Témoignages

 

AKAA: l’artiste béninois Sanda Amadou relie art, sacré et écologie

 

Chez lui, pas de couleurs criardes, pas de personnages clinquants, pas de scènes spectaculaires. Sanda Amadou construit dans ses tableaux un surprenant vide au milieu d’une « forêt » particulière. L’artiste plasticien béninois de 44 ans, autodidacte, créé une trinité entre l’art, le sacré et la protection de l’environnement. Il est l’un des 130 artistes que 38 galeries internationales exposent actuellement à AKAA, la principale foire française pour les artistes d’Afrique et de ses diasporas.

RFI : Vous étiez d’abord professeur et écrivain, avec un doctorat en sociolinguistique. Comment êtes-vous venu à l’art contemporain ?

Sanda Amadou Au début, je n’ai pas vraiment choisi d’être artiste plasticien. Au départ, je voulais faire de la poésie et écrire des nouvelles. Mais, j’avais du mal à trouver une maison d’édition pour publier mes poèmes. Du coup, je me suis tourné vers ma culture nomade peule. J’ai commencé à collectionner des tatouages peuls que j’ai dessinés sur des papiers pour les expliquer et interpréter. Ensuite, j’ai basculé vers les arts plastiques.

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La culture peule existe dans de nombreux pays. Vous êtes né au Bénin, vous avez étudié au Ghana et au Nigeria avant de retourner en 2019 au Bénin. Ce parcours personnel entre plusieurs pays et entre plusieurs cultures, comment a-t-il influencé votre approche artistique ?

Je ne pense pas qu’il y ait plusieurs cultures qui se reflètent dans mon travail, c’est plutôt une seule culture, la culture peule, même si c’est compliqué de parler de "la culture peule". Les Peuls se trouvent dans presque tous les pays en Afrique, mais il y a des points communs qui caractérisent la culture peule.

Ceux qui connaissant la culture peule reconnaîtront des éléments de cette culture dans mes tableaux, par exemple le bâton peul, un élément clé de notre culture, parce qu’il permet de« Zone interdite »

 

(Détail), œuvre de 2022 de l’artiste béninois Sanda Amadou à AKAA. © Siegfried Forster / RFI guider le troupeau dans la brousse.

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Qu'est-ce qui vous a poussé à quitter le Bénin ?

Le Bénin est un petit pays. Il n’y avait pas d’écoles d’art. Donc, je me suis retrouvé au Nigeria. Cela m’a permis d’aller à la rencontre de plusieurs autres artistes et d’améliorer ma technique de travail, avec des écoles d’art à Lagos. C’était une grande ouverture dans le domaine des arts plastiques. Mais au Nigeria, cela n’était pas facile non plus, parce que je suis Peul et il y a toujours des conflits entre paysans et bergers nomades. Cela a eu aussi des répercussions sur mon travail. Je travaille abondamment sur les nomades peuls. Du coup, quand je fais des expositions, très souvent, c’est un peu mal vu par certaines personnes. Pour eux, ce sont des criminels, des bandits, etc. Je suis même allé en prison pour cela à Lagos. Ce n’est vraiment pas facile, mais je continue à travailler…

Une de vos séries exposées à AKAA par la galerie néerlandaise OpenArtExchange s’intitule Forbidden Zone. De quelle sorte de « zone interdite» parlez-vous ?

Quand on prend le cas du Bénin, il y a souvent des forêts sacrées. Et il y a forcément un espace qui n’est pas occupé, c’est la « zone interdite », un espace rituel dédié à la divinité. C’est comme un monastère ou un couvent. Je n’aime pas trop utiliser le mot « vaudou ». J’appelle cet espace « zone interdite », mais elle est simplement réservée aux initiés, aux adeptes d’une culture. Forcément, il y a une divinité. Ceux qui s’y connaissant savent les sacrifices qu’il faut faire. Et seulement eux ont accès à cet espace. Bien sûr, cette divinité a des règles qu’il ne faut pas transgresser. C’est-à-dire tous ceux qui se rendent dans la forêt sont tenus de respecter les règles imposées par cette divinité. En même temps, cela permet de préserver les forêts et la nature. Ces œuvres ne parlent pas de cette divinité, mais montrent comment on peut passer par le sacré pour préserver l’environnement.

