Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

« Cette cohésion fait notre fierté » : au Sénégal, l’entente religieuse réaffirmée pour le Carême et le Ramadan 

Reportage 

Alors que cette année le Carême et le Ramadan ont plusieurs jours en commun, des initiatives visent à renforcer le dialogue islamo-chrétien au Sénégal, un pays où la cohabitation religieuse est issue d’une longue tradition.

  • Clémence Cluzel, 
« Cette cohésion fait notre fierté » : au Sénégal, l’entente religieuse réaffirmée pour le Carême et le Ramadan
 
Un bénévole de l’association « La main du cœur », à Dakar (Sénégal).CLÉMENCE CLUZEL

Samedi 9 avril, dans une maison de Liberté 6 (un quartier de Dakar), une soixantaine de bénévoles s’activent dans une ambiance bon enfant. Le sol de la cour a disparu sous les grandes marmites en aluminium, les sachets en plastique et les sacs de pains à garnir. Ils ont répondu à l’initiative de l’association « La main du cœur », en collaboration avec le Conseil national du laïcat du Sénégal, deux associations catholiques, d’organiser une distribution de nourriture pour la rupture du jeûne.

95 % de musulmans

Cette année, le calendrier a fait coïncider durant quelques jours le Carême et le Ramadan. Au Sénégal, la majorité des chrétiens respecte un jeûne de 24 heures avec un seul repas par jour. Un jeûne partagé ce mois-ci avec 95 % de la population sénégalaise, musulmane, qui observe le Ramadan. « Nous avions déjà fait un ndogou (rupture du jeûne) pour nos frères musulmans en 2021. Cette année, nous voulions faire une distribution pour tous », explique Marie-Cardinale Doye, présidente de « La main du cœur ».

→ VIDÉO. Carême, pourquoi jeûner ?

D’autres associations sont aussi venues aider à la préparation des 3 000 sachets contenant dattes, eau et sandwichs qui seront distribués. « C’est une grande joie d’être là », témoigne Salma, musulmane, tout en tartinant des pains. « Nous sommes tous unis par Dieu et nos cœurs sont devenus un pour cette distribution. Cela fait plaisir de voir travailler tout le monde ensemble », ajoute la présidente du groupe « Le Sénégal comme on l’aime ». « En aidant, j’accomplis aussi mon devoir religieux. Finalement, nos deux religions partagent certains points communs ! », sourit Angélique Daba Ndiaye, jeune chrétienne de 28 ans.

« Un bel exemple à montrer »

Au Sénégal, le dialogue islamo-chrétien n’est pas un vain mot. Il est fréquent de trouver au sein d’une même famille des chrétiens et musulmans. Lors des fêtes religieuses, les amis, religions confondues, s’invitent et partagent leurs repas. « Je suis bien placée pour le savoir : ma maman est chrétienne et mon papa était musulman. Petite, j’allais à la messe et à l’école coranique. J’ai des demi-frères musulmans », appuie Marie-Cardinale Doye. C’est la première fois qu’elle vit cela et souhaitait en profiter pour réunir et partager.

« Nous prônons le vivre ensemble et cela raffermit les liens entre nos communautés. Cette cohésion depuis des lustres a toujours fait la fierté des Sénégalais, c’est un trésor que nous avons et cela ne doit pas changer. C’est un bel exemple à montrer à travers le monde car ce n’est pas le cas partout », souligne-t-elle.

Respect mutuel

Un avis partagé par l’imam Oumar Diène, qui ajoute : « Le respect mutuel de chacun dans sa conviction est essentiel. Nous devons avoir la paix ensemble et continuer à vivre dans une parfaite cohésion. Nous avons toujours vécu ainsi et nous devons protéger cela des deux côtés. »

La famille mixte de François Fara Bagnoucoume a décidé, pour marquer l’occasion, de partager une rupture ensemble. Les musulmans ont ainsi repoussé de quelques minutes l’heure de leur rupture pour attendre celle de 20 heures des chrétiens. « On était tous très contents de partager ce moment. Nous sommes tous ensemble, ce n’est pas la religion qui nous divisera », assure ce journaliste sportif de 22 ans.

→ RELIRE. « Certains pays sont exemplaires dans le dialogue interreligieux »

À mesure que l’heure de la rupture approche, la circulation se fait plus dense et des attroupements se forment sur le rond-point Jet d’eau, lieu de la distribution. Les bénévoles slaloment entre les automobilistes pour distribuer des gobelets de café touba (épicé) ou au lait, ainsi que les sachets. « C’est une initiative à saluer, c’est beau », les félicite un chauffeur de car rapide en soufflant sur son café brûlant.

 

Synode, l’heure des dernières remontées aux diocèses 

Reportage 

Les communautés catholiques à travers le monde doivent faire parvenir ces semaines-ci à leurs diocèses les comptes rendus de leur participation au Synode sur l’avenir de l’Église. De Sao Paulo (Brésil) à Abidjan (Côte d’Ivoire) en passant par Rouen (Seine-Maritime), La Croix continue de suivre trois lieux dans leur participation au processus. Synode, les catholiques ont la parole (4/5). Pour plus de détails penser à cliquer sur "synode" au bas de cet article.

