Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

calendrier

Le temps des propositions concrètes pour le Synode

Synode, les catholiques ont la parole (3/5)

L’échéance de remise des synthèses diocésaines aux équipes nationales pour le Synode sur la synodalité approche et les croyants s’activent pour faire remonter leurs idées.

De Sao Paulo (Brésil), à Abidjan (Côte d’Ivoire) en passant par Rouen (Seine-Maritime), La Croix continue de suivre trois lieux dans leur participation au processus.

  • Marie Naudascher (à Sao Paulo), Lucie Sarr (à Abidjan), et Malo Tresca (à Rouen), 
Le temps des propositions concrètes pour le Synode
 
Très engagé dans sa paroisse à Sao Paulo, Peterson Prates se dit désabusé par l’organisation des débats.AVENER PRADO POUR LA CROIX
Le temps des propositions concrètes pour le Synode


À Abidjan, la gouvernance en questions

Comme chaque semaine, les membres de l’association de fidèles Theos ont décidé de se réunir, à la Riviera Bonoumin, dans la commune de Cocody, à Abidjan. Avec, à l’ordre du jour ce samedi 5 février, une mise en commun des réponses au questionnaire du Synode, distribué en décembre 2021. Ces questionnaires doivent être retournés entre janvier et février par les différents groupes, mouvements et associations.

« Que chacun exprime son point de vue. Chacun doit se faire entendre », recommande d’emblée la fondatrice du groupe, Marie-Laure Abotcha-Boni, devant la trentaine de catholiques présents. Elle-même membre de l’équipe nationale de contact, Marie-Laure est bien consciente des obstacles au processus. Deux semaines plus tôt, elle assurait le 22 janvier à San-Pédro, au sud-ouest de la Côte d’Ivoire, une formation sur le Synode aux missionnaires de la Consolata, pour mieux les préparer à répondre au questionnaire.

Seulement la moitié des catholiques sont informés de l’organisation de cette vaste consultation de l’Église universelle, et plutôt en milieu urbain, leur expliquait-elle, en reconnaissant aussi des problèmes de compréhension liés aux enjeux mêmes du Synode. « Une personne m’a interpellée en me disant qu’on lui avait remis le questionnaire synodal dans sa paroisse, mais que les explications fournies avec n’étaient pas assez clairesLes paroisses et structures ecclésiales sont parfois focalisées sur les besoins liés à leur fonctionnement quotidien, plus que sur le Synode. »

Un autre défi que l’Église ivoirienne pourrait mettre en lumière demeure le cléricalisme. « J’en ai fait l’expérience dans un autre diocèse, devant une assemblée de prêtres, poursuivait-elle devant les missionnaires. J’y intervenais avec deux prêtres. Quand ils s’exprimaient, il n’y avait aucun bruit. Mais quand cela a été mon tour, les prêtres se sont mis à bavarder… J’en ai demandé plus tard la raison à l’un d’eux : il m’a répondu qu’il leur était difficile de se laisser former par un laïc – et de surcroît, par une femme – dans un domaine qui relevait, à leurs yeux, de leur propre champ de compétences. »

Pour l’heure, ce 5 février à Bonoumin, les membres de Theos implorent l’Esprit Saint de les guider dans cette réunion sur le questionnaire synodal. Censées décliner la synodalité dans la culture ivoirienne, les premières questions – hasardeusement traduites à partir de proverbes locaux – suscitent des éclats de rire. « Devoir toujours prévenir celui avec qui l’on partage un tabouret avant de se lever, sinon on le fait tomber » a ainsi vocation à illustrer… la solidarité du groupe. Mais le ton devient rapidement plus sérieux lorsque est abordée la sixième question, portant sur l’organisation, la collaboration et les modes de gouvernance des structures ecclésiales. « L’organisation de certaines activités repose trop souvent sur les responsables », fait remarquer Morel, un des jeunes du groupe. Pour Gwladys, la sursollicitation de ces derniers explique parfois leur indisponibilité.