Ces tableaux sont rigoureusement structurés : sur les bords, une peinture très ordonnée, très plate ; à l’intérieur de la pièce apparaît une partie sculpturale, plasticienne, symbolisant une sorte de forêt ; et au cœur de l’œuvre domine un espace vide. Parlez-nous de cette structure et des matières et des couleurs qui vont avec.

Je n’aime pas trop les couleurs vives. J’aime les couleurs un peu ternes, par exemple le jaune ocre, le gris, le noir et aussi le « blanc sale ». La matière qui est là est composée de tresses, très populaire au Bénin et en Afrique. C’est fait à base de mèches synthétiques. Je prends ces mèches, je vais les colorer avec de l’acrylique, et ensuite, je les colle sur le tableau. Au milieu, je laisse un espace, réservé aux divinités. L’idée m’est venue au Bénin. J’ai vu des femmes tressées, et je me suis dit de prendre les tresses, mais pas pour parler des tresses, mais pour les détourner afin de représenter des forêts.

 

« Gardien des esprits III » (Détail), œuvre de 2022 de l’artiste béninois Sanda Amadou à AKAA. © Siegfried Forster / RFI

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Toutes vos œuvres exposées à l’AKAA portent des titres lourds de sens (Zone interditeGardien des espritsRetour à la sourceL’épanouissement) et ont été créées en 2022. Y avait-il une urgence de réaliser et montrer ces œuvres ?

L’urgence est là : la planète. Nous le savons tous. Nous n’avons pas le choix. Nous devons, coûte que coûte, tout faire pour la préserver, lutter contre la pollution… L’urgence, elle est là. Au Bénin, comme dans beaucoup de pays en Afrique, on sent qu’il y a un dérèglement climatique. La saison de sèche dure plus longtemps. La saison pluvieuse se pointe plus tard, la chaleur monte.

 

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Même en Europe, on voit déjà qu’il n’y a plus de saisons. Nous sommes en octobre, normalement, il devrait faire froid ici à Paris, mais il fait chaud. Il est temps de prendre conscience, de changer nos habitudes. On a beau tout dire, mais la sensibilisation ne marche pas à 100%. S’il était possible de sacraliser toutes les forêts du monde, cela pourrait changer la donne. Cela pourrait permettre aux gens de respecter la nature. Pour cela, j’ai réalisé cette série Les lieux sacrés. Dès qu’on vous dit qu’il s’agit d’une forêt sacrée, automatiquement, vous changez votre attitude et vous respectez les règles qu’il ne faut pas transgresser. J’admets, dans la culture occidentale, c’est difficile de croire à des divinités, mais dans les pays africains, cela marche.

Vous soulignez que les ancêtres ont su vivre avec la nature. Comment communiquez-vous avec la nature ?

Quand je suis au Bénin, par exemple, quand je vais à la ferme de ma mère, que j’ai besoin d’une crosse ou d’une plante pour me soigner, je ne vais pas aller directement avec mon couteau pour couper. Il va falloir d’abord demander la permission. Quand vous avez besoin d’une feuille ou autre chose de cette plante, aussi petite qu’elle soit, vous devez d’abord formuler une demande, oralement, avant de recueillir les feuilles de cette plante ou l’écorce d’un arbre. Et vous prenez juste ce dont vous avez besoin. Si vous devez arracher toute la plante, il va falloir planter une autre plante ou voir ce qu’il faut faire pour qu’il n’y ait pas trop de dommages. C’est comme si vous vous adressez à un être humain. Par exemple : « Je ne me sens pas à l’aise, je suis un peu malade, j’aimerais avoir une partie de toi, j’en ai besoin pour me guérir. » Vous communiquez comme si vous demandiez service à quelqu’un. Si vous ne le faites pas, c’est comme un manque de considération.

