Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Mali: la médiation internationale à Kidal pour sauver l’accord de paix

 

La médiation internationale a rencontré mercredi 1er février 2023 à Kidal les groupes armés signataires de l’accord de paix de 2015. Objectif : écouter leurs doléances alors que la tension monte avec Bamako, et tenter de sauver un accord plus que jamais menacé.

Les groupes armés n’y sont pas allés par quatre chemins. « C’est l’accord qui fait de nous des Maliens », a déclaré Alhabass Ag Intallah, à la tête des ex-rebelles indépendantistes de la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA) et président en exercice du Cadre stratégique permanent (CSP), qui rassemble les groupes signataires toutes tendances confondues. « Sans cet accord, a-t-il poursuivi, nous sommes azawadiens ». Terme qui désigne les seules régions du nord du Mali.

Des paroles en forme de mise en garde, prononcées devant une délégation de la médiation internationale, du comité de suivi de l’accord de paix, ainsi que du Conseil de sécurité des Nations unies. Des représentants de l'Union africaine, de la Cédéao ou encore de la Minusma étaient également du voyage.

« Ces soldats qui ont pris le pouvoir » 

Les groupes armés estiment que les autorités maliennes de transition issues du coup d’État d’août 2020 – « ces soldats qui ont pris le pouvoir à Bamako et dont nous ne recevons pas d’ordres », a également déclaré Alghabass Ag Intallah – ne sont pas engagées dans la mise en œuvre de l’accord.

Depuis le mois de décembre, les mouvements signataires ont suspendu leur participation aux mécanismes de l'accord et demandent une réunion d'urgence « en terrain neutre ». Réunion dont le principe a été accepté par la médiation, mais rejeté par le gouvernement malien de transition. Les groupes signataires ont donc réitéré cette demande et souhaité que la médiation fasse preuve de plus de fermeté. 

L’accord de paix « seul lien avec le Mali »

« Cet accord est le seul lien que nous avons aujourd’hui avec le gouvernement de Bamako, précise de manière plus diplomatique Attaye Ag Mohamed, en charge du dossier pour le CSP. Sa non-application nous met complètement hors de la sphère malienne, et nous conforte dans notre position de défenseurs d’une cause azawadienne. Si le gouvernement se montre méprisant vis-à-vis de l’accord, les mouvements en prendront acte ».

Le frère d’Alghabass, Atayoub Ag Intallah, président de la société civile de Kidal, s’est également exprimé devant la « mission de bons offices » : outre l’absence d’avancée dans la mise en œuvre de l’accord de paix, il a déploré la dégradation du contexte socio-économique à Kidal, la crise humanitaire et les déplacements de populations liés à l’offensive du groupe État islamique dans le Nord-Est du pays. Il a surtout critiqué l’inaction du gouvernement face à cette situation. 

La médiation internationale, conduite par sa cheffe de file, l’Algérie, a répondu en affichant sa détermination à défendre l’accord de paix, et assuré que des échanges étaient en cours avec la partie gouvernementale pour tenter de rétablir le lien. « Nous demandons aux deux parties de se reparler, explique une source diplomatique, et nous cherchons aussi une solution pour relancer la tenue des comités de suivi de l’accord ».

Éviter l’escalade

De quoi rassurer les groupes armés ? « Nous ne disons pas que nous sommes rassurés, explique Attaye Ag Mohamed pour le CSP. Mais nous estimons qu’il y a des efforts en cours, et que notre inquiétude est comprise par la médiation internationale. Maintenant, nous nous efforçons d’éviter toute action d’escalade qui pourrait générer des formes d’hostilité. Notre espoir est que le dialogue s’établisse ».

Sollicité par RFI au sujet de cette visite, le ministère malien de la Réconciliation nationale n’a pas donné suite. Depuis décembre dernier, et la demande de réunion d’urgence formulée par le CSP, les autorités de transition ont rencontré à plusieurs reprise la médiation – deux ministres ont même fait le déplacement à Alger il y a deux semaines pour rencontrer le président Abdelmadjid Tebboune – mais n’ont jamais communiqué officiellement sur le sujet.

