Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

« Distinguer l’islam des musulmans est fallacieux philosophiquement et théologiquement »

  • Benoît SibilleMembre du collectif chrétien Anastasis (1)

Peut-on distinguer les musulmans de l’islam pour mieux critiquer la religion tout en se targuant de préserver les croyants ? Pour Benoît Sibille, c’est une position malheureuse et fausse : aucune religion n’est indépendante de ses fidèles, qui nourrissent sa tradition, la font évoluer…

  • Benoît Sibille, 
« Distinguer l’islam des musulmans est fallacieux philosophiquement et théologiquement »
 
Pour Benoît Sibille, aucune religion n’est indépendante de ses fidèles (photo d’illustration).JASMIN MERDAN/STOCK.ADOBE.COM

En distinguant l’islam des musulmans, un certain nombre de catholiques pensent pouvoir maintenir l’impératif chrétien de charité – aimer son prochain quel qu’il soit – tout en alertant contre le danger civilisationnel que représenterait l’islam pour la vieille Europe. C’est évidemment déjà mieux que d’accuser sans discernement tous nos concitoyens musulmans d’être des terroristes. Il nous semble pourtant que cette distinction est fallacieuse philosophiquement et théologiquement.

D’abord parce que nous-mêmes n’apprécierions pas que l’on distingue ce que nous sommes de la foi qui nous fait vivre (« Ma vie, c’est le Christ », n’est-ce pas la confession de foi que fait tout chrétien à la suite de l’apôtre Paul en Ga 2,20), mais surtout parce qu’une telle affirmation suppose que l’« islam » soit un donné anhistorique et indépendant des musulmans eux-mêmes.

→ REPORTAGE. Le dialogue islamo-chrétien, à contre-courant

On nous explique ainsi qu’il peut y avoir des bons musulmans, mais qu’au fond ils ne le sont que malgré l’islam et que l’islam ouvert ou progressiste (que valent d’ailleurs de tels concepts en théologie ?) ne l’est que malgré la lettre de l’islam. Bref, la vérité de l’islam serait nécessairement du côté de l’intégrisme – que l’on qualifiera alors de wahhabite, de salafiste ou de projet d’islam politique, alors qu’il faut bien avouer que pour la plupart d’entre nous ces mots ne sont que des étiquettes et que nous ignorons tout des débats théologiques auxquels ils renvoient.

Valider l’argumentaire fanatique

En concluant ainsi que, malgré toute la bonne volonté des musulmans, l’islam les pousse inexorablement du côté du fanatisme, on valide paradoxalement l’argumentaire de la plus butée des théologies islamiques. Les pourfendeurs de l’islam confessent en effet d’une même foi que l’islam, c’estpar essence la domination de l’homme sur la femme, l’interdiction de se convertir à une autre religion, la théocratie… Ainsi, en considérant qu’il faut lutter contre l’islam, qui serait en soi un danger, nous acceptons comme définition de l’islam celle que cherchent à imposer Daesh ou les talibans. Curieuse alliance, qui devrait nous alerter, entre l’intégrisme musulman et ses dénonciateurs catholiques.

N’étant pas musulmans, il ne nous appartient pas de définir ce qu’est l’islam. Mais un peu de philosophie et de théologie chrétienne peut nous éclairer sur ce qu’est un texte et par ricochet sur ce qu’est l’islam en tant que religion se rapportant à un texte. Il y aurait une grande naïveté à croire qu’un écrit, quel qu’il soit, se donne comme un bloc dont la signification ne serait pas objet de discussions. Péguy notait que la lecture est « l’acte commun, l’opération commune, du lisant et du lu ». Le sens en effet se négocie toujours, c’est la vérité herméneutique fondamentale. Aucun texte n’est capable d’un sens univoque s’imposant de lui-même, tout texte doit être lu et tout acte de lecture est un acte d’interprétation et d’invention du sens.