► Les œuvres de Sanda Amadou sont exposées par la galerie OpenArtExchange à AKAA, du 21 au 23 octobre à Paris, Carreau du Temple.

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Sénégal : dix choses à savoir sur Mimi Touré, fidèle de Macky Sall devenue rebelle

L’ex-Première ministre vient de claquer la porte de la majorité présidentielle, allant jusqu’à proposer une loi ciblant la famille du chef de l’État. Coup de projecteur sur le parcours de cette frondeuse qui fut la tête de liste aux dernières législatives.

Mis à jour le 20 octobre 2022 à 11:04

 

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Aminata Touré, ancienne Première ministre du Sénégal. © Montage JA : Sylvain Cherkaoui pour JA.

DIX CHOSES À SAVOIR SUR – Parmi les alliés de Macky Sall, elle était sans doute la plus capée. Mais depuis les législatives du 31 juillet, le divorce semble consommé entre Aminata « Mimi » Touré et le chef de l’État. Pour entériner ce clash politique, la députée, tête de liste de la coalition présidentielle lors de ces dernières élections, a déposé une proposition de loi « limitant l’exercice de fonctions et responsabilités dans les institutions de la République en rapport avec l’existence de liens familiaux avec le président de la République ».

À LIRESénégal : quand Mimi Touré rompt avec Macky Sall

Une déclaration de guerre qui ne dit pas son nom mais qui vise, sans s’en cacher outre mesure, l’entourage proche de Macky Sall – en particulier sa famille. Quelles sont les racines de « Mimi », la fidèle devenue rebelle, qui ne fait plus mystère de ses ambitions en vue de la présidentielle de 2024 ?

1. Népotisme

L’initiative est symbolique mais conforme à l’approche tonitruante de l’intéressée. Ce 10 octobre, Aminata Touré a déposé une proposition de loi « limitant l’exercice de fonctions et responsabilités dans les institutions de la République en rapport avec l’existence de liens familiaux avec le président de la République ».

Et d’énumérer ensuite les fonctions taboues (« Premier ministre, président d’institution, chef d’état-major des armées, directeur ou directeur général d’un établissement public ou d’une société où l’État dispose d’une part majoritaire des actions, ambassadeur, consul »…) et les relations familiales susceptibles de poser problème : ascendants, descendants, frères et sœurs, descendants des frères et sœurs du président de la République et/ou de son conjoint. Venant d’une députée non inscrite, la proposition a peu de chances d’aboutir… Mais elle est censée marquer les esprits.

2. Conflit d’intérêts

Cette question, Aminata Touré la connaît bien. Lorsqu’elle est nommée à la Justice, en 2012, au lendemain de l’élection de Macky Sall, son ex-mari, Oumar Sarr, père de l’une de ses filles, est un adversaire politique résolu du nouveau chef de l’État. Ministre quasi inamovible d’Abdoulaye Wade durant ses deux mandats, nommé secrétaire général adjoint du Parti démocratique sénégalais (PDS) quand le patriarche passe la main – sans vraiment lâcher les rênes du parti –, en 2012, il se retrouve un temps dans le viseur de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI).

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Il ne sera jamais véritablement inquiété, mais comment Mimi Touré l’a-t-elle vécu à l’époque ? « Il n’y a jamais eu de ‘scène’ entre nous à ce propos. Les extrémistes des deux camps parlaient souvent d’un pacte secret de non-agression », résume-t-elle. Depuis 2019, Oumar Sarr est ministre des Mines et de la Géologie.

3. Sportive

Elle fut championne scolaire et universitaire du 200 mètres au Sénégal, puis invitée comme « jeune athlète prometteur » aux Jeux olympiques de Moscou en 1980, à l’âge de 18 ans. Elle fut aussi judoka et footballeuse, en l’occurrence défenseure latérale dans l’équipe des Gazelles de Dakar. « Défenseure, une compétence utile ces temps-ci », ironise-t-elle. Elle est aussi une amie de jeunesse de l’actuelle secrétaire générale de la Fifa, Fatma Samoura.

