Dialogue interreligieux

« Lorsque nous travaillons pour les âmes, nous ne pouvons user que de persuasion et d'amour... Nous ne pouvons rien faire tant que nous n'avons pas persuadé les gens autour de nous qu'ils sont aimés... » (Cardinal Lavigerie, 1885)

« Nous croyons qu'en toute religion il y a une secrète présence de Dieu, des semences du Verbe qui reflètent un rayon de sa lumière... » (Chapitre 1967)

« Nous célébrons et partageons cette vie avec Dieu lorsque nous allons à la rencontre des cultures et des religions... nous réjouissant de la foi vivante de ces croyants et les rejoignant dans leur quête de la Vérité, cette Vérité qui nous rend tous libres. » (Chapitre 1998)

Missionnaires, nous sommes appelés à faire les premiers pas pour rencontrer les personnes, qu'elles que soient leurs convictions, leur religion.

Au Burkina Faso, cette réalité se traduit surtout dans la rencontre respectueuse et évangélique avec les adeptes des religions traditionnelles et avec les musulmans.

Dans cette rubrique, nous étudierons divers aspects de ces religions, particulièrement de l'islam.

Peut-on savoir qui était réellement Jésus ? | The Conversation

Jésus est le personnage de l’Antiquité sur lequel on a, de loin, le plus écrit. Mais que sait-on réellement sur la figure historique du Christ ? Dans quelle mesure une approche scientifique est-elle possible ?

« Le Christ dans le désert », Ivan Kramskoï, 1872, Moscou, galerie Tretiakov. Wikipédia

Christian-Georges Schwentzel, Université de Lorraine

Cet article est publié dans le cadre de la Nuit Sciences et Lettres : « Les Origines », qui se tiendra le 7 juin 2019 à l’ENS, et dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez le programme complet sur le site de l’événement.


Deux siècles de recherches scientifiques sur Jésus

Hermann Samuel Reimarus (1694-1765) est le premier chercheur qui s’intéressa au personnage historique de Jésus. Son livre ne fut publié qu’après sa mort (Von dem Zwecke Jesu und seiner Jünger, Berlin, 1784). Le Galiléen fut, selon Reimarus, un révolutionnaire juif, mis à mort par les Romains. C’est alors que certains de ses disciples, refusant sa mort, auraient volé son corps et fait croire en sa résurrection. Ils auraient également inventé le thème du retour prochain du Messie.

Un peu plus tard, David Friedrich Strauss (Das Leben Jesu, Tübingen, 1835) souligne les discordances entre les Évangiles qui ne reposeraient sur aucune réalité historique. Il ne s’agirait que d’un ensemble de mythes. Poussant cette tendance à l’extrême, Bruno Bauer va jusqu’à nier l’historicité de Jésus. Une thèse récemment reprise par Michel Onfray.

Moins sceptique, Ernest Renan (Vie de Jésus, Paris, 1863) dépeint un « doux rêveur de Galilée » et un « charmeur » transformé en messie, malgré lui, par le besoin d’adorer de ses partisans. « Il n’arrive de miracles, écrit Renan, que dans les temps et les pays où l’on y croit, devant des personnes disposées à y croire ».

Au début du XXe siècle, Albert Schweitzer (Von Reimarus zu Wrede, Tübingen, 1906) dresse un bilan plutôt négatif des recherches réalisées, considérant que Jésus demeure une véritable énigme historique.

 

La Sainte Face de Jésus. Icône anonyme, vers 1100. Moscou, galerie Tretiakov. Wikipédia

Démythologiser Jésus

En 1926, la recherche est relancée par Rudolf Bultmann (Jesus, Tübingen, 1926) qui présente les Évangiles comme des recueils de légendes, élaborées après la mort de Jésus par les premiers chrétiens. Il se propose de « démythologiser » ces textes afin de retrouver le Jésus véritable. Il entreprend un travail de décorticage de ce qu’il considère comme les couches successives de discours et de traditions qui seraient venues se superposer à un noyau dur de propos authentiquement tenus par Jésus. Les successeurs de Bultmann cherchèrent, à leur tour, à repérer des traces du Jésus historique dans, ou plutôt « sous » les Évangiles. Les éléments retenus comme authentiques sont ceux que les chercheurs jugent les plus plausibles, mais leurs critères de plausibilité demeurent discutables.

