crâne dégarni et à la barbe poivre et sel semble alors intouchable.

Selon une source proche des services de renseignements français, Rafi aurait, à l’occasion de la signature de certains contrats, versé des commissions à plusieurs proches de Roch Kaboré. Sommes qui auraient également servi au financement du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP, le parti présidentiel).

Pourtant, à Ouagadougou, Rafi Dermardirossian serait encore inconnu du grand public s’il n’avait été au cœur de l’un des gros scandales militaires de l’ère Kaboré. En octobre 2019, Vladimir Poutine convie une quarantaine de chefs d’État africains à Sotchi. Le négociant en matériel militaire accompagne le président Roch. Le sommet est l’occasion de conclure des contrats. La Russie doit notamment livrer des hélicoptères au Burkina, concrétisation de l’accord de défense signé entre les deux pays en 2018. Selon plusieurs sources, le chef de l’État décide d’imposer Rafi comme l’intermédiaire principal de ce contrat portant sur la livraison de cinq appareils.

Le scandale des hélicoptères russes

Il arrive régulièrement que des hélicoptères soient livrés sans leurs équipements, lesquels arrivent dans une autre cargaison et sont montés sur place. Dans ce cas précis, Rafi cherche à éviter les longues procédures qui accompagnent l’achat d’aéronefs militaires, notamment les autorisations de survol des territoires. Pour s’en dispenser, il choisit d’acquérir des hélicoptères de type civil, chargeant une société française basée au Burkina, Aérotechnologies, de les transformer en appareils de combat. C’est au Tchad que cette dernière est censée acheter les équipements nécessaires. Mais très vite, ses techniciens réalisent que les canons indispensables à la transformation sont incompatibles avec les hélicoptères livrés au Burkina Faso et qui, en l’état, ne peuvent pas être utilisés par l’armée.

Fac-similé du contrat entre Aranko et Aérotechnologies. © MONTAGE JA

 

Fac-similé du contrat entre Aranko et Aérotechnologies. © MONTAGE JA

Huit mois après sa signature, Aranko décide de résilier le contrat et traîne Aérotechnologies devant les tribunaux. Son représentant au Burkina Faso écopera, le 29 septembre 2021, de quarante mois de prison, dont vingt-quatre ferme.

Le scandale a fait grand bruit au Burkina. Il n’a cependant pas eu de conséquences sur les affaires de Dermardirossian. Le coup d’État qui renversa Roch leur a en revanche donné un sérieux coup d’arrêt. Le négociant espère rebondir en Afrique de l’Ouest. Selon nos sources, il a récemment approché le ministère ivoirien de la Défense, qui souhaite s’approvisionner en hélicoptères. Pour le moment sans succès.

Environnement : le bassin du fleuve Niger au centre d’un projet exemplaire

Mis à jour le 30 mars 2022 à 12:06
 
Bireme Hamid Aberahim
 

Par Bireme Hamid Aberahim

Secrétaire exécutif de l'Autorité du Bassin du Niger

Christian Susan
 

Par Christian Susan

Directeur de projet, Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI)

 

 

Pollution dans une mangrove de l’État de Rivers, au Nigeria © TIFE OWOLABI/REUTERS

 

Le Forum mondial de l’eau qui vient de s’achever à Dakar a permis de souligner les graves bouleversements climatiques qui touchent déjà l’Afrique. Mais aussi les solutions, comme l’initiative NB-ITTAS menée par les pays du bassin du Niger et leurs voisins.

Le deuxième volet du sixième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), paru le 28 février dernier, rappelle la fulgurante réalité des bouleversements climatiques en cours, dont les impacts seront durables en Afrique au cours des prochaines années. Dans le bassin du Niger, la question de l’eau représente un défi central, qui mérite de manière urgente une approche coordonnée, intelligente et efficace, mobilisant à la fois partenaires multilatéraux, régionaux et acteurs locaux.