4. Anti-apartheid

Mimi Touré voue une grande admiration à Nelson Mandela : « J’ai grandi dans une période d’intensité politique internationale : la lutte contre l’apartheid, tout comme le massacre qui a suivi les émeutes de Soweto, en juin 1976, m’ont marquée. J’avais alors 14 ans. » Ce combat sera l’élément déclencheur de son engagement politique, au lycée puis à l’université, en France.

À LIRENelson Mandela : 1918-1930, l’enfance d’un chef

« En raison du combat de Mandela, bien sûr, mais aussi pour la capacité qu’il a eue à transcender des souffrances injustement infligées et à pardonner à ses bourreaux. Je l’admire encore pour n’avoir pas succombé à la tentation de s’accrocher au pouvoir. »

5. Extrême-gauche

Ancrée à la gauche de la gauche, elle milite dès son adolescence à la Ligue communiste des travailleurs (LCT), qui allait devenir le Mouvement pour le socialisme et l’unité (MSU). Arrivée en France pour ses études en 1981, quatre mois après l’élection de François Mitterrand, elle assiste à « l’espérance d’un grand bouleversement, à la confrontation de ce nouveau régime à la réalité du pouvoir et aussi à son adaptation aux réalités économiques et sociales ».

Revenue au Sénégal, elle sera, en 1993, la directrice de campagne de Landing Savané, dont elle rejoindra, l’année suivante, le parti, And-Jëf/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle (AJ/MRDN).

6. Troisième mandat

Elle ne veut pas en entendre parler, au Sénégal ni ailleurs sur le continent. Selon elle, ici réside la pomme de discorde qui l’a incitée à larguer les amarres avec Macky Sall.

Tous deux sont de la même génération – il est né en 1961, elle, en 1962 –, et cela a contribué à forger leur complicité. « Il portait un espoir en matière de modernité, de renouveau, d’audace… Il prétendait faire les choses autrement », explique-t-elle. À l’en croire, le chef de l’État lui aurait plusieurs fois assuré qu’il ne briguerait pas un troisième mandat. « Les dispositions adoptées en 2001 sont d’ailleurs claires sur ce point, il suffit de relire l’article 27 de la Constitution, ajoute-t-elle. Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs. »

À LIRESénégal : la colère d’Aminata Touré après l’improbable élection d’Amadou Mame Diop

« Il ne s’agit pas seulement de la démocratie sénégalaise : sur le continent, depuis que ce type de limitation est inscrite dans les Constitutions, 21 chefs d’État, dans 14 pays, ont quitté leur fonction du fait des dispositions sur la limitation des mandats », déclarait-elle à Jeune Afrique en décembre 2020.

7. Face à Wade

Elle n’aura ménagé ni le père, ni le fils. « Abdoulaye Wade avait fini par désespérer tous les intellectuels du pays », résume-t-elle, en évoquant la fin du second mandat du prédécesseur de Macky Sall. C’est lorsqu’elle devient ministre de la Justice que des poursuites sont lancées contre le fils de l’ex-président, Karim. Lequel finira par être condamné, en mars 2015, à six ans de prison ferme et 138 milliards de F CFA d’amende pour enrichissement illicite. Incarcéré à la prison de Rebeuss, à Dakar, il y passera trois ans et deux mois.

8. Enrichissement illicite

Réhabilitée en 2012, lorsque Mimi Touré vient d’être nommée à la Justice, après trois décennies de mise en sommeil, la CREI, dont les décisions ont été contestées à l’international à plusieurs reprises, n’a-t-elle pas montré ses limites ? « Nous avons travaillé avec les outils que nous avons trouvés à l’époque : la CREI, le code pénal, etc. La reddition des comptes était – et reste – une exigence des populations. Il y a eu par la suite un projet de reformer la CREI, avec l’idée d’aller vers des parquets financiers au sein des tribunaux de grande instance. C’eût été une bonne chose pour systématiser la lutte contre le pillage des deniers publics. »

À LIRESénégal – Affaire Karim Wade : vers une amnistie non désirée ?

