Témoignages

 

Mali : le chérif de Nioro, faiseur de présidents

« Dieu tout-puissant » (3/5). Grande figure religieuse de l’islam soufi, Bouyé Haïdara est devenu l’un des businessmen les plus riches du pays. Et une personnalité incontournable pour les hommes politiques ambitieux.

Mis à jour le 10 juin 2022 à 16:08
 

 

Le chérif de Nioro, en septembre 2020 © MICHELE CATTANI / AFP

Rares sont les occasions qui poussent encore Mohamed Ould Cheikh Hamahoullah, 84 ans, à quitter Nioro du Sahel, cette commune de l’Ouest du Mali qui l’a vu naître. Paumes tournées vers le ciel, bouche soulignée d’une barbiche blanche qui rappelle celle de son père et chèche noir dissimulant son crâne, il prêche régulièrement devant des milliers de fidèles depuis la cour de sa zawiya (édifice religieux soufi).

On estime que 5 à 10 millions de talibés suivrait le leader religieux, surnommé Bouyé Haïdara. Un rayonnement qu’il doit à son père, le Cheikh Hamahoullah. Au XXe siècle, ce mystique soufi fonde le hamallisme, branche de la confrérie tidjane, qui fédère autour de la lutte contre le colonisateur français. « L’influence du chérif de Nioro tient à la nature même du mouvement qu’il dirige. Le hamallisme découle de la Tidjaniya, la confrérie la plus importante d’Afrique de l’Ouest », explique Boubacar Haïdara, auteur d’une thèse sur « ​Les formes d’articulation de l’islam et de la politique au Mali ».

« IBK devait sa victoire à Bouyé »

L’aura du chérif – un statut qui découle d’une descendance auto-proclamée du prophète Mahomet – transcende largement les frontières de la sphère religieuse. Voilà des décennies que la commune de Nioro, qui flanque la frontière sud de la Mauritanie, voit défiler les présidents et hommes politiques maliens. Nul besoin pour le chef spirituel de parcourir les quelque 330 kilomètres qui le séparent de la capitale : tous ceux qui passent ou aspirent à passer par le palais présidentiel de Koulouba viennent à lui.

« Tous les régimes en place ont eu conscience du statut du chérif, qui a toujours fait montre d’une forme de pression sociale ou politique, au point de s’imposer comme une personnalité incontournable. Et cela a valu à nombre de ses proches d’hériter de portefeuilles stratégiques ou de postes clés », explique Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute et professeur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis au Sénégal.

C’est l’élection présidentielle de 2013 qui va véritablement mettre en lumière le poids qu’exerce le chérif de Nioro sur les affaires politiques. « Avant, on lui rendait visite principalement pour sa stature religieuse. Mais lorsque Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a pris appui sur les religieux pour accéder au pouvoir, la nature des rapports a changé. C’est l’une des raisons pour lesquelles IBK n’a jamais accordé d’importance à sa majorité présidentielle. Il était conscient de devoir sa victoire à Bouyé et à l’imam Dicko », décryp

Il n’y aura jamais de réconciliation. Lorsque, le 18 août 2020, Ibrahim Boubacar Keïta est renversé, Mouhamed Ould Cheikh Hamahoullah le juge finalement « incapable et incompétent » et apporte son soutien aux colonels menés par Assimi Goïta. « J’ai une entière confiance en la junte », confie-t-il à plusieurs journalistes étrangers au lendemain du putsch, qu’il refuse de qualifier de coup d’État. Une adhésion qu’il n’a depuis eu de cesse de renouveler, enjoignant les Maliens à  « [se] donner du temps » afin de laisser la transition avancer. « Je soutiens la transition tant qu’elle sauve l’honneur et la dignité des Maliens », réitère-t-il aujourd’hui, condamnant l’« humiliation » faite au Mali par une « puissance étrangère ».

Ses fidèles affichent également leur soutien au programme des autorités intérimaires de Bamako. « À chaque manifestation en faveur de la transition ou contre les sanctions de la Cedeao, on trouve de nombreux adeptes de Bouyé, qui appelle personnellement ses partisans à sortir dans la rue. Là encore, c’est une illustration de son influence politique », analyse Boubacar Haïdara.

« Il n’hésite plus à tacler l’imam Dicko »

Ouvertement en faveur d’une prolongation de la transition, le chérif de Nioro se distingue sur ce point d’une autre figure religieuse dont on l’a longtemps estimé proche : l’imam Mahmoud Dicko. Alors que le premier multiplie les déclarations pro-junte, le second se montre de plus en plus critique à l’encontre de ce qu’il considère être un « gouvernement arrogant ».

« On a beaucoup dit que Bouyé était le père spirituel de Dicko. Mais sur le plan religieux, leur seul point commun est leur appartenance à l’islam, souligne Boubacar Haïdara. Ils se sont associés, notamment autour d’IBK, lorsqu’ils avaient des intérêts politiques communs. Mais les branches doctrinales auxquelles ils appartiennent sont aux antipodes et leur vision de la société sont radicalement différentes. Maintenant que leurs positionnements politiques divergent, ils ne se rendent plus visite et Bouyé n’hésite pas à tacler publiquement l’imam Dicko. »

C’est pourtant ensemble que les deux figures religieuses avaient croisé le fer avec les autorités, dès 2009, pour torpiller le code de la famille progressiste voté par l’Assemblée nationale sous Amadou Toumani Touré. « C’était le premier moment de l’ère démocratique lors duquel les religieux ont pris l’espace public quelque peu en otage, c’était leur premier combat politique. Et un déclic quant à l’influence politique de l’islam au Mali », estime le chercheur Boubacar Haïdara.

Ce combat s’étirera sur plusieurs années, jusqu’à obtenir, lors de la première partie de la transition, la tête de Bintou Founé Samaké, ministre de la Promotion de la femme, de l’enfant et de la famille. Portant une révision du code de la famille jugée trop progressiste par les religieux, la militante a été ciblée directement par Bouyé Haïdara, qui a fait de son limogeage une condition sine qua none au maintien de son soutien à la junte.

« Très très riche »

Il faut dire que le chef des hamallistes a l’oreille des autorités bien au delà du landerneau politique malien. « Tout comme celle de la confrérie tidjane, à laquelle il appartient, l’aura du chérif de Nioro s’étend à toute la sous-région, et notamment à la Mauritanie. Il appartient à la tribu des Kountas, de l’extrême Est du pays, au sein de laquelle il est très influent. Il jouit également d’alliances avec d’autres tribus comme les Ouled Daoud, dont est issu l’actuel ministre mauritanien de la Défense, ou celle des Oulad M’Bareck, à laquelle appartiennent nombre de grands banquiers du pays », explique Bakary Sambe.

Ce réseau transfrontalier lui permet de mener des affaires florissantes dans l’import-export. Alors qu’on lui prête une fortune « colossale », le chérif de Nioro est réputé pour être l’un des « plus puissants commerçants du Mali », selon un spécialiste de la question religieuse qui a souhaité garder l’anonymat. « Vous ne trouverez personne pour vous parler de la fortune du chérif, si ce n’est pour vous dire qu’il est très riche, très très riche même, et qu’il occupe le devant de la scène économique de sa région », ajoute notre interlocuteur.

Une prospérité qui résulterait, selon certains observateurs, des largesses des gouvernements successifs. « Les avantages, notamment douaniers, dont il bénéficie pour le transport de ses marchandises sont un secret de polichinelle. Cela lui permet d’écouler ses produits à un prix imbattable et d’étouffer toute concurrence », fait savoir le spécialiste. Des faveurs de l’État que le chef des hamallistes a toujours réfutées.