► À lire aussi : Mali: Iyad Ag Ghaly rencontre les groupes signataires de l'accord de paix près de Kidal

Affaire du Louvre Abu Dhabi : contre le trafic d’antiquités, un début de riposte

Enquête 

La justice doit se prononcer vendredi 3 février sur une demande d’annulation des mises en examen dans l’affaire du Louvre Abu Dhabi. Quelle que soit sa décision, la lumière a été mise sur le trafic d’antiquités, contre lequel la lutte tente de se structurer.

  • Marianne Meunier, 
Affaire du Louvre Abu Dhabi : contre le trafic d’antiquités, un début de riposte
 
Ces statues funéraires de Cyrénaïque ont été saisies en 2012 par la justice avant d’être exposées au Musée du Louvre à Paris, en 2021.ALAIN JOCARD/AFP

Novembre 2017. Les égyptologues n’en reviennent pas. La stèle de Toutankhamon est intacte, un état de conservation rarissime pour les édifices consacrés à ce pharaon. Aussi, sa taille en impose – 1,68 m. Et puis, il y a ces silhouettes gravées dans le granit roseun geste artistique d’une si grande maîtrise… Le Musée du Louvre Abu Dhabi, tout juste inauguré, révèle alors au monde le sublime monument dont il vient de faire l’acquisition.

Cinq ans plus tard, cette stèle de granit rose résume une retentissante enquête qui a conduit à huit mises en examen, dont celles de l’ancien président du Louvre Jean-Luc Martinez et de son bras droit de l’époque, Jean-François Charnier, respectivement en mai et juillet derniers. Tous deux sont soupçonnés d’avoir facilité l’acquisition par le Louvre Abu Dhabi de sept objets d’art égyptiens à la provenance douteuse. Des objets probablement pillés.

Les œuvres d’art, troisième trafic au monde

Quelles que soient ses suites judiciaires, « l’affaire du Louvre Abu Dhabi » a mis la lumière sur les rouages d’un commerce illicite mais resté, jusqu’à présent, hors des radars du public et des enquêteurs : celui des antiquités prélevées de façon illégale en Égypte, aussi bien qu’en Syrie, en Irak, en Libye, pour être vendues aux collectionneurs et aux musées occidentaux. Une composante de taille du trafic d’œuvres d’art qui, si feutré soit-il, représente le troisième au monde, derrière la drogue et les armes, et s’apparente à la grande criminalité. « L’achat de biens culturels est très intéressant pour blanchir de l’argent mal acquis, surtout en contexte de crise, où l’art est une valeur refuge », explique le colonel Hubert Percie du Sert, à la tête de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC).

En première ligne dans l’enquête sur l’affaire du Louvre Abu Dhabi, cette « police de l’art », dotée d’une équipe de 30 personnes (moitié police, moitié gendarmerie) et des pouvoirs de police judiciaire, a pour mission de « participer au démantèlement des réseaux », selon son chef, qui entend provoquer une prise de conscience parmi les acheteurs : « Ils ne peuvent plus faire comme avant et se dire “Je n’ai pas à me poser de questions sur l’origine du bien dès lors que je l’ai acquis”. La multiplication des conflits, qui favorisent le pillage, impose une vigilance. »

Prise de conscience

À la faveur de l’affaire du Louvre Abu Dhabi et d’enquêtes américaines ayant mis au jour de spectaculaires trafics, cette vigilance s’installe peu à peu. « Les musées prennent conscience de leur vulnérabilité face à des trafiquants ingénieux qui brouillent les pistes, facilitant l’acquisition d’objets illégaux », relève l’archéologue Vincent Michel, professeur d’archéologie orientale à l’Université de Poitiers et organisateur, en 2021, d’une exposition au Louvre sur le trafic illicite d’antiquités. Pour les malfrats, le contexte actuel de création de grands musées, comme aux Émirats, se révèle propice à l’écoulement de leur marchandise.

La mise en évidence de la porosité entre trafic d’antiquités et financement de Daech explique aussi ce sursaut. En mai 2015, les militaires américains découvrent des documents attestant que les terroristes financent en partie leurs activités avec le produit d’un pillage archéologique sauvage au Levant. Il n’en faut pas plus pour imposer l’expression « antiquités du sang ». Six mois plus tard, Jean-Luc Martinez, président du Louvre à l’époque, rend un rapport sur « la protection du patrimoine en conflit armé » à François Hollande. La lutte contre le trafic d’antiquités est devenue une nécessité politique.