  • Marie Naudascher (à São Paulo), Lucie Sarr (à Abidjan) et Malo Tresca (à Rouen), 
Synode, l’heure des dernières remontées aux diocèses
 
Des membres de l’association Theos, tournée vers la formation et l’enseignement de la foi, lors d’une réunion à Abidjan (Côte d’Ivoire) fin mars.ALEX KARMA POUR LA CROIX
     

► À Rouen, le souci de l’intégration des plus pauvres

Des sacs et paniers des près de 80 membres du conseil diocésain de la pastorale de Rouen (Seine-Maritime) rassemblés ce samedi 26 mars, dépassent par endroits des fleurs bleues et jaunes, aux couleurs du drapeau ukrainien. Apportées en « signe de communion » avec la population éprouvée par la guerre, au lendemain de la consécration par le pape François du pays et de la Russie au Cœur immaculé de Marie, elles viennent orner l’une des vastes salles du centre diocésain, hébergeant une grande journée de réunion dédiée au Synode sur la synodalité.

→ ANALYSE. Comment les fidèles s’approprient le Synode

Temps de prières, témoignages, déjeuner collectif, ateliers par groupes… « Aujourd’hui marque la dernière journée du processus synodal, mais ce dernier va continuer. Nous avons voulu relire cette expérience avec vous, artisans de cette démarche dans vos paroisses », campe d’emblée le père Alexandre Gérault, vicaire général du diocèse, avant d’insister sur la nécessité, au cœur de ce nouveau rendez-vous, de prendre davantage en compte la « parole des plus pauvres ».

Une « journée de la fraternité »

Fruit de cinq réunions organisées avec des responsables associatifs au contact de ceux-ci – précaires, prisonniers, sans domicile fixe, jeunes de banlieues… – une décision a d’ores et déjà été prise : la tenue, le 11 juin, d’un événement festif avec eux, une « journée de la fraternité », sur le parvis de la cathédrale de Rouen.« Ils sont souvent dans la fatalité, se sentent invisibles, nous disent que l’Église est trop dans l’entre-soi », appuie Christiane Rousseau, bénévole de l’association SHMA, affiliée à la société de Saint-Vincent-de-Paul.

→ REPORTAGE. Synode sur la synodalité : le temps des propositions concrètes (3/5)

« En partant de leurs attentes, ce temps du 11 juin n’a pas fini d’être bâti », redit Maïté Massot, déléguée diocésaine pour le Synode, avant d’inviter l’assemblée à des ateliers. En salle 104, six fidèles – dont un prêtre en milieu rural – se retrouvent pour réfléchir sur deux axes : « Comment avons-nous recueilli la parole des plus pauvres dans le processus synodal ? », et « quelles propositions pour mieux (les) intégrer dans nos communautés ? ».

Ne pas attirer à tout prix

L’objectif, produire trois idées clés, en trois phrases, à présenter ensuite au reste de l’assemblée. « Ce terme de pauvre, je ne l’aime pas trop, je lui préfère ceux de précarité ou fragilité, dans lesquels chacun peut s’inclure », entame Marie-Odile, retraitée, engagée au sein de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. « Je me méfie de cette Église qui veut “attirer à tout prix” les plus pauvres… Pour moi, il s’agit surtout de les rencontrer », renchérit Yves, un responsable de l’Institut normand de sciences religieuses (INSR) pour le pôle de Rouen.

Rapidement, les chantiers prioritaires se dégagent : « reconnaître nos pauvretés » – en encourageant cette prise de conscience via des groupes de partage, des rencontres… –, favoriser l’inclusion des plus pauvres dans l’Église – en abandonnant toute attitude surplombante –, et enfin oser porter ce combat à l’échelon politique. Et sur ce dernier point, la discussion va bon train.

Peser sur les réalités

« Révolté » par « la vision aujourd’hui des quotas de migrants », au cœur des débats de la campagne présidentielle, Yves exhorte avec force « à s’unir aux forces existantes » pour « fédérer et se faire entendre » : « Nous avons du pain sur la planche. Si nous restons uniquement dans le domaine de la foi, nous n’arriverons pas à peser sur les réalités que nous voulons changer. Il faut oser interpeller nos maires, nos préfets, les collectivités… »

Son constat rejoindra celui de quelques autres groupes pendant les restitutions, avant que l’après-midi ne s’égrène, autour d’un nouvel échange sur l’expérience synodale et de la présentation de l’équipe chargée de la relecture des contributions qui doivent être envoyées, avant le 16 avril, au diocèse.

Peu avant 17 heures, Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, clôture la journée : « Aujourd’hui, en particulier, les trois mots qui ont été associés au Synode ont beaucoup émergé : participation, communion, mission, relèvera-t-il doucement. Je sens que nous sommes sur ce chemin, et que le Seigneur marche vraiment avec nous. »

► En Côte d’Ivoire, la réflexion sur le fonctionnement des communautés

En Côte d’Ivoire, les synthèses diocésaines du Synode seront collectées par l’équipe nationale fin mai. Celle-ci sera chargée de faire une synthèse nationale qui sera envoyée au Vatican au mois d’août. En attendant, les réponses aux questionnaires se poursuivent dans les paroisses, groupes et associations et dans les communautés nouvelles, notamment les quelque 200 qui sont d’orientation charismatique et qui occupent une place importante dans la vie de l’Église. Leur spécificité sera sans doute prise en compte dans la synthèse nationale.