Guinée : Robert Sarah, prélat au verbe haut

« Dieu tout-puissant » (2/5). Le cardinal guinéen, conseiller du pape François, critique sans ambages la transition qui a cours dans son pays et l’attitude des militaires. À bientôt 77 ans, il n’a rien perdu de son franc-parler.

Mis à jour le 10 juin 2022 à 14:52
 

 

Le cardinal Robert Sarah, ici au Vatican, le 12 mars 2013. © Gabriel Bouys/AFP

 

L’église Sainte-Rose-de-Lima est, dit-on, l’une des plus vieilles églises de Guinée. Le bâtiment en pierre fut construit par les pères spiritains au cours de la première moitié du XXe siècle dans le village d’Ourous, niché aux confins du pays, près de la frontière avec le Sénégal. Chaque année, aux alentours de Noël, le cardinal Robert Sarah revient dans cette zone montagneuse qui l’a vu naître, le 15 juin 1945. Le prince de l’Église quitte les ors et les honneurs du Vatican, où il a été créé cardinal par le pape Benoît XVI en 2010, pour retrouver la simplicité de son village, ce « lieu coupé du monde » où il a vécu une enfance heureuse.

Traditionnellement animiste, Ourous a été progressivement évangélisé par les missionnaires coloniaux. La cloche de l’église, c’est le père de Robert Sarah qui l’a lui-même transportée depuis Conakry, avec l’aide d’autres villageois, avant la naissance de celui qui pourrait un jour devenir le premier pape africain de l’Histoire.

La maison familiale est depuis longtemps occupée par des neveux. C’est donc dans un bâtiment appartenant à la paroisse que Robert Sarah réside lorsqu’il vient au village. Il a d’ailleurs fait lui-même rénover l’édifice. Son dernier séjour à Ourous, en décembre 2021, a cependant dû être écourté. Souffrant, le cardinal a dû repartir d’urgence à Conakry, à 500 km de là, pour y être hospitalisé. Mais, pour un homme de près de 77 ans, le trajet par la route est long et éreintant. Aussi a-t-il rejoint la capitale grâce à un hélicoptère affrété par la junte au pouvoir : l’un des avantages dûs à son influence en terre guinéenne.

« Les Guinéens n’ont plus droit à l’erreur »

Archevêque de Conakry de 1979 à 2001, Robert Sarah n’a pas la réputation de mâcher ses mots. En septembre dernier, quelques jours seulement après le coup d’État de Mamadi Doumbouya contre Alpha Condé, l’homme de Dieu s’exprime dans une lettre adressée aux militaires. Leur arrivée au pouvoir est l’occasion, pour la Guinée, de repartir sur de nouvelles bases, estime-t-il. Mais il prévient : « Les Guinéens n’ont plus droit à l’erreur ». Invitant les nouvelles autorités à se méfier des « prédateurs invétérés, corrompus et incompétents » qui ont accompagné les gouvernements précédents, il les exhorte à se montrer « extrêmement sévères » envers ceux qui chercheraient à s’enrichir au détriment du peuple.

Dans le monde catholique, le ton âpre de ce texte étonne. Certains doutent un temps de son authenticité. Depuis qu’il a rejoint Rome, le cardinal au discours ultraconservateur s’exprimait jusque-là plus volontiers sur le déclin de l’Église et de l’Occident que sur la situation de son pays. Et ce n’est que le début.

L’HOMÉLIE QU’IL PRONONCE LE 29 DÉCEMBRE MARQUE LES ESPRITS

Décembre 2021, la fin de l’année approche. Mamadi Doumbouya est à la tête du pays depuis plus de trois mois et, dans les rangs des opposants à Alpha Condé, le soulagement a cédé la place à l’appréhension. Ils s’inquiètent de l’absence de calendrier électoral, du manque de transparence dans la conduite du pouvoir et des menaces de sanctions de la Cedeao. En outre, le président de la transition a pris deux décisions controversées, qui viennent réveiller les vieux démons d’un pays fracturé. Robert Sarah s’en offusque. L’homélie qu’il prononce le 29 décembre marque les esprits.

Mamadi Doumbouya a en effet décidé de rebaptiser l’aéroport international et de lui donner le nom de Sékou Touré. L’affaire provoque l’ire du Premier ministre, Mohamed Béavogui, qui critique publiquement ce choix. En vain. Le prélat, lui, dénonce une manœuvre « maladroite ». C’est surtout l’annonce de la restitution à la veuve de Sékou Touré des cases de Bellevue, revendiquées par l’Église, qui suscite sa colère. Robert Sarah y voit une erreur « grave et injuste ».

Lorsqu’il était archevêque de Conakry, il s’était opposé frontalement au régime de Sékou Touré. S’en prenant à la (petite) communauté chrétienne du pays, le premier président de la république guinéenne avait fait saisir les biens des catholiques. Il avait aussi chassé les prêtres étrangers et envoyé au camp Boiro pendant près de dix ans Raymond-Marie Tchidimbo, le prédécesseur de Robert Sarah à l’archevêché de Conakry. Si ce dernier est devenu, à 34 ans seulement, le plus jeune évêque du monde, c’est parce que nombre de figures du clergé guinéen ont été victimes de cette purge.

« Gouvernement parallèle »

Ce 29 décembre, Sarah ne limite pas ses critiques à l’épineuse question de l’héritage de Sékou Touré. Il interpelle la classe politique dans son ensemble. « Qu’avez-vous fait de votre pays et de ses richesses ? Ne l’avez-vous pas bradé, vendu au seul profit des pays étrangers, avec la complicité d’une poignée de Guinéens corrompus ? » tonne-t-il. Dans la foulée, il met en garde les membres du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) des risques que constituerait un « gouvernement parallèle », qui gérerait le pays à la nuit tombée et dans le plus grand secret. « Cette façon de procéder est certainement inspirée par le Mauvais », ajoute le prélat. Du pain bénit pour les hommes politiques guinéens, qui sautent sur l’occasion pour critiquer l’entourage de Mamadi Doumbouya et s’inquiéter de l’opacité qui entoure la prise de décision au sommet de l’État.

EN N’HABITANT PAS À CONAKRY, IL PEUT DIRE CE QU’IL PENSE. POUR NOUS QUI RESTONS ICI, C’EST PLUS COMPLIQUÉ

Mamadi Doumbouya a-t-il reçu le message ? Son entourage assure que les deux hommes se parlent et se sont vus avant que le cardinal ne rejoigne le Vatican, le 4 janvier 2022. La distance qui le sépare de la Guinée, où il ne fait jamais que passer, permet-elle aussi à Robert Sarah de s’exprimer plus librement ? À Conakry, où l’Église semble préférer les discrètes rencontres avec les autorités aux déclarations tonitruantes de l’ancien archevêque, l’évocation de son nom provoque une certaine gêne. « En n’habitant pas à Conakry, il peut dire ce qu’il pense, glisse un dignitaire catholique. Pour nous qui restons ici, c’est plus compliqué. Tout commentaire équivaudrait à une prise de position de l’Église. Nous préférons attendre de voir comment les choses évoluent. »

Doublement minoritaire

« Le cardinal est connu pour ne pas mâcher ses mots. Il a toujours été réfractaire aux sirènes du pouvoir, observe le politologue Kabinet Fofana. Bien sûr, en tant que conseiller du pape, il s’est éloigné depuis longtemps du champ politique. Mais cela en fait aussi une figure consensuelle. Dans un pays majoritairement musulman, les chrétiens sont perçus comme plus francs, comme étant moins dans la connivence [avec les autorités]. Et qui mieux que lui incarne le christianisme en Guinée ? » « L’Église était minoritaire, mais elle constituait la seule institution vraiment libre », dira le cardinal à propos de l’ère Sékou Touré.