La fragilité de nos propres croyances

Cette condition herméneutique est difficile à accepter, elle nous met à la fois face à la fragilité du sens et face à notre responsabilité vis-à-vis de lui. Au fond, en figeant l’islam en une essence anhistorique, on se protège probablement nous-mêmes de la fragilité de nos propres croyances. Il serait si simple que notre dogme soit vrai et le leur faux, et que tout cela ne soit pas à questionner. Pourtant, la parole ne nous enseigne quelque chose qu’en nous interpellant, en requérant notre interprétation, et ce, que l’on lise la Torah, l’Évangile ou le Coran. Il n’y a donc pas plus d’islam véridique et anhistorique qu’il n’y a de judaïsme ou de christianisme anhistorique.

Il ne s’agit pas, disant cela, d’opter pour un relativisme théologique et de mettre l’ensemble des textes religieux sur le même plan. Les actes de foi ne sont pas interchangeables, confesser la mort et la résurrection de Jésus n’est pas réciter la chahada. Si, en effet, notre argument est d’abord philosophique et concerne le statut herméneutique de tout texte, il est aussi spécifiquement chrétien et théologique.

Discussion avec un texte

La foi dans le Verbe fait chair (Jn 1,14) et la conséquence qu’en tire Paul, « La lettre tue mais l’esprit vivifie » (2 Co 3,6), ne cesse en effet de nous faire redécouvrir notre condition historique d’herméneute. Que sont la vie chrétienne et l’histoire de l’Église sinon une longue discussion entretenue entre des femmes et des hommes et un texte, discussion incarnée et historique hors de laquelle le texte ne peut aucunement se donner comme Parole vivifiante.

Dire qu’il n’y a pas de vérité anhistorique du christianisme n’est donc aucunement une manière de dévaloriser la révélation chrétienne, c’est au contraire lui donner toute sa puissance.

N’ayons donc pas la naïveté de ceux qui, ne s’étant jamais frottés ni aux sciences sociales ni à la révélation biblique, prennent les textes religieux pour ce qu’ils ne sont pas. Il n’y a pas de véritable islam (2) – qu’il soit un danger ou un trésor – ailleurs que dans ce qu’en font historiquement les musulmans eux-mêmes. Plutôt que de décider pour eux que le vrai islam est l’intégrisme, peut-être faudrait-il avoir le courage et la confiance de laisser les musulmans eux-mêmes être l’islam et pour ce faire cesser de surveiller, harceler ou fermer leurs lieux de culte, leurs centres d’études, leurs maisons d’édition ou leurs associations. Nous avons besoin de la théologie musulmane.

(1) Le collectif Anastasis est en cours de création par un groupe de chrétiens dont l’objectif est de nourrir la réflexion et l’action sur la portée politique de l’Évangile.

(2) À l’objection selon laquelle l’islam est précisément une religion inhibant toute tâche herméneutique, on répondra seulement en demandant depuis quel point de vue anhistorique conclut-on que l’islam est cela. Considérer qu’un texte n’est pas à interpréter est déjà un choix d’interprétation qui comme tout autre choix s’inscrit dans une histoire et dans des débats, il ne s’agit en rien d’une essence immuable. La tâche herméneutique de l’homme n’est pas chose dont on puisse se dispenser.

En Inde, le sort des musulmans et des chrétiens se dégrade 

Enquête

Il y a vingt ans, des émeutes contre les musulmans faisaient près de 2 000 victimes dans l’État indien du Gujarat.
Les discriminations et les violences à l’encontre des musulmans et des chrétiens s’accélèrent sous le gouvernement de Narendra Modi, premier ministre depuis 2014.

  • Vanessa Dougnac, correspondante à New Dehli (Inde), 

 

En Inde, le sort des musulmans et des chrétiens se dégrade
 
Une jeune fille voilée, accompagnée par ses camarades de classe, s’apprête à entrer en cours, après le bannissement du hidjab par le gouvernement de l’État de Karnataka, à Udupi au sud de l’État, le 16 février 2022.SUNIL KATARIA/REUTERS

« Je me souviens du train calciné, des camps de réfugiés, de villages où les musulmans avaient été massacrés, d’un puits dans lequel les femmes musulmanes s’étaient jetées pour ne pas être violées », raconte John Dayal, militant chrétien et auteur d’un ouvrage sur les pogroms.