→ REPORTAGE. Synode : de France, de Côte d’Ivoire ou du Brésil, l’Église s’élance vers Rome 2023 (1/5)

Pour les membres de l’association de fidèles Theos, répondre aux questionnaires revient aussi à réfléchir au fonctionnement de leur structure. Theos a été fondé par Marie-Laure Abotcha-Boni, membre fondatrice de la communauté Mère du Divin Amour, la première communauté nouvelle ivoirienne. Son volet charismatique la rapproche des communautés nouvelles, mais elle est surtout tournée vers la formation et l’enseignement de la foi.

Lutter contre la marginalisation due à l’analphabétisme

Cette originalité peut en marginaliser les membres les moins instruits, dans un pays où le taux d’analphabétisme tourne autour de 40 %. La question a été au cœur des débats le 21 mars, pour la deuxième réunion de synthèse des réponses au questionnaire du Synode. « Il faudrait peut-être former une sorte d’académie, en interne, propose Rodrigue. Le but serait qu’on propose des formations par classe pour que chacun reçoive les enseignements qui lui sont nécessaires suivant son niveau d’instruction. »

Valérie, frêle jeune femme assise au milieu de la salle, donne, quant à elle, un exemple qui permet une réflexion sur la notion d’exclusion. « Je me suis sentie marginalisée quand, au cours de ma grossesse, aucun membre du groupe n’a pris de mes nouvelles », intervient-elle, lançant un débat sur les efforts fournis et à fournir pour permettre que tous les membres se sentent écoutés.

Éviter que le groupe repose sur le charisme du fondateur

La gouvernance est l’un des défis fondamentaux des associations de fidèles et des groupes de prière, l’enjeu étant que le groupe ne repose pas sur le charisme ou la personnalité du fondateur. En 2021, le pape François publiait un décret promouvant la rotation au niveau du gouvernement des associations internationales de fidèles.

« À Theos, de nombreuses activités sont déléguées à des membres, même quand la bergère n’est pas présente, assure Stéphanie, une des membres. Et nous accueillons des intervenants externes qui nous dispensent des enseignements dans des domaines spécifiques. » Tous conviennent de la nécessité de promouvoir la participation de tous pour que personne ne se sente exclu des prises de décision.

Se faire connaître dans les médias

Un autre défi est de se faire connaître. Les canaux sont, en plus des médias sociaux, les radios et la télévision nationale catholique. « Le manque de moyens fait que ces médias n’arrivent pas à couvrir les activités même intéressantes des groupes et associations, fait remarquer Max. À cela s’ajoute un manque de bonne volonté, car les médias confessionnels musulmans assurent parfois mieux la couverture d’événements pourtant chrétiens. »

► Au Brésil, la nécessité de s’engager politiquement

Le mois d’avril s’annonce chargé pour la dizaine de laïcs de la communauté de Sao Matheus, à l’est de Sao Paulo, au Brésil, engagés depuis novembre dans le processus synodal. « Nous sommes en train d’élaborer la méthodologie qui nous permettra de synthétiser en dix pages nos réflexions », explique Lis Marques, animatrice des communautés ecclésiales de base (CEB) de l’archidiocèse de Sao Paulo. Cette synthèse doit être rendue fin mai aux évêques, afin d’être transmise en août au Vatican.

Une participation féminine intense

Chaque jeudi soir, c’est Lis qui coordonne les réunions, à 19 h 30 sur la plateforme Meets. « Grâce à la technologie, nous accueillons des gens qui ne résident pas dans notre quartier », raconte-t-elle, infatigable, dès 7 heures du matin, depuis l’école catholique Notre-Dame dans laquelle elle travaille toute la semaine.

Les demandes de cette communauté, formée par différents acteurs laïcs des favelas et les quartiers pauvres périphériques du Brésil, sont principalement liées à la participation accrue des femmes au sein de l’Église. « Elle est intense et de qualité, tant dans les zones rurales qu’urbaines », pointe Dom Joaquim Mol, évêque auxiliaire à Belo Horizonte.

→ REPORTAGE. En vue du Synode sur l’avenir de l’Église, la prise de parole s’organise (2/5)

La remise en question de l’hégémonie masculine dans l’Église revêt une forme spécifique au Brésil. « Dans nos églises, il n’est pas rare que le prêtre ne vienne qu’une fois par mois. Donc les femmes mènent la célébration, distribuent la communion. Mais elles n’occupent pas des fonctions liées à la planification des priorités de l’Église », détaille Lis Marques.

Le pape François reconnaît la participation féminine, mais selon les contributeurs du Synode, il faut aller plus loin. « Le Synode, c’est comme un rêve que nous construisons collectivement. Cette Église dont je rêve, je ne serai plus là pour la voir quand elle aura évolué », confie Lis Marques, 59 ans.

Une Église qui s’engage politiquement

À six mois de l’élection présidentielle, le groupe s’accorde à dire que l’Église doit se positionner politiquement. Notamment face au discours pro-armes à feu du président Jair Bolsonaro (extrême droite), candidat à sa réélection. « Les armes tuent plus d’Afro-Brésiliens, de femmes, d’indigènes », rappelle Lis Marques.