Sécheresse et violences

À vrai dire, les conséquences tant redoutées sont déjà visibles à bien des endroits sur le continent. Autour du lac Tchad, qui a perdu 90 % de son volume depuis les années 1960, les tensions dégénèrent en violences meurtrières entre éleveurs et agriculteurs sur fond de stress hydrique accru. Dans les pays de la bande sahélienne, les sécheresses à répétition couplées à l’inexorable avancée du Sahara vers le sud nourrissent la précarité des populations et parfois, leurs frustrations vis-à-vis des pouvoirs publics. Le bassin du Niger, qui abrite d’importantes réserves d’eau douce ainsi que de vastes superficies de terres arables, est au centre de la stabilité du Sahel.

LES RENDEMENTS AGRICOLES ONT DIMINUÉ DE 34 % EN 50 ANS : C’EST PLUS QUE DANS TOUTE AUTRE RÉGION DU MONDE

Cette région risque d’être fortement perturbée par une forte pression démographique qui se traduit par l’amplification des migrations de populations à cause des sécheresses récurrentes. Les rendements agricoles ont quant à eux diminué de 34 % en 50 ans en raison du changement climatique : c’est plus que dans toute autre région du monde. Par ailleurs, la forte croissance des activités économiques sur l’écosystème du bassin va accentuer la pression sur ses ressources hydriques qui s’amenuisent constamment. Ces dernières années, la pollution des eaux liée à l’urbanisation et aux activités industrielles et minières a augmenté de façon préoccupante.

Plus que jamais, les acteurs africains, publics comme privés, ainsi que leurs partenaires internationaux doivent accentuer leurs efforts à travers une approche globale impliquant à la fois une mise à niveau technologique, la mobilisation de ressources financières et, bien évidemment, un niveau élevé de coordination de la gouvernance de l’eau.

C’est dans ce contexte décisif que se tient du 21 au 26 mars, à Dakar, la 9e édition du Forum mondial de l’eau (FME). Organisé pour la première fois au sud du Sahara, ce rassemblement d’acteurs institutionnels et privés offre la possibilité d’attirer l’attention du monde sur la situation de l’eau en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Il constitue également une opportunité de mettre en avant les initiatives et modèles qui fonctionnent.

Un projet commun à 11 pays africains

Le projet NB-ITTAS, qui vise à améliorer la gestion conjonctive des eaux souterraines et de surface du système aquifère d’Iullemeden-Taoudeni/Tanezrouft (ITTAS) et du bassin du Niger, est de ceux-là. Financé par le Fonds pour l’environnement mondial, il couvre 11 pays d’Afrique : les neuf pays du bassin du Niger ainsi que l’Algérie et la Mauritanie. Porté par l’ONU à travers le PNUD et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et appuyé par l’ONU pour le développement industriel (ONUDI) et l’UNESCO, il a été lancé au bénéfice de l’Autorité du Bassin du Niger (ABN) et l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS).

L’un des outils phares de ce projet est la méthodologie dite de Transfert de technologies écologiques rationnelles (TEST), déjà en cours de déploiement dans une vingtaine d’industries-pilotes clés dans les neuf pays du bassin du Niger. Objectif : les accompagner dans l’optimisation de leurs coûts de production (consommation en matières premières, énergie et eau) pour réduire leurs rejets de polluants. Concrètement, les entreprises-pilotes du projet TEST-Niger de NB-ITTAS sont initiées à un ensemble d’outils, de systèmes de gestion de l’environnement et de l’énergie permettant l’adoption rapide de meilleures pratiques, de nouvelles compétences et d’une nouvelle culture de gestion environnementale locale.

CE MODÈLE EFFICIENT ET ROBUSTE POUR FAIRE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE MÉRITE D’ÊTRE DUPLIQUÉ

Pour les industries partenaires, les attentes sont claires. « Le projet TEST permettra d’accéder à de nouveaux segments de marché grâce à une meilleure compétitivité et d’acquérir une meilleure maîtrise des coûts de production à travers les gains en productivité en matières premières, électricité, eau et avec un environnement sain où il fait bon vivre », affirme ainsi Massogbè Toure, PDG de la Société ivoirienne de transformation d’anacarde (SITA).

