Vu au Sud - Vu du Sud

Veni, vidi, Lekki, Aliko Dangote futur roi du pétrole ? 

Mis à jour le 1 avril 2022 à 14:23
 

 

Le 22 janvier, Aliko Dangote (à g.) recevait la visite du président de la BAD, Akinwumi Adesina, dans sa raffinerie de Lekki, qui a nécessité un investissement de quelque 20 milliards de dollars.

Après dix ans de chantier, le magnat nigérian achève sa méga-raffinerie. JA revient sur ce projet hors norme, dont la réalisation a rencontré bien des obstacles financiers, techniques et politiques.  

Le 18 janvier dernier, Aliko Dangote invitait le président de la BAD, Akinwumi Adesina, à faire à Lekki le tour de sa méga-raffinerie et de son complexe pétrochimique. En chemise, casque sur la tête, les deux hommes parcourent l’immense chantier où les ouvriers mettent la dernière main aux installations. L’ensemble devrait être opérationnel à la fin de 2022, après six mois de tests et de mise en service. Le milliardaire nigérian peut enfin savourer l’aboutissement d’un projet dont le planning et le budget n’ont cessé de glisser depuis son lancement, il y a dix ans.

Estimé à 9 milliards de dollars au départ, l’addition a plus que doublé, atteignant finalement 19 milliards. Mais aucun effort n’est trop important pour cette initiative qui peut changer la donne, booster le développement de l’Afrique et approfondir son intégration régionale, estime la BAD, qui a participé à son financement. « Je suis estomaqué par l’ampleur de ce que je vois ici. C’est un complexe de classe mondiale qui peut rendre fier le Nigeria et l’Afrique », a réagi Akinwumi Adesina, avant d’ajouter avec emphase à l’adresse du promoteur, dont il est proche : « Tous nos pays ont besoin d’avoir un Aliko Dangote pour aider le continent à s’industrialiser. »

Un plaidoyer pour le continent

La raffinerie va en effet répondre à de multiples défis, à commencer par briser la malédiction des ressources naturelles, qui fait que l’exportation de pétrole brut ne profite guère aux économies africaines. Selon le gouverneur de la Banque centrale, Godwin Emefiele, ce site permettra en outre au Nigeria d’économiser « environ 3 milliards de dollars » par an sur ses importations de produits raffinés. La raffinerie aura une capacité de production de 650 000 barils de brut par jour. Aliko Dangote voit son projet industriel comme un plaidoyer pour le continent. « On pense souvent que l’Afrique n’est pas un lieu où l’on peut faire des affaires, a-t-il confié à Jeune Afrique. Nous sommes l’entreprise qui peut convaincre les gens de croire en l’Afrique et d’y investir. D’autres verront notre réussite et suivront l’exemple. »

Compte tenu de l’ampleur des réalisations, l’escalade des coûts et les retards successifs n’ont rien de surprenant. Le site comprend 130 kilomètres de routes, et l’ensemble représente sept fois la taille de Victoria Island, le prospère quartier d’affaires de Lagos. Situé dans la zone franche de Lekki, c’est une véritable cité industrielle, qui connecte 19 unités (tours de craquage, centrale électrique, complexe d’éthylène, installations de raffinage et station d’épuration). Sans compter l’usine d’engrais, en service depuis quelques mois.

ENVIRON 80 % DU TERRAIN ÉTAIT CONSTITUÉ DE MARAIS.

Trente cylindres bleu foncé d’une contenance de 60 millions de litres se trouvent sur le rivage, formant un parc de stockage de pétrole, d’essence, d’éthanol et d’autres dérivés. Les tuyaux de cet ensemble plongent sous la surface du sol et ressortent à 5 kilomètres au large, soutenus par trois bouées afin d’être raccordés à des pétroliers géants de 120 tonnes.

Calendrier bousculé

Cette gigantesque usine a été dressée sur une zone humide à l’aide des plus grandes dragues existant au monde. Le remblayage a pris quinze mois. « Environ 80 % du terrain était constitué de marais, se souvient Aliko Dangote. Nous l’avons surélevé de 1,5 m. » Dangote Industries a engagé une entreprise chinoise pour tasser le terrain. Ensuite, des fondations constituées de quelque 150 000 pilotis ont été installées à 25 m de profondeur et remplies de pierres – là encore, la plus grande quantité jamais utilisée pour un projet.