La Conférence nationale des évêques (CNBB) a émis une vingtaine de communiqués pour condamner la violence des discours qui rythment la vie politique. Dom Mol lui-même est régulièrement attaqué sur les réseaux sociaux pour ses prises de position politiques. Recteur de l’Université catholique de Minas Gerais, il tient à rappeler que la population brésilienne s’est terriblement appauvrie au cours du mandat de Jair Bolsonaro. « Dans ce contexte, le processus du Synode nous interpelle, souligne-t-il. Nous voulons marcher ensemble, mais dans quelle direction ? »

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Vers la fin de la phase diocésaine du Synode

Dimanche 15 mai. Date limite en France pour le retour des synthèses diocésaines à l’équipe nationale, constituée sous la responsabilité de Mgr Alexandre Joly, évêque de Troyes (Aube). Toutes les synthèses seront publiées sur les sites diocésains, et la synthèse nationale sera rendue publique sur le site de la Conférence des évêques de France (CEF).

Mardi 14 et mercredi 15 juin. Assemblée plénière des évêques extraordinaire à Lyon (Rhône) pour discuter, amender et valider la synthèse qui sera envoyée à Rome.

Lundi 15 août. Date limite de remise des contributions des conférences épiscopales du monde entier au Vatican. En septembre débutera alors la phase continentale du Synode, qui s’achèvera en mars de l’année suivante.

Saâd Abssi est décédé le jeudi 9 décembre 2021. Il a créé en 1994, avec Michel Jondot et Mohammed Benali, l’association "Approches 92" devenue « Mes tissages / la Maison Islamo Chrétienne » dans laquelle Christine Fontaine les a rejoints. A ce titre, Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers, a demandé à Christine d’intervenir sur l’engagement interreligieux de Saâd, lors de l’hommage qui lui a été rendu le 8 janvier 2022 à la mairie de Gennevilliers. Vous trouvez ici le texte de son intervention.

On ne peut pas réduire la vie de Saâd à son implication dans le dialogue interreligieux. Pour avoir une vision plus complète de sa vie, on peut lire l’intervention de Patrice Leclerc lors de ce même hommage :
 intervention-du-maire-de-gennevilliers-lors-de-lhommage-public-a-saad-abssi-le-8-janvier-2022

Témoignage de Christine Fontaine

Nous devons tout à l’amitié entre Saâd et Michel

Je connais Saâd depuis plus de 25 ans. De formation j’ai fait des études de philosophie à la Sorbonne et ensuite de théologie à l’institut catholique de Paris. J’ai ensuite travaillé pendant 12 ans dans une paroisse avec un prêtre Michel Jondot qui fut ensuite le 1er en France à être nommé responsable pour les relations avec l’islam dans un diocèse, en l’occurrence celui des Hauts-de-Seine. Saâd et Michel se connaissaient depuis trois ou quatre ans quand ce dernier me demanda de les rejoindre. Ils venaient de créer, avec Mohammed Benali, l’association Approches 92 qui deviendra par la suite « la Maison Islamo Chrétienne ». Habitant la banlieue Sud de Paris, je comptais parmi mes amis quelques musulmans mais j’étais très étrangère à cette religion. Michel faisait appel à moi pour les rejoindre dans une cité de Villeneuve-la-Garenne où ils s’étaient implantés. Pourquoi cette cité ? Uniquement parce que c’était la barre de béton la plus longue d’Europe, un monde clos où régnaient délinquance et trafique de drogue. À la demande d’enfants de la cité, ils y faisaient du soutien scolaire et avaient besoin de mon aide pour rejoindre les mères de familles. Bien que nos activités s’orientent aujourd’hui vers les femmes plutôt que vers les enfants, ce qui a été semé par Saâd et Michel existe toujours et porte de nouveaux fruits. Mohammed et moi, qui leur succédons aujourd’hui, comme président et vice-présidente de la Maison Islamo Chrétienne, nous devons tout à l’amitié profonde qui les a réunis.

Saâd, le militant contre toute colonisation

C’est Saâd qui eut l’initiative de cette association. « Maintenant que nous sommes libres l’un devant l’autre, nous pouvons nous associer », déclara-t-il à Michel qui lui répondit : « Que signifie pour toi être libre l’un devant l’autre ? » « Je suis sûr que tu ne cherches pas à me convertir à ta religion et tu es sûr que je ne cherche pas à te convertir à la mienne, voilà ce que ça signifie. » Combien de fois n’avons-nous pas entendu Saâd nous rappeler ce hadith qui était l’un des fondements de sa foi musulmane : « Comme vous voulez que les gens agissent envers vous, agissez de même avec eux. Aucun d'entre vous ne croit vraiment tant qu'il n'aime pas pour son frère ce qu'il aime pour lui-même » (Hadith 13 de Al Nawawi). Il est interprété par un certain nombre de musulmans dans le sens : « Puisque tu es un frère, je désire le mieux pour toi. Et, comme la religion musulmane est la meilleure, je désire que tu deviennes musulman. » Le drame est qu’un grand nombre de chrétiens réagissent de la même manière à l’égard des musulmans mais aussi de toute personne qui ne reconnaît pas la foi chrétienne. Autrement dit, pour eux, ce qui est bien est que les autres deviennent comme eux, qu’ils leur ressemblent. On pourrait dire que ceux là – qu’ils soient musulmans ou chrétiens – se comportent comme des colonisateurs. Quand la France colonisa l’Algérie n’a-t-elle pas prétendu agir pour le bien des populations autochtones, pour leur apporter les bienfaits de la civilisation ? Ainsi en va-t-il de certains musulmans comme de certains chrétiens qui veulent convertir à leur propre religion leur prochain. Mais Saâd avait trop connu dans sa chair les méfaits de la colonisation pour agir ainsi. C’est pourquoi il traduisait le hadith « Comme vous voulez que j’agisse pour vous, agissez de même avec eux » par « comme je ne supporterais pas qu’un chrétien cherche à me convertir, je respecte que sa foi soit différente de la mienne sans chercher à le faire devenir semblable à moi. »