À cet engagement du secteur privé, s’ajoute un effort coordonné pour l’amélioration des politiques publiques et l’adaptation de la législation à l’échelle du bassin du Niger visant à institutionnaliser et promouvoir un nouveau cadre incitatif et inclusif. Parce qu’elle facilite la transformation et la montée en capacité du tissu industriel régional et qu’elle accompagne la mise en œuvre de procédés d’adaptation respectueux des écosystèmes, une telle approche constitue un modèle efficient et robuste pour faire face au changement climatique, qui mérite d’être dupliqué. L’approche intégrée du projet NB-ITTAS traduit également un engagement collectif fort et coordonné des acteurs publics et privés adapté aux besoins de terrain et permet d’apporter une réponse à la hauteur des défis majeurs de l’eau.

Simandou : « La seule véritable victoire, c’est la construction du Transguinéen »

Mis à jour le 29 mars 2022 à 17:25


Fadi Wazni, président du conseil d’administration de SMB-Winning. © François Moura pour Alteo

 

À la tête de la compagnie SMB, le Franco-Guinéen Fadi Wazni revient sur l’accord tout juste signé entre Conakry, le consortium dont il fait partie et le géant minier Rio Tinto pour l’exploitation du mégagisement de fer du Simandou.

Il était espéré de longue date, et a été obtenu de haute lutte. Conclu dans la nuit du 25 au 26 mars et annoncé dans la foulée par la télévision publique guinéenne RTG, l’accord a été signé entre le gouvernement guinéen et les compagnies minières WCS (Winning Consortium Simandou) et Rio Tinto pour établir les conditions d’investissement et de réalisation des infrastructures du projet minier Simandou.

Les autorités militaires de la transition, menées par Mamadi Doumbouya, suivent de tout aussi près que l’exécutif déchu d’Alpha Condé l’évolution du projet de développement du plus grand gisement de fer du continent. Mécontent de la trop lente avancée des négociations, Mamadi Doumbouya avait décrété le 10 mars « la cessation de toute activité sur le terrain ». Un coup de pression qui s’est soldé par la conclusion de l’accord moins de deux semaines plus tard.

Comme l’ex-régime, la junte tient à ce que les acteurs privés engagés, le consortium WCSsignataire en 2020 d’une convention d’exploitation des blocs 1 et 2, et le géant anglo-saxon Rio Tinto, associé au chinois Chinalco, détenteurs des blocs 3 et 4, partagent l’utilisation du futur chemin de fer, le Transguinéen, qui reliera le site minier au futur port minéralier en eau profonde de Moribayah (jusqu’ici mentionné sous le nom de Matakong), au sud de Conakry (soit près de 680 km, voir carte au bas de l’article).

Fondateur du groupe de logistique terrestre United Mining Supply (UMS), établi à Conakry depuis 2002, le Franco-Guinéen Fadi Wazni fait partie du consortium WCS qui réunit UMS, le singapourien Winning Shipping International et l’aluminier chinois Shandong Weiqiao, tous trois déjà coactionnaires de la Société minière de Boké (SMB), dans le nord de la Guinée. Pour Jeune Afrique, le patron, également président du conseil d’administration de SMB, explique la portée de l’accord signé pour l’exploitation des mines du Simandou.

Jeune Afrique : Quelle est votre lecture de l’accord cadre que vous venez de conclure avec Rio Tinto et l’État guinéen ?

Fadi Wazni : Il n’y a pas à proprement parler de nouveauté. Il s’agit de la même mine, et l’évacuation se fera au moyen de la même infrastructure. La mutualisation était prévue dans les conventions respectives. Maintenant, c’est un accord qui va plus loin avec la création d’une société ad hoc entre nous, Rio Tinto et l’État. On peut considérer que c’est l’union de deux forces. Nous sommes une très grande force logistique ; Rio Tinto, une très grande force minière. Et l’État, qui est là comme régulateur, est aussi le propriétaire final du chemin de fer. Nous avons donc bon espoir que cet accord va constituer une avancée.