→ À LIRE. Yogi Adityanath, moine hindou extrémiste, brigue sa réélection à la tête du plus grand État de l’Inde

C’était dans l’État du Gujarat, dans l’ouest de l’Inde, il y a vingt ans. Près de 2 000 personnes étaient mortes dans des émeutes antimusulmanes orchestrées par des extrémistes hindous, en représailles de l’incendie d’un train de pèlerins hindous, le 27 février 2002. Narendra Modi, premier ministre de l’Inde depuis 2014, était alors à la tête de l’exécutif du Gujarat. Son gouvernement avait alors été soupçonné d’avoir « laissé faire » les violences, mais la justice l’avait lavé de toute accusation.

Projet d’une suprématie hindoue

L’événement dramatique marque une étape dans l’affirmation autoritaire de l’hindutva, ce projet d’une suprématie hindoue politiquement incarné par le parti au pouvoir, le BJP (Parti du peuple indien). « Les émeutes de 2002 étaient un laboratoire et ouvrent la voie vers une justice biaisée et une police complice du pouvoir et instrument de terreur politique », estime John Dayal.

→ REPORTAGE. En Inde, la peur des minorités religieuses

Une opinion partagée dans la presse par l’historien Ramachandra Guha, qui voit ces émeutes comme « un essai de ce qui est tenté aujourd’hui au niveau national ». Selon lui, il s’agit de contrôler « la machine étatique pour imposer fermement la volonté des hindous (80 % de la population) sur les Indiens de différentes confessions, en particulier les musulmans ».

Le sort de ces derniers s’est dégradé dès l’arrivée au pouvoir du BJP en 2014. Depuis, des dizaines de musulmans ont été lynchées par des foules d’extrémistes hindous, sous prétexte qu’ils portaient atteinte à des vaches, sacrées dans la religion hindoue. En outre, différentes législations ciblant les minorités religieuses ont été votées dans différents États, allant de l’interdiction de l’abattage des vaches aux lois anti-conversion, criminalisant les hommes musulmans et chrétiens voulant épouser des femmes hindoues.

Alerte des militants des droits de l’homme

« Tout s’est accéléré après la réélection de Narendra Modi en 2019, rappelle Irfan Engineer, directeur du Centre for Study of Society and Secularism, qui documente les violences ciblant les musulmans. Des acteurs non étatiques, en particulier les brigades extrémistes hindoues, se sont sentis le droit de s’en prendre aux musulmans : attaques ciblées, boycotts socio-économiques, marginalisations, humiliations, etc. » Les incidents sont nombreux et les militants des droits de l’homme ne cessent d’alerter sur la situation. Au cœur de New Delhi, des extrémistes hindous ont attisé, en février 2020, des émeutes intercommunautaires qui ont fait 53 morts.

→ REPORTAGE. Inde : des émeutes intercommunautaires embrasent New Delhi

La radicalisation est appuyée par des lois majeures ; l’une, très controversée, sur l’obtention de la citoyenneté indienne, à la défaveur des musulmans, a ainsi été adoptée. Par ailleurs, le statut constitutionnel du Cachemire, seule région à majorité musulmane, a été abruptement abrogé. Et, actuellement, l’État du Karnataka, dirigé par le BJP, connaît de vives tensions après l’interdiction du port du voile à l’école, les signes religieux étant pourtant autorisés dans un pays fondé sur la liberté religieuse. La justice devrait trancher prochainement.

490 attaques contre les chrétiens en 2021

La petite minorité chrétienne fait, elle aussi, dans une moindre mesure, les frais de cette radicalisation. L’organisation Religious Liberty Commission of the Evangelical Fellowship a enregistré 490 attaques contre les chrétiens en 2021. Un chiffre record, depuis les pogroms perpétrés en 2007 et 2008 en Orissa. « L’impunité de l’État, la complicité de la police et les lois radicalisées militarisent les groupes extrémistes », a dénoncé la All India Catholic Union. En outre, le 25 décembre, les autorités ont bloqué les financements étrangers en faveur des Missionnaires de la Charité. Résolu depuis, l’incident envoie un message clair aux chrétiens dont les institutions sont nombreuses dans le pays. Ce climat général libère les discours haineux. Et alors que cinq États votent actuellement, les enjeux électoraux exacerbent les stratégies du BJP visant à stigmatiser les musulmans.