Pour Saâd, la volonté de Dieu consiste à travailler pour la justice

Dirons-nous pour autant que Saâd était tolérant ou qu’il prônait un islam tolérant ? Qui a connu Saâd ne peut en vérité accolé le terme de tolérant à son nom. Saâd était un combattant, il était droit, véridique, pouvait s’emporter. Il n’admettait aucune compromission avec ce qui était pour lui le sens profond de l’islam. L’expression de musulman tolérant, en ce que la tolérance peut s’apparenter assez souvent à de l’indifférence respectueuse à l’égard des autres ou à une relativisation de sa propre religion, ne lui convient pas du tout. Il voulait être fidèle et aller jusqu’au bout de sa propre religion. Pour lui le sens profond de l’islam – la soumission à la volonté de Dieu – consistait à travailler pour rendre le monde plus juste et à collaborer avec toute personne partageant ce même désir, qu’elle soit ou non croyante. « Plutôt que de se faire la guerre entre religions, disait Saâd, travaillons ensemble à faire la volonté de Dieu. » C’est à ce titre qu’avec Michel ils se sont implanté au cœur d’une des cités les plus difficiles, à l’époque, de la région. C’est dans ce combat pour la justice mené avec d’autres que s’accomplissait pour Saâd sa foi musulmane.

L’islam pour lui n’avait rien d’un totalitarisme dont les membres chercheraient à imposer la loi de Dieu à l’ensemble de la société comme ce fut le cas pour le christianisme dans le passé. L’islam n’avait rien à voir pour lui avec un communautarisme qui consiste à se replier dans un entre-soi pour ne pas risquer d’être souillé par des impurs. Pendant de très nombreuses années, il a assuré des permanences d’écrivain public au Secours Catholique de Gennevilliers. Il ne pouvait lui venir à l’esprit qu’il aurait pu se souiller en entrant dans un lieu catholique. De même, il ne pouvait admettre que des musulmans pensent souiller une mosquée en invitant des chrétiens ou des athées à y entrer non pour se convertir mais pour y échanger en vérité à partir de points de vue différents. Au Secours Catholique, il ne se souciait pas de savoir si la personne qu’il accueillait était musulmane, agnostique ou chrétienne. « Saâd sort de ses repères religieux et il écoute l’appel mystérieux auquel il faut répondre », écrit de lui Michel Jondot qui ajoute : « Beau paradoxe, sortir de sa propre religion pour lui être fidèle ! »

Saâd, un vrai mystique

Que Saâd lutte pour arracher son pays à la colonisation française, qu’il combatte aux côtés des ouvriers de l’usine où il travaillait à Gennevilliers, qu’il dénonce avec force l’oppression dont sont victimes les Palestiniens ou qu’il aide les enfants d’une cité à faire leurs devoirs, son combat est tout entier porté par sa foi en Dieu, par sa foi musulmane. Il se sait convoqué par Dieu lui-même à ne pas accepter un monde où la volonté de puissance des uns plonge les autres dans l’esclavage ou la désespérance. Le combat politique de Saâd et son engagement interreligieux sont d’abord d’ordre mystique. C’est parce qu’il était un vrai mystique qu’il a été le politique que l’on connaît. C’est parce qu’il était mystique qu’il a su travailler avec des croyants d’autres religions chez qui il a reconnu le même désir, au nom de Dieu, que le sien.

Pour mener ce combat, il y faut du courage, de la persévérance et de la force. Saâd n’en a jamais manqué. Saâd et Michel ont eu le courage et la force de fonder, à partir de leurs fois différentes, le dialogue interreligieux dans un combat pour la justice. Rendre hommage à leur travail - rendre hommage à Saâd aujourd’hui - serait de l’hypocrisie s’il ne s’accompagnait pas d’un engagement de musulmans et de chrétiens à persévérer dans le chemin qu’ils ont eu le courage et la force d’ouvrir. Quand Michel m’a appelée à les rejoindre, dans une cité des Hauts-de-Seine, je ne connaissais rien à l’islam. Puis-je dire que je le connais mieux aujourd’hui ? Pas sûr tant la religion et la foi de l’autre nous dépasse toujours. Mais je peux dire que, grâce à Saâd, des musulmans sont devenus des frères pour moi comme pour d’autres chrétiens. Je pense qu’il en est de même du côté de certains musulmans à l’égard des chrétiens. Dans une société où l’exclusion des autres devient un argument électoral, le dialogue interreligieux – comme le concevait Saâd – me semble indispensable. J’espère, Saâd, que nous serons nombreux à avoir ton courage, ta persévérance et ta force pour le poursuivre !

Christine Fontaine

Comprendre le ramadan en neuf questions

Mois sacré pour les musulmans, le ramadan fait partie des cinq piliers de l’islam. Il débute cette année le 2 avril.