L’État a obtenu de prendre 15 % de participation dans les futures infrastructures. Qu’en pensez-vous ?

L’État a toujours le loisir d’entrer dans les sociétés lorsqu’il est question de grandes infrastructures. En outre, alors que chacun des deux acteurs privés engagés a ses propres contraintes et ses propres modalités de fonctionnement, cela va certainement permettre un meilleur ajustement parce que le dialogue sera permanent.

NOUS DEVONS NOUS CONCENTRER SUR LA CONSTRUCTION ET VEILLER À CE QUE CE SOIT FAIT DANS LES RÈGLES DE L’ART.

In fine, êtes-vous satisfait ?

Nous sommes satisfaits du moment que le Transguinéen, la ligne de chemin de fer qui va évacuer le minerai, se construit. Nous ne cherchons pas à prendre la plus grande part dans le projet. Pour nous et pour moi personnellement, la seule véritable victoire, c’est la construction du Transguinéen.

La conclusion de cet accord est-elle synonyme de levée de la suspension de l’exécution des travaux ? Les aviez-vous d’ailleurs arrêtés, étant donné que tout s’est passé rapidement ?

Dès l’instant où une décision est prise en Conseil des ministres, nous la respectons, et nous avons donc suspendu les travaux. Maintenant que nous avons trouvé un terrain d’entente, la situation est débloquée. On ne peut que s’en féliciter.

Même si elle a été brève, la suspension aura-t-elle un impact sur le calendrier de finalisation des travaux ?

Une suspension de quinze jours aura un impact d’au moins quinze jours. C’est le minimum. Nous n’avons pas encore évalué en détail ses conséquences.

Quel était l’état d’avancement du projet avant la suspension ?

Il suit un échéancier très précis. Avant la suspension, nous espérions faire les premiers essais d’expédition de minerai de fer au quatrième trimestre de 2024, et commencer la commercialisation au premier trimestre de 2025. Douze sociétés s’occupent de la construction du chemin de fer, qui ont chacune un calendrier également très précis et dont les équipes techniques suivent l’exécution. Nous recevons des rapports hebdomadaires qui sont toujours en conformité avec le chronogramme.

NOUS AVONS UN AVANTAGE COMPÉTITIF : LE MINERAI DE FER GUINÉEN EST DE TRÈS BONNE QUALITÉ.

Certains redoutent une baisse du prix du minerai de fer au cours des dix prochaines années. D’autres, plus optimistes, misent sur les besoins qu’a la Chine de diversifier ses sources d’approvisionnement. Qu’en pensez-vous ?

Il est difficile de faire des prévisions. Il y a toujours des évènements inattendus : les épidémies, la guerre en Europe… Ce que nous devons faire, c’est nous concentrer sur la construction de l’infrastructure, veiller à ce que ce soit fait dans les règles de l’art, dans les meilleures conditions techniques et financières.

Ensuite, sachant que le fer est un minerai stratégique pour les industries mondiales, on pourra toujours le commercialiser. Mieux, nous avons un avantage compétitif : en Guinée, le minerai est de très bonne qualité. Tout cela nous incite à être relativement confiants. Cependant, aucun analyste ne peut dire de manière certaine comment les cours du fer évolueront.

LE RESPECT DES CONVENTIONS EST UNE CONDITION NÉCESSAIRE POUR LA POURSUITE DES INVESTISSEMENTS.

Au lendemain de son installation au pouvoir, le colonel Doumbouya a assuré qu’il respecterait les conventions minières. Quelles sont vos relations avec les nouvelles autorités ?

On s’en tient aux faits et, pour le moment, nous restons confiants. Le respect des conventions est une condition nécessaire à la poursuite des investissements. De même que la stabilité. Tous les acteurs doivent respecter leurs obligations et veiller à ce que leurs droits soient préservés : l’État, les communautés, les investisseurs… Cet équilibre permet l’exécution des projets.

Dans un entretien avec Jeune Afrique début mars, le Premier ministre Mohamed Béavogui a déclaré : « Au regard de ce que prévoit le code minier, les conventions existantes nous font perdre des milliards et des milliards… Il est temps que nos partenaires paient ce qu’ils nous doivent. » Que lui répondez-vous ?