Aucun magistrat spécialisé en France

Mais, sur le terrain, comment débrouiller l’écheveau d’un commerce opaque aux innombrables intermédiaires – pilleurs, exportateurs, marchands… ? Malgré l’existence de l’OCBC, la France ne compte encore aucun magistrat spécialisé sur le sujet. Un manque d’autant plus cruel qu’« il n’y a pas de schéma type de trafic », selon Vincent Michel.

Première difficulté : une antiquité arrachée à son site ne figure dans aucun inventaire. « Pour une œuvre volée dans une collection, on dispose de documents, explique l’archéologue Morgan Belzic, spécialiste de la Libye. À l’inverse, une œuvre pillée n’a pas de “papiers”. » Impossible de l’intégrer à Psyché, le répertoire d’Interpol des biens culturels volés.

Listes rouges et contrôle inopiné

Pour se tenir malgré tout sur le qui-vive, les douaniers disposent des 19 « listes rouges » du Conseil international des musées (Icom), « des typologies d’objets vulnérables au pillage et recherchés par les collectionneurs », explique Vincent Michel. À chaque pays correspond un ensemble d’objets classés par matière et par catégorie (sculpture, manuscrit…). Des photos l’accompagnent. Autant d’informations censées mettre la puce à l’oreille. « Si les douaniers tombent sur des tablettes cunéiformes, ils peuvent les identifier et savoir qu’elles font partie des objets en provenance d’Irak les plus recherchés », détaille l’archéologue.

Encore faut-il avoir la main heureuse… « Le flux est tel qu’il est impossible de tout contrôler », relève Morgan Belzic. Seule solution : le contrôle inopiné, qui réserve cependant de bonnes surprises. En Égypte, en 2014, les douaniers découvrent ainsi un empilement de statues de Cyrénaïque (Libye), d’Égypte et du Soudan dans un conteneur estampillé « Papier toilette ».

Faux certificat

Une fois à destination, les cargaisons frauduleuses attendent parfois des années, scellées dans des conteneurs. « 1,3 million d’œuvres dormiraient dans les ports francs de Genève, indique Vincent Michel. Les trafiquants font oublier les objets dont la disparition aurait été remarquée, en raison de leur taille imposante par exemple»

Pour les mettre sur le marché, les trafiquants doivent inventer un pedigree à l’œuvre pillée pour tromper les acheteurs avec un vernis de légalité. « Il s’agit de constituer un document qui comprenne par exemple une date d’achat antérieure à toute règlementation internationale, c’est-à-dire avant 1970 (1), le nom d’un collectionneur et son pays », explique Morgan Belzic. C’est la « provenance », soit l’historique d’appartenances. Les ficelles manquent parfois de finesse. Le chercheur se souvient ainsi du nom d’un collectionneur tout droit tiré du papier à en-tête de l’hôtel que venait de racheter un trafiquant…

Des archéologues pas assez consultés

Malgré cela, les acheteurs peuvent-ils détecter les supercheries ? « Il faut une expertise extérieure, estime la juriste américaine Lynda Albertson, spécialiste du trafic illicite d’œuvres d’art. Mais, en France, les archéologues ne sont pas assez consultés lors des acquisitions. Or, les conservateurs ne peuvent être neutres à ce moment-là : ils doivent remplir leur musée. »

Une charte de déontologie leur impose de tout faire « pour s’assurer que l’origine de propriété correspond aux cadres légaux ». Une exigence qui manque de précision, a reconnu en novembre le ministère de la culture, dans un rapport provoqué par l’onde de choc de l’affaire du Louvre Abu Dhabi. Elle fait partie des nombreuses brèches à combler pour dresser un rempart à la hauteur d’un redoutable trafic.

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Ce que dit la loi

D’après l’article 2276 du Code civil, « possession vaut titre » en matière de biens meubles, dont font partie les œuvres d’art. Dispensant le possesseur d’apporter la preuve de sa propriété, cet article est souvent invoqué en cas de contestation sur la provenance d’une œuvre.