La raffinerie d’abord prévue dans l’État de Ogun a failli ne pas voir le jour en raison de désaccords avec le gouverneur. Dangote avait déjà levé plus de 3milliards de dollars, et malgré ses défauts le site de Lekki s’est imposé. « Tout d’abord, être à Lagos avait du sens car cette ville concentre 60 % du marché, justifie Aliko Dangote. Par ailleurs, si nous avions encore changé de site, nous n’aurions pas pu réaliser le projet car les banques auraient demandé qu’on leur rende leur argent ! »

SOUTENIR LES ENTREPRISES QUI CRÉENT DE LA RICHESSE LOCALEMENT, C’EST LA SEULE VOIE POSSIBLE POUR GÉNÉRER DURABLEMENT DE LA CROISSANCE.

Après les retards liés à la taille du projet et à son emplacement, un nouvel obstacle inattendu est survenu au début de l’année 2020 : la pandémie de Covid-19. De nombreux employés chinois du groupe, retournés dans leur pays d’origine pour célébrer le Nouvel An, n’ont pas voulu retourner au Nigeria. Les dimensions monumentales de certaines pièces – plus de 3 000 tonnes pour l’une d’entre elles – a par ailleurs obligé le groupe Dangote à construire son propre quai. Encore une dépense imprévue.

Certaines pièces sont monumentales : les plus impressionnantes pèsent plus de 3 000 tonnes. © REUTERS/Temilade Adelaja


Certaines pièces sont monumentales : les plus impressionnantes pèsent plus de 3 000 tonnes. © REUTERS/Temilade Adelaja

 

Mais la plus sérieuse de toutes les difficultés reste à surmonter et est d’ordre autant politique qu’économique. La raffinerie Dangote vient perturber un système qui génère en toute opacité plusieurs milliards de dollars par an de revenus pour une multitude d’intermédiaires. L’homme d’affaires défend l’impact de son projet et la nécessité de faire bouger les lignes. « Soutenir les entreprises qui créent de la richesse localement, c’est la seule voie possible pour générer durablement de la croissance et sortir les gens de la pauvreté », insiste Aliko Dangote. Comment s’y prendre ? « En produisant au moins autant que ce que l’on consomme avant de songer à exporter. »

Faire bouger les lignes

Pour illustrer son propos, il puise dans l’histoire de son propre groupe. « Au moment où nous avons commencé à intervenir dans le secteur du ciment, le Nigeria en produisait moins de 2,4 millions de tonnes, et, avec toute la demande excédentaire, nous en importions 8 à 9 millions, ce qui n’était pas tenable. » Aujourd’hui, le Nigeria n’est plus dépendant des importations. Ses détracteurs lui opposent que cette nouvelle donne ne profite pas totalement aux locaux. La concurrence sur ce marché est faible, et le prix du ciment est deux fois plus cher au Nigeria que dans les pays voisins. Pour les partisans de Dangote, ce sont avant tout les problèmes logistiques et les coûts élevés de l’énergie qui expliquent cette situation.

Et ils voient dans l’arrivée d’Abdul Samad Rabiu dans les secteurs du sucre, du ciment et à présent des raffineries la preuve qu’il n’existe pas de monopole au Nigeria. Le groupe cimentier suisse LafargeHolcim y est également présent. Pour le gouvernement fédéral, ce débat a été tranché, et il entend soutenir la première entreprise du pays dans son entrée sur le marché mondial de l’énergie, où elle va se retrouver en concurrence directe avec des sociétés de négoce comme Vitol, Glencore ou Gunvor.

Le chiffre d’affaires du conglomérat, qui avoisine les 4 milliards de dollars par an, pourrait, d’après des experts du secteur, être multiplié par huit quand la raffinerie et l’usine d’engrais fonctionneront à plein régime. Mais le groupe Dangote pourra-t-il changer un système gangréner par la corruption ? Les groupes de courtage gagnent des milliards de dollars en vendant des produits pétroliers au Nigeria et en achetant son pétrole brut à prix très réduit par le biais d’intermédiaires ayant des relations politiques. Ils ne renonceront pas à cette manne financière sans se battre. Et selon Antony Goldman, de ProMedia Consulting, « ils ne sont que la partie visible de l’iceberg ». Derrière les conglomérats, ce sont des légions de bureaucrates et d’agents gouvernementaux qui contribuent aux opérations qui structurent le secteur de l’énergie dans le pays.