Car derrière l’ostracisation des minorités religieuses se joue le projet de l’avènement d’une nation hindoue. « Modi est perçu comme le “roi des cœurs hindous”, capable de redonner sa gloire à l’hindouisme, commente John Dayal. Musulmans et chrétiens doivent être des citoyens de seconde classe. » Irfan Engineer souligne, lui, la peur et le sentiment de menace qui pèsent sur ces minorités : « Les dégâts causés par ce gouvernement au sein de notre société prendront des décennies à s’estomper. »

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L’Inde, un pays multiconfessionnel

La population de l’Inde, deuxième pays le plus peuplé du monde derrière la Chine, est estimée à 1,34 milliard d’habitants.

Les Indiens de religion hindoue sont largement majoritaires, avec 966 millions de personnes (79,8 % de la population), selon les chiffres issus du recensement de 2011.

La plus importante des minorités religieuses est constituée des musulmans. Ces derniers étaient au nombre de 172 millions en 2011 (14,2 %).

On comptait 28 millions de chrétiens (2,3 %), 20,8 millions de sikhs, 8,4 millions de bouddhistes et 4,5 millions d’adeptes du jaïnisme.

Un texte envoyé par notre confrère Andres Göpfert à Rome 

 

 

 

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Contre la guerre, une prière désarmée

  • Dominique Greiner, 

Contre la guerre, une prière désarmée
 

La mainmise par Vladimir Poutine sur une partie de l’Ukraine au début de cette semaine fait peser sur la paix une véritable menace. Dénonçant la « folie de la guerre », le pape François a appelé les dirigeants politiques à un « sérieux examen de conscience devant Dieu » et invité à une journée de prière et de jeûne le mercredi 2 mars, jour des Cendres. Mais à quoi bon ? Est-ce utile ? La prière peut-elle vraiment infléchir le cœur des dirigeants et faire cesser le bruit des armes ?

Nous prions pour la paix pour clamer haut et fort que nous avons la guerre en horreur. En effet, rien ne peut justifier une telle pratique sacrificielle : toute guerre exige son lot de victimes. La guerre est toujours un mal, une cause de souffrance et de larmes.

→ ANALYSE : Que reste-t-il de la « guerre juste » ?

Nous prions pour la paix pour demander à Dieu de faire de nous des hommes et des femmes pacifiés et pacifiques. Car la paix est d’abord une affaire de politique intérieure à nous-mêmes avant d’être une affaire de politique étrangère.

→ ENTRETIEN : Général Pierre de Villiers : « On ne peut pas parler de la paix sans la pratiquer soi-même »

Nous prions pour la paix parce que nous croyons que le Christ est notre paix et que par sa croix il a aboli la guerre. Nous prions pour la paix pour apprendre à vivre en cohérence avec ces vérités de foi.

Nous prions pour la paix car comme disciples du Christ, nous ne pouvons pas imaginer de vivre autrement que de manière non violente. Quand bien même nous nous sentons désarmés face à la guerre, nous prions pour la paix car nous croyons en la puissance de l’Esprit capable de changer les cœurs les plus durs en cœurs de chair.

→ COMPRENDRE : Que peut la non-violence ?

Nous prions pour la paix pour que Dieu suscite notre intelligence et notre audace dans la construction de parcours de paix qui conduisent à la cicatrisation des blessures (cf. Fratelli tutti, n° 225).

→ QUESTION : Tous frères, une utopie ?

Nous prions pour la paix en demandant la grâce d’en devenir des artisans. Seigneur, fais de nous des instruments de ta paix.

→ Diaporama : « Seigneur, faites de moi un instrument de votre paix »

→ Tous les éditoriaux de Dominique Greiner

En Belgique, le gouvernement ne veut plus reconnaître l’organe représentatif du culte musulman 

Les faits

Le ministre belge de la justice a expliqué, vendredi 18 février, dans un entretien au média flamand De Ochtend Radio 1, avoir entamé une procédure pour ne plus reconnaître l’Exécutif des musulmans de Belgique, instance représentative du culte islamique dans le royaume.