Son intervention suscite aussitôt un débat. « Il ne faut pas que les critiques se limitent aux responsables, réagit Max. Nous devons aussi faire notre autocritique. »« Certains nouveaux membres ici estiment qu’il y a un problème d’accueil, abonde alors Marie-Laure. Cela constitue un blocage à l’intégration des nouveaux venus. » Les discussions à bâtons rompus, pendant près de trois heures, n’auront permis de répondre qu’à six questions sur dix-sept. Mais beaucoup s’estiment satisfaits : « Tout le monde s’est exprimé, même ceux qui ne le font pas souvent. Lentement mais sûrement, nous marchons ensemble ! »

Le temps des propositions concrètes pour le Synode


À Sao Paulo, une désillusion certaine

Après une pause de plusieurs semaines liée aux grandes vacances, les débats sur le Synode ont repris, chaque mercredi soir en ligne, au sein de la communauté ecclésiale de base (CEB) de Sao Mateus, dans la grande banlieue est de Sao Paulo. Mais l’enthousiasme des débuts a laissé place à une certaine morosité.

Peterson Prates, un participant de 25 ans très engagé dans la paroisse locale, ne cache pas son désabusement. « La première étape du Synode n’a pas rempli ses promesses. Suivant le calendrier, nous aurions déjà dû rendre notre copie au cardinal Odilo Scherer, notre archevêque, en décembre, alors que la phase d’écoute des fidèles se poursuit jusqu’en juillet », s’emporte-t-il devant cet échéancier bien court.

Pour ne pas briser sa dynamique, le petit groupe de Sao Mateus a décidé de poursuivre malgré tout les débats et de remettre la synthèse de ses réflexions directement à Rome, à l’été. Ce choix n’empêche pas les plus sceptiques de prendre leurs distances avec les débats ecclésiaux en cours. « J’ai mes doutes quant à l’efficacité de ce processus, car l’Église n’est pas préparée à écouter vraiment ce que les fidèles veulent pour son avenir », se désole Guto Godoy, maître en architecture et liturgie.

Certaines propositions concrètes tentent tout de même d’émerger au sein de la communauté. Au premier chef desquelles la volonté, particulièrement exprimée par les jeunes, que le niveau de responsabilité des femmes reflète davantage leur importance au sein de l’Église. « Le diaconat des femmes doit être au centre des débats, et nous voyons que le pape François a souhaité ouvrir cette réflexion », appuie Peterson. Face au manque de prêtres dans la gigantesque communauté périphérique de Sao Mateus, leur participation est une évidence au quotidien. « Nous voulons que la hiérarchie donne à ces personnes la place centrale qu’elles méritent », insiste-t-il. Autre piste clé, la volonté d’avoir une Église qui s’implique davantage dans le débat politique, alors que les Brésiliens seront eux-mêmes appelés aux urnes en octobre de cette année pour élire leur prochain président. Les membres de la CEB ne cachent pas leur hâte de voir Jair Bolsonaro (extrême droite) décorer l’ex-chef de l’État, Lula, de l’écharpe présidentielle auriverde.

Le groupe se fédère autour de l’Église, mais aussi contre le gouvernement actuel. « On ne rate pas une seule manifestation contre Bolsonaro. On va sur l’avenue Paulista avec les banderoles de la communauté. Nous sommes des catholiques engagés, en dedans comme en dehors de notre Église », confie Lis, qui coordonne les débats synodaux.

L’Église a participé activement à la démocratisation après les trente années de dictature, mais en 2022, elle laisse les militants des droits de l’homme perplexes. « C’est comme si les droits de l’homme étaient une préoccupation des communistes ! Pourquoi l’Église ne se positionne-t-elle pas ? », interpelle encore Peterson, qui travaille au cabinet d’un conseiller municipal de gauche. « Il faut dénoncer les abus de pouvoir, l’autoritarisme, la montée de l’extrême droite, les attaques à la démocratie… »

 

Le temps des propositions concrètes pour le Synode


À Rouen, une intense session de réflexion

Ils sont une quarantaine à discuter jovialement, ce samedi 11 décembre au petit matin, autour d’un café et de viennoiseries disposées au fond d’une large salle du centre diocésain, sur les hauteurs de Rouen (Seine-Maritime). « C’est un peu une session de rattrapage pour les membres de notre Assemblée synodale qui n’avaient pu être là lors de notre précédente réunion dédiée, fin octobre », campe d’emblée Fabrice Madouas, responsable de la communication du diocèse.