Pots-de-vin et sabotages

Le récent témoignage d’Anthony Stimler, qui a travaillé pour la société de courtage suisse Glencore jusqu’en 2019, devant un tribunal new-yorkais, apporte un éclairage sur la façon dont ce système fonctionne. Plusieurs millions de dollars de pots-de-vin ont été versés, y compris à de hauts responsables de la compagnie pétrolière nationale, la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC).

Un homme d’affaires nigérian ayant souhaité garder l’anonymat affirme que le sabotage systématique des raffineries d’État au Nigeria depuis les années 1970 est la preuve des intérêts personnels en jeu.

Pour les plus pessimistes, la réussite du milliardaire ne permettra pas forcément au pays de sortir du cercle vicieux dans lequel il s’est installé. Il y a aussi un risque que le groupe Dangote ne fasse que se substituer aux importateurs, sans permettre une baisse du coût de l’énergie. Mais il existe aussi des voix convaincues que le milliardaire peut briser la malédiction des matières premières naturelles. Les tenants de ce scénario imaginent même déjà qu’il pourrait utiliser ces nouveaux profits pour s’attaquer à des secteurs encore plus ardus produisant de vrais bénéfices industriels secondaires, comme la sidérurgie.

Il y a dix ans, le nord du Mali tombait aux mains des jihadistes

 

 djihad

 

Des miliciens d'Ansar Dine, à Kidal, en juin 2012. Reuters/Adama Diarra/Files

 

Le 30 mars 2012, Kidal, ville du nord-est du Mali, devenait la première capitale d’une région du septentrion à tomber entre les mains d’une nouvelle rébellion. Dirigés par une coalition de groupes armés dominée par les jihadistes, les rebelles ont rapidement pris le contrôle du nord du Mali, avant de se diriger vers le centre du pays où ils ont été stoppés par une intervention de l’armée française baptisée « Serval ». Retour sur les débuts d’une crise dont le pays n’est pas encore sorti. 

Les premiers coups de feu ont été tirés à Ménaka, tout comme lors de précédentes rebellions dans le nord du Mali. C’est un élu de la localité qui alerte les journalistes. L’information se répand comme une traînée de poudre : « Une nouvelle rébellion touarègue vient d’éclater au Mali ! » Certains ajoutent même : « Ce sont des rebelles touaregs laïcs qui ont pris les armes… » Quelques personnes bien avisées rectifient cependant : l’attaque a été menée par une alliance de rebelles touaregs et de jihadistes composés de Maliens et d’étrangers avec, dans la haute hiérarchie, des combattants algériens. 

Après Ménaka, les groupes armés prennent le contrôle d’autres petites localités du Nord, mais c’est le 30 mars 2012 que la capitale d’une région du septentrion tombe sous le pouvoir des assaillants. Son nom ? Kidal, ville située au nord-est du Mali, dans l’Adrar des Iforas. Une particularité ? Localement, aucun édifice public, aucun bâtiment n’est détruit. Les autochtones qui ont participé à la chute de ce bourg savaient que s’ils détruisaient, il allait falloir reconstruire un jour.  

Imposer la charia dans l’Azawad

Un nom revient comme un leitmotiv : Iyad Ag Ghali, qui a mené dans le passé des rébellions touarègues contre le pouvoir central. Deux semaines avant de prendre le contrôle de Kidal, il avait déclaré dans une vidéo que son mouvement Ansar Dine – « défenseurs de la religion », en arabe – se battait pour imposer la charia dans l’Azawad. Il a noué une solide alliance avec les jihadistes avec qui il a négocié pendant plusieurs années, à la demande de Bamako et de pays étrangers, pour obtenir la libération d’otages européens. C’est lui, désormais, le maître des opérations. Il laisse la politique de communication aux rebelles touaregs laïcs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et il poursuit sa propre politique de conquête du terrain.  