En 1985, Robert Funk fonda, aux États-Unis, le fameux Jesus Seminar qui regroupa jusqu’à 150 chercheurs. Le but de cette équipe, qui se réunissait deux fois par an, était d’analyser les paroles et les actes attribués à Jésus dans les sources antiques. Les différents passages des Évangiles étaient soumis au vote des participants qui devaient ainsi départager les propos authentiques des inventions tardives. Les méthodes du Jesus Seminar firent l’objet de nombreuses attaques et moqueries, relayées par la presse.

La thèse du travestissement

La démythologisation de Jésus a conduit à mettre en évidence le noyau « juif » des Évangiles.

Jésus appartenait au judaïsme. Mais, une fois ce positionnement admis, le problème de la définition de Jésus demeure presque entier, car le judaïsme du Ier siècle n’était nullement unifié. Entre les sadducéens, les pharisiens, les esséniens et les autres mouvements se revendiquant du judaïsme, diverses manières d’être juif coexistaient. Reste donc encore à savoir de quel mouvement Jésus était le plus proche.

Ed P. Sanders (Jesus and Judaism, Londres, 1985) voit en Jésus un prophète de la restauration d’Israël : il annonçait l’avènement d’un royaume et était perçu comme un souverain. L’aristocratie juive et le pouvoir romain ne s’étaient donc nullement trompés en le condamnant à mort pour aspiration à la royauté.

Pour Geza Vermes (Jesus the Jew, Londres, 1973), par contre, Jésus était un sage juif enseignant dans les synagogues. Son message initial aurait ensuite été dénaturé, notamment par l’évangile selon Jean. Le vrai Jésus aurait été travesti par les spéculations théologiques de ses héritiers qui auraient assuré sa promotion au rang de Dieu.

Plus polémique encore, Hyam Maccoby (The Mythmaker, New York, 1987) affirme que le personnage historique de Jésus, très proche des pharisiens, aurait été radicalement déformé après sa mort. Le coupable de cette manipulation serait Paul, inventeur du christianisme, alors que Jésus n’aurait pas lui-même été chrétien. Paul se serait inspiré de certains cultes polythéistes pour forger la religion chrétienne, en plaquant du paganisme sur le judaïsme pharisien de Jésus.



Le théâtre de Sepphoris non loin de Nazareth d’où est originaire Jésus. Carole Raddato from FRANKFURT, Germany/Wikipédia, CC BY

Replacer Jésus dans son contexte

L’approche historique consiste aussi à mener l’enquête sur le contexte dans lequel vécut le Christ. C’est ce que fit John Dominic Crossan (The Historical Jesus, San Francisco, 1991). Il en déduit que Jésus, juif rural, se fit le promoteur d’un égalitarisme social qui le conduisit irrémédiablement à entrer en conflit avec l’aristocratie cléricale de Jérusalem. L’étude du contexte historique suggère que Jésus fut une figure de la résistance des petits paysans galiléens face aux opulentes villes de Sepphoris et Tibériade, dont le récent essor avait profondément bouleversé les pratiques agricoles traditionnelles. L’urbanisation de la Galilée aurait eu des conséquences néfastes pour les paysans fragilisés par le développement de la monoculture, seule capable de répondre aux besoins des citadins. La disparition des fermes autosuffisantes consacrées à la polyculture aurait ainsi aggravé le sort des campagnards exploités.

Un des apports de l’œuvre de Crossan est d’accorder une grande importance aux témoignages archéologiques, bien qu’ils soient peu nombreux et souvent controversés. On retient surtout, une inscription découverte à Césarée Maritime mentionnant le nom de Ponce Pilate, le gouverneur romain qui valida la condamnation à mort de Jésus ; la cheville droite, transpercée d’un clou, d’un condamné à mort, crucifié au Ier siècle ; l’ossuaire supposé du grand-prêtre Caïphe ; les ruines de Capharnaüm où aurait été identifiée la maison de Pierre sous les restes d’une église byzantine et un bateau de l’époque de Jésus retrouvé dans le lac de Tibériade.