À l’époque, des espions écoutaient ses homélies et en rendaient compte aux cadres du parti révolutionnaire. Aujourd’hui encore, Robert Sarah est persuadé que Sékou Touré avait prévu de le faire arrêter, et même exécuter. Son avertissement à l’encontre d’un « pouvoir qui use les hommes », dans l’un de ses prêches, est resté dans les mémoires. Il ne sera d’ailleurs pas plus tendre avec Lansana Conté : à l’époque où Alpha Condé était un opposant en exil à Paris, il ne manquait pas de lui rendre visite.

Minoritaire de par sa religion dans un pays à 88% musulman, Robert Sarah l’est aussi de par ses origines coniagui, une ethnie attachée aux rites ancestraux, et constituée principalement de cultivateurs et d’éleveurs. Andrée Touré, la veuve de l’ancien président, ne cache d’ailleurs pas le mépris qu’il lui inspire : « Si Robert Sarah a oublié cela, il faut que je le lui rappelle : c’est grâce au président Sékou Touré que son ethnie, les Coniagui, a commencé à porter des habits. » Une sortie à laquelle l’intéressé n’a pas réagi.

S’IL A TENU TÊTE À SÉKOU TOURÉ, CE N’EST PAS DOUMBOUYA QUI VA L’IMPRESSIONNER !

« Il est issu d’une petite communauté, qui n’a jamais été mêlée aux tensions ethniques. Cela le place au-dessus de la mêlée », glisse un observateur de la vie politique guinéenne. Et puis, s’il a tenu tête à Sékou Touré, ce n’est pas Doumbouya qui va l’impressionner ! »

« En Guinée, il a conservé l’image d’un homme capable de dire la vérité à tout le monde, et en particulier aux hommes d’État », abonde le père Clément Lonah, président de l’Université catholique d’Afrique de l’Ouest, à Bamako, lui aussi originaire du village d’Ourous.

Mais si personne ne met en doute la respectabilité du personnage, celui-ci a-t-il pour autant conservé toute son influence ? « Sous Sékou Touré, Robert Sarah a véritablement joué un rôle d’opposant. Il a risqué sa vie et les gens l’ont respecté pour cela. Mais il est difficile d’être légitime quand on n’est plus sur le terrain », analyse un observateur.

Conservatisme

Qu’importe les critiques ! Le cardinal assure n’avoir jamais voulu faire de politique. Seuls comptent à ses yeux « les droits de Dieu et de l’homme », se défend-il. « Il n’est pas à la recherche d’une fonction officielle. Il veut donner sa contribution. Sa foi chrétienne l’engage à servir l’homme. S’il éprouve le besoin de s’exprimer sur la situation politique du pays, c’est parce qu’il a à cœur le bonheur de la Guinée et qu’il sait que tous les Guinéens, et pas uniquement les chrétiens, se pressent pour l’écouter », avance l’un de ses proches à Conakry.

Membre de la branche la plus conservatrice de la Curie, Robert Sarah jouit aussi d’une grande popularité au sein des milieux traditionalistes occidentaux. Depuis qu’il a démissionné de sa fonction de préfet de la Congrégation du culte divin et la discipline des sacrements, le cardinal – qui demeure un conseiller du pape au Vatican – multiplie les séminaires, les conférences et les voyages dans le monde entier. Il y vend également ses livres. Après la parution du controversé De la profondeur de nos cœurs, consacré au célibat des prêtres et coécrit avec Benoît XVI, le dernier en date, Catéchisme de la vie spirituelle, a été publié chez Fayard le 11 mai.

Islam « envahissant »

Face aux fidèles, le Guinéen tient un discours bien différent de celui du pape François. Il appelle à un contrôle des frontières européennes, s’inquiète de la « disparition » du Vieux continent et de l’essor d’un islam « envahissant ». Seule l’Afrique, estime-t-il, peut encore sauver une chrétienté en plein déclin. S’il ne se dit « ni traditionaliste ni progressiste », c’est bien dans les milieux les plus conservateurs que son discours trouve le plus de résonance. « Il y a, en Afrique, un sentiment de déconnexion avec l’Église. Ses préoccupations ne sont pas forcément celles des évêques africains, note un connaisseur des affaires vaticanes. Et beaucoup de jeunes se sentent aujourd’hui plus proches de nouvelles figures, comme celle de Mamadi Doumbouya. »

Chimamanda Ngozi Adichie : « Il est temps que les Africains racontent eux-mêmes leurs histoires » 

Entretien 

Ses romans rencontrent un écho mondial, comme ses interventions sur le féminisme, la création ou les clichés sur l’Afrique… À 44 ans, la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie inspire des millions de lecteurs et d’internautes. Et fait bouger les lignes.

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  • Recueilli par Marianne Meunier, 
Chimamanda Ngozi Adichie : « Il est temps que les Africains racontent eux-mêmes leurs histoires »
 
L’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie.ÉDOUARD JACQUINET

La Croix L’Hebdo : Au Maryland, près de Washington, où vous vous trouvez en ce moment, et à Lagos, au Nigeria, vous vivez entre deux maisons. Ne vous sentez-vous pas écartelée entre deux mondes ?

Chimamanda Ngozi Adichie : Non, car j’ai besoin des deux, du Nigeria et des États-Unis. Le Nigeria, c’est le pays où j’ai grandi, celui qui m’a façonnée et qui imprègne toute ma sensibilité. J’aime bien dire que c’est là qu’est mon cœur. Quant aux États-Unis, ils m’ont ouvert des portes et je leur en suis très reconnaissante. Ils représentent aussi pour moi le temps de l’écriture. Quand je ne voyage pas pour mon travail, je mène ici une vie sociale plutôt calme. C’est une tranquillité que seul le village de mes ancêtres, Aba, sait m’offrir. J’y allais parfois quand mes parents étaient encore de ce monde… C’était si agréable.

Dans la culture ouest-africaine, les appartenances familiales impliquent souvent de multiples obligations. Ne rendent-elles pas l’isolement nécessaire à l’écriture plus difficile au Nigeria ?

C. N. A. : En effet, l’isolement est plus facile aux États-Unis. Comme je n’y ai pas grandi, mes proches ne sont pas concentrés en un seul endroit. J’ai des amis à New York, en Californie, à Atlanta… C’est le gage d’un calme que je ne trouve pas à Lagos, probablement en raison de la façon dont j’y ai conçu ma maison. Un peu comme une maison de famille où parents et amis vont et viennent. J’adore ça ! Au fond, j’aime le Nigeria et je me suis mise à aimer les États-Unis, mais je ne pourrais vivre en permanence ni dans un pays ni dans l’autre. J’ai besoin de les quitter régulièrement.

Pour mieux les aimer ?

C. N. A. : Oui. (Elle rit.) J’aurai deux maisons jusqu’à la fin de mes jours. J’ai presque honte d’avoir cette chance. C’est une bénédiction.