Par Louise Gamichon et Virginie Larousse

Publié aujourd’hui à 00h47, mis à jour à 09h19 

ramadan

 

Une femme musulmane dans la mosquée Nassir-ol-Molk, à Shiraz (Iran), en 2017. 

Le ramadan, mois sacré pour les musulmans, commémore la révélation du Coran au prophète Mahomet (sourate 2, 185). Il est le quatrième des cinq piliers de l’islam. Le jeûne fait donc partie des prescriptions qui incombent aux croyants musulmans, avec la shahâda (profession de foi attestant qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Mahomet est son messager), la salât (prière), la zakât (aumône) et le hajj (pèlerinage aux lieux saints de La Mecque). Cette année, le ramadan débute le 2 avril.

Quelles sont les origines du ramadan ?

Le mot ramadan signifie, en français, « grande chaleur » et désigne le neuvième mois du calendrier lunaire musulman. Dans la société arabe préislamique, il s’agissait d’un mois de trêve qui avait, peut-être, une lointaine parenté avec les périodes sacrées du christianisme (carême) ou du judaïsme (Yom Kippour). Il pouvait aussi correspondre à une nécessaire inactivité civile et militaire en période de canicule.

Le 27e jour du ramadan commémore la « nuit du destin » où l’ange Gabriel (Djibril) serait apparu pour la première fois au prophète Mahomet afin de lui révéler le Coran. Ce mois de jeûne est par conséquent étroitement lié au texte sacré musulman, dont le premier verset révélé est « Lis !  » (sourate 96, 1).

Aussi les musulmans sont-ils invités à relire l’intégralité du Coran durant ce mois de ramadan, d’où l’institution d’une séance supplémentaire de prières communes (tarawih), le soir, dans les mosquées, uniquement durant cette période de l’année – tradition que certains font remonter au deuxième calife Omar (579-644).

 Ce mois a donc une signification musulmane à proprement parler, tout en ayant aussi sans doute des origines païennes, à l’instar de certaines fêtes chrétiennes issues du judaïsme et de la religion cananéenne, voire romaine (Pâques, par exemple, correspond à une ancienne fête de printemps, et Noël à une célébration du solstice d’hiver).

Lors de son installation à Médine, le Prophète avait ordonné un jour de jeûne (Achoura), fixé le dixième jour de l’année, sur le modèle du jeûne juif obligatoire de Yom Kippour (jour du Grand Pardon). Cependant, quelques années plus tard, Mahomet choisit un autre temps d’abstinence, plus étendu et plus contraignant, après la révélation d’une nouvelle série de versets. Désormais, les fidèles jeûnent durant tout le mois du calendrier lunaire musulman appelé ramadan.

Que dit le Coran ?

« Le Coran a été révélé durant le mois de Ramadan. C’est une Direction pour les hommes ; une manifestation claire de la Direction et de la Loi. Quiconque d’entre vous, verra la nouvelle lune, jeûnera le mois entier. Celui qui est malade ou celui qui voyage jeûnera ensuite le même nombre de jours. Dieu veut la facilité pour vous, il ne veut pas, pour vous, la contrainte. Achevez cette période de jeûne ; exaltez la grandeur de Dieu qui vous a dirigés (…). »

sourate 2, 185-187

Quand commence-t-il ?

Le neuvième mois étant mobile (il avance d’une dizaine de jours chaque année), la « grande chaleur » peut être célébrée en plein hiver. La période de jeûne commence au début de la nouvelle lune, pour s’achever au début du cycle lunaire suivant.

Les savants musulmans observent l’astre à l’œil nu ou à l’aide d’instruments optiques pour déclarer l’ouverture ainsi que la fin du ramadan, ce qui laisse toujours une incertitude quant aux dates exactes. En effet, même si les calculs astronomiques permettent de connaître précisément le jour de la nouvelle lune, la tradition veut que l’astre soit observable par l’œil humain. Les musulmans appellent cette période d’incertitude la « nuit du doute ». Elle est fixée au 1er avril cette année. Le ramadan débute donc le 2 avril et se terminera le 2 mai.

Quelles obligations s’imposent aux croyants ?

Le ramadan est un mois où les croyants s’abstiennent de manger et de boire, de fumer ainsi que d’avoir des relations sexuelles tout au long de la journée. Avant l’aube, le croyant se lève pour le suhur (ou repas de l’aube) afin de se nourrir et de s’hydrater pour la journée. Il effectue ensuite une première prière (fajr), vers 5 heures 45 du matin cette année en France.

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Peu après le coucher du soleil (« lorsqu’il n’est plus possible de distinguer le fil noir du fil blanc », dit la tradition), la journée s’achève avec la rupture du jeûne, généralement au moyen d’une datte et d’un verre de lait ou d’eau, en disant bismillah (« au nom de Dieu »). Vient ensuite le moment de prendre un repas (iftar), généralement en famille ou à la mosquée, vers 20 h 30 cette année. Une cinquième et ultime prière (isha) a lieu ensuite vers 22 heures, avant que le cycle ne reprenne le jour suivant.

Est-il possible de ne pas jeûner ?

Il existe de nombreuses exceptions au jeûne. Dans le principe, il ne doit pas devenir une contrainte dangereuse pour la santé, aussi un malade, une femme enceinte, un voyageur ou un sportif professionnel peuvent tout à fait s’abstenir de jeûner.