 


Iyad ag Ghali, leader d'Ansar Dine, le 7 août 2012 à Kidal.
 AFP PHOTO / ROMARIC OLLO HIEN

 

Après Kidal, le lendemain, c’est Gao, la principale ville du nord du Mali, qui est rapidement contrôlée par les groupes rebelles coalisés. Puis Tombouctou, la « ville des 333 saints », au nord-ouest du pays. Afin de bien montrer qu’ils sont aux manettes, Iyad Ag Ghali et ses hommes débarquent, armés jusqu’aux dents, dans cette ville touristique le lendemain de sa conquête. Ils hissent un drapeau jihadiste pour que les choses soient claires ! 

Du 30 mars au 1er avril 2012, en trois jours donc, les trois principales villes du nord du Mali sont sous le contrôle des assaillants. 

Les deux composantes de la rébellion se partagent plus ou moins le terrain. À Kidal, les jihadistes d’Ansar Dine prédominent. Iyad Ag Ghali endosse le rôle de gouverneur du nord. À Gao, principale ville du septentrion malien, on assiste à une cohabitation entre les jihadistes, qui vont plus tard évoluer sous les couleurs du Mujao (Mouvement pour le jihad en Afrique de l’Ouest), et les rebelles touaregs du Mouvement national de l’Azawad (MNLA).  

Se débarrasser de l’autre allié dès que possible

Chaque camp a le même objectif : se débarrasser de l’autre allié dès que possible. Les rebelles touaregs laïcs ont un point fort : la communication. Ils sont plus médiatisés à l’extérieur, surtout en France. Mais les jihadistes constituent « le navire amiral » de la révolte, avec une véritable stratégie de contrôle du terrain.  

Après une cohabitation dans la ville de Gao, les jihadistes défont les combattants du MNLA à Gao en quelques mois ; ces derniers ont plié bagage pour d’autres terres. Les combattants islamistes ouvrent de force les portes des magasins d’ONG internationales dans le nord et procèdent à des distributions de vivres aux civils. Par la suite, la « police islamique » retrouvera les objets volés par des brigands et les remettra à leurs propriétaires. En mai 2012, on pouvait encore voir, au siège de la police islamique locale, de nombreux citoyens venus récupérer leurs effets volés. Dans toutes les localités du nord, les jihadistes s’appuient sur des habitants pour mieux régner.  

À Gao, les initiés peuvent constater la présence d’Adnane Abou Walid al-Sahraoui et Akim, deux responsables du Mujao, qui vont devenir les têtes pensantes de l’État islamique au Sahara (EI). En 2022, le premier a été tué lors d’une opération de l’armée française, le second serait décédé des suites de maladie. À l’époque, en 2012, ils jouent les invisibles et laissent agir les autochtones, mais tirent toujours les ficelles dans l’ombre. 

Autorité et oppression 

Le MNLA « indépendantiste », en position de faiblesse sur le terrain, rassemble ses dernières forces et déclare, le 6 avril 2012, l’indépendance de l’Azawad dans le nord du Mali. Il demande un cessez-le-feu unilatéral. Peine perdue. Les jihadistes rappellent qu’ils réclament l’application de la charia. Ils vont devenir rapidement les décideurs sur le terrain. Mais, après un jeu de séduction réussi auprès des populations autochtones, après une période de souplesse, ils ont sorti les règles d’autorité et

Avec le recul, comment expliquer ce basculement ? Aucune stratégie de l’État n’a vraiment permis à cette partie du Mali d’émerger durablement de son labyrinthe. Si l’armée malienne n’a pas pu faire face aux assaillants, c’est aussi parce qu’en vertu d’accords de paix passés et signés entre l’État malien et des rebelles touaregs, l’armée régulière n’était pas autorisée à se rendre dans certaines localités maliennes. Des pans entiers du territoire national échappaient à son contrôle depuis une quinzaine d’années. Il faut aussi compter avec l’intervention militaire de 2011 en Libye. Une fois Mouammar Kadhafi assassiné, un très grand nombre d’armes a été déversé dans le Sahel. Et une bonne partie s’est retrouvée au Mali, avant le début de la nouvelle rébellion. Plusieurs centaines de ressortissants du nord du Mali, établis en Libye, sont revenus au bercail avec armes et bagages. Des experts ont évalué leur armement à celui « d’un pays qui se respecte ». Les pays occidentaux, qui ont grandement aidé à l’éviction du guide de la révolution libyenne, n’ont pas assuré le « service après-vente », livrant les pays du Sahel aux hordes armées qui cherchaient de nouveaux terrains de combats. 