Vous dites que vous avez pris conscience que vous étiez noire en arrivant aux États-Unis, à l’âge de 19 ans. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

C. N. A. : J’ai grandi au Nigeria, où, la population étant presque exclusivement noire, nous ne nous envisageons pas comme tels. Certes, cela change un peu. Les États-Unis disposent d’une telle force qu’ils exportent leurs guerres culturelles dans le monde entier. Certaines Nigérianes de la nouvelle génération, connectées aux réseaux sociaux, se définissent donc comme « jeunes femmes noires », mais cela ne correspond à aucune catégorie identitaire réelle. Au Nigeria, trois critères comptent vraiment : l’ethnie, la religion et la classe. Autrement dit, votre région d’origine, si vous êtes chrétien ou musulman – une division fondamentale – et votre milieu social.

Ces trois lignes ont défini ma vie au Nigeria : j’étais une Igbo catholique d’une classe moyenne d’universitaires privilégiés. Mais quand, à 19 ans, je débarque aux États-Unis pour étudier à l’université, les autres se réfèrent soudain à moi comme à une personne noire. Ils m’assignent cette nouvelle identité sans que j’aie mon mot à dire car elle ne tient qu’à ma couleur de peau. Dans un premier temps, j’ai résisté, percevant les nombreux stéréotypes négatifs qui lui sont associés : les personnes noires ne sont pas censées être intelligentes, ni réussir… Puis j’ai fini par embrasser cette identité et, maintenant, je me définis comme noire quand je suis aux États-Unis.

Vous avez donc fini par « devenir noire ». Que s’est-il passé ?

C. N. A. : Je me suis mise à lire pour comprendre ce que le mot « race » signifiait vraiment, pour découvrir quel était son véritable contenu. En fait, je n’avais pas saisi… L’histoire des Noirs américains m’a littéralement ouvert les yeux.

Qu’avez-vous appris ?

C. N. A. : J’ai pris la mesure de la discrimination institutionnelle à l’encontre des Noirs américains. Quel choc ! C’est une réalité encore très récente. L’esclavage s’est poursuivi après son abolition, sous un autre nom. Quand les Noirs ont quitté le sud des États-Unis pour échapper à leurs conditions de vie insupportables, ils avaient l’espoir d’en trouver de meilleures au Nord. Mais une fois sur place, ils ont été confrontés à de multiples discriminations. Ils n’ont pu vivre que dans les quartiers les plus misérables, où ils ont formé malgré eux des ghettos pour des générations. Parce qu’ils étaient noirs, ils ne pouvaient ni voter, ni fréquenter les meilleures écoles, ni obtenir un prêt…

J’ai été ébahie d’apprendre que, pendant la Seconde Guerre mondiale, les soldats allemands, donc les ennemis, étaient mieux traités que les soldats afro-américains ! Ou encore que, dans les années 1970, des piscines publiques du Maryland étaient interdites aux Noirs ! À cette même époque, à Boston, il y a eu des émeutes contre leur intégration à l’école. Dans les années 1970 ! Pas dans le Sud, mais à Boston ! Tout cela m’a vraiment choquée, et permis de comprendre. Maintenant, je me reconnais totalement dans cette identité et me définis donc comme noire.

Par solidarité avec les souffrances et les luttes des Noirs américains ? Parce que les Africains partagent avec eux l’expérience de la discrimination en raison de la colonisation ?

C. N. A. : Oui. Mais je ne peux me dire noire américaine, car ce n’est pas mon histoire. Mes ancêtres n’ont pas connu cette barbarie qu’est l’esclavage.

L’étape suivante, dans votre évolution, a-t-elle été de considérer que seuls les auteurs noirs étaient légitimes pour écrire sur les sujets qui concernent des personnes noires ?

C. N. A. : Je suis fondamentalement opposée à l’idée de dicter à un écrivain ce qu’il doit écrire. C’est un principe. La littérature doit rester une matière libre et universelle. Mais à côté de cette conviction profonde, je crois aussi au contexte. Nous vivons dans un monde blanc. En Asie, en Amérique latine, en Afrique, être blanc est une aspiration. Les publicités montrent des personnes blanches, pas noires… C’est une question de pouvoir. Pour cette raison, un auteur blanc qui écrit sur des sujets concernant des personnes noires doit réaliser un travail de déconstruction très exigeant, nécessitant d’importants efforts. Parfois, ils sont bien faits, parfois non. Pour autant, en tant qu’Africaine, mon élan me pousse à dire qu’il est temps que les Africains racontent eux-mêmes leurs histoires. Avec la colonisation, des auteurs blancs les ont racontées pendant si longtemps…

Vous insistez sur la liberté, mais ne vous sentez-vous pas menacée par l’autocensure ? Après avoir été attaquée sur les réseaux sociaux pour avoir dit, dans une interview, qu’« une femme trans est une femme trans » (et donc pas une « vraie femme » selon certains), vous avez déploré « l’orthodoxie idéologique » (1) ambiante.

C. N. A. : Non, l’autocensure ne me guette pas car, quand j’écris de la fiction, je ne pense pas au lectorat. Et puis, il faut résister ! Sinon, ce serait catastrophique pour la littérature et l’art en général. Ils risquent de perdre leur vérité.

Comment avez-vous su que vous vouliez devenir écrivaine ?

C. N. A. : Je l’ai toujours su. J’ai toujours aimé lire, écrire, raconter des histoires. C’est ce que j’ai toujours voulu faire. Je crois que j’ai écrit ma première histoire à l’âge de 6 ans, en première année d’école élémentaire… Ma mère l’a gardée.

Quelle était, à l’époque, la couleur de peau de vos personnages ?

C. N. A. : Blanche, évidemment ! Cela a duré longtemps. Peut-être jusqu’à mes 12, 13 ans. (Elle rit.) Quand on y pense aujourd’hui, c’est étonnant. Mais à l’époque, c’était parfaitement normal, car dans toutes mes lectures les personnages étaient blancs ! Bien des enfants ont fait cette expérience dans d’autres régions du monde anciennement colonisées. Il n’y a pas longtemps, une Indienne est venue me voir et m’a dit : « Moi aussi, petite fille, quand j’écrivais, tous mes personnages étaient blancs. Et je ne lisais que des livres écrits par des Britanniques. J’étais toujours du côté des Blancs car les Indiens étaient des personnages négatifs. Vous ne trouvez pas ça étrange ? » On a plaisanté.

Depuis plus de dix ans, vous vous employez à déconstruire ces clichés. Notez-vous des progrès, sur l’Afrique notamment ?

C. N. A. : Oui, je crois qu’il y en a quelques-uns. Les journalistes, quand ils écrivent sur l’Afrique, évitent désormais les stéréotypes paresseux… Ils ne peuvent plus commencer leurs articles avec des phrases prétendument exotiques du genre : « Je descendais de l’avion au Nigeria quand un serpent s’est faufilé entre mes bagages. » (Elle rit.) Les réseaux sociaux y sont pour quelque chose. Les Africains y sont très connectés et très actifs. S’ils lisent un tel cliché, ils s’empressent de le faire remarquer. Les journalistes le savent.

Vous dites avoir besoin du Nigeria, mais, dans Notes sur le chagrin (2), vous confiez votre « désenchantement » à son sujet et lui reprochez, comme à une personne, de rendre « tout plus difficile que nécessaire ». N’est-ce pas contradictoire ?

