Sénégal : du pétrole à l’éducation, les sept vies d’Aliou Sall

Depuis sa défaite à Guédiawaye aux élections locales de janvier, Aliou Sall s’est reconverti dans la gestion des deux instituts privés qu’il avait repris en 2020. Un énième rebond pour le frère du président sénégalais, à qui l’éclectisme tient lieu de boussole.

Mis à jour le 18 novembre 2022 à 10:14
 

 

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Aliou Sall, frère du président Macky Sall, directeur de l’ EMIA, Université africaine de sciences et technologies, à Dakar, le 4 novembre 2022. © Guillaume Bassinet pour JA

 

 

On l’avait perdu de vue au début de mars 2022, alors que les récentes élections locales l’avaient écarté de la mairie qu’il avait conquise près de huit ans plus tôt. À Guédiawaye, dans la banlieue de Dakar, dont il s’est fait déloger par le journaliste Ahmed Aïdara, Aliou Sall avait toutefois livré un baroud d’honneur qu’il avait détaillé à JA.

Il nous avait alors parlé à mots couverts de sa nouvelle activité, dont il ne souhaitait pas encore faire état ouvertement. Frère du président sénégalais, naviguant depuis dix ans entre le privé, les fonctions publiques et ce mandat électoral en tant qu’élu local, Aliou Sall, tel un Gaulois de la bande dessinée Astérix, a régulièrement l’impression que le ciel va lui tomber sur la tête en raison de son lien avec le chef de l’État. Désormais, le voici à la tête de deux instituts privés d’enseignement, à Dakar et dans son fief de Guédiawaye.

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« Depuis la réélection du président, en 2019, je souhaitais mettre la pédale douce en politique, résume-t-il à JA. Pas abandonner totalement ce domaine, mais faire aussi autre chose… »

Aliou Sall, directeur de l’Université africaine de sciences et technologies, à Dakar, le 4 novembre 2022. © Guillaume Bassinet pour JA


Aliou Sall, directeur de l’Université africaine de sciences et technologies, à Dakar, le 4 novembre 2022. © Guillaume Bassinet pour JA

 

Depuis deux ans déjà, Aliou Sall préparait donc sa reconversion. « Je possède une société d’investissement qui est désormais actionnaire à 100 % d’un complexe scolaire à Sangalkam, dans la banlieue de Dakar. Nous avons débuté en octobre 2020 avec 200 élèves. Cette année, il y en a 1 110, de la maternelle à la terminale », confie-t-il. Ce cours privé a été baptisé « Amadu et Kumba », les prénoms de ses parents.

Apprentissage bilingue

L’école applique le programme fixé par le ministère de l’Éducation nationale, tout en y apportant certaines innovations, comme l’enseignement de la religion et en particulier du Coran ou encore l’apprentissage de l’anglais dès le cours élémentaire. Le numérique y est également mis à l’honneur, les classes étant équipées de tablettes interactives pour que les élèves apprennent à effectuer des recherches sur internet. « Nous avons fait de cet apprentissage une norme pédagogique et nous recevons d’excellents retours des parents sur l’enseignement bilingue en français et en anglais », se félicite Aliou Sall.

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Une deuxième entité vient compléter le tableau de sa nouvelle vie : EMIA, Université africaine des sciences et technologies. « C’est un institut de formation que j’ai repris à un ami durant la crise due au Covid-19, en 2020, car celui-ci rencontrait alors des difficultés. J’essaie aujourd’hui de le réorienter vers les métiers des sciences et technologies. Notamment l’agronomie, l’informatique décisionnelle, le génie civil et, bientôt, l’électrotechnique, les énergies renouvelables ou encore les métiers de la mécanique et de l’industrie. »

Selon Aliou Sall, « il y a de très belles offres d’enseignement supérieur à Dakar et dans sa région, mais 80 % d’entre elles, sinon plus, sont orientées vers le commerce ». « Or, ajoute-t-il, même si nous proposons un cursus en management, l’immense majorité de nos effectifs suit des filières scientifiques et technologiques. C’est en effet dans ces secteurs qu’on constate un déficit criant de formations supérieures : il est difficile de dénicher des enseignants qualifiés et de les rémunérer correctement, difficile aussi d’obtenir les accréditations requises auprès de l’Autorité nationale d’assurance qualité de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (Anaq-Sup).