Nouvelles stratégies

Dix ans après, les jihadistes sont toujours présents sur le terrain. La crise s’est métastasée vers le centre et les assaillants sont même descendus vers le sud. L’intervention française est inachevée. L’opération « Serval » est devenue « Barkhane » et s’étend à tout le Sahel, mais entre Serval et Barkhane, il a manqué une nouvelle respiration dans la stratégie de lutte contre le terrorisme sur le territoire malien. Le Mali et ses voisins du Burkina Faso et du Niger n’ont jamais pu dégager une stratégie commune pour faire face à l’ennemi qui s’installe de plus en plus sur les frontières des trois pays. Le corps-à-corps n’a jamais eu lieu, sauf en en 2013, au moment de l’intervention française, où les alliés de l’armée tchadienne ont tué au combat le chef jihadiste Abou Zéïd. Aujourd’hui, à la suite de deux coups d’État (août 2020 et mai 2021), les nouvelles autorités maliennes adoptent de nouvelles stratégies avec de nouveaux alliés pour faire face à la situation sur le terrain. Elles se déclarent plutôt satisfaites des premiers résultats obtenus. 

Mais la lutte contre le terrorisme ne peut pas être uniquement militaire. Les lenteurs dans l’application de l’accord de paix signé entre le gouvernement malien et les ex-rebelles n’ont pas arrangé les choses. 

Les termes de l’équation du développement n’ont pas changé dans cette vaste partie du pays : 66% de la superficie totale du Mali (1,241 million de km2) se trouvent au nord, une région occupée par seulement 9 % de la population malienne. 

► À écouter : Barkhane: clap de fin au Mali

Crise du pétrole en Afrique : qui gagne ? Qui perd ?

Mis à jour le 29 mars 2022 à 12:53
 


Site de Hassi Messaoud dans la province d’Ouargla, Sahara algérien, exploité par la Sonatrach. © J-F ROLLINGER / ONLY WORLD / Only France via AF

  

Inflation, surendettement, pénuries énergétiques… La hausse du prix du pétrole et des carburants accentue les difficultés économiques auxquelles est confrontée l’Afrique. Pourtant, le continent n’a jamais été aussi indispensable pour étancher la soif de pétrole de la planète.

Plus de 100 dollars le baril. Voilà huit ans que le prix du pétrole brut n’était pas monté si haut. Une escalade provoquée par la guerre en Ukraine qui provoque des sanctions occidentales en cascade contre la Russie et fait craindre une baisse importante des ventes du deuxième exportateur mondial, de plus en plus coupé des marchés internationaux.

Certains traders évoquent désormais l’hypothèse d’un baril à 200 dollars cette année, si l’Union européenne décide d’un boycott de son voisin oriental et si l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) s’obstine à maintenir sa production au niveau actuel. Un prix jamais atteint, même lors de la crise financière de 2008.

Conséquences contradictoires

Les conséquences pour l’Afrique sont nombreuses et parfois contradictoires. Les économies africaines dépendent encore très largement du pétrole, pour le transport des personnes et des marchandises comme pour l’énergie, de très nombreux foyers et entreprises étant dotés de groupes électrogènes diesel. Toute hausse du prix du baril se répercute donc sur le pouvoir d’achat, la liberté de mouvement et l’accès à l’électricité.

Mais le pétrole est aussi l’une des principales rentes du continent : les ventes de cette ressource comptent pour près de la moitié du PIB de la Libye et du Congo-Brazzaville, un quart de celui de l’Angola et un cinquième du Gabon, selon la Banque mondiale.