9. En rythme

Elle se définit volontiers comme une mélomane et explique s’être fait plaisir, durant la dernière campagne électorale, en se trémoussant aux sons des musiques du ngoyane de son Saloum natal. « Quand on dit que la musique adoucit les mœurs, c’est tellement vrai ! », lâche-t-elle, regrettant que l’Afrique soit assise « sur un patrimoine immatériel qu’on laisse mourir ». « La musique, dit-elle encore, est un secteur économique à mieux organiser et qu’il faut appuyer pour que les talents vivent véritablement de leur art. »

10. Intransigeante

Depuis qu’un projet d’amnistie susceptible de profiter à des personnalités politiques rendues inéligibles par une condamnation pénale a été évoqué en Conseil des ministres, elle a fait connaître sa désapprobation : « Si [une telle loi] vient à l’Assemblée nationale, je ne la voterai pas ! » Malgré le bilan mitigé de la CREI, Mimi Touré n’en démord pas : Karim Wade a été condamné et elle se refuse à tourner la page.

« En Afrique, les religieuses abusées vivent dans la peur » 

 
entretien
  • Sœur Mary LemboReligieuse, thérapeute et formatrice

Religieuse togolaise, sœur Mary Lembo est psychothérapeute et formatrice pour les séminaires et maisons religieuses. Sa thèse, consacrée aux religieuses abusées en Afrique, brise un tabou et dénonce « la plaie béante » de ces abus commis dans l’Église.

  • Recueilli par Christophe Henning, 
« En Afrique, les religieuses abusées vivent dans la peur »
 
Sœur Mary Lembo, auteure du livre « Religieuses abusées en Afrique, Faire la vérité ». SPIRITAINES.ORG

La Croix : Vous êtes religieuse togolaise et venez de publier le résultat de votre enquête sur les religieuses abusées en Afrique (1). Comment en êtes-vous venue à travailler sur cette question ?

Sœur Mary Lembo : Éducatrice et formatrice, j’ai animé des sessions sur la maturité affective et sexuelle pour aider des religieuses à vivre leur engagement. Dans ce contexte, j’ai rencontré des femmes consacrées qui parlaient de leur expérience avec un prêtre abuseur. À l’époque, j’estimais qu’elles pouvaient dire non à ces relations d’inconduite. En les écoutant, j’ai compris qu’elles n’étaient pas libres.

Comment se trouvent-elles dans cet état de soumission ?

Sœur M. L. : Ces femmes consacrées sont adultes mais vivent dans des conditions de vulnérabilité. Quand elles s’interrogent sur leur vocation, ou ressentent des doutes dans leur engagement, elles se confient à un prêtre, se mettent à nu spirituellement et humainement. Ce peut être aussi dans le cadre de collaborations pour la vie de la paroisse : le prêtre est le responsable et elles ne sont pas en situation d’égalité. Doucement, la relation passe de la fraternité à la familiarité, et elles ne peuvent plus se défendre.

Est-ce le statut du prêtre qui lui confère cette supériorité ?

Sœur M. L. : Dans la société africaine subsaharienne, le prêtre est une personne de référence, un sage, un chef. Il est l’homme de Dieu, craint et respecté. Ce qu’il demande, les sœurs le font, par crainte de Dieu et par crainte du prêtre qui parle au nom de Dieu.

Vous avez eu du mal à récolter des témoignages : les victimes n’accèdent pas encore à la parole ?

Sœur M. L. :« C’est la première fois que je parle de cette situation », m’ont confié les sœurs que j’ai interrogées. « Je ne savais pas, je me rends compte de ma naïveté », me rapportait l’une d’elles. Parler donne la force de continuer. Faire le récit de sa vie permet de mettre à distance la souffrance.

Peut-on parler d’un caractère systémique ?

Sœur M. L. : J’ai mené une étude qualitative à partir des témoignages des religieuses pour comprendre la dynamique des abus. Mais il n’y a pas, à ce jour, d’étude statistique. Mais qui vit et travaille en Afrique voit bien que la femme est soumise. Et la femme consacrée donne sa vie à Dieu. Les échanges que j’ai pu avoir avec les responsables de communautés et des personnes qui accompagnent les femmes consacrées sont assez préoccupants.