Pour les Jeux olympiques de Londres, en 2012, des chefs religieux de nombreux pays musulmans ont produit des fatwas (avis juridiques sur des questions particulières) qui exemptaient les sportifs du jeûne, les considérant comme des voyageurs. Les jeunes impubères ne sont pas censés jeûner, de même que les personnes âgées et les femmes qui allaitent ou se trouvent en période de règles.

Le premier jeûne du ramadan peut intervenir entre 12 et 15 ans. Dans les familles de culture musulmane, on prépare parfois les enfants en leur proposant de courts jeûnes de quelques jours, à partir de 7 ans. Il est possible de rattraper les jours non jeûnés plus tard dans l’année, à condition de ne pas le faire le jour de la fin du ramadan. Ceux qui n’ont pas pu répondre à cette prescription sont, par ailleurs, priés de contribuer davantage à l’aumône destinée aux nécessiteux.

Quels sont les moments-clés ?

Deux temps importants ponctuent le mois de ramadan : Laylat-el-Qadr (la « nuit du destin », au 27e jour du ramadan) et l’Aïd-el-Fitr qui en marque la fin. La « nuit du destin », décrite « meilleure que mille mois » dans la sourate 97, correspond à la première révélation du Coran par l’archange Gabriel (Djibril) au prophète Mahomet. A cette occasion, de nombreux musulmans prient tout ou partie de la nuit et se recueillent dans les mosquées.

L’Aïd-el-Fitr, fête de fin du ramadan, a lieu le premier jour du mois lunaire suivant. Elle constitue une des plus grandes fêtes reconnues dans tout le monde musulman, avec l’Aïd-el-Kébir, qui commémore le sacrifice d’Abraham.

Le jour de l’Aïd-el-Fitr, il est de coutume de revêtir ses plus beaux habits, de rendre visite à sa famille ou à ses amis et de partager avec eux un grand repas. On offre aux enfants des cadeaux. Le dernier jour du ramadan est aussi l’occasion de s’acquitter d’une aumône spéciale (zakât el-fitr) pour les nécessiteux et les indigents. Elle doit être offerte avant la prière de l’Aïd.

Quel est le sens spirituel du jeûne ?

Au-delà des aspects purement physiques du jeûne, le mois du ramadan est également un mois de profonde piété et de dévotion qui vise à développer l’endurance du croyant, mais aussi sa patience. Le sens spirituel du jeûne l’invite à se purifier, à se tourner vers Dieu, ainsi qu’à se détacher des biens matériels pour se souvenir de l’essentiel. Le ramadan est une période propice à la générosité et à la manifestation de son altruisme.

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Pour que le jeûne soit « accepté », ou « validé », par Dieu, il est indispensable que le fidèle le fasse avec sérieux et dévotion, et non de manière mécanique ou détachée. De nombreux croyants, parfois moins fervents le reste de l’année, profitent de ce moment pour se rendre à la mosquée et prier.

Enfin, le ramadan est la période où les musulmans du monde entier sont en communion. Il revêt donc une dimension sociale très forte, notamment pour les membres de la communauté qui ne vivent pas dans un pays musulman.

En quoi le ramadan est-il différent du carême ?

Le carême (du latin quadragesimus) est une période de quarante jours avant Pâques. Il commémore la retraite de Jésus de quarante jours dans le désert, allusion aux quarante ans passés par le peuple hébreu dans le Sinaï lors de l’Exode d’Egypte.

Les obligations du carême ont beaucoup évolué au cours de l’histoire et comportaient, au Moyen Age, de strictes exigences de jeûne et d’abstinence sexuelle. Aujourd’hui, seuls le mercredi des Cendres et le Vendredi saint comportent, en France, une proposition de jeûne pour les adultes. Comme le ramadan, le carême est un temps de prière et de partage.

Combien de musulmans pratiquent le ramadan ?

D’après le ministère de l’intérieur, il y aurait en France de 5 millions à 6 millions de musulmans. En 2019, une majorité (66 %) de Français musulmans a déclaré avoir respecté le ramadan pendant toute sa durée (d’après une étude du Statista Research Department de 2020).

Cet article a initialement été publié dans la lettre « Laïcité et religions » n° 10, juin 2016, éditée par « Le Monde des religions », et a été mis à jour en mars 2022.

Pourquoi l’Église tient-elle si fort au célibat des prêtres ?

Le choix du célibat pour la vie consacrée est très ancien, même s’il a fini par concerner l’ensemble des prêtres de l’Église catholique latine seulement au XIe siècle. Le P. Luc Forestier, oratorien, enseignant en théologie rappelle l’histoire et la signification de ce choix.

  • Recueilli par Sophie de Villeneuve dans l’émission Mille questions à la foi sur Radio Notre-Dame, 
Pourquoi l’Église tient-elle si fort au célibat des prêtres ?
 
Pour les prêtres catholiques, le célibat est une anticipation de la condition de tous dans le Royaume de Dieu.SEEYOU | C. STEPS - STOCK.ADOBE.