Attablés devant leurs gobelets fumants, le père Benoît Bréant, curé de Saint-Pierre d’Yvetot, et Jean-Marc Létondot, membre de l’équipe pastorale, y représentent leur communauté, située à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de l’agglomération normande. Quelques semaines plus tôt, ils ont réuni une vingtaine de fidèles, par petits groupes, pour réfléchir à la thématique « Coresponsables dans la mission », proposée par le Vatican dans le cadre du processus synodal.

« Nous venons aujourd’hui forts de tout ce que nous avons lu et entendu autour de nous. C’est le diocèse qui se chargera ensuite de faire une synthèse générale des propositions », glisse Jean-Marc Létondot. À quelques mètres de lui, Maïté Massot, la référente diocésaine du Synode, vient de s’emparer du micro pour annoncer le déroulé de ce nouveau rendez-vous : prière, répartition de l’assemblée autour de diverses tables rondes d’une heure trente, avant un temps de partage collectif pour clore la session.

Après s’être brièvement présenté, chacun des membres du groupe « Discerner et décider » est appelé à faire part de son expérience et à faire remonter ses doléances sur la gouvernance dans l’Église. « Comme toute structure humaine, l’organisation de l’Église est une question sensible », entame François, jeune retraité engagé dans la Pastorale des migrants, venu d’une commune à l’ourlet sud de Rouen. « Il faut bien accompagner tout changement de prêtres ou d’équipes pastorales, pour que cela n’implique pas d’exclusion ou n’attise de rancœurs au sein des communautés. »

Très vite, des questionnements affleurent et s’égrènent au fil des discussions, soulevant même ici ou là des désaccords – qu’on devine liés à différentes sensibilités ecclésiales – chez les participants. Y a-t-il des espaces de dialogue à réinventer au sein de l’Église ? Comment renforcer la place de l’écoute dans les processus décisionnels ? Comment, ensuite, annoncer tel ou tel choix, le réajuster si besoin ? Quels charismes choisir, au service de quelles responsabilités ?

Les débats sont loin de se tarir quand advient déjà le moment de rédiger deux propositions concrètes à faire remonter auprès de l’Assemblée synodale. Pour ce petit groupe, ce sera « veiller à garantir plus de transparence dans les modes de nomination des personnes en responsabilité », mais aussi instaurer des « points d’étape » pour leur permettre d’être mieux accompagnées tout au long de leurs missions.

De retour dans la salle commune, des délégués de chacun des autres groupes – « Célébrer », « Écouter », « Dialoguer dans l’Église et dans la société » – se relaient au micro pour présenter, à leur tour, leurs idées clés : prendre davantage part aux activités organisées dans les villes et villages, renforcer la visibilité des équipes d’aumônerie, oser être davantage une Église en sortie… Du grain à moudre jusqu’à la prochaine réu­nion de l’Assemblée synodale, prévue sur une journée entière le 26 mars prochain, dans le diocèse de Rouen.

Réforme de l’Église : « La conception verticale de la gouvernance est au cœur de la désaffection de bien des fidèles »

  • Jean-Marie OnfrayPrêtre catholique

Comment faire pour que la démarche synodale ne soit pas seulement un gadget permettant de canaliser les interrogations des chrétiens ? Il faut pour cela adopter un nouveau « style de vie » en Église qui permette de revenir sur des siècles de conception verticale de la gouvernance, défend le père Jean-Marie Onfray.

  • Jean-Marie Onfray, 
Réforme de l’Église : « La conception verticale de la gouvernance est au cœur de la désaffection de bien des fidèles »
 
Participants à la journée de rencontre nationale en vue du synode sur « Les jeunes, la foi et le discernement des vocations », à Paris, le 9 mars 2017.CORINNE SIMON/CIRIC
    •  À la suite du rapport et des recommandations de la Ciase, chacun est en droit de penser qu’il ne s’agit pas seulement de combattre les abus odieux de certains dans l’Église, mais également de changer en profondeur des manières d’être en Église.


      Dans cette perspective, la proposition de démarche synodale (communion, participation et mission) est une grâce pour sensibiliser les communautés chrétiennes en favorisant le partage de la Parole et l’écoute de l’Esprit. Et pourtant, cette démarche n’est pas évidente pour beaucoup.