  • Marie Joan, 
En Belgique, le gouvernement ne veut plus reconnaître l’organe représentatif du culte musulman
 
Le ministre belge de la justice, Vincent Van Quickenborne, a expliqué avoir entamé une procédure de retrait de reconnaissance de l’EMB.DIRK WAEM/BELGA/MAXPPP

L’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), organe représentatif du culte islamique dans le pays, pourrait ne plus être reconnu par le gouvernement fédéral du pays. Le ministre de la justice, Vincent Van Quickenborne, a en effet expliqué, dans un entretien à une radio flamande vendredi 18 février, avoir entamé une procédure de retrait de reconnaissance de l’EMB.

Cette décision signifierait « l’arrêt des subventions » versées à cette instance(près de 600 000 €, NDLR)et la fin de son rôle de représentation, a précisé le ministre de la justice qui est aussi chargé de la gestion des cultes. Ce choix fait écho, en France, à celui écartant le Conseil français du culte musulman (CFCM) en janvier.

→ RAPPEL. Le gouvernement veut remplacer le CFCM comme interlocuteur officiel du culte musulman

Selon le ministre fédéral, l’EMB « ne peut plus être un partenaire de discussion ». Il évoque notamment son manque de représentativité de la communauté musulmane belge pour justifier cette décision. L’instance est régulièrement mis en cause pour son manque de transparence et les ingérences étrangères dont sont l’objet ses mosquées.

Un fonctionnement interne qui fait débat

Depuis sa création en 1996, l’Exécutif des musulmans de Belgique est aussi en proie à de nombreuses tensions et dysfonctionnements internes. En octobre 2021, la diffusion d’un rapport de la Sûreté de l’État indiquait que la mosquée Sultan-Ahmet de Heusden-Zolder (province de Limbourg) jouait un rôle « important » dans la propagation de l’extrémisme dans la région. Le président de l’EMB (depuis 2018), Mehmet Üstün, est directement concerné car il dirige ce lieu de culte.

La France « met en garde » la Turquie, accusée d’« ingérences »

Déjà en décembre, le gouvernement belge a fait savoir qu’il ne délivrerait pas de subventions publiques en 2022. Au même moment, plusieurs membres de l’instance ont entamé une procédure judiciaire pour demander une meilleure gestion. « L’EMB est assez contesté pour son mode de représentation et aurait d’ailleurs déjà dû renouveler son équipe administrative depuis 2020 », explique l’islamologue Michaël Privot.

Ingérences étrangères

Plus que tout, les reproches se focalisent autour des « ingérences étrangères, de la Turquie et du Maroc » précise l’islamologue. Des pays dont sont largement issues les communautés musulmanes de Belgique. « L’enjeu pour ces pays est de continuer à contrôler leur diaspora à travers les mosquées et la nomination des imams. Ils ont ainsi une influence directe », explicite Michaël Privot. Pour la Turquie du président Erdogan, le principal enjeu est de s’assurer du soutien politique de la diaspora.

→ À LIRE. La gestion de la Grande Mosquée de Bruxelles retirée à l’Arabie saoudite

« Ce qui est très symbolique pour le Maroc, c’est de réussir à mettre la main sur la Grande Mosquée de Bruxelles », indique l’islamologue. En janvier 2020, le ministre de la justice a fait un geste fort en écartant Salah Echallaoui, accusé par la Sûreté de l’État d’espionnage pour le Maroc. Vice-président de l’EMB et président de la Grande Mosquée de Bruxelles depuis avril 2020, il a dû démissionner de ses fonctions.

« Bataille juridique »

Après l’annonce de la procédure de retrait de reconnaissance de l’EMB, son président, Mehmet Üstün, a fait savoir dans un communiqué qu’il souhaitait « que le ministre de la justice respecte l’état de droit et les principes constitutionnels de notre pays. Le culte musulman dispose de l’autonomie de s’organiser lui-même et n’a pas besoin d’ingérence du monde politique ».

Le processus destiné à mettre fin à la reconnaissance de l’instance représentative risque toutefois de durer, selon Michaël Privot : « On peut s’attendre à une bataille juridique de la part de l’EMB, qui ne va pas lâcher. Se pose alors la question, pour les musulmans, de bénéficier d’un autre organe qui les représente. »