L’AFRIQUE SUBSAHARIENNE PRODUIT PLUS DE PÉTROLE QU’ELLE N’EN CONSOMME

« La région dans son ensemble tire profit du prix élevé, puisque l’Afrique subsaharienne produit plus de pétrole qu’elle n’en consomme », résume Alan Gelder, ancien cadre d’ExxonMobil aujourd’hui spécialiste des marchés pétroliers au sein du cabinet de conseil en ressources naturelles Wood Mackenzie. « Mais il y des disparités importantes entre les pays producteurs qui y trouvent des avantages, et les pays importateurs pour qui la situation est beaucoup plus compliquée. »

Inflation à la hausse

Selon le FMI, les économies importatrices (de brut et de produits raffinés) verront leur déficit budgétaire et commercial augmenter, compromettant la relance qui s’impose après la crise sanitaire. « Ce conflit advient alors que la plupart des pays [d’Afrique subsaharienne] disposent de peu d’outils de politique publique pour lutter contre les effets du choc », prévient le Fonds. « Cela devrait renforcer les pressions socio-économiques, la vulnérabilité de la dette publique et les dommages dûs à la pandémie, qui frappaient déjà des millions de foyers et d’entreprises. »

La Banque centrale d’Afrique du Sud, premier importateur de pétrole brut du continent, a revu ses prévisions d’inflation fortement à la hausse pour 2022 : d’un taux de 3,1% avant la guerre à 5,6% aujourd’hui. Standard Bank, la première banque panafricaine, s’attend à ce que les banques centrales de 10 pays, notamment d’Afrique du Sud, de Namibie et du Botswana, augmentent leurs taux d’intérêt pour tenter d’endiguer l’inflation à venir.

LE CONTINENT EST PERÇU COMME L’ALTERNATIVE LA PLUS FIABLE AU PÉTROLE RUSSE

La hausse du prix du pétrole s’accompagne d’une augmentation quasi générale des prix des ressources naturelles. Cela devrait aider les pays importateurs de pétrole mais producteurs d’or, de cuivre et d’aluminium notamment, à équilibrer leur balance commerciale. La Banque centrale sud-africaine a ainsi revu à la hausse ses prévisions de croissance pour 2022, de 1,7% en janvier à 2% en mars, du fait de la hausse des prix de vente de ces exportations.

Nouveaux accords

Les principaux producteurs de pétrole, quant à eux, profitent de la hausse du prix du baril. L’Algérie est particulièrement bien placée, puisqu’elle retrouve son niveau de production d’avant la crise sanitaire. Le ministre de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, a annoncé que l’Algérie dépassera le million de barils par jour à partir du mois d’avril, soit une hausse de plus de 10% par rapport à 2020 et 2021.

« L’Afrique est perçue comme l’alternative la plus fiable au pétrole russe », selon Kennedy Chege, chercheur spécialiste de l’Opep au sein de l’Université du Cap. « Les pays producteurs auront donc très vite l’occasion de signer de nouveaux accords de vente avec l’Europe. » Des exportations destinées à l’Asie pourraient être redirigées vers l’Europe, pour un prix plus élevé et des coûts de transport plus bas.

Mais tous les pays producteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Cinq des sept membres africains de l’Opep, dont l’Angola et le Nigeria, sont bien en-deçà des objectifs de production fixées par l’organisation, pour cause d’infrastructures vétustes et d’investissements insuffisants. Ce qui réduit d’autant leur rente pétrolière.

La production de la République du Congo est très variable. Celle du Tchad, dixième plus gros gisement de pétrole du continent, aurait chuté de 35% depuis la mort du président Déby l’an dernier. Même la Libye a vu ses revenus baisser ces dernières semaines, après qu’un groupe armé ait bloqué deux champs de pétrole produisant quelque 330 000 barils par jour.

Facture de carburant

Par ailleurs, le Nigeria, premier producteur de pétrole du continent, exporte principalement du brut, pour importer ensuite le pétrole raffiné. La mise en marche programmée de l’énorme raffinerie Dangote ces prochains mois devrait changer la donne, mais pour l’heure le Nigeria dépend, comme d’autres, de l’importation. L’Etat nigérian subventionne le pétrole à la pompe afin de le rendre accessible au plus grand nombre : le carburant est deux voire trois fois moins cher au Nigeria que dans le reste de l’Afrique de l’ouest. Mais cette politique ne concerne pas le diesel, pourtant essentiel à l’économie du pays, et nuit aux finances de l’État. La subvention devait coûter 7,2 milliards de dollars cette année, selon les prévisions de la société publique du pétrole en janvier. La hausse du prix du baril fera monter la facture bien plus haut.