→ ANALYSE. Rapport Sauvé : ouvrir l’Église à l’esprit critique

Redécouvrir que faire Église c’est « marcher ensemble » n’est pas simple, alors que chacun pense qu’il a raison et s’enferme dans ses convictions, à la seule recherche de ceux qui pensent comme lui. La légitime réflexion en conscience invite à former cette conscience à l’écoute des autres et de la tradition de l’Église. Chacun a le droit d’avoir un avis ou une opinion sur tout, mais encore faut-il avoir l’humilité de se laisser mouvoir par l’Esprit, à l’écoute de la parole de Dieu. Il importe comme dit François dans l’Évangile de la joie de « retrouver la fraîcheur originale de l’Évangile », en cherchant « de nouvelles voies » et « des méthodes créatives », et à ne pas enfermer Jésus dans nos « schémas ennuyeux ». Il n’est donc pas original que la démarche synodale fasse suite à la Lettre au peuple de Dieu (20 août 2018) dans laquelle François remet en cause profondément le cléricalisme, cette attitude qui « annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple ».

Un point sensible

Nous touchons là un point sensible. Ce nouveau « style de vie » en Église vient bousculer des siècles de comportements où l’Église fut le domaine des clercs qui enseignent, gouvernent et sanctifient le peuple de Dieu, et le monde celui des laïcs. Cette conception verticale de la gouvernance est sans doute au cœur de la désaffection de bien des fidèles et de la mauvaise gestion des abus. Le pape demande aux communautés ecclésiales de ne pas se laisser aller à l’envie et à la jalousie : « À l’intérieur du Peuple de Dieu et dans les diverses communautés, que de guerres ! ». « Qui voulons-nous évangéliser avec de tels comportements ? ».

Il souligne la nécessité d’accroître la responsabilité des laïcs, qui sont maintenus « en marge des décisions » par « un cléricalisme excessif ». Il affirme « qu’il faut encore élargir les espaces pour une présence féminine plus incisive dans l’Église », en particulier « dans les divers lieux où sont prises des décisions importantes ». « Personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale ». Il cite Benoît XVI lorsqu’il affirme que l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart dans la lutte pour la justice ». Pour l’Église, l’option pour les pauvres est une catégorie « théologique » avant d’être sociologique. « Pour cette raison, je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. » « Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres… les problèmes du monde ne seront pas résolus. » Que de paroles du pape François à méditer !

Un « passe-temps » ?

Dans les Églises diocésaines, l’entrée en synode s’est vécue différemment et il est légitime de s’interroger. Comment cette démarche synodale ne va pas seulement être un « passe-temps » pour canaliser les interrogations des chrétiens ? Comment cette mobilisation dépassera les effets cosmétiques du « vivre-ensemble » ecclésial ? Enracinée dans la parole de Dieu, l’Église sait qu’elle tient de son Sauveur une dynamique fondée sur l’appel des Apôtres et que la communion hiérarchique est de droit divin. Mais le pouvoir que le Christ a donné à ses disciples (Mc 16) et plus spécifiquement aux « Douze » est un pouvoir de service. « Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 26-28).

→ EN DÉBAT. Anne Soupa : « Chantal Delsol ne décrit rien d’autre qu’une chrétienté sans christianisme »

François insiste : « Dans cette Église, comme dans une pyramide renversée, le sommet se trouve sous la base. C’est pourquoi, ceux qui exercent l’autorité s’appellent “ministres” : parce que, selon la signification originelle du mot, ils sont les plus petits entre tous. » Ce service de la grâce élève chacun et le rend conforme au Christ. Il nous faut donc reprendre les questions ecclésiologiques à la lumière de Vatican II, pour mieux préciser les contours des ministères ordonnés et des ministères institués. Ce travail de fond ne sera pas celui de la démarche synodale, mais doit en être l’écho. À la suite du rapport Sauvé, des groupes de travail ont été mis en place.