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Tel le chat dans diverses cultures occidentales ou orientales, Aliou Sall a eu plusieurs vies. Après avoir milité à la gauche de la gauche sénégalaise dans sa jeunesse (au sein d’And Jëff, d’obédience maoïste), ce diplômé du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti) débute sa carrière professionnelle dans le journalisme. Après la victoire d’Abdoulaye Wade à la présidentielle, en 2000, il exerce plusieurs fonctions successives au service de l’État avant de reprendre ses études. Diplômé de l’École nationale d’administration (ENA) de Paris, où il a repris ses études, il retourne ensuite au Sénégal où son frère est entre-temps devenu l’un des piliers du régime Wade (ministre de l’Intérieur, Premier ministre…).

Ironie du sort : l’ancien militant maoïste s’envole ensuite vers la Chine où il dirigera le bureau économique de l’ambassade du Sénégal. Une mission qui se compliquera à partir de la fin de 2008, lorsque Macky Sall entrera en disgrâce et s’en ira fonder son propre parti.

L’affaire Petro-Tim

C’est d’ailleurs en Chine qu’Aliou Sall sera présenté à Franck Timis, un homme d’affaires australo-roumain notamment actif dans l’exploration gazière et pétrolière. Après la victoire de Macky Sall à la présidentielle, en 2012, le businessman se tournera vers le frère cadet du nouveau chef de l’État pour qu’il gère Petro-Tim Sénégal, une société qui recevra des concessions d’exploration offshore d’Abdoulaye Wade peu avant sa défaite mais que Macky Sall validera au lendemain de sa victoire.

Révélée deux années plus tard, l’affaire fera scandale, Aliou Sall étant soupçonné d’avoir bénéficié des largesses du chef de l’État pour s’enrichir dans le privé.

Entre-temps, celui qui n’avait jamais vraiment pris ses distances avec la politique a été élu maire de Guédiawaye en 2014 (contre l’avis de son frère aîné, nous confiera-t-il), puis président de l’Association des maires du Sénégal. Après avoir démissionné de Petro-Tim, le voici nommé à la tête de la Caisse des dépôts et consignations. Il jettera l’éponge en 2019, après avoir été mis en cause dans une enquête de la BBC qui ressuscitera l’affaire Petro-Tim.

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Aujourd’hui, c’est donc dans l’enseignement privé qu’il rebondit, une activité qu’il dit avoir mûrie de longue date. « Lorsque je cherchais à devenir maire de Guédiawaye, j’avais fait de l’éducation l’une de mes priorités, sinon la principale. Je m’étais rendu compte que l’enseignement public ne répondait qu’à environ 40 % de la demande scolaire, même si les effectifs des classes étaient parfois très élevés. Quant au privé, il montrait lui aussi des lacunes par rapport aux normes requises, notamment en matière d’infrastructures. Au terme de mon mandat, je me suis donc consacré à plein temps à cette activité. »

En retrait de la politique

Son objectif, indique-t-il, c’est d’avoir un institut doté d’un équipement de haut niveau, processus qui est encore en cours d’achèvement : « D’ores et déjà, nous disposons de deux labos : l’un de biochimie, l’autre d’informatique. Sans compter un terrain d’application pour les étudiants en génie civil. Et cet effort se poursuivra l’année prochaine avec un labo électrotech. »

Provisoirement en retrait de la politique, et préférant la discrétion dans sa nouvelle vie, Aliou Sall n’a toutefois pas dit son dernier mot en tant que militant. Récemment, plusieurs cadres de la mouvance présidentielle ont critiqué son absence sur le terrain politique depuis  les élections locales de janvier 2022. « Je le reconnais et je l’assume, répond-il. Je n’ai pas abandonné le militantisme mais je ne vis pas de la politique. Je consacre désormais plus de temps à ma nouvelle activité, c’est tout. Par contre, je reste le coordinateur de l’Alliance pour la République (APR) et de la coalition Benno Bokk Yakaar (BBY) a Guédiawaye. »

Reste à savoir où il effectuera son prochain rebond.