Comment éviter ce rapport ambigu dans les responsabilités pastorales ?

Sœur M. L. : Travailler ensemble crée une certaine familiarité et peut générer des désirs affectifs, des pulsions sexuelles. Si les personnes sont formées humainement, elles pourront mettre des limites pour préserver leur vœu religieux. Et c’est d’abord au prêtre responsable de ne pas envahir l’intimité de la personne. L’abus sexuel crée la confusion, et l’agresseur use de chantages, menace de tout révéler et c’est la religieuse qui sera renvoyée.

Les évêques, les responsables de l’Église sont-ils conscients des abus ?

Sœur M. L. : Certains prêtres sont conscients. Le plus souvent, les évêques soutiennent les prêtres. Les laïcs épient les mouvements de la religieuse, savent et ne disent rien. Personne n’ose dire quoi que ce soit sur le prêtre. Dans certaines communautés, les supérieures ne sont pas en mesure de gérer ces situations. C’est la sœur agressée qui n’est pas fidèle à son engagement. Sa communauté ne comprend pas. Elle n’a plus qu’à se taire, ou partir…

Peut-on mesurer les conséquences de ces agressions ?

Sœur M. L. : Viols, agressions, grossesses non désirées… Il y a d’abord des conséquences physiques, mais aussi psychologiques : honte, culpabilité, tristesse, angoisse, confusion, révolte, isolement. Des conséquences encore dans la vie communautaire et relationnelle, la victime n’ayant plus confiance. Enfin, des conséquences spirituelles : abandon de la vie religieuse, révolte contre Dieu, tiédeur spirituelle, inefficacité dans la mission. Assombries, elles vivent sans vivre.

Y a-t-il des poursuites judiciaires contre les agresseurs ?

Sœur M. L. : Des femmes laïques qui subissent les abus de certains prêtres s’organisent, par exemple au Cameroun. Mais les religieuses sont encore timides. S’il y a des condamnations de certains prêtres obtenus par des ONG qui défendent les filles mineures ou même des procédures canoniques, je ne connais pas de procès qui auraient pu porter sur des agressions de religieuses. Elles ont peur pour elles-mêmes, elles seraient rejetées par leur communauté, leur famille, le village… Pour qu’elles portent plainte, il faudrait qu’elles soient accompagnées.

Quel est l’avenir de ces femmes consacrées agressées ?

Sœur M. L. : Certaines quittent la vie religieuse, mais pas l’Église. Elles ont beaucoup de mal à prier, ne veulent plus entendre parler de confession, ne considèrent plus le prêtre comme sacré. J’entends encore cette parole d’une femme consacrée qui vit avec son enfant : « Mon cœur reste toujours celui d’une religieuse. » Celles qui restent se sentent indignes, toujours sous l’emprise du prêtre. Il faut de la force pour dire à l’agresseur, « tu peux faire tout ce que tu veux, tu peux me faire chanter, le dire à qui tu veux, je refuse cette relation ». Ce n’est que par la formation qu’on sortira de la soumission. La formation aide à se connaître, à comprendre les réactions affectives. Il faudrait aussi que les relations pastorales soient plus professionnelles.

Vous soulignez le dynamisme de l’Église catholique en Afrique : cette crise pourra-t-elle être dépassée ?

Sœur M. L. : Je l’espère. L’Église africaine est jeune, dynamique, elle croît encore. Et l’Africain est religieux, il croit en Dieu, veut servir Dieu, et il y a beaucoup de vocations. Si tous et toutes, nous prenons conscience du problème, nous serons renforcés dans notre foi en Jésus-Christ. Le Seigneur se servira de nous pour raffermir son Église.

(1) Religieuses abusées en Afrique, Faire la vérité, Sœur Mary Lembo, Salvator, 412 p., 24 €.