C’est le même Esprit Saint qui va s’exprimer dans la vaste consultation synodale et qui devra irriguer les travaux à venir tant en France qu’au niveau universel. Nous avons vu à la suite de Synode sur l’Amazonie que cela n’est ni simple ni évident ! L’Église catholique vit une lente érosion de ses fidèles et de ses ministres ordonnés depuis cinquante ans. Elle traverse la tempête des révélations de pédocriminalité en son sein. Elle subit l’influence du libéralisme qui fait de chacun son propre juge sur le marché de biens spirituels. Sa pertinence est liée à sa capacité de se transformer dans la fidélité à la Tradition, pour faire route (syn-odos) avec nos contemporains. Une Église synodale est une Église de l’écoute, avec la conscience qu’écouter est plus qu’entendre. C’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre.

Le dialogue islamo-chrétien, à contre-courant 

Reportage

Une rencontre « Ensemble avec Marie » a rassemblé environ 800 chrétiens et musulmans à l’église Saint-Sulpice, à Paris, dimanche 6 février. Alors que nombre de discours politiques actuels prônent plutôt la méfiance et le repli, ces participants ont confié à La Croix pourquoi ils continuent de croire au dialogue.

  • Mélinée Le Priol, 
Le dialogue islamo-chrétien, à contre-courant
 
La Chorale « Salam » par « Ensemble avec Marie », à l’église Saint Sulpice, le 6 février 2022.MÉLINÉE LE PRIOL

Quand on demande à des promoteurs du dialogue interreligieux pourquoi ils le pratiquent, les réponses semblent infinies. Pour les uns, c’est « une question de vocation ». Pour les autres, la valorisation de l’altérité découle directement des textes sacrés. Pour d’autres encore, elle est inscrite dans la théologie. « Dieu est dialogue en lui-même : entre Père, Fils et Esprit », résume ainsi le père Xavier de Verchère, aumônier général des Scouts et guides de France.

Croisé devant le stand « Jeunes, vivre nos différences au quotidien », l’un des huit installés dans les chapelles latérales de Saint-Sulpice, ce salésien s’entretient joyeusement avec Hamady Mbodj, commissaire international des Scouts musulmans de France. Chemise bleue, chemise verte, un foulard chacun. Ce binôme islamo-chrétien est loin d’être le seul à s’être constitué sous les voûtes de la plus grande église de Paris, ce dimanche 6 février. Cette journée « Ensemble avec Marie » aura attiré environ 800 personnes en tout, chrétiens comme musulmans.

Fraternité, « la mal-aimée de la devise républicaine »

Entre les deux scouts, la conversation se poursuit. « Si seulement on mettait autant d’énergie à chercher ce qui nous unit que ce qui nous sépare… », soupire Hamady Mbodj. Xavier de Verchère acquiesce : « C’est sûr que tant qu’on reste en surface, on ne voit que nos différences. Le dialogue, c’est une action volontaire ! Mais elle est nécessaire pour aller chercher nos points communs. »

Refusant toute confiance « aveugle » ou « béate », les participants à cette journée semblent conscients que rechercher la rencontre avec l’autre différent de soi n’a aujourd’hui rien d’évident. La fraternité n’est-elle pas « la mal-aimée de la devise républicaine », comme le disait tout à l’heure l’écrivaine Karima Berger, l’une des intervenantes de l’après-midi ?

→ ENQUÊTE. Trois ans après, le Vatican continue de promouvoir le « document sur la fraternité » d’Abu Dhabi

Les discours de méfiance, voire de haine, qui alimente le débat public en cette campagne présidentielle, les croyants croisés à Saint-Sulpice en ont connaissance. « Il m’arrive de dire qu’on fait beaucoup d’efforts pour peu de résultat », reconnaît Abdelkader Oukrid, l’un des organisateurs de la journée. Mais savoir qu’une part non négligeable des croyants des deux religions refuse tout dialogue ne « décourage pas » cet enseignant au Centre Sèvres.Il n’est pas le seul à se dire « stimulé » par le climat ambiant, qui rend le dialogue « d’autant plus urgent et nécessaire ».