Toujours à partir de l’étude du contexte historique, Reza Aslan (Zealot, New York, 2013) présente Jésus comme un rebelle en lutte contre la domination romaine et ses alliés locaux. Il aurait développé un discours anti-élite dans le but notamment de déstabiliser l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem.



Inscription de Ponce Pilate retrouvée à Césarée Maritime. Copie conservée au Musée archéologique de Milan. Reinhard Dietrich/Wikipédia, CC BY

Quelques principes méthodologiques

Les objectifs de l’historien de Jésus me paraissent être les suivants :

  • proposer une approche profane, sans miracles ni résurrection (si ce n’est comme des thèmes du discours), en écartant, par la même occasion, toute idée de destin ou de volonté divine ;
  • partir d’une présomption d’authenticité concernant les sources, l’hypothèse d’une réécriture ou d’une déformation postérieure ne pouvant être admise qu’après avoir épuisé toutes les autres possibilités ;
  • traiter les Évangiles comme les autres textes antiques, notamment les biographies de grands personnages (Vies de Plutarque, Res Gestae d’Auguste…) ;
  • tenter de construire une chronologie de la carrière de Jésus, malgré les divergences entre les Évangiles ;
  • replacer Jésus dans son contexte historique et social : la Galilée et la Judée sous domination romaine ;
  • comparer Jésus avec les autres leaders du moment (messies juifs anti-romains, rois hellénistiques, empereurs romains) et aux héros de la mythologie gréco-romaine, afin d’identifier d’éventuelles thématiques communes (filiation divine du chef, message de « Bonne Nouvelle », guérisons miraculeuses…) ou bien des divergences (virginité de Marie, résurrection terrestre de Jésus…) ;
  • proposer une finalité, c’est-à-dire des causes et des conséquences : pourquoi Jésus fait-il ce qu’il fait ? Comment y parvient-il ? Peut-on trouver, dans les Évangiles, les indices d’une stratégie de communication de Jésus ?

Le Jésus historique apparaît alors comme un leader toujours en devenir, à la manière de beaucoup d’hommes politiques : il s’adapte aux circonstances ; il lui arrive même de changer d’avis. Cette perspective permet de comprendre ses succès et ses échecs, comme pour tout autre grand personnage de l’histoire antique.


Christian-Georges Schwentzel a publié « Les Quatre Saisons du Christ, un parcours politique dans la Judée romaine », éditions Vendémiaire.

Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

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Au Burkina Faso, l’affaiblissement de l’État
fait le lit du terrorisme | The Conversation

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Au nord du Burkina Faso, les récentes attaques contre une église à Dablo, le 12 mai 2019, et contre une procession de fidèles catholiques à Zimtenga, le lendemain, font craindre un embrasement aux contours religieux dans un pays qui connaît un défi sécuritaire majeur. Ces attaques succèdent à l’assassinat d’un pasteur et de cinq fidèles protestants à Silgadji (Nord) en avril 2019 et à l’enlèvement d’un prêtre catholique en mars 2019.

Ismaila Kane, University of Ottawa

Tous ces événements s’inscrivent dans une dynamique de violence qui touche particulièrement le nord et l’est du Burkina Faso. Entre les attentats et les règlements de compte intercommunautaires comme le massacre de Peuls à Yirgou (Nord) en début d’année 2019, cet État d’Afrique de l’Ouest inquiète.

Mais qui sont les auteurs de ces violences qui touchent une partie de ce pays ? Pourquoi s'en prennent-ils maintenant aux communautés chrétiennes ? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord accorder une attention particulière au contexte politique du pays.

Un contexte politique instable

La montée des attaques au Burkina Faso est en grande partie imputable à l’affaiblissement de l’État, lui-même provoqué par un contexte politique très instable depuis le début de la décennie. En 2011, des affrontements opposèrent les forces de l’ordre et les étudiants. Durant la même année, une mutinerie secoua les rangs de l’armée et plusieurs militaires s’adonnèrent à des actes de vol et de pillage sur la population.

Blaise Compaoré, président à l’époque, reprit la main non sans mal. Obligé de dissoudre le gouvernement pour faire taire les mécontentements, il ouvrit toutefois un autre front lorsqu’il décida de modifier la constitution pour se présenter à l’élection présidentielle prévue en 2015. Alors que les députés étaient invités à voter le projet de modification constitutionnelle, la population se souleva, forçant le départ précipité du président le 31 octobre 2014.