En 2022, la justice française a cependant condamné à trois ans de prison avec sursis et 100 000 € d’amende un galeriste ayant vendu des blocs de pierres pillés sur une nécropole en Égypte, qui s’est portée partie civile. Les antiquités doivent lui être restituées. Une première, la loi égyptienne de protection du patrimoine ayant prévalu malgré la bonne foi de l’acheteur final.

La convention de l’Unesco de 1970 impose aux 143 États l’ayant ratifiée de prendre des mesures contre le commerce illicite d’œuvres d’art : inventaires, certificats d’exportation, sanctions… Comme elle n’a pas d’effet rétroactif, les faux documents d’identité des œuvres pillées comportent souvent une date antérieure.

(1) Année d’adoption de la convention de l’Unesco enjoignant aux États de prendre des mesures pour interdire et empêcher le trafic illicite des biens culturels.

Burkina Faso: au moins treize personnes tuées lors d’une attaque dans la région du Sahel

 

Selon l’état-major de l’armée, une attaque menée par des « éléments résiduels des groupes armés » a fait au moins treize morts dans le nord du Burkina Faso lundi 30 janvier.

L’attaque s’est produite lundi après-midi dans la région du Sahel, au nord du Burkina, d’après un communiqué de l’armée publié mardi. Ce document évoque une « attaque terroriste » contre des gendarmes et des Volontaires pour la défense de la patrie, les supplétifs de l’armée burkinabè, en poste à Falagountou, une localité située non loin de la frontière avec le Niger.

Pour l’état-major, les auteurs de l’attaque sont des « éléments résiduels des groupes armés » qui « ont entrepris de s'en prendre aveuglément aux populations » après avoir été « défaits il y a quelques semaines par les forces engagées dans la reconquête du territoire national ». L’armée précise qu’une « quinzaine de corps de terroristes ont été retrouvés lors des opérations de ratissage. »

Un mois de janvier meurtrier

Jeudi 25 janvier, au moins une dizaine de civils ont été tués lors de deux attaques à Dassa, dans le centre-ouest du Burkina, à environ 140 kilomètres de Ouagadougou. Une semaine plus tôt, le nord du pays subissait une série d’attaques meurtrières. L'état-major de l'armée appelle ce mardi « les populations à ne pas se laisser décourager par un ennemi aux abois et à se mobiliser plus que jamais derrière les Forces de défense et de sécurité et les VDP engagés dans la reconquête du territoire ».

  

(avec AFP)

Comment la guerre des nerfs entre Ouattara et Goïta a pris fin

Après six mois de détention et au terme d’âpres négociations, les 46 derniers soldats ivoiriens arrêtés en juillet à Bamako ont regagné Abidjan le 7 janvier. Récit exclusif d’un épilogue à rebondissements.

 
Mis à jour le 27 janvier 2023 à 11:27
 
 

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LES SECRETS D’UNE AFFAIRE D’ÉTAT (3/3)

• Après celle des trois femmes, le troisième et dernier volet de notre enquête sur l’affaire des soldats ivoiriens détenus au Mali se penche sur les conditions de la libération des 46 derniers militaires.

• Au cœur des négociations facilitées par le Togo, la rédaction d’un mémorandum d’entente entre les deux pays et l’envoi d’une importante délégation officielle ivoirienne à Bamako.

À LIREAlassane Ouattara-Assimi Goïta, les secrets d’une affaire d’État

Un avion de la présidence ivoirienne se pose sur le tarmac de l’aéroport de Nioro-du-Sahel, dans l’ouest du Mali. Nous sommes le 28 septembre 2022. À son bord, Ally Coulibaly et l’homme d’affaires malien Cesse Kome Koïra, propriétaire des Radisson Blu d’Abidjan et de Bamako, et installé à Abidjan depuis plus de trente ans. Conseiller spécial d’Alassane Ouattara, le premier joue le rôle d’émissaire de l’ombre du chef de l’État. Il connaît particulièrement bien le Mali, où il est allé un nombre incalculable de fois lorsqu’il était ministre de l’Intégration. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Assimi Goïta, il s’est rendu à plusieurs reprises à Bamako. Bien introduit dans les cercles du pouvoir malien, le second connait Ally Coulibaly depuis l’époque où ce dernier était patron de la RTI et lui journaliste.