Sophie de Villeneuve : Alors que les scandales des abus sexuels frappent le clergé, une question agite les controverses dans le monde catholique : pourquoi l’Église tient-elle si fort au célibat des prêtres ? Celui-ci s’est pourtant imposé tardivement dans l’Église latine…

 

P. Luc Forestier : L’histoire, et surtout la lecture que l’on en fait, est essentielle dans cette question. Au départ, n’étaient appelés à l’épiscopat que des hommes célibataires, dans l’Église catholique comme chez les orthodoxes. Cette règle s’est ensuite étendue à l’appel au presbytérat dans l’Église catholique latine. Les Églises catholiques orientales, comme les orthodoxes, appellent au presbytérat des hommes mariés ou célibataires. Si les prêtres orientaux veulent se marier, ils doivent le faire avant leur ordination. Ces Églises (une vingtaine) sont rattachées à Rome et présentes en France. Dans la paroisse grecque catholique ukrainienne à Paris, par exemple, où tout catholique peut aller à la messe et communier, il y a des prêtres célibataires et des prêtres mariés. De même pour les diacres, dans l’Église catholique, qui peuvent être célibataires ou mariés.

→ ENTRETIEN : Pourquoi le célibat des prêtres ?

Cela s’inscrit dans une histoire. Dans les Églises chrétiennes, et pas seulement catholiques, il y a une appétence, une prévalence, pour des formes de vie consacrée, même chez les protestants qui n’ordonnent pas leurs pasteurs. Il y a des religieuses protestantes, les diaconesses de Reuilly par exemple, qui ont des liens de proximité très puissants avec les religieuses catholiques. Cette prévalence de la vie consacrée tient à une sorte d’urgence eschatologique. Au nom du Royaume de Dieu qui vient, des hommes et des femmes font depuis très longtemps le choix de ne pas se marier.

Ce n’est donc pas un choix qui leur est imposé ? On sait pourtant que le célibat des prêtres est devenu une obligation au XIe siècle, avec le concile de Latran…

L. F. : La décision juridique qui a été prise alors disait que le mariage est un empêchement dirimant à l’ordination, ce qui est un peu différent. Mais il faut remonter bien en amont, quand s’est élaboré un lien – mais pas dans tous les cas – entre d’une part l’appel à exercer des responsabilités d’évêques, de prêtres et de diacres, et d’autre part cette sorte d’urgence eschatologique qui fait que, au nom de la proximité du règne de Dieu, on vit déjà dans l’histoire ce qui sera vrai pour tous dans le Royaume. Il n’y aura plus alors ni mariage, ni propriété, il n’y aura plus que la communion avec Dieu, de sorte que chasteté, pauvreté et obéissance seront le lot de tous.

→ LIRE : Célibat, pauvreté et vie consacrée

Vous voulez dire que le célibat qui paraît si contraignant à beaucoup est une préparation au règne de Dieu à venir ?

L. F. : La vie religieuse en est une anticipation. Cela dit, surtout aujourd’hui, le choix de se marier est lui aussi un choix radical. La vie consacrée ne prépare pas au Royaume plus que le mariage, mais elle anticipe de manière visible, dans le temps de l’histoire, ce qui sera la destinée de tous.

C’est une signification du célibat à laquelle nous ne sommes pas forcément habitués…

L. F. : La question sous-jacente est la suivante : le lien entre, d’un côté, les besoins pastoraux – il faut des hommes et des femmes qui exercent des charges dans l’Église – et de l’autre des formes de vie consacrée, doit-il être systématique ? Dans l’Église catholique latine, on a eu tendance à répondre que oui, même s’il y a des exceptions. Dans d’autres Églises, on a eu tendance à les disjoindre. Mais ce lien n’est ni imposé ni récent.

Mais aujourd’hui, le choix de vies consacrées pour répondre à des besoins pastoraux est-il toujours d’actualité ? L’Église a-t-elle toujours besoin du célibat ?

L. F. : Nous vivons aujourd’hui de profondes transformations. Ce qui est frappant dans la vie ordinaire des paroisses, c’est de voir des hommes et des femmes prendre, au titre de leur baptême, des responsabilités pastorales parfois considérables. L’Église catholique appelle dans les Églises orientales des hommes mariés ou célibataires au presbytérat, rien n’empêcherait donc qu’elle en fasse autant dans l’Église latine. Doit-elle le faire ? À mon avis, le discernement ne fait que commencer, et la décision ne peut se prendre en un claquement de doigts.

→ LIRE : Faut-il ordonner des hommes mariés ?

Vous êtes vous-même prêtre, et donc célibataire. Comment vivez-vous le célibat ?

L. F. : Cela change beaucoup au cours de l’existence. J’avais 25 ans quand j’ai fait ce choix, j’en ai 56 aujourd’hui. Être prêtre, c’est être appelé à vivre la charité pastorale. Cela prend du sens quand on a la charge de personnes concrètes. Quand on a des étudiants si l’on est enseignant, ou des paroissiens si l’on est curé, on a le sentiment d’avoir à faire dans son cœur de la place pour ces personnes. Ce qui ne veut pas dire que les prêtres mariés ne puissent pas leur faire la même place.

Être célibataire, c’est donc choisir de consacrer sa vie à d’autres personnes qu’à celles que l’on désire ?

L. F. : Oui. Au nom de la foi en Jésus-Christ et de l’imminence du règne de Dieu, j’accepte d’entrer dans un mode de relations différent avec les personnes, avec ce que cela implique d’engagement et de distance.

→ LIRE : Le célibat peut-il vraiment mener au bonheur ?