Togo : Laurent Tamegnon, un (ré)conciliateur à la tête du patronat

Depuis cinq ans, l’homme d’affaires a réussi à fédérer et à remobiliser les entrepreneurs. Une tâche ardue qu’il a menée au risque de mettre en péril ses propres sociétés. Rencontre avec un capitaine d’industrie opiniâtre, qui entame son second mandat en tant que « patron des patrons » togolais.

Par  - Envoyé spécial à Lomé
Mis à jour le 12 octobre 2022 à 16:04
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Laurent Tamegnon. © MONTAGE JA : Marcel Amouzou pour JA.

 

LE PORTRAIT ÉCO Reconduit en mars 2022 à la présidence du Conseil national du patronat du Togo (CNP-Togo) pour un second mandat de cinq ans, Coami Sedolo Laurent Tamegnon a réussi à fédérer les capitaines d’industrie du pays et à faire de leur instance faîtière un interlocuteur privilégié des pouvoirs publics. Regroupant désormais 24 associations professionnelles, soit 1 400 entreprises, l’organisation avait en effet traversé une profonde crise pendant quatre ans, jusqu’à ce que le fondateur de Sanecom International en soit élu président – à l’unanimité –, en février 2017. Depuis, le conseil semble avoir retrouvé sa sérénité et, surtout, son rôle de force de proposition dans les choix stratégiques de l’État pour pérenniser le développement du Togo.

Le CNP a notamment ramené en son sein l’Association professionnelle des banques et des établissements financiers (Apbef) et l’Association des grandes entreprises du Togo (Aget), qui compte 65 entreprises membres, représentant quelque 1 100 milliards de F CFA (1,67 milliard d’euros) de bilan et 17 000 salariés au 31 décembre 2021. « Aujourd’hui, nous travaillons en tandem avec l’Aget, qui n’entreprend rien sans consulter le patronat, et vice-versa », précise Laurent Tamegnon. « Auparavant, l’Aget et le CNP entretenaient des relations mitigées. Par la concertation permanente, nous sommes parvenus à améliorer nos rapports et nous échangeons désormais régulièrement », confirme Jonas Aklesso Daou, patron de Zener (ex-Sodigaz) et président de l’Aget. Et d’ajouter : « Au début de la présidence de Tamegnon, le CNP traversait des moments difficiles. Il a su apporter une certaine sérénité et une stabilité au patronat. »

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Commis au service des entreprises

Pour réunir et mobiliser le patronat togolais, l’homme d’affaires s’est appuyé sur de solides relais, comme le vice-président du CNP, Thierry Awesso, PDG de la Nouvelle industrie des oléagineux du Togo (Nioto, filiale d’Advens Geocoton), ou encore Yiva Kodjo Badohu, le puissant dirigeant de Togo Food, qui préside par ailleurs le Mécanisme incitatif de financement agricole (Mifa).

Avant d’être élu à la tête du CNP, Laurent Tamegnon a dirigé l’Association des sociétés de zone franche (Asozof), qui rassemble une soixantaine de sociétés, représentant plus 11 000 emplois. « Il fallait défendre les intérêts de toutes ces entreprises, surtout des multinationales qui n’avaient pas bonne presse et étaient accusées de maltraiter leurs employés, se souvient le patron des patrons. La tâche a été ardue, mais elle m’a permis de gagner en expérience. » Et ces connaissances acquises dans la conduite des affaires de l’Asozof ont été le catalyseur de l’accession de l’entrepreneur à la tête du CNP.

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« Je n’avais jamais rêvé diriger le patronat. À mon premier mandat, nous sortions d’une crise qui avait affaibli le CNP. Il a fallu colmater les brèches, redonner à notre institution ses lettres de noblesses, et j’ai dû sacrifier mes entreprises pour obtenir ces résultats, confie Laurent Tamegnon. Mais nous sommes fiers que le CNP soit redevenu une force de proposition pour les pouvoirs publics. Nous faisons notamment partie du Conseil national du dialogue social, l’organe tripartite de prévention des crises. »