Le discret voyage d’Ally Coulibaly à Nioro

S’ils se retrouvent ce 28 septembre dans cette ville isolée à la frontière avec la Mauritanie, c’est pour y rencontrer le chérif Mohamed Ould Cheikh Hamahoullah. Un temps proche d’Ibrahim Boubacar Keïta, cette figure incontournable de la scène politico-religieuse malienne, celui que l’on surnomme « Bouye », est respecté par la junte, vis-à-vis de laquelle il a adopté une posture plutôt conciliante. Pendant la colonisation, son père a été emprisonné à Adzopé, à quelques dizaines de kilomètres d’Abidjan. Cette histoire familiale a créé des liens entre lui et la Côte d’Ivoire.

Après une petite heure d’attente, l’homme au crâne rasé et à la barbe blanche reçoit ses deux hôtes. Il est entouré de ses enfants. L’un est chargé de faire la traduction, les autres de s’exprimer. Après un échange d’amabilités et une tirade sur les liens séculaires entre la Côte d’Ivoire et le Mali, Ally Coulibaly remet au chérif un message d’Alassane Ouattara et lui demande d’endosser le costume de médiateur.

À LIRECôte d’Ivoire : Ally Coulibaly, l’ombre d’Alassane Ouattara

Cette visite a-t-elle eu un impact ? « Elle a été appréciée », juge une source au fait des négociations. Mais si ADO, en déplacement en Guinée-Bissau, annonce, le 7 octobre, qu’il y aura « très rapidement » un « heureux aboutissement », les discussions ne s’accélèrent qu’au début de novembre, quand Sadio Camara et Téné Birahima Ouattara reprennent contact par l’intermédiaire d’un ami commun. Mi-novembre, le ministre ivoirien fait parvenir à son homologue malien une version amendée du « mémorandum d’entente », l’idée étant de parvenir à un document consensuel avant de laisser le champ libre à la médiation togolaise. Les positions semblent alors se rapprocher. Les autorités maliennes tiquent encore sur deux points du document et expriment le souhait d’ouvrir des discussions à leur sujet.

 

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Le président de la transition malienne Assimi Goïta (à dr.) recevant le chef de l'État togolais Faure Essozimna Gnasingbé, le 4 janvier 2023. © Presidence Mali

 

Les échanges entre Abidjan et Bamako reprennent après le sommet de la Cedeao du 4 décembre. Réunis ce jour-là à Abuja, les présidents de la sous-région adressent un ultimatum aux autorités maliennes de la transition. Elles ont jusqu’à la fin de l’année 2022 pour relâcher les soldats sous peine d’être visées par de nouvelles sanctions.

Sadio Camara et Abdoulaye Diop demandent alors l’organisation d’une rencontre à Bamako. Dans le même temps, Robert Dussey transmet aux Ivoiriens une nouvelle version amendée du mémorandum. Elle est suffisamment consensuelle pour qu’une importante délégation s’envole pour la capitale malienne le 22 décembre. Après avoir rendu visite aux soldats, elle en finalise les derniers détails dans les locaux du ministère malien des Affaires étrangères avec Abdoulaye Maïga, Modibo Koné et Sadio Camara.

Abidjan demande notamment que le passage sur la libération des 46 soldats soit plus explicite. Un document de quatre ou cinq pages évoquant en des termes assez neutres les relations entre la Côte d’Ivoire et le Mali est finalement signé. L’article mentionnant dans les précédentes versions la présence d’opposants maliens en Côte d’Ivoire a été remplacé par une phrase affirmant l’engagement des deux pays à ne pas servir de base arrière pour déstabiliser leur voisin.

Lors des discussions précédentes, la Côte d’Ivoire avait tenté d’obtenir que les soldats soient libérés dans les mêmes conditions que les trois femmes. Impossible avaient répondu les Maliens. « Nous sommes obligés d’aller au bout de la procédure judiciaire », répètent-ils. Il en va de leur crédibilité envers leur opinion publique. Il y aura donc un procès.