C. N. A. : Non. Au Nigeria, nous avons un immense potentiel mais, pour de nombreuses raisons, nous ne le réalisons pas. J’en éprouve une profonde déception. Ce pays peut considérablement frustrer ceux qui l’aiment, dont moi ! Et oui, je pense vraiment qu’en général tout y est plus compliqué. Le Covid est un bon exemple. Certes, c’était un défi collectif, pour chaque être humain comme pour chaque État. Mais tout de même… La réaction du Nigeria a été tellement hasardeuse ! Le gouvernement était incapable de nous donner des informations cohérentes. Un jour, un officiel pouvait tweeter une information et, le lendemain, se contredire. Or, à l’époque, ma famille et moi traversions les pires moments de notre histoire. J’aurais donc aimé que, pour une fois, le gouvernement se montre moins négligent. (Elle marque un silence.) Mais il ne faut pas oublier qu’à l’origine de cette confusion il y a une énergie qui peut aussi se révéler très créative, une énergie d’entreprendre. Les Nigérians sont de véritables combattants. C’est ce que j’aime par-dessus tout chez eux.

Avant de rejoindre l’université aux États-Unis, vous avez étudié la médecine au Nigeria pendant un an tout en sachant déjà que vous vouliez écrire. Pourquoi avoir fait ce détour ?

C. N. A. : J’étais première de classe, et les premiers de classe doivent devenir médecins, ou ingénieurs pour les garçons. Ayant le sens des responsabilités, j’y suis allée.

Vos parents vous ont-ils forcée ?

C. N. A. : Non, pas du tout. Mais j’appartenais à cette catégorie d’enfants qui, quand ils sont les premiers à l’école, portent sur leurs épaules les attentes des adultes. Je disais que je voulais devenir médecin car je savais que c’était ce que l’on attendait de moi. Je savais aussi que je devais gagner ma vie… Mais au bout d’un an, j’ai su que je ne pouvais pas continuer.

L’une de vos sœurs est médecin. Cela ne vous a-t-il pas libérée de l’obligation de le devenir ?

C. N. A. : Si. J’avais d’ailleurs l’habitude de taquiner mes parents. Je leur disais qu’ils m’avaient laissée partir parce qu’ils avaient déjà une fille médecin. Ils pouvaient donc dire « mon enfant est médecin »(Elle rit.)

Vous traitez de ces sujets dans votre manuel d’éducation féministe (3), où vous donnez des conseils à une amie et jeune mère, Ijeawele. Depuis, vous êtes devenue mère d’une petite fille. Parvenez-vous à mettre ces conseils en pratique ?

C. N. A. : Certains… Mais il est plus facile de les énoncer en théorie que de les appliquer ! Notamment ceux qui concernent la culpabilité. En plus d’être mère, j’entends rester une personne à part entière. Je le suis, mais quand je voyage pour mon travail, je me sens parfois coupable. Je me demande si ce n’est pas une habitude occidentale. Ma mère – qui avait six enfants, un poste avec d’importantes responsabilités et des domestiques – ne se posait pas toutes ces questions. Cela ne l’a pas empêchée d’être une mère formidable.

Vous évoquez souvent votre enfance heureuse. Comment s’est-elle conjuguée avec la longue période de coups d’État et de dictatures dans laquelle le Nigeria est entré quand vous aviez 6 ans ?

C. N. A. : Wouah… Notre vie a changé dans de petits détails. Quand le contrôle des prix a été institué, sous Muhammadu Buhari, les employés de l’université ont commencé à recevoir des « produits de première nécessité ». Ma mère rentrait donc du travail avec des cartons de bouteilles de lait. C’était étrange pour moi car le lait ne s’achetait qu’au supermarché ! Avant, elle nous achetait parfois du très bon chocolat. Cela a été terminé. Tout comme le beurre importé. Nous nous sommes donc mis au beurre nigérian. D’ailleurs, nous le trouvions meilleur ! (Elle rit.) Mais nous n’avons jamais eu faim.

Et vous n’aviez pas peur ?

C. N. A. : Non, je ne me souviens pas d’avoir eu peur. C’était loin de moi… Mais les adultes faisaient très attention à ce qu’ils disaient devant nous. Ce qui ne pouvait nous empêcher, lorsque nous nous rendions au village de nos ancêtres, de voir des gens se faire fouetter par des militaires sur la route. Vous ne pouvez qu’être affectée quand vous grandissez dans ce contexte. Je ne craignais pas que des militaires débarquent à la maison pour nous faire du mal, mais je savais que cela se produisait chez d’autres.

Plus tard, sous Sani Abacha, j’étais devenue assez grande pour comprendre. C’était terrible. Encore une fois, je n’avais pas peur pour moi mais je ne pouvais supporter que mon pays soit dirigé par un gouvernement militaire assassin. L’exécution de Ken Saro-Wiwa m’a profondément secouée. Je m’en souviens très bien. J’étais dans un salon de coiffure, une femme est entrée et a crié : « Ils ont tué Ken, ils l’ont tué, ils l’ont tué ! » Beaucoup d’entre nous pensaient qu’Abacha ne le ferait pas exécuter car il était internationalement célèbre… Mais il l’a fait.

Ces expériences vous aident-elles aujourd’hui à mesurer le prix de la liberté et du confort matériel ?

C. N. A. : Je ne me suis jamais sentie privée de confort matériel. En revanche, grandir dans une dictature militaire m’a rendue viscéralement attachée à la démocratie. Je ne supporte pas, mais vraiment pas, les gouvernements oppressifs, les dictatures militaires, les États qui terrorisent les journalistes. Cela nourrit en moi une haine profonde. Viscérale.

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Ses dates

1977Naissance à Enugu, dans l’ancien Biafra. Son père, premier professeur de statistiques du pays, enseigne à l’université, dont sa mère est la première femme secrétaire générale.

1996. Part étudier aux États-Unis, à l’université du Connecticut.

2003.Parution de son premier roman, L’Hibiscus pourpre (Gallimard).

2013. Parution d’Americanah, parmi les dix meilleurs livres de l’année selon le New York Times.

2017. Devient membre de l’Académie américaine des arts et des sciences, qui salue son art d’« illuminer les complexités de l’expérience humaine ».

2020. Son père meurt soudainement alors qu’elle se trouve aux États-Unis. Elle raconte ce deuil à distance dans Notes sur le chagrin.

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Un péché mignon

Le chocolat

« Du noir, de l’extra-noir (elle montre ses tablettes), j’en ai toujours avec moi. J’en grignote quand j’écris. »

Une musique

« Je ne joue pas vraiment de musique. Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est le silence. »

Un lieu

Lagos

« Au Nigeria, on a l’habitude de dire qu’on ne peut y faire qu’une chose par jour alors qu’on peut en faire trois à Abuja (la capitale administrative, NDLR). Il y a des embouteillages incroyables ! Lagos me frustre, mais je ne pourrais vivre nulle part ailleurs au Nigeria. »

(1) Dans un texte intitulé « It’s Obscene » (non traduit), publié sur chimamanda.com

(2) Gallimard, septembre 2021, 112 p., 9,90 €

(3) Chère Ijeawele, un manifeste pour une éducation féministe, Gallimard, 2017, 88 p., 8,50 €

Samba Bathily, le Malien dans l’ombre d’Alpha Condé  

« Itinéraire d’un self made-man » (1/2). Arrivé en Guinée à la fin des années 1990, l’homme d’affaires va nouer une relation quasi filiale avec l’ancien président guinéen. À la clé, de nombreux contrats qui vont en faire l’un des entrepreneurs les plus en vue en Afrique de l’Ouest. JA retrace son ascension de Bamako à Conakry.