En septembre 2015, après une période incertaine durant laquelle les militaires prirent le pouvoir avant de le restituer aux civils, une tentative de putsch fut menée par le régiment de sécurité présidentiel. Elle se solda par un échec. En novembre 2015, le gouvernement de transition parvint à organiser l’élection présidentielle qui porta Roch Marc Christian Kaboré, ancien premier ministre et président de l’Assemblée nationale, au somment de l’État.

Depuis son élection, le pouvoir central est décrié par une partie de la population en raison de ce qu’elle perçoit comme une incapacité à faire face aux multiples problèmes du pays.

L’État burkinabè, notamment l’armée, est ressorti très fragilisé par ces crises.

À ce contexte politique nationale instable s’ajoute une insécurité sur le plan régional au Sahel, notamment au Mali, pays limitrophe. Certaines attaques comme celle de Ouagadougou en 2016 ont été revendiquées par Al-Qaida, présent dans le nord du Mali. L’affaiblissement de l’État central le limite dans sa capacité à intervenir dans le territoire national et à contrôler ses frontières qui sont devenues très poreuses.

L’affaiblissement de l’État, source de violences

La faiblesse de l’État central favorise l’émergence et le développement d’acteurs qui s’arrogent l’exercice de la violence, mêlant coupeurs de route, milices d’autodéfense ethniques et groupes armés se revendiquant du djihad. Certains de ces groupes peuvent s’adonner à plusieurs activités en même temps, allant du pillage de biens à l’attaque motivée par la foi. C’est dans l’atmosphère d’insécurité grandissante que les groupes djihadistes opèrent.

Cependant, bien qu’ils aient tendance à se présenter sous la bannière d’Al-Qaeda ou de l’État islamique, ces groupes ont souvent un ancrage local. Ils instrumentalisent les clivages identitaires existants pour enraciner leur lutte. C’est le cas de Ansaroul Islam de Ibrahim Dicko qui opère dans le nord du Burkina Faso et exploite les clivages historiques entre Peuls et Rimaïbé, descendants d’esclaves des Peuls.

Les actions des groupes djihadistes dans le nord du pays ont débouché sur des violences entre groupes ethniques dans une logique de vengeance et de représailles comme l’a montré le massacre de Yirgou. Le terrorisme vise les institutions étatiques comme la police et les mairies, et de plus en plus explicitement les autres communautés religieuses comme les protestants et les catholiques.

Cibler les autres communautés : cibler l’État

Des contextes comme le Nigeria avec Boko Haram ont montré que les groupes djihadistes peuvent attaquer les membres d’autres croyances dans l’objectif de fabriquer et cristalliser une confrontation religieuse ouverte. Au Burkina Faso, les chrétiens constituent une minorité religieuse (environ 20 à 25 % de la population). Les violences répétées contre les églises chrétiennes – qu’il s’agisse d’enlèvement ou de tueries – traduisent une volonté des groupes terroristes d’enclencher des tensions entre communautés religieuses.

En outre, les chrétiens, en général, et les catholiques, en particulier, sont identifiés à l’État, notamment pour deux raisons. D’une part, l’État burkinabè agit généralement comme protecteur des minorités religieuses dans le pays. Ainsi, s’attaquer aux chrétiens, c’est également s’attaquer à l’État.

D’autre part, les catholiques, même s’ils constituent une minorité religieuse au Burkina Faso, ont fortement influencé l’histoire du pays. Depuis l’indépendance, une grande partie des femmes et des hommes qui ont dirigé le Burkina Faso sont catholiques.

Comme l’a déjà noté René Otayek, l’Église catholique est un acteur social de premier plan et a agi comme modérateur lors des crises qui ont eu lieu dans le pays. En s’en prenant aux catholiques, ces attaques visent un des acteurs centraux de la société burkinabè.

Par ailleurs, les attaques contre des églises ont également comme objectif de médiatiser un conflit qui est encore peu suivi dans le monde. En ciblant les chrétiens, ces attaques sont « coup médiatique » destinés à plusieurs publics : les potentiels recrus, les groupes concurrents, les opinions publiques et les chancelleries occidentales qui peuvent s’émouvoir devant cette situation.