Cependant, ce 22 décembre à Bamako, la délégation malienne se veut rassurante. « Les soldats passeront-ils les fêtes de fin d’année avec leurs familles ? », demande Abidjan. « Nous ferons tout pour que ce soit le cas », répondent Sadio Camara et Abdoulaye Diop. Quelques minutes plus tard, la délégation ivoirienne est reçue par Goïta. Le président de la transition évoque un malentendu et met l’accent sur la nouvelle posture du Mali, le respect de sa souveraineté. Il assure que la crise sera résolue rapidement mais ne fixe aucune date. La délégation ivoirienne repart néanmoins confiante que les soldats seront de retour d’ici au 31 décembre. De quoi faire un beau cadeau d’anniversaire à Alassane Ouattara, né un 1er janvier.

De désillusion en désillusion

Énième coup de théâtre le 30 décembre. La veille, le procès des 46 soldats s’est ouvert à huis clos devant la Cour d’assises de Bamako. Arrivés sous escorte à bord de minibus blancs, ils comparaissent – le premier jour en tenue militaire, le second vêtus de jogging à la demande du tribunal – en la seule présence de l’attaché de défense de l’ambassade de Côte d’Ivoire au Mali. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et la Minusma sont tenus à l’écart. Malgré l’argumentaire solide de leurs cinq avocats maliens commis d’office, les militaires sont condamnés à 20 ans de prison et à une amende de 2 millions de F CFA chacun.

Dans les cercles du pouvoir ivoirien, certains tombent des nues à l’énoncé du verdict, persuadés que des peines avec sursis couvrant la période de détention des soldats seraient prononcées. Ils sont encore plus inquiets en constatant que les trois femmes libérées en septembre dernier ont été condamnées à la peine de mort et à une amende de 10 millions de F CFA chacune. Assimi Goïta les a-t-il une nouvelle fois menés en bateau ? Les autorités sont rapidement rassurées par plusieurs canaux parallèles de discussion avec la junte : les soldats seront graciés le 5 ou le 6 janvier.

Pour justifier ce délai supplémentaire, certaines sources maliennes affirment alors qu’une grâce ne peut être prononcée que trois jours après l’énoncé d’une sentence. D’autres expliquent que la transition tenait absolument à libérer les soldats après l’ultimatum de la Cedeao. Un énième pied-de-nez à son président en exercice, Umaro Sissoco Embalo.

Vendredi 6 janvier, vers 21h30, Alassane Ouattara reçoit un coup de fil de son frère Téné Birahima Ouattara. C’est fait, un communiqué du gouvernement de transition vient d’officialiser la grâce des 49 soldats. Les 46 hommes fouleront le sol ivoirien vingt-quatre heures plus tard. Toute la région peut pousser un grand ouf de soulagement. « Je suis épuisé par cette affaire », confie ce soir-là l’un des artisans de l’heureux dénouement.

 

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Retrouvailles entre un soldat ivoirien et ses proches, à Abidjan, le 7 janvier 2023. © SIA KAMBOU/AFP




Reste que cet épisode inédit des relations entre la Côte d’Ivoire et le Mali va laisser des traces. Officiellement, ADO a exprimé la volonté de tourner la page rapidement. Le 24 décembre, il a décroché son téléphone pour inviter Assimi Goïta à faire une visite officielle à Abidjan une fois la crise résolue. Une invitation renouvelée lors d’un autre appel, le 9 janvier, au cours duquel le président de la transition malienne s’est, comme à son habitude, montré fort peu loquace.

Preuve que la méfiance perdure, les autorités de transition refusent pour le moment de restituer les armes saisies lors de l’arrestation des 49 soldats – 17 fusils d’assaut TA VOR, 6 Galil [deux armes de fabrication israélienne], 9 Kalashnikov et 13 pistolets automatiques. Une prise de guerre qui ne dit pas son nom.