Par  - envoyé spécial à Conakry
Mis à jour le 7 juin 2022 à 18:29
 

 

À 50 ans, le Malien Samba Bathily est un entrepreneur influent en Afrique de l’Ouest. © MONTAGE JA

 

Avec les colonels Mamadi Doumbouya et Assimi Goïta, les rapports de Samba Bathily sont encore frais. À Conakry, l’homme d’affaires malien a bien essayé, ces derniers mois, de nouer des liens avec le pouvoir militaire – il a même remis en main propre un mémo sur ses activités dans le pays au président de la transition –, mais l’époque où il était au palais de Sékhoutoureya comme chez lui est révolue. Sa situation n’est pas meilleure à Bamako, où il a aussi perdu son meilleur allié avec le départ forcé, en mai 2021, du président Bah N’Daw.

Qu’importe. À 50 ans, l’entrepreneur sait rebondir. « J’ai vingt-cinq ans d’expérience et j’ai vu quantité de présidents défiler. Quand on ne veut pas de moi, je passe à autre chose », nous confiait-il en octobre 2021, lors de notre première rencontre dans le hall du Marriott des Champs-Élysées.

C’EST UNE SORTE DE BERNARD TAPIE AFRICAIN. AUDACIEUX, CONTROVERSÉ, IL SAIT AUSSI ATTIRER LA SYMPATHIE

Pour l’heure, il concentre ses efforts sur le Sénégal, où il a rassemblé ses équipes, et poursuit avec une filiale du groupe indien Tata un projet de gestion du réseau de fibre optique du gouvernement, mais aussi sur la République démocratique du Congo (RDC), pour laquelle il fourmille d’idées : un métro avec Alstom ou des unités de production d’eau potable avec la société belge Sotrad. Avec la bénédiction du président Félix Tshisekedi. Les deux hommes se sont connus en Belgique trois ans et demi avant l’accession du fils d’Étienne au pouvoir. Une proximité confirmée par le conseiller du chef de l’État congolais, Jean-Claude Kabongo.

Dieu pour seul juge

« Bathio, c’est une sorte de Bernard Tapie africain, confie un ancien associé. Audacieux, controversé, mais il sait aussi attirer la sympathie. Oui, c’est un opportuniste, mais ce n’est pas un escroc », ajoute-t-il comme pour le dédouaner. À l’image du patron français, ses rapports avec la presse restent binaires. Elle est la bienvenue lorsqu’elle loue ses projets et immédiatement pourfendue lorsqu’elle se fait plus critique. « Seul Dieu peut me juger », s’emporte Bathily.

Fils d’un commerçant djogoramé originaire de la région de Kayes, qui deviendra parlementaire et qu’on surnommera « député aliment bétail » parce qu’il possédait un cheptel de 3 000 têtes, le jeune homme renonce aux études de droit entamées à l’Université catholique de Louvain (Belgique) et se lance d’abord dans le tourisme au pays des Dogons. Puis, le natif de Badalabougou, la banlieue chic de la capitale malienne, part en Guinée. Il a alors à peine 25 ans.

Selon le mythe du self-made-man qu’il s’est forgé, Samba Bathily aurait trouvé lui-même le contrat qui va le lancer, aiguillé par un ami rencontré en boîte de nuit. La réalité est, comme souvent, plus nuancée. Sa chance, il la doit à Amadou Madani Tall, qui n’est pas encore le conseiller du président Amadou Toumani Touré (ATT) mais un jeune loup de Wall Street alors à la une de la presse internationale.

À la recherche de bonnes affaires, ce dernier démarche des sociétés américaines cotées à la petite Bourse du Nasdaq et prêtes à se lancer sur les marchés africains. C’est pour le compte de l’une d’entre elles qu’Amadou Madani Tall envoie le tout jeune « Bathio » développer la vente de médicaments génériques en Guinée. Sa maîtrise du français et de l’anglais, appris à Anvers dans le quartier des diamantaires, et son discernement sont ses meilleurs atouts. Sa boiterie, qui l’empêchait gamin de jouer au football avec les autres enfants du quartier, une source inextinguible de motivation.

LE VÉRITABLE POUVOIR, CE SONT LES RELATIONS. »

Les affaires sont bonnes. Une partie du tout-Conakry défile dans la villa de la cité de l’OUA qui sert de bureau et de lieu de réception. Déjà, Samba Bathily côtoie les élites politiques et leur progéniture, à commencer par le fils du président de Guinée, Moussa Conté, avec lequel il travaille.

Un diamant de 800 000 dollars

L’entrepreneur affirme avoir, à cette période, amassé son premier million de dollars. C’est sans doute exagéré, comme quand il raconte que son père a fait fortune au Zaïre dans les années 1960 en mettant la main sur un diamant de 800 000 dollars. Celui-ci a surtout profité de ses liens avec les putschistes qui ont renversé Modibo Keïta pour obtenir des marchés d’importation de produits alimentaires et décrocher, au début des années 1980, une licence pour vendre du carburant. Hamala Bathily ne cessera de le dire à son fils : « Le véritable pouvoir, ce sont les relations. »

Au début des années 2000, on retrouve Samba Bathily au Mali. Il a perdu de vue Amadou Madani Tall, qui a connu un revers de fortune. Mais son mentor l’a initié à l’achat de minutes de communication en gros aux États-Unis. Riche de cette expérience, il se lance dans les télécoms et accompagne le fournisseur d’accès internet Arc Sénégal dans son projet d’expansion à Bamako, puis il obtient lui-même une licence, revendue selon lui quelques années plus tard à Orange.

À CONAKRY, IL EST DÉJÀ BIEN INSTALLÉ. AVEC SES COUSINS, IL FORME UN CLAN UNI DONT IL EST LE PATRON

Le web malien est alors balbutiant. Grâce à son entregent, l’entrepreneur décroche ensuite, à la veille de la CAN 2002, la construction des infrastructures nécessaires à son développement. Il confirme alors son talent pour nouer des partenariats avec des acteurs internationaux de premier plan en se mariant avec le distributeur de produits de mise en réseau britannique Azlan et avec la firme américaine Cisco. Au départ, l’association ne convainc pas les décideurs maliens, et c’est finalement le président Alpha Oumar Konaré, que le père de Bathio connaît, qui valide le contrat.

Ses projets prospèrent gentiment – au Mali, en Angola – mais sans coup d’éclat, jusqu’à l’accession d’Alpha Condé à la présidence de la Guinée, en 2010. Celui-ci, extrêmement méfiant vis-à-vis des businessmen guinéens, s’attache à ce jeune plein d’allant. Les deux hommes se sont rencontrés dans un palace parisien quelques années auparavant, quand le futur chef de l’État n’était qu’un opposant en exil. À Conakry, Samba Bathily est déjà bien installé. Avec Ousmane et Ibrahim Yara, ses cousins, il forme un clan uni dont il est le patron.

Converti aux énergies renouvelables

Bathio va tout de suite se montrer un allié sans égal pour le président, capable de lui proposer des projets clé en main et, dans certains cas, de trouver des financements dans un pays où l’argent est rationné.