Un pays central

Occupant une position géographique centrale en Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso est sensible aux soubresauts politiques de ses voisins. L’affaiblissement progressif de l’État dû aux multiples crises des années 2010 l’a rendu vulnérable aux actions de groupes aux motivations souvent locales qui visent maintenant les chrétiens de manière délibérée.

L’occupation du nord du Mali par les groupes djihadistes avait, dès le début, suscité les craintes des catholiques burkinabè qui tiennent à l’équilibre entre communautés religieuses et au dialogue islamo-chrétien. Les groupes djihadistes mènent des actions contre eux et ainsi contre l’État, profitant du vide laissé par celui-ci. Ils opèrent toutefois dans un pays résilient qui, dans son histoire tourmentée, a fait face à d’innombrables difficultés qu’il a surmontées avec force.

Ismaila Kane, Politologue, chargé de cours, University of Ottawa

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Michel Jondot est parti non pas pour l’autre monde
mais pour « l’Autre du monde », comme il disait,
à l’aube du vendredi 7 juin 2019 | GAIC

 
 
 
Michel Jondot est parti non pas pour l’autre monde mais pour « l’Autre du monde », comme il disait, à l’aube du vendredi 7 juin 2019.
    
                                          Michel Jondot est parti non pas pour l’autre monde mais pour « l’Autre du monde », comme il disait, à l’aube du vendredi 7 juin 2019.

« Il est là ce temps où son temps est le nôtre et c’est l’Autre du temps. »
Michel Jondot

Michel Jondot est parti non pas pour l’autre monde
mais pour « l’Autre du monde », comme il disait,
à l’aube du vendredi 7 juin 2019.

Lire les hommages sur : Michel Jondot est parti non pas pour l’autre monde mais pour « l’Autre du monde »,

comme il disait, à l’aube du vendredi 7 juin 2019, GAIC, 11.06.19.

Hommage au prêtre Michel Jondot, artisan du dialogue islamo-chrétien,
Rédigé par Mustapha Chérif
, SaphirNews, 15.06.19.

Comment les sociétés tolérantes
se laissent porter par la haine | The Conversation

 

Cela fait presque dix ans que le film Le Ruban blanc du réalisateur autrichien Michael Haneke est sorti. L’action se déroule à l’été 1914 dans un petit village protestant du nord de l’Allemagne, au moment où une série d’événements violents et mystérieux, dont des actes de vandalisme, des incendies volontaires et des passages à tabac, vient troubler le calme qui y régnait.

Des enfants du village sont suspectés d’être les coupables, mais les crimes restent malgré tout non élucidés par la communauté et, par conséquent, impunis. À la fin du film, la nouvelle de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et de l’éclatement du conflit qui lancera la Première Guerre mondiale s’abat sur les villageois.

Graffiti, probablement de Banksy, dénonçant les conditions d’incarcération des prisonniers à Guantanamo. Londres. Eadmundo/Flickr, CC BY-SA

Pourquoi Le Ruban blanc est-il aussi pertinent aujourd’hui ? À travers une métaphore bien ficelée, le film décortique la montée de l’intolérance en l’espace d’une génération. Un quart de siècle plus tard, la génération constituée par les résidents du village constituera en effet le noyau dur du Troisième Reich, comme le décrit Daniel Jonah Goldhagen dans Les Bourreaux volontaires de Hitler (1997).

De la même manière, le précédent polar du réalisateur, Caché (2005), portait en réalité sur la colonisation française de l’Algérie. À la sortie du film, un critique du Monde notait :

« Haneke semble dépeindre un monde civilisé qui aurait expulsé toute barbarie, mais ce qui s’affirme vraiment dans son cinéma, c’est que l’éradication de celle-ci, utopie avouée ou non de la société contemporaine occidentale, pourrait n’être qu’une autre manière de la faire revenir. »

Depuis le 11-Septembre, les sociétés du monde entier sont de plus en plus gagnées par l’intolérance. Pareille introspection est donc nécessaire.