Entre croyants, une fraternité « plus facile »

De son côté, Henri Foucard admet qu’il n’est pas toujours aisé d’attirer des jeunes vers le Groupe interreligieux pour la paix des Yvelines, dont il est secrétaire. « Des jeunes musulmans, on en a, mais on a du mal à faire venir des jeunes chrétiens », précise-t-il, supposant que ces derniers préfèrent des engagements « plus concrets » ou à plus fortes retombées sociales. Certains choisissent aussi l’évangélisation, y compris à destination de musulmans.

Parmi les jeunes musulmans présents à Saint-Sulpice samedi, Amina Lrhoula participe régulièrement à des ateliers de lecture du Coran et de la Bible. Si la fraternité avec des chrétiens lui semble si « naturelle », c’est avant tout parce qu’ils sont, comme elle, des croyants. « Je ne peux pas parler de Dieu avec n’importe qui… Mais avec les gens qui croient, qui ont une vie spirituelle, il y a quelque chose. C’est plus simple d’entrer en relation. »

Constat similaire chez Azhar Abbas, un chiite d’origine indienne qui se dit « conforté dans ses convictions » par l’ambiance chaleureuse de cette journée. « De toute façon, la méfiance, l’animosité, ce n’est pas durable. De la même manière que la gravité fait tout retomber vers le sol, notre nature est de vouloir la paix », affirme-t-il avant de préciser que son fils s’appelle Issa (le nom de Jésus dans le Coran) et son épouse Mariam (Marie).

Une confiance difficile à communiquer

« Autour de Marie, nous sommes des frères priants », déclare pour sa part Jean-Marie Drouard, engagé dans le mouvement chrétien des Focolari, qui figure parmi la quarantaine d’associations partenaires de l’événement. S’il n’a aucun doute sur ses propres convictions, il reconnaît que « communiquer cette confiance » est moins évident de nos jours. « Qui veut bien l’entendre ? »

Au lendemain de l’événement, le diocèse de Paris a dû se justifier sur Twitter de « l’espace de silence disponible pour la prière musulmane » qui avait été installé la veille à Saint-Sulpice. « Cet espace, temporaire, s’inscrivait dans le cadre d’une rencontre entre chrétiens et musulmans », précise le diocèse dans son tweet. Une photo du panneau annonçant cet espace de prière avait en effet créé du remous sur les réseaux sociaux, certains internautes voyant là une « profanation ».

Les réseaux chrétiens, « bras » de la France au Moyen-Orient

Analyse

Emmanuel Macron doit remettre la Légion d’honneur, mardi 1er février, à Mgr Pascal Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient. Ces dernières années, l’État s’est souvent appuyé sur l’expertise de cette association, ainsi que d’autres proches de l’Église, pour déployer sa politique au Moyen-Orient.

  • Mélinée Le Priol, 
Les réseaux chrétiens, « bras » de la France au Moyen-Orient
 
Fin août, Mgr Pascal Gollnisch (à droite) faisait partie de la délégation officielle du voyage présidentiel en Irak.LUDOVIC MARIN/AFP

Quand il recevra la Légion d’honneur des mains du président Macron, ce mardi 1er février, le directeur de l’Œuvre d’Orient, Mgr Pascal Gollnisch, ne le rencontrera pas pour la première fois. Loin de là. Fin août 2021, il faisait partie de la délégation officielle du voyage présidentiel en Irak. Un an plus tôt, il avait accompagné le chef de l’État à Beyrouth, endeuillée par l’explosion sur son port. Et en janvier 2020, il était à ses côtés à Jérusalem.

→ LES FAITS. Légion d’honneur : plusieurs personnalités du monde religieux ont été distinguées

C’est lors de ce voyage que l’exécutif avait annoncé le lancement d’un fonds pour les écoles chrétiennes d’Orient, coadministré par le ministère des affaires étrangères… et l’Œuvre d’Orient. Chacun des deux partenaires a alimenté ce fonds à hauteur d’un million d’euros. La « rencontre » organisée par l’Élysée en amont de la remise de décoration et « consacrée aux actions de la France en faveur des chrétiens d’Orient » devrait être l’occasion de faire le point sur ses réalisations.