Nos conventions ont été négociées longuement, durant des mois. Celle sur Simandou représente un an de négociations. Sans compter que, dans l’appel d’offres international que nous avons remporté étaient déjà posées nombre de règles très strictes et de conditions préalables. D’ailleurs, nos concurrents internationaux ont élégamment salué notre victoire.

Ensuite, nous avons commencé à travailler avec une équipe assez pléthorique de négociateurs de la partie guinéenne, où étaient représentés un grand nombre de départements impliqués : mines, budget, transports, douanes, impôts… À l’issue des négociations, les conventions ont été ratifiées par l’Assemblée nationale. Et nous sommes en train de les exécuter.

LES NÉGOCIATIONS ONT ABOUTI À DES CONVENTIONS FAVORABLES À L’ÉTAT ET ACCEPTABLES POUR NOUS.

Nos conventions – qui sont d’ailleurs disponibles en ligne, à la portée de tout le monde – sont les dernières à avoir été signées et ratifiées. Elles sont donc un peu plus avantageuses pour l’État : les premiers présents étant les mieux servis. Comme nous sommes arrivés après les autres sur ce projet Simandou, les négociations ont abouti à des conventions favorables à l’État, et acceptables pour nous.

Respectez-vous toutes vos obligations conventionnelles ?  

Absolument ! Et il y en a un grand nombre. De toute façon, il y a un suivi très important de la part de l’administration. Et nous avons nos conseils, experts et consultants internationaux en matière administrative, juridique, d’étude d’impact environnemental, etc., pour y veiller.

CARTE GUINEE SIMANDOU


CARTE GUINEE SIMANDO
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Côte d’Ivoire, Bénin, Gabon et Burkina en opération séduction au Vietnam

Mis à jour le 28 mars 2022 à 15:38
 

 

Biendi Maganga-Moussavou, le ministre gabonais de l’Agriculture, avec une représentante de la délégation vietnamienne, en mars 2022. © Alex Tharreau/OIF 2022.

 

Dans le cadre d’une mission économique et commerciale de l’OIF, quatre pays ouest-africains ont renforcé leur coopération avec Hanoï. Pour bénéficier de son expertise agricole et s’ouvrir de nouveaux marchés.

Une série d’accords de coopération signés. Tel est le bilan de la mission économique et commerciale que l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) a menée au Vietnam, à la mi-mars.

Les chambres de commerce du Bénin et de Côte d’Ivoire ont chacune signé un accord commercial avec leur homologue vietnamienne. Avec le soutien de l’Agence des cafés robusta d’Afrique et de Madagascar (Acram), le Gabon a, lui, signé un mémorandum d’entente ministériel. Enfin, le Burkina a conclu un accord de coopération portant sur la production de coton.

Couloir de libre-échange

En 2015, les échanges commerciaux du Vietnam avec la Côte d’Ivoire s’élevaient à environ 500 millions de dollars. En 2021, ils ont atteint 1 milliard. Un flux que les deux pays souhaitent intensifier grâce à leur accord commercial, qui promeut « le dialogue, les partenariats public-privé, les investissements transfrontaliers et un meilleur accès au marché ».

L’IDÉE EST DE CRÉER DES COENTREPRISES AFRICANO-VIETNAMIENNES

« Il s’agit de créer un cadre réglementaire favorisant la coopération économique et commerciale bilatérale, grâce à un soutien aux entreprises privées »,  indique à Jeune Afrique Faman Touré, le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire.

« L’idée est de créer des coentreprises africaines et vietnamiennes, ce qui ouvrira de nouveaux marchés à la Côte d’Ivoire, notamment les marchés européen et américain, grâce au respect des normes internationales de transformation qu’appliquent les Vietnamiens », explique Faman Touré. « Ces derniers pourront de leur côté profiter des avantages de l’AGOA [African Growth and Opportunity Act, liant les États-Unis à l’Afrique] et de la Zlecaf [Zone de libre échange continentale africaine] », ajoute-t-il.