« En théorie, nous profitons de la hausse du prix du pétrole. En réalité, ce n’est pas le cas », avance Cheta Nwanze, du think tank nigérian SBM Intelligence. « Au fond, le Nigeria subventionne le pétrole pour le reste de l’Afrique de l’ouest, puisque des fournisseurs de pays voisins s’approvisionnent illégalement chez nous. La guerre en Ukraine provoque aussi des pénuries de diesel, donc une augmentation des charges énergétiques des entreprises, qui pourrait ensuite se répercuter sur le taux de chômage et les prix des produits de consommation. »

La hausse du prix du pétrole profite à l’Égypte, qui en exporte de plus en plus. Mais ce pays, premier importateur de blé russe au monde, souffre d’une hausse de 20% des prix des aliments et d’une inflation qui frôle les 10%. Le pays a dévalué sa monnaie et entamé des négociations avec le FMI pour mettre en œuvre « un programme économique global » qui pourrait inclure de nouvelles mesures d’austérité.

DES EXPORTATIONS DESTINÉES À L’ASIE POURRAIENT ÊTRE REDIRIGÉES VERS L’EUROPE

Le surendettement africain devrait également s’accentuer. Le Ghana, l’un des plus petits producteurs de pétrole (environ 200 000 barils/jour), a ainsi annoncé fin mars des coupes budgétaires importantes pour réduire son déficit et retarder une crise de la dette que beaucoup d’observateurs considèrent inéluctables. Une douzaine de pays africains ont une dette correspondant à plus de 77% de leur PIB – seuil jugé dangereux par la Banque mondiale.

Effets à long terme

Difficile de dire quels seront les effets à long terme de cette crise pétrolière. Certaines sociétés minières soucieuses de réduire leur dépendance de plus en plus coûteuse au diesel envisagent désormais de financer des projets d’énergie renouvelable, nous confie Linda Mabhena-Olagunju, directrice générale de DLO Energy, promoteur d’installations d’énergie renouvelable, notamment en Afrique du Sud et au Nigeria.

Mais en parallèle, poursuit-elle, certaines sociétés pétrolières nigérianes qui peinaient à lever des fonds avant la guerre en Ukraine sont désormais courtisées. « Après la COP26, on a vu un nombre croissant de banques décider de ne plus investir dans de nouveaux projets pétroliers », rappelle Linda Mabhena-Olagunju. « Mais nous voilà désormais dans une situation inédite, où le monde dépend plus que jamais du pétrole africain, à cause des sanctions contre la Russie. Cela risque de changer la donne. »

Le niébé, une alternative pour remplacer le blé en Afrique sub-saharienne? [3/4]

 

La guerre en Ukraine provoque un séisme sur le marché international du blé. La Russie étant le premier exportateur mondial de blé, l'Ukraine le quatrième. Et pour les pays africains qui importent des céréales, le prix est un enjeu majeur. Beaucoup d'entrepreneurs proposent des alternatives à la farine de blé et des produits de substitution

Au Cameroun, Annie Estelle Adiogo utilise le niébé, haricot local pour en tirer une farine de pâtisserie ainsi que des pâtes alimentaires. En 2020, l'ingénieure agronome a lancé Glim Africa, une PME qui valorise la transformation du niébé. 

« C'est un haricot qui est connu sous le nom de "haricot magique d'Afrique". C'est un haricot des terroirs qui s'est diffusé partout dans le monde, notamment en Europe, au Portugal où il est consommé. Il est riche en protéines végétales et constitue un excellent substitut pour une alimentation avec moins de viande. »

Dans ses ateliers de Yaoundé, Annie Estelle Adiogo tire toute une gamme de produits à partir du niébé et notamment une farine. « On la propose à la vente pour faire différents produits, des produits traditionnels comme le koki, mais aussi pour faire différents produits de boulangerie, de pâtisserie, ajoute l’ingénieure. Sinon, on l'utilise également comme matière première pour faire des pâtes. 