Nouveau fer de lance : le soutien aux PME-PMI 

Après avoir réconcilié entre eux les patrons, Laurent Tamegnon dit aborder son second mandat en étant « conscient des difficultés et des défis ». Il compte désormais prendre position au chevet des petites et moyennes entreprises, lourdement touchées par la crise sanitaire et économique. Et a commencé par s’attaquer à leur accès au financement en signant, au mois de mai, un accord-cadre avec le Fonds de solidarité africain (FSA) de 50 milliards de F CFA (76 millions d’euros), utilisables sous forme de garantie, pour l’octroi de prêts aux PME-PMI. « Nous plaidons par ailleurs auprès du gouvernement pour qu’il mette la main à la patte en apportant 50 milliards supplémentaires pour accompagner ces dernières. »

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Le président du CNP espère aussi pouvoir mener à bien un projet engagé depuis dix ans : celui de la construction du siège de l’organisation, pour l’heure encore logée dans un bâtiment construit à la Cité OUA grâce à un prêt de 200 millions de F CFA de la Banque togolaise pour le commerce et l’industrie (BTCI, devenue IB Bank Togo). Ce chantier estimé à 4 milliards de F CFA est d’autant plus attendu que le futur bâtiment du CNP devrait permettre de transférer d’Abidjan à Lomé le siège de la Fédération des organisations patronales d’Afrique de l’Ouest (Fopao), dont Laurent Tamegnon est le premier vice-président.

Un entrepreneur aux multiples casquettes

La vie de patron, Laurent Tamegnon la connaît mieux que personne. Il est fondateur et directeur général de la Société africaine de négoce et de commercialisation (Sanecom), PDG de la buanderie industrielle PHY, directeur général de la société Lorenovich International (SLI, active dans l’agro-alimentaire) et, enfin, de la société Saint (immobilier). Son parcours dans le monde des affaires togolais est fait de fortunes diverses. En 1999, Sanecom, installée dans la zone portuaire de Lomé et spécialisée dans la confection d’équipements militaires, paramilitaires et administratifs, est contrainte de mettre la clé sous le paillasson, pénalisée par la concurrence chinoise, qui proposait des tenues à prix cassés (à 5 dollars contre 11 dollars pour Sanecom). Après une restructuration, l’entreprise rouvre ses portes un an plus tard et connaît une croissance pendant vingt ans.

Aujourd’hui, elle est à nouveau en grande difficulté. « Nous sommes moribonds, dévastés par le Covid. Notre chiffre d’affaires n’atteint pas 200 millions de F CFA ces deux dernières années, contre une moyenne de 900 millions à 1 milliard avant la crise », résume l’entrepreneur. Cette baisse conséquente de régime menace la survie de l’entreprise – même si la commande de 2 millions de masques, ordonnée par le président Faure Essozimna Gnassingbé, lui a apporté une bouffée d’oxygène. Mais le patron ne désarme pas et met les bouchées doubles pour relancer l’activité de Sanecom.

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Le natif d’Atakpamé (ville de la région des Plateaux, à 160 km de Lomé) a aussi connu des revers dans l’exploitation de jatropha pour la fabrication de biodiesel, avec la société Green Leaf : l’expérience, démarrée en 2012, s’est soldée par un fiasco. « Pour lancer ce projet, nous avons investi 600 millions à Agbelouve, qui sont partis en fumée à cause d’un litige foncier », explique-t-il.

Touché mais pas coulé, le capitaine d’industrie tient le cap avec Lorenovich, sa société agroalimentaire, en rachetant un domaine de 50 hectares pour la production d’ananas bio et la pisciculture. L’essai est concluant : l’entreprise produit plus de 20 tonnes d’ananas par mois, commercialisés à l’export.

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Les informations sur nos maisons de formation datent de quelques années, et nous avons demandé aux responsables de ces maisons de nous donner des nouvelles plus récentes.
La première réponse reçue vient de Samagan, le noviciat près de Bobo-Dioulasso (lire la suite)

 

La deuxième réponse nous a été donnée par la "Maison Lavigerie", notre maison de formation à la périphérie de Ouagadougou, où les candidats ont leurs trois premières années de formation (lire la suite)