À LIRELa « prise de guerre » d’Assimi Goïta dans l’affaire des militaires ivoiriens

Réputé pour avoir la rancune tenace, Alassane Ouattara passera-t-il l’éponge ? Lui qui n’est pas du genre à laisser ses émotions prendre le dessus a été particulièrement éprouvé par ce bras de fer. Six mois pendant lesquels il sera allé de désillusion en désillusion, accumulant des nuits d’insomnie, mené en bateau, parfois humilié, par un quarteron de colonels, pour certains de quarante ans ses cadets. S’exprimant le 7 janvier à minuit au retour de ses soldats, Ouattara s’est d’ailleurs bien gardé de mentionner le nom d’Assimi Goïta. Il a en revanche appelé à la tenue d’« élections démocratiques et constitutionnelles dès l’année prochaine ».


Tous les articles de notre enquête :

À LIRELes soldats de la discorde, au cœur de la crise entre Alassane Ouattara et Assimi Goïta

À LIRERévélations sur la médiation secrète du Maroc entre le Mali et la Côte d’Ivoire

À LIREComment la guerre des nerfs entre Ouattara et Goïta a pris fin

Affaire des 49 soldats ivoiriens: le contrat de tous les mystères

 

 

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Soldats ivoiriens de la Mission de maintien de la paix de l'ONU au Mali. Quelle était donc l'activité concrète des 49 soldats ivoiriens arrivés sur demande du contingent allemand? (Image d'illustration) AFP - SIA KAMBOU

Les rumeurs enflent et les questions s'accumulent au Mali et en Côte d'Ivoire. Peut-être aussi en Allemagne et au siège des Nations unies à New York. La semaine dernière, RFI révélait que les 49 soldats ivoiriens arrêtés à Bamako en juillet 2022 étaient bien arrivés au Mali sur demande du contingent allemand de la Minusma. RFI révélait aussi que ces soldats intervenaient sur un site géré non pas par la mission onusienne, mais par son contingent allemand et par la société privée Sahel aviation service (SAS). S'il est désormais clair que les soldats ivoiriens n'ont pas tenté de renverser le gouvernement malien, le contrat liant la Côte d'Ivoire et cette société privée soulève toujours de nombreuses questions. 

L'armée ivoirienne est liée depuis 2019, par contrat, à la société privée Sahel aviation service (SAS). Un contrat « de sécurisation et de soutien logistique » dont la Côte d'Ivoire s'est fait l'écho dès l'arrestation de ses soldats, mais sans jamais donner davantage de détails. De source onusienne, le site de l'aéroport de Bamako auquel étaient affectés les soldats ivoiriens ne relève pas de la Minusma. Mais c'est bien le contingent allemand de la mission onusienne qui les a fait venir en tant que NSE – des contingents d'appui – et qui leur a même fourni leurs cartes d'identification.

Quelle était donc l'activité concrète des soldats ivoiriens ?

SAS est une entreprise privée qui travaille pour divers acteurs, parmi lesquels divers contingents internationaux de la Minusma mais également des sociétés minières. Des ministres du gouvernement malien ont même voyagé dans ses avions, y compris après le début de l'affaire. Quelle était donc l'activité concrète des soldats ivoiriens ? Participaient-ils aux activités onusiennes du contingent allemand, dont SAS est un sous-traitant, ou à d'autres activités de cette entreprise n'ayant rien à voir avec la Minusma ? Les deux en parallèle ? Pourrait-il s'agir d'activités non seulement privées – ce qui serait déjà non conforme aux règles onusiennes – mais illégales ? 

L'hypothèse d'un trafic d'or

La semaine dernière, le quotidien français Le Monde, citant des sources ivoiriennes et maliennes anonymes, évoquait l'hypothèse d'un trafic d'or dont auraient bénéficié de hautes personnalités des deux pays. Plus généralement, et depuis peu, les rumeurs concernant des activités sulfureuses ou des commissions occultes fleurissent. Mais à ce stade, RFI n'a été en mesure d'en recouper aucune. Et le dossier suscitant à la fois de nombreux fantasmes et des tentatives d'instrumentalisation politique, la prudence reste de rigueur. Sollicitées par RFI, ni les autorités ivoiriennes, ni les autorités maliennes, ni la société SAS n'ont accepté de répondre à ces questions.  

► À lire aussi Au Mali, le contingent allemand de la Minusma à l’origine de la venue des 49 soldats ivoiriens