Transfert de technologies ?

Un accord similaire a été signé par la Chambre de commerce du Bénin. « Il s’agit d’établir un couloir de libre-échange », précise Arnauld Akakpo, son président, qui estime qu’inciter les entreprises vietnamiennes à s’installer dans son pays est le seul moyen d’obtenir des transferts de technologies. « C’est à nous, Africains, de tirer des enseignements de leurs pratiques une fois qu’ils seront installés sur notre territoire », ajoute-t-il.

La Chambre de commerce du Bénin a travaillé à l’élaboration de cette convention pendant trois ans. Elle devait être signée par les deux parties en octobre 2021, mais l’échéance a été retardée en raison de la pandémie de Covid-19.

Le Gabon a, lui, été représenté par Biendi Maganga-Moussavou, son ministre de l’Agriculture, qui a rencontré à Hanoï son homologue vietnamien, Lê Minh Hoan, avec qui il a signé un mémorandum d’entente sur la coopération bilatérale.

LE VIETNAM A L’EXPERTISE ET L’EXPÉRIENCE, NOUS AVONS LES TERRES

Le texte, conceptualisé par l’Acram, prévoit la mise en œuvre d’un accord commercial et d’un transfert de technologies, la création d’une unité de recherche, ainsi qu’une coopération entre l’Université de Dalat (Vietnam) et l’Université des Hauts Plateaux (département d’agronomie).

Café et coton

En aval de la signature de cet accord, et après que des experts vietnamiens sont venus en mission, en février 2022, dans quatre provinces gabonaises, 20 kilogrammes de café vietnamien à haut-rendement seront cultivés au Gabon afin de tester l’adaptation des plants à l’écosystème local. 

 

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Signature de l’accord entre le Burkina Faso et le Vietnam, à Hanoï, en mars 2022. © Alex Tharreau/OIF 2022

 

Le coinvestissement entre le Gabon et le Vietnam est au centre de cet accord. « Le Vietnam a l’expertise et l’expérience, nous avons les terres », insiste Ismaël Ndjewe Ndomba, le secrétaire exécutif de l’Acram. En effet, alors que le Vietnam manque de terres cultivables, seuls 15% du territoire gabonais sont occupés, le reste étant couvert de forêts.

« Cette situation rend notre partenariat d’autant plus pertinent, rappelle Ismaël Ndjewe Ndomba. L’espace Acram représente plus de 15 millions de dollars de transactions. Il est donc très intéressant pour les entreprises étrangères de s’implanter dans cet espace, qui regroupe huit pays producteurs de café. »

6 milliards d’euros d’échanges

Le Burkina Faso et le Vietnam ont, pour leur part, signé un accord de coopération destiné à relancer la production artisanale de coton burkinabè. Les Vietnamiens ont accepté de partager leurs techniques ancestrales de filature. Cet échange de compétences doit permettre au Burkina d’augmenter la quantité et d’améliorer la qualité de ses produits fabriqués à base de coton.

PREMIER PARTENAIRE AFRICAIN DU VIETNAM : L’AFRIQUE DU SUD, SUIVIE PAR L’ÉGYPTE, LE GHANA ET LA CÔTE D’IVOIRE

Au fil des ans, le Vietnam a tissé des liens commerciaux avec la quasi-totalité des pays du continent. L’Afrique du Sud, suivie par l’Égypte, le Ghana et la Côte d’Ivoire sont ses principaux partenaires africains. D’après l’Agence de promotion du commerce du Vietnam (Vietrade), ces échanges ont atteint 6 milliards d’euros en 2020.

Le tigre asiatique exporte essentiellement en Afrique des produits industriels (textile-habillement, téléphones portables, matériel médical, scooters, pompes à eau, ordinateurs, pièces détachées…), des produits agricoles transformés et des produits de la mer (riz, poivre, poisson tra, crevettes…), ainsi que divers matériaux de construction. L’Afrique, elle, exporte au Vietnam des matières premières brutes (noix de cajou, coton, bois, cuivre, minerais).