A quoi peut-on attribuer la radicalisation non pas d’un seul groupe mais d’une société tout entière ? De quelle manière et à quel moment une communauté auparavant tolérante et civilisée dérive-t-elle vers des formes d’interaction – entre ses citoyens et avec les personnes extérieures – qu’on pourrait qualifier d’extrémistes ? Que faire quand on assiste à la lente prolifération et acceptation de la haine ?

Comme le montre l’allégorie de Michael Haneke, une telle transformation peut survenir en une seule génération. Elle est surtout encouragée par l’effondrement du système éducatif, le détournement du savoir et, ce qui est plus problématique, la passivité politique et éthique.

Une chasse aux sorcières d’un type nouveau

Le caractère inédit du 11-Septembre dans les relations internationales a parfois été exagéré, mais l’événement n’en reste pas moins à l’origine de la phase actuelle ou se jouent ces dynamiques.

Comme l’ont démontré de manière saisissante les violations des droits humains commises dans les prisons d’Abou Ghraib et de Guantanamo et la justification de la torture, le 11-Septembre a eu pour effet d’introduire les principaux éléments de cette nouvelle socialisation en devenir, a savoir la militarisation des affaires internationales, la sur-sécurisation de la société, les violations de l’État de droit, la normalisation des discours et des pratiques discriminatoires et la surveillance généralisée.

Avec le temps a déferlé une vague de néo-autoritarisme, assurée par la monétisation de la démocratie, comme l’explique Jane Mayer dans Dark Money, ouvrage qui expose en détail la manière dont certains milliardaires ont injecté de l’argent dans l’extrême-droite américaine.

Le terrorisme transnational létal d’Al-Qaïda et de l’État islamique, mais aussi, paradoxalement, l’horizon mental de recherches en sciences sociales presque exclusivement concentrées sur la violence des groupes armés islamistes ont permis le développement de politiques publiques répressives, ainsi que la poussée d’un populisme d’un genre nouveau, adepte de la chasse aux sorcières, chasse devenue de plus en plus acceptable sur le plan politique. On remarque moins ces aspects car, dans les faits, ils sont largement répandues et problématiques, et donc plus difficiles à repérer.

La normalisation des propos haineux

Dans un tel contexte, la quasi-normalisation des discours haineux a fait augmenter l’extrémisme de certains groupes, tant et si bien que les militants antiracistes se retrouvent sur la défensive, tandis que les propos haineux sont désormais simplement considérés comme « l’expression d’une oleur repinion différente ».

Le 27 janvier 2017, sept jours seulement après le début de sa présidence et, symbole fort, à l’occasion de la Journée internationale dédiée aux victimes de l’Holocauste, Donald Trump a signé le décret présidentiel 13769. Couramment appelée le « Muslim Ban », cette loi a officiellement introduit une discrimination à l’encontre de certains individus du fait de leur religion, une interprétation validée par la Cour suprême des États-Unis.

Manifestation contre le « Muslim Ban » à Minneapolis, États-Unis, le 31 janvier 2017. Fibonacci Blue/Flickr, CC BY

Aussi, les extrémistes se sont alors habilement engouffrés dans la brèche pour diffuser plus largement leurs idées. Les néo-nazis et les militants du Ku Klux Klan se sont rassemblés à Charlottesville, en Virginie, au mois d’août de la même année, pour promouvoir ouvertement la suprématie d’une pseudo-race blanche. Quand un de ces nationalistes a foncé dans un groupe de contre-manifestants avec sa voiture, tuant une femme, le Président américain n’a pas parlé de terrorisme et a estimé qu’il y avait « des gens très bien des deux côtés ».

Plus que jamais, en particulier dans les sociétés occidentales, les idées de l’extrême-droite trouvent un écho très large, notamment sur les questions d’identité, de culture et de religion. Cette tendance toxique se manifeste aussi dans certaines sociétés non-occidentales, comme en Inde, au Brésil et en Israël.

Paradoxalement, dans les années 2010, l’idéologie intolérante et antidémocratique des groupes violents qui ont pris l’Occident pour cible dans les années 2000 est devenue courante dans ce même monde occidental. Le racisme y est désormais reproduit en son sein, à des niveaux élevés. Ces points de vue racistes génèrent à leur tour un terrorisme d’extrême-droite, à l’instar du récent massacre dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en mars 2019, qui a fait une cinquantaine de victimes.

