Mali : face aux sanctions, les banquiers résistent

Si le système financier malien semble totalement asphyxié par l’embargo décidé début janvier par la Cedeao, les banques locales font, au quotidien, preuve de résilience. Mais pour encore combien de temps ?

Mis à jour le 18 mai 2022 à 16:47
 

 

Circulation à Bamako, au Mali, devant le siège de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), en juin 2019. © Vincent Fournier/JA.

 

Près de cinq mois après leur mise en place, les sanctions économiques de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) contre le Mali sont perçues comme un gros plomb dans l’aile des banques locales, notamment quant à leur mission de financeur de l’économie du pays. Le gel des avoirs à de l’État malien et des entreprises publiques et parapubliques au sein de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), ainsi que le blocage des transferts de l’État malien via les systèmes de paiement de la Banque centrale, enraillent le système.

« En tant que banquier, mon intervention est délicate, surtout vis-à-vis de la Banque centrale qui verrouille – officieusement – nos opérations. Son objectif étant d’atteindre les autorités », déplore un responsable d’établissement malien, qui souhaite conserver l’anonymat. À l’instar de nombre de ses confrères, le banquier pointe du doigt les activités interbancaires de plus en plus complexes à réaliser, de même que les opérations de refinancement ou encore les transferts extérieurs.

Ralentissement des investissements

« Bien sûr, si les règles de jeu changent en cours de match, sans base légale et sans réglementation, c’est encore plus compliqué », déplore notre interlocuteur. Et d’ajouter : « Mais on peut résister encore longtemps grâce au dynamisme interne de l’économie. Sans faillite bancaire, et ce même sans l’assistance de la Banque centrale. »

L’INVESTISSEMENT RALENTIRA PUISQUE LES BANQUES NE COLLECTENT PLUS ASSEZ D’ÉPARGNE

Dans l’ensemble, les quinze banques et les deux établissements financiers que compte le Mali ont réalisé un total bilan de 5 629,6 milliards F CFA en 2021 (8,6 milliards d’euros), soit une hausse de 11,8 % sur un an. Malgré ces performances, d’autres opérateurs se montrent plus alarmistes. « La situation est difficile, et si rien n’est fait, nous courons à la catastrophe », lance le directeur d’une banque.

« L’investissement ralentira, puisque les banques ne collectent plus assez d’épargne et n’ont qu’un accès modéré aux guichets de la Banque centrale, déplore également un économiste de la sous-région. Elles ne peuvent donc pas afficher le même dynamisme de crédit à l’économie qu’auparavant, d’autant que l’État, premier investisseur, en est exclu. » Pour se financer, celui-ci est en effet « contraint » d’utiliser les recettes d’exportation (or, coton, dont la production est estimée à 810 000 tonnes cette année), logées à la Banque nationale du développement agricole du Mali (BNDA) et à la Banque de développement du Mali (BDM).

Défauts de paiement

Selon la Commission bancaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), en 2018, le paysage bancaire malien était composé de sept banques de grande taille (bilan supérieur à 200 milliards F CFA), cinq banques de taille moyenne (entre 100 milliards et 200 milliards F CFA) et cinq banques de petite taille (inférieur à 100 milliards F CFA). Entre 2014 et 2019, leurs actifs ont sensiblement progressé, passant de 3 224, 244 à 5 026, 090 milliards F CFA. Entre 2018 et 2019, la croissance de ces actifs était de 6,6 %, contre 6 % entre 2017 et 2018.

AUCUN ÉTABLISSEMENT FINANCIER N’A ÉTÉ PLACÉ SOUS ADMINISTRATION PROVISOIRE

« Le Mali est le quatrième pool bancaire de l’Union, la moitié des banques y est capable d’obtenir des appuis de leur maison mère de façon légale. L’embargo cantonne l’utilisation de ces fonds à des activités non-souveraines », rappelle un banquier. Malgré les sanctions ouest-africaines, les banques maliennes résistent donc bien pour le moment. Aucun établissement financier n’a été placé sous administration provisoire du fait de la dégradation de ses ratios. Les instruments de transferts de la BCEAO fonctionnent pour les biens et denrées non ciblés par les sanctions, comme les médicaments…

LE PAYS EST ASPHYXIÉ SUR LE PLAN DE LA LIQUIDITÉ

En revanche, le gel des avoirs publics et le blocage des transferts transitant par le système de paiement de la Banque centrale paralyse les établissements financiers maliens. Ni l’État ni les banques ne parviennent à rembourser les prêts à bonne date. À la fin de mars, Bamako n’a pas réglé 46, 32 milliards F CFA d’obligation du Trésor en capital et intérêts. Le montant total des défauts de paiement de la dette dus aux sanctions liées aux coups d’État a ainsi atteint 180 millions de dollars (171 millions d’euros).

« Le pays est asphyxié sur le plan de la liquidité, et les banques n’arrivent plus à servir la clientèle », constate un dirigeant de banque. Alors que l’économie pâtit de ces restrictions, l’Association professionnelle des banques et établissement financiers (APBEF-Mali) sonne l’alerte, appelant au dialogue pour une issue diplomatique.