[Tribune] Le continent doit faire sa révolution numérique

 
 

Par  Sophonie Koboude

Analyste au sein du think tank « L’Afrique des idées »

Une programmeuse travaillant sur un code informatique la nuit.
Une programmeuse travaillant sur un code informatique la nuit. © Delmaine Donson/Getty Images

Si de plus en plus d’Africains possèdent un téléphone mobile et ont accès à internet, l’Afrique tarde encore à sauter le pas.

« L’Afrique a raté la seconde révolution industrielle, elle n’a pas le droit de rater la troisième », déclarait le président ivoirien Alassane Ouattara en 2014. Cette affirmation est doublement juste. Elle nous rappelle que nous vivons des temps révolutionnaires. Un homme qui aurait fait une longue sieste entre 1890 et 1990 ne reconnaîtrait pas le monde dans lequel il s’éveillerait. La troisième révolution industrielle, la révolution numérique, est le nouveau système technique sur lequel repose le monde.

L’autre enseignement de la déclaration du chef de l’État est l’idée selon laquelle chaque révolution industrielle modifie l’ordre des puissances économiques ou, a minima, leur poids relatif. La Grande-Bretagne a incontestablement été la grande championne de la première révolution industrielle. Avec le déploiement de la deuxième révolution, les États-Unis ont rattrapé et dépassé l’Angleterre. Le monde a été dominé par la triade constituée par l’Europe de l’Ouest, le Japon et les États-Unis. De 1910 à 1980, cette triade représentait environ 60 % du produit intérieur brut mondial en parité de pouvoir d’achat.

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LES BRICS PÈSERONT 40 % DE LA CROISSANCE MONDIALE EN 2025

La troisième révolution industrielle a favorisé l’émergence des BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud], ce qui a fait baisser le poids relatif de la triade. Ces pays, qui représentaient 20­ % de la croissance mondiale en 2003, en pèseront 40 % en 2025. Dans le même temps, la triade perdra un tiers de sa puissance relative d’ici à 2030. C’est en cela que la troisième révolution industrielle – les historiens de la technique récusent l’existence d’une quatrième révolution –, vaguement désignée sous le vocable de « digitalisation », représente pour l’Afrique une opportunité gigantesque de réaliser ses ambitions.

L’Afrique aux abonnés absents ?

Où en est le continent ? L’informatisation des économies a démarré. En 2020, plus d’un milliard d’Africains possèdent un téléphone mobile. Le taux de pénétration d’internet progresse, avec plus de 450 millions de personnes connectées en 2020. Le mobile banking est en plein développement. Mais l’Afrique n’est pas encore assez entrée dans la dynamique de la troisième révolution industrielle.

Dans le top 40 du classement The IT Industry Competitiveness Index 2020, qui mesure la capacité des pays à soutenir un secteur informatique robuste, il n’y a aucun pays africain. Et l’Afrique du Sud, qui figure dans le top 50, arrive en 47e position. Aucun représentant du continent n’a intégré le top 30 des pays ayant le plus de robots pour 10 000 travailleurs (l’Afrique du Sud, qui est le mieux classée, en compte 28, la moyenne mondiale étant de 74).

La largeur de bande d’internet sur l’ensemble du continent est de 12 térabits par seconde (Tbps), ce qui est inférieur à la moitié de celle de la Chine (36 Tbps) ou de Singapour (37 Tbps). Au regard de la rapidité de connexion à internet, aucun pays africain n’entre dans le top 50 du classement qu’a établi le cabinet américain Akamai Technologies. En revanche, cinq représentants du continent s’illustrent dans le top 10 des pays ayant le coût de connexion le plus élevé. Tout cela conduit au diagnostic selon lequel l’Afrique n’a pas adopté la meilleure stratégie possible au début de ce siècle.

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LE CONTINENT NE RELÈVERA PAS SES DÉFIS SANS UN EMPLOI MASSIF DES TECHNOLOGIES NUMÉRIQUES

Soyons clairs. Industrialiser le continent, créer des emplois, éradiquer la pauvreté, améliorer l’éducation, lutter contre le changement climatique, assurer la souveraineté alimentaire de l’Afrique, voilà autant d’ambitions qui ne peuvent pas être accomplies tant que l’on continuera à méconnaître le monde que fait émerger le numérique. Industrialiser au XXIe siècle, c’est informatiser. Cela ne doit pas évoquer des engrenages mécaniques, des tours de distillation, des cheminées d’usines…, mais des robots, des chaînes logistiques automatiques, des processus efficients grâce à l’intelligence artificielle, des réseaux de capteurs. Le continent ne relèvera pas ses défis sans un emploi massif des technologies numériques. Bien que la croissance des économies africaines ait été forte ces dernières années, la productivité ne s’est pas fondamentalement améliorée.

Informatiser les structures productives

La croissance de cette dernière a été, entre 2004 et 2013, de 1 %. C’est cela qu’il faut monter en épingle ! Sur ces vingt dernières années, elle est grandement liée au super-cycle de la demande chinoise qui a tiré les cours des matières premières vers le haut. Retrouver une croissance africaine endogène signifie augmenter l’efficacité des facteurs de production au moyen des technologies digitales. Le monde de l’après-Covid doit démarrer avec l’amélioration de la productivité des économies africaines grâce à la digitalisation : c’est l’horizon qu’il faut définir, afficher puis assumer au moyen de politiques volontaristes.

L’enjeu fondamental du développement de l’Afrique au XXIe siècle se situe dans l’insertion du continent dans le système technique contemporain. Albert Otto Hirschman, économiste américain, expliquait que la croissance économique dépend de l’apparition continue d’occasions rentables, de déséquilibres. De nos jours, l’occasion rentable pour l’Afrique, c’est la troisième révolution industrielle, l’informatisation des structures productives. L’histoire du genre humain est une recherche perpétuelle de moyens de multiplier vitesse et quantité. Cette vérité est partagée par toutes les civilisations. La vague de la révolution digitale est là. Soit l’Afrique surfe la vague, soit elle sera submergée par elle.