[En débat] Mali : tout a changé, mais rien ne change

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Par  Aïssatou Diallo

© DOM pour JA

Pas de judiciarisation des dossiers de corruption, aucune poursuite à l’encontre des dignitaires de l’ancien régime, dont certains font partie de la nouvelle équipe dirigeante, etc. Paradoxes d’une transition qui prône « le renouveau »… Mais avec les mêmes, ou presque.

Corruption, mauvaise gouvernance, impunité… Ces trois maux galvanisaient les manifestants qui ont réclamé pendant des mois la démission d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). C’est donc naturellement que les militaires de l’ex-Comité national pour le salut du peuple (CNSP), aux manettes lors du coup d’État du 18 août 2020, ont promis d’y mettre fin. Mieux encore, ils se sont donné pour mission de « refonder » la nation malienne.

Huit mois après le début de la transition, les choses ont-elles vraiment changé ? Chassez le naturel, il revient au galop, dit-on… Mais pour ce qui est de la corruption, a-t-elle au moins été chassée du Mali ? Jusqu’à présent, au-delà des promesses, il ne semble pas que de grands progrès aient été réalisés.

En attendant le « renouveau »

Après avoir été rouverts en mars 2020, les dossiers emblématiques de corruption et de détournement de fonds au sein de l’armée, tel celui de la surfacturation des contrats d’armement et celui de l’acquisition de l’avion présidentiel, qui éclaboussent des proches de l’ancien président, sont comme figés. Aucun dignitaire de l’ancien régime n’est poursuivi pour corruption ou mauvaise gouvernance.

Mi-février, lors de la présentation du plan d’action du gouvernement devant le Comité national de transition (CNT), le Premier ministre, Moctar Ouane, a insisté sur le besoin d’un « renouveau de la gouvernance». En attendant ce « renouveau », des textes législatifs et réglementaires, ainsi que des institutions, existent déjà pour assurer la transparence et la redevabilité de ceux qui agissent au nom de l’État. Mais encore faut-il leur donner les moyens de remplir leur rôle et permettre à la justice d’être indépendante.

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SI LA DÉCLARATION DES BIENS DU PRÉSIDENT EST UNE OBLIGATION, NI BAH N’DAW NI ASSIMI GOÏTA NE SE SONT PLIÉS À CET EXERCICE

En matière de respect de la loi, l’exemple doit par ailleurs être donné au sommet de l’État. Or si la déclaration des biens du président est une obligation, inscrite tant dans la Constitution que dans la charte de la transition, ni Bah N’Daw ni Assimi Goïta ne se sont pliés à cet exercice. Autre « petite » entorse à la loi : la composition même du CNT, chargé d’examiner et de voter les lois en l’absence de l’Assemblée nationale, ne respecte pas les textes qui encadrent sa formation et la répartition des sièges.

Méfiance mutuelle

Enfin, la transition n’est-elle pas en train de reproduire le schéma de gestion clanique qui était reproché à IBK ? Plusieurs partis et organisations de la société civile dénoncent une concentration des leviers du pouvoir entre les mains de l’armée. Depuis le début de la transition, certains leaders politiques nourrissent une méfiance envers les militaires, lesquels la leur rendent bien, les tenant pour responsables de la situation dans laquelle se trouve le pays. Mais ils oublient que, eux aussi, sont comptables de la gestion sécuritaire. En outre, plusieurs membres du gouvernement ou du CNT ont occupé des postes de premier plan sous IBK. À commencer par le président de la transition lui-même, Bah N’Daw, qui a été ministre de la Défense.

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CERTAINS AVAIENT L’IMPRESSION DE RISQUER LEUR VIE SUR LE TERRAIN SANS MOYENS, TANDIS QUE DES HAUTS GRADÉS SE LA COULAIENT DOUCE

Quelques jours avant le coup d’État, un rapport du groupe d’experts de l’ONU sur le Mali, qui avait fuité, laissait entrevoir une colère grandissante au sein de l’armée. Certains avaient l’impression de risquer leur vie sur le terrain sans moyens, tandis que des hauts gradés se la coulaient douce. Et les vagues de nominations de militaires au sein de la direction d’établissements publics ou de gouvernorats ne sont pas de nature à remettre cette impression en question.