Installation de lampadaires solaires. Lieu indéterminé. © ADS Global Corp

 

Installation de lampadaires solaires. Lieu indéterminé. © ADS Global Corp

 

En 2012, l’entrepreneur converti aux énergies renouvelables intervient une première fois pour fournir 7 000 lampadaires solaires. Comme le Premier ministre Lansana Kouyaté avant lui, Alpha Condé veut éclairer à moindres frais la capitale alors que les élections législatives approchent. Deux ans plus tard, Samba Bathily s’entend avec le président guinéen pour installer cette fois 30 000 lampadaires solaires fournis par China Jiangsu International afin d’éclairer le pays. Alpha Condé veut en faire un projet phare. Le taux d’accès à l’électricité de la population est alors inférieur à 35 %, et cette réalisation sera l’un des axes de communication de sa future campagne en vue d’une -réélection pour un second mandat.

Dès le départ, de hauts fonctionnaires alertent pourtant le Palais sur ce programme mal ficelé, mais rien n’y fait. Il est exécuté en un temps record avant même d’avoir été intégré au budget de l’État. Sans doute l’un des pires investissements que la Guinée ait faits ces dix dernières années. Selon nos informations, le coût du projet, d’abord estimé à 80 millions de dollars, aurait atteint les 100 millions. Les paiements sont aujourd’hui difficiles à tracer car la majorité d’entre eux ont été faits sur instruction du Palais par la Banque centrale sous la forme d’opérations de trésorerie, dans l’attente d’une régularisation. « C’est de la prévarication », juge l’une de nos sources au sein de l’administration guinéenne, dénonçant « une surfacturation ».

À PÉKIN, IL ÉTAIT DAVANTAGE DANS LE LOBBY DE L’HÔTEL À TENIR DES CONCILIABULES QUE DANS LES RÉUNIONS OFFICIELLES

Quelques mois plus tard, la déconvenue est totale. Les batteries au plomb sont toutes à plat, et ne restent plus, dans les 33 préfectures et les 304 villages concernés, que des poteaux inertes. En toute connaissance de cause, Bathio a non seulement vendu un concept où aucune maintenance n’avait été prévue, mais il est aussi allé jusqu’à refuser le contrat que l’État lui proposait pour assurer le service après-vente, ne le trouvant pas assez rentable. Tout juste a-t-il consenti à changer une seule fois 3 800 batteries, gracieusement, quand chaque lampadaire en utilise deux pour fonctionner.

Interrogé par JA, il s’explique sobrement : « J’ai présenté un dispositif de gestion communautaire pour prendre en charge l’entretien, mais les autorités n’ont pas donné suite. » On est très loin de l’image de l’entrepreneur socialement responsable et au service de l’Afrique que Samba Bathily revendique.

Entre Guinéens et Chinois

Mais il conserve la confiance d’Alpha Condé. À Conakry, le businessman fait partie des fidèles du président, de ceux qui peuvent le déranger à tout moment. Un second fils pour le chef de l’État, qui entretient des relations compliquées avec le sien. Et quand Mohamed Alpha Condé est présenté par la presse comme un possible successeur alors qu’il accompagne son père en voyage officiel à Paris, Bathio va directement faire la morale au journaliste indélicat.

Devenu partenaire de Huawei, il est, à la même époque, à l’origine de la construction d’un réseau de 4 000 km de fibre optique financé par un prêt chinois. Un modèle qu’il a déjà éprouvé en Côte d’Ivoire, où il est alors proche de Hamed Bakayoko, l’ancien Premier ministre décédé en mars 2021.

Bathio est également impliqué dans les projets de barrage de Kaleta et de Souapiti, dont le coût total frôle les 2 milliards de dollars et que les Guinéens attendent depuis des décennies. S’il se présente comme la tête pensante de la structuration financière de ces ouvrages, trois sources interrogées n’ont aucun souvenir qu’il ait joué un rôle dans ce domaine. « À Pékin, il était davantage dans le lobby de l’hôtel à tenir des conciliabules que dans les réunions officielles », confie l’une d’elles.

 

Le barage de Souapiti (550 MW), sur le fleuve Konkouré, à 135 km au nord de Conakry. © Sadak Souici / Le Pictorium/MAXPPP

 

Le barrage de Souapiti (550 MW), sur le fleuve Konkouré, à 135 km au nord de Conakry. © Sadak Souici / Le Pictorium/MAXPPP

 

Plus vraisemblablement, Samba Bathily était l’homme chargé par le président de rapprocher le gouvernement guinéen et la filiale du promoteur China Three Gorges Corporation, l’un des géants mondiaux des barrages. Aujourd’hui, les deux centrales hydroélectriques sont achevées. Mais celle de Souapiti (1,4 milliard de dollars) ne peut être exploitée qu’à 50 % parce que la ligne de transport de l’électricité qui la relie au réseau est sous–dimensionnée.

Les Chinois ont par ailleurs obtenu pour ce projet une concession de 40 ans – contre 25 à 30 ans habituellement – et un prix de vente de l’électricité supérieur aux meilleurs standards qui grève les finances guinéennes. Selon nos informations, China Exim Bank, estimant que le montage du projet n’est pas satisfaisant, refuse depuis des mois de débloquer une tranche de 600 millions de dollars destinée au groupe chinois qui a avancé les fonds.

La presse payée pour l’attaquer

À partir de 2016, l’omniprésence de Bathio est telle à Conakry qu’elle déclenche l’hostilité de certains hommes d’affaires locaux. Ces derniers paient même la presse nationale pour qu’elle multiplie les attaques à son encontre dans l’espoir de réduire son influence. Les résultats de son association avec la société marocaine Itqane pour la rénovation du Palais Mohammed-V (2013-2016), facturée plus de 40 millions d’euros, sont notamment vertement critiqués. Ces procédés le poussent à espacer un temps ses visites à Conakry, mais les opportunités que lui concède Alpha Condé sont trop belles et trop nombreuses.

Alpha Condé, ex-président de la République de Guinée, lors d'une interview accordée à Jeune Afrique dans le palais présidentiel, le 2 mai 2015. © Vincent Fournier/JA

 

Alpha Condé, ex-président de la République de Guinée, lors d'une interview accordée à Jeune Afrique dans le palais présidentiel, le 2 mai 2015. © Vincent Fournier/JA

 

En 2019, Samba Bathily décroche, avec la société ivoirienne Mayelia Participations, un contrat pour la construction et l’exploitation de gares maritimes pour désengorger la capitale. Estimé au départ à 15 millions d’euros, le projet a été amendé et en coûte finalement 38 millions. Le directeur de la société navale le juge mauvais et largement surfacturé, mais l’État valide quand même le partenariat. « Heureusement, aucun décret n’a été signé et il est resté lettre morte », constate une source.

L’année suivante, Bathio obtient, sur décision présidentielle, l’extension de la corniche sud de Conakry, évaluée à plus de 200 millions de dollars. Il prend la suite de la filiale gabonaise du groupe marocain Satram, alors associé à un entrepreneur guinéen qui avait réalisé les études préalables et tardait à lancer les travaux. « Alpha a appelé le promoteur local pour lui dire : “Écoute, tu es trop jeune et le projet est trop gros pour toi” », nous confie un témoin direct.

Interrogé sur la volonté d’Alpha Condé de se maintenir au pouvoir, il nous a assuré lui avoir déconseillé de briguer un troisième mandat, mais c’est peu probable. Allergique à la moindre critique, l’ex-président aurait immédiatement coupé les ponts. Or force est de constater que Samba Bathily et lui sont restés proches. L’homme d’affaires nous confiait même en octobre qu’il prenait encore des nouvelles du président déchu via un intermédiaire. « Alpha est comme un père pour lui et il n’oublie pas d’où il vient », nous soufflait un de nos interlocuteurs au début de notre enquête.