Une histoire ancienne

« La collaboration avec l’État remonte aux origines de l’Œuvre d’Orient (association fondée en 1856, NDLR), rappelle Mgr Gollnisch. C’est une histoire ancienne, qui s’est approfondie. » Pourquoi ? Outre la relation de confiance entre ce religieux et Emmanuel Macron, qui n’est un secret pour personne et qui a été facilitée par Charles Personnaz, camarade de promotion de l’ENA du chef de l’État et bénévole à l’Œuvre d’Orient, d’autres facteurs entrent en compte.

→ ENTRETIEN. Mgr Gollnisch : « Aucun chrétien d’Orient ne quitte son pays de gaieté de cœur »

2015 a constitué un tournant dans les relations entre l’État et les réseaux chrétiens au Moyen-Orient. Face aux exactions commises par Daech, Paris a mis sur pied une conférence internationale sur les minorités ethniques et religieuses de cette région du monde. Les observateurs y ont vu un « changement majeur d’état d’esprit », infléchissant la traditionnelle prudence de la France concernant le soutien aux minorités religieuses, notamment chrétiennes, par peur de procès en communautarisme.

Relais précieux pour l’État sur le terrain

Dès lors, plusieurs associations appartenant à la « planète catholique » se sont mises à constituer des relais précieux pour l’État sur le terrain. L’Œuvre d’Orient, donc, mais aussi des structures plus modestes comme Fraternité en Irak (fondée en 2011) ou encore la Fondation Saint-Irénée, membre du comité de suivi de la conférence de Paris de 2015. Leurs actions concernent aussi bien les écoles chrétiennes – et, par extension, la francophonie – que le patrimoine religieux.

« Sur place, on est vus comme un “bras” de la France, et c’est positif, estime Étienne Piquet-Gauthier, directeur de la Fondation Saint-Irénée, liée au diocèse de Lyon. L’État a besoin de structures comme les nôtres pour entrer en contact avec les responsables religieux : car dans ces pays, ils sont incontournables. »

« C’est gagnant-gagnant, renchérit Loÿs de Pampelonne, ancien directeur de l’Œuvre d’Orient en Irak. D’un côté, notre expertise offre à l’État un gain de temps et d’énergie ; de l’autre, quand je guidais des politiques français sur le terrain, j’en profitais pour montrer en priorité les projets portés par notre association. »

Risques de mise en danger

Au point que la France délègue une partie de sa politique au Moyen-Orient à ces associations ? « C’est un peu l’idée », confirment plusieurs de leurs membres. En particulier dans des pays avec lesquels la France n’a plus de relations diplomatiques, comme la Syrie depuis la crise de 2011. « Dans cet État où la France n’a pas d’ambassade, notre action a permis de maintenir des contacts entre nos deux pays», revendique Mgr Pascal Gollnisch. Un observateur fait remarquer que si le nom de l’ONG est le plus souvent cité, certains projets se voient parfois attribués à « la France » en général, bénéficiant ainsi à son rayonnement.

« Le problème, c’est qu’être vus comme trop proches du gouvernement peut faire de nous des cibles et nous mettre en danger », souligne un directeur associatif, évoquant les risques d’enlèvement. Certains partenariats ont par ailleurs concerné des structures controversées, comme SOS Chrétiens d’Orient, qui a bénéficié de 2015 à 2020 d’une convention avec le ministère de la défense alors que l’ONG était liée aux milices pro-Bachar en Syrie.

Charles Personnaz, directeur de l’Institut national du patrimoine (INP), tient à préciser que les liens entre l’État et les associations chrétiennes n’ont rien d’« exclusif ». Depuis le passage de Bernard Kouchner au ministère des affaires étrangères (2007-2010), les milieux diplomatiques et humanitaires ont eux aussi considérablement renforcé leurs liens.

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Biographie express

1952. Naissance à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine)

1976-1989. Directeur des pèlerinages français en Pologne

1982. Ordination sacerdotale pour le diocèse de Paris

1982-1995. Cofondateur de la Maison Saint-Augustin et du Séminaire de Paris

2010. Directeur général de l’Œuvre d’Orient

2012. Chapelain de Sa Sainteté, ce qui lui vaut le titre de « monseigneur »

2014. Vicaire général de l’ordinariat des catholiques orientaux en France

2016. Publication de Chrétiens d’Orient. Résister sur notre terre (Éd. du Cherche Midi)

1er février 2022. Chevalier de la Légion d’honneur