Ceci, alors même que ces sociétés tolèrent nonchalamment de telles idées en leur sein tout en dénonçant l’extrémisme violent des autres, leur propre radicalisation leur échappe.

Italie, Allemagne, États-Unis et France

L’Italie, l’Allemagne, les États-Unis et la France sont parmi les principaux précurseurs de cette nouvelle phase inquiétante. Célébrée par le Ku Klux Klan, l’élection de Donald Trump n’a pas tant initié cette tendance que dévoilé au grand jour des dystrophies en cours depuis quinze ans.

Le racisme est le plus visible de toutes celles-ci. Il prend la forme de l’islamophobie, du racisme anti-noir et anti-latino, ou encore de l’antisémitisme, et se développe parmi les citoyens qui disent « ne pas être gênés par le racisme ». Pour autant, le terme « extrémisme » est rarement utilisé dans ce contexte, étant avant tout réservé à l’islamisme radical.

En France, le malaise socio-économique de ces dernières années a donné naissance au mouvement des « gilets jaunes ». Bien que les tendances d’extrême-droite de ce mouvement soient tangibles, il est généralement décrit comme un mouvement citoyen, composé de personnes ordinaires, non politisées, menacées par la mondialisation, dont la violence devrait donc pour certains observateurs être « compréhensible ».

De façon plus globale, l’offensive haineuse lancée par des dirigeants ouvertement racistes – Viktor Orbán en Hongrie, Rodrigo Duterte aux Philippines ou Jair Bolsonaro au Brésil – n’a eu d’égal que la tiédeur des réactions face aux idées apparues dans ce courant dominant d’intolérance à l’échelle du globe.

Signes inquiétants

Cette tendance des années 2010 laisse présager que la radicalisation des sociétés risque de se consolider dans les années 2020.

La montée du terrorisme d’extrême-droite, la prolifération des attaques contre les migrants, la nouvelle définition du populisme comme l’expression anodine d’un anti-élitisme, la réécriture des manuels et des programmes scolaires et, bien sûr, la réutilisation de vieilles techniques telles que la criminalisation de formes artistiques comme le rap témoignent de la progression sans entraves du climat actuel d’animosité dans le monde entier.

Exactement comme un siècle auparavant.


Traduit de l’anglais par Laure Motet pour Fast for Word.

Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, Professor of International History, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

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Ethiopie : des religieux chrétiens et musulmans
unis contre un circuit touristique
réservé aux LGBT | SaphirNews

 
Ethiopie : des religieux chrétiens et musulmans unis contre un circuit touristique réservé aux LGBT
Le Conseil interreligieux d’Éthiopie, réunissant les représentants des Eglises orthodoxe, catholique, adventiste, évangélique et le Conseil suprême éthiopien des affaires islamiques, a haussé le ton, lundi 3 juin, contre une agence de voyages américaine, qui prévoit d’organiser un circuit touristique pour des voyageurs LGBT dans le nord de l’Éthiopie en octobre.

Lors d’une conférence de presse tenue à Addis Abeba, cette plateforme interreligieuse a fait valoir le caractère « immoral » de l’homosexualité, un crime passible de 15 ans d’emprisonnement selon l’article 629 du Code pénal éthiopien

Un appel lancé au gouvernement

Basée à Chicago, Toto Tours, qui se décrit sur son site internet comme une agence ciblant les LGBT depuis 1990, prévoit de conduire des voyageurs au nord de l’Éthiopie, avec un itinéraire incluant la visite de deux sites religieux, dont le Bahir Dar, un centre de mysticisme chrétien, et le Lalibela, un site où se trouvent d’anciennes églises taillées dans la pierre.

Les « circuits (touristiques) ou les programmes de rencontres qui tentent d’utiliser nos sites historiques et notre héritage, devraient être immédiatement stoppés par le gouvernement éthiopien, et nous encourageons les Éthiopiens qui soutiennent ces actes immoraux et malfaisants à s’en détacher », a déclaré Tagay Tadele, secrétaire général du Conseil interreligieux d’Éthiopie.… Lire la suite: Ethiopie : des religieux chrétiens et musulmans unis contre un circuit touristique réservé aux LGBT, Benjamin Andria, 06.06.19.