Burkina Faso : Philippe Ouédraogo, cardinal médiateur

« Dieu tout-puissant » (1/5). Il n’aime pas la lumière des projecteurs, mais s’active volontiers en coulisses. De la chute de Blaise Compaoré au coup d’État contre Kaboré, il a été au cœur de toutes les crises politiques qui ont secoué le Burkina Faso ces dernières années. Portrait d’un religieux influent et jamais indifférent.

Mis à jour le 6 juin 2022 à 10:44
 

 

Philippe Ouédraogo a été fait cardinal par le Pape François en 2014 © Grzegorz Galazka/SIPA

 

Il n’est pas du genre à se laisser désarçonner. La sérénité des hommes d’Église, sans doute. Ce 24 janvier, tout le pays avait beau être suspendu au déroulé du coup d’État en cours contre Roch Marc Christian Kaboré, lui n’a pas bouleversé son programme. Comme chaque jour, le cardinal Philippe Ouédraogo s’est levé à l’aube pour prier. Puis direction le petit séminaire de Pabré – où il a effectué une partie de sa scolarité – pour la fête de Saint-François de Sales.

L’archevêque métropolitain de Ouagadougou est en route lorsqu’il reçoit un appel. Au bout du fil, la personne semble pressée : il faut rentrer en urgence à Ouaga, pour une « séance de rencontre » de la plus haute importance liée aux événements politiques en cours. Le cardinal accepte, mais se permet de faire patienter son interlocuteur, dont il préfère aujourd’hui encore taire l’identité. Hors de question de louper la célébration prévue de longue date à Pabré.

La confiance de Kaboré

Retranché au camp de gendarmerie Paspanga, le président Kaboré sait que la fin de son régime est proche. L’ensemble de l’armée a rallié les putschistes, qui sont passés à l’action la veille. La tension est croissante entre les mutins et les gendarmes qui forment la garde présidentielle. Le chef de l’État veut à tout prix éviter que le sang coule : il accepte de démissionner. Reste à obtenir des garanties pour lui et ses proches, puis à organiser le transfert du pouvoir aux nouveaux maîtres du pays, en présence d’une autorité morale et coutumière.

Le nom de Philippe Ouédraogo émerge rapidement. Fervent catholique depuis son enfance, Kaboré connaît bien le prélat et lui fait toute confiance. Les putschistes, menés par le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, n’y voient pas d’objection. Un consensus est trouvé. « Les deux camps voulaient qu’un témoin soit présent et qu’il fasse office de médiateur. J’ai été étonné d’être choisi mais j’ai accepté car je savais que cette démarche était déterminante pour faire revenir la paix », explique Philippe Ouédraogo.

Vers 13h, le voici de retour à l’archevêché, dans le quartier ouagalais de Koulouba. Arrivent ensuite deux délégations : la première, composée d’officiers du futur MPSR (Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration), et la seconde, formée par Kaboré et quelques gendarmes de sa sécurité rapprochée. « J’ai compris que la situation était irréversible. Il fallait donc avancer dans un esprit d’apaisement. J’ai insisté sur la nécessité de respecter la dignité humaine du président, celle de sa famille et celle de ses collaborateurs », confie le religieux. Après avoir remis sa lettre de démission, Kaboré est emmené par les putschistes. Le coup d’État, que tout le monde sentait venir depuis des mois, est consommé.

Un fidèle du pape François

Le cardinal estime n’avoir fait « que son devoir ». Rien de plus normal, poursuit-il, que d’avoir une fois de plus aidé à résoudre une crise politique. À 77 ans, ce natif de la région de Kaya, archevêque de Ouagadougou depuis 2009, estime que « l’Église ne peut rester indifférente à ce qui se passe autour d’elle » et qu’elle se doit « d’œuvrer dans le sens de la paix ».

Réputé ouvert et attaché aux valeurs universelles, celui qui se définit d’abord comme un « pasteur proche du peuple » est aussi engagé sur les questions humanitaires et sociales. « Il fait beaucoup à ce niveau, par exemple en organisant des dons ou des distributions de vivres pour les indigents et les déplacés », commente une figure politique burkinabè. En contact constant avec les laïcs, il a également créé le Service pastoral pour la formation et l’accompagnement des responsables (Sepafar), sorte de réseau de réflexion et d’action qui réunit chaque mois des religieux et des dirigeants de tous horizons.

C’est en février 2014 que Philippe Ouédraogo a été fait cardinal par le Pape François, dont il est l’un des fidèles sur le continent. De quoi renforcer encore son aura, au grand dam du président de l’époque, Blaise Compaoré, et de son clan. Depuis des mois, le prélat a en effet pris position contre la modification de la Constitution, censée permettre au chef de l’État de se maintenir au pouvoir.

De Compaoré à Diendéré

Le 31 octobre 2014, Compaoré est chassé par une insurrection populaire. Une page de l’histoire du Burkina Faso se tourne. Dans les jours qui suivent, Ouédraogo fait partie du conclave de personnalités chargées de mettre en place les instances de transition. Il s’oppose notamment à la nomination d’un de ses frères en Christ, Paul Ouédraogo, l’archevêque de Bobo-Dioulasso, comme président de la transition, arguant que « le rôle de l’Église n’est pas de gérer la chose publique ».

Moins d’un an plus tard, le 16 septembre 2015, le général Gilbert Diendéré, ancien bras droit de Blaise Compaoré, tente un coup d’État. Mais sous la double pression de la rue et d’une frange loyaliste de l’armée, le putsch échoue. Après avoir rendu le pouvoir, il se réfugie chez le nonce apostolique à Ouagadougou. « Le nonce venait d’arriver au Burkina, raconte Philippe Ouédraogo. Il n’avait même pas présenté ses lettres de créance. Comme la situation était compliquée, j’ai été interpellé pour jouer les médiateurs. » Une fois de plus, le voilà qui s’active en coulisses. Le 1er octobre, Diendéré se rend sans heurt aux autorités et est placé en détention.

Dialogue avec l’islam

Depuis cette transition houleuse, le pays a sombré dans l’insécurité et les groupes jihadistes ont pris le contrôle de pans entiers du territoire. Fidèle à la longue tradition nationale de cohabitation religieuse, le cardinal reste fermement attaché au dialogue avec l’islam qui constitue, à ses yeux, un « défi majeur ».

« Nous serons toujours présents pour y prendre part », assure celui qui préside le Symposium des conférences épiscopales africaines et de Madagascar (Secam) depuis 2019. Cette année, les mois de carême musulman et catholique se sont en partie chevauchés. Le 22 avril, Philippe Ouédraogo a donc organisé une rupture du jeûne avec des musulmans à l’archevêché de Ouagadougou : « C’était un acte très fort et de grande portée en matière de reconnaissance interreligieuse. »

Sous-catégories

Les informations sur nos maisons de formation datent de quelques années, et nous avons demandé aux responsables de ces maisons de nous donner des nouvelles plus récentes.
La première réponse reçue vient de Samagan, le noviciat près de Bobo-Dioulasso (lire la suite)

 

La deuxième réponse nous a été donnée par la "Maison Lavigerie", notre maison de formation à la périphérie de Ouagadougou, où les candidats ont leurs trois premières années de formation (lire la suite)