La farine de niebé plus chère que la farine de blé

L'idée de proposer des pâtes alimentaires à base de niébé répond à plusieurs attentes de la société camerounaise. « On importe beaucoup de matières premières pour nourrir les villes ici au Cameroun. Car les gens n'ont pas le temps de cuisiner. Et il y a des savoir-faire venus d'ailleurs qui ont permis d'arriver à des aliments pratiques. Notamment les pâtes, le riz, le pain qui font vraiment partie des bases de l'alimentation, affirme Annie Estelle Adiogo. Et je me suis dit que l'on pouvait s'inspirer de ces savoir-faire déjà connus et les adapter à nos cultures locales. Permettre aussi à l'agriculture locale de pouvoir se développer. Et je suis vraiment contente, car quand on va à la rencontre des agriculteurs, ils nous disent : "On a hâte de voir si ça marche parce que cela nous permettrait de planter." Ils ne manquent pas d'espace, mais plutôt d'opportunité pour écouler leur produit ».

Glim Africa espère s'imposer dans les assiettes des classes moyennes urbaines avec une gamme de produits allant des pâtes alimentaires, à la semoule de niébé, en passant par les farines pâtissières. Mais le défi est de taille car la farine de niébé est trois à quatre fois plus chère que la farine de blé.

Pour Annie Estelle Adiogo, le développement de la filière et l'industrialisation de ses procédés – encore artisanaux – pourraient faire considérablement diminuer les prix et rendre le niébé encore plus attractif.

Le riz, une alternative pour remplacer le blé en Afrique subsaharienne

La guerre en Ukraine provoque un véritable séisme sur le marché international du blé. La Russie étant le premier exportateur mondial de blé et l’Ukraine le quatrième. Et pour les pays africains qui importent des céréales, le prix est un enjeu majeur. Beaucoup d’entrepreneurs proposent des alternatives à la farine de blé et des produits de substitution : la farine de riz en fait partie.

« Le blé, ça coûte cher. Une baguette de pain de 500 grammes coûte 200 francs CFA. C’était 150 ou bien 125 avant. Tout est cher maintenant. » Les prix du blé flambent au Sénégal. Alors pour la présidente de la Plateforme des Acteurs de l’Agroalimentaire de la région de Saint-Louis qui compte 3 000 femmes transformatrices, il n’y a pas de secret : il faut consommer local.

« À l’avenir pour consommer bien sénégalais, nous on dit qu’il faut consommer ce que l’on a. »

Cette organisation produit différents types de farines dont la farine de riz. Pour Gnagna Gueye Mar, elle représente une bonne alternative au pain fait de blé : « On peut faire les galettes en mélangeant 250 g de farine de blé avec 125 g de farine riz par exemple. »

Des proportions tout à fait ajustables avec cette farine de riz de plus en plus utilisée.« Dans la sous-région, explique Gnagna Gueye Mar, on nous commande toujours des produits à base de riz. La farine de riz est de plus en plus consommée : il y a les gâteaux de riz, les biscuits de riz et la farine boulangère. » 

Travailler sur des formules alimentaires à base farine de riz

Déjà utilisée dans différents plats traditionnels comme le ablo, la farine de riz est facilement accessible, explique Antoine Adidéhou, ingénieur agronome au Bénin : « Une fois qu’on a déjà du riz décortiqué emballé, ce n’est pas compliqué de transformer le riz en farine. Il suffit de l’amener au moulin qui l’égraine, comme ils font de la farine de maïs. »

Christophe Mugangu travaille pour l’ONG Rikolto. Lui est basé à Bukavu dans l’est de la RDC : « Ce qui se passe en Ukraine nous a prouvés de façon très claire que nous sommes dépendants, vulnérables et fragiles sur le plan alimentaire. »

Pour lui, la valeur nutritionnelle du riz est à mettre en avant. Avec l’université, il travaille à des formules alimentaires à base de riz pour compenser la valeur nutritive des aliments indisponibles, une aubaine

« Nous sommes capables de faire du pain de riz ce qui n’était pas très courant chez nous. Et puis la valeur nutritive de ces formules c’est qu’on associe ce riz à la farine de soja, la farine de chia, la spiruline et bien d’autres produits. »

La culture du riz se développe sur le continent, bien qu’aujourd’hui il est encore majoritairement importé. La farine de riz pourrait donc représenter une partie de la solution, d’autant que le riz produit localement peut-être compétitif.

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