Histoire

Le 4 août 1984, Thomas Sankara rebaptisait la Haute-Volta en Burkina Faso

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Mis à jour le 04 août 2021 à 13h56
Thomas Sankara, ex-président du Burkina Faso, le 7 février 1986 à Paris.

Thomas Sankara, ex-président du Burkina Faso, le 7 février 1986 à Paris. © Pascal George/AFP

Il y a 37 ans, Thomas Sankara renommait l’ancienne Haute-Volta en Burkina-Faso, le Pays des hommes intègres. Un changement de nom officiel et très symbolique, destiné à rompre avec le passé colonial et à concrétiser les objectifs de la révolution sankariste.

En vertu d’une ordonnance du 2 août 1984, le capitaine Thomas Sankara, désireux de faire table rase du « passé réactionnaire et néocolonial », rebaptise la Haute-Volta en République démocratique et populaire du Bourkina Fâso (orthographe originelle). Le premier mot signifie « homme intègre » en langue mooré et le second « terre natale » en dioula, soit « le pays des hommes intègres ». Ses sept millions d’habitants ne sont plus des Voltaïques mais des Bourkinabè.

Le drapeau de l’ancienne Haute-Volta, composé de trois bandes noire, blanche et rouge, est aussi remplacé. Le nouvel étendard national est désormais composé de deux bandes horizontales rouge et verte, frappées d’une étoile jaune à cinq branches. Le tout représentant respectivement les idéaux de révolution, de travail de la terre, et d’espérance.

Autre transformation : l’hymne national. La chanson Volta laisse la place au Ditanie, ou « chant de la victoire ». La devise nationale est elle aussi modifiée, passant de « Unité-travail-justice » à « La patrie ou la mort, nous vaincrons ».

Sankara à la guitare

Ce changement de nom de l’ancienne colonie française est célébré deux jours plus tard, le 4 août, jour du premier anniversaire de la révolution de Thomas Sankara. Ce jour-là, le Conseil national révolutionnaire (CNR) organise des festivités dans tout le pays en l’honneur du nouveau Bourkina Fâso. Outre les cérémonies officielles, des matchs de football et de boxe, ainsi qu’une course cycliste, sont organisés.

À Ouagadougou, les festivités sont menées par le capitaine Sankara en personne. Le jeune leader de 36 ans, qui a pris le pouvoir avec un groupe d’officiers un an plus tôt, jubile. Au petit matin du 4 août, après une nuit de fête avec une vingtaine de proches dans son quartier général, il attrape une guitare dont il commence à gratter les cordes. Un de ses ministres et un sergent-chef lui emboîtent le pas. Le petit groupe tire l’assemblée de sa somnolence.

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IL FALLAIT PRENDRE DES INITIATIVES AUDACIEUSES ET RADICALES »

Parmi les convives, un invité de marque : le président ghanéen John Jerry Rawlings, dont les grandes lunettes sombres ne masquent pas l’étonnement face aux talents cachés de son hôte. Comme l’écrit Mohamed Selhami, alors envoyé spécial de Jeune Afrique, « la révolution n’est pas seulement cette chose qui immobilise l’esprit, elle sait aussi l’égayer, surtout lorsque Thomas Sankara s’en occupe ».

« Effacer les traces du colonialisme »

Muni de son inséparable revolver incrusté d’argent et d’ivoire, le capitaine anti-impérialiste expliquera à notre ancien collaborateur avoir changé le nom de son pays « pour mieux appliquer notre conception révolutionnaire ». Selon lui, « il fallait prendre des initiatives audacieuses et radicales, entre autres effacer les traces du colonialisme. À commencer par l’appellation donnée par celui-ci à notre pays. Le nom Haute-Volta ne répondait ni à des critères géographiques ni à des critères sociologiques ou culturels ».

Trente ans plus tard, le Burkina Faso reste connu dans le monde entier comme le « Pays des hommes intègres ». Le capitaine Thomas Sankara, assassiné le 15 octobre 1987 dans des circonstances troubles, est lui devenu une légende, adulé bien au delà des frontières de l’ancien berceau de la révolution sankariste.

Lire l’article de Mohamed Selhami, paru dans le Jeune Afrique n°1232-1233, paru entre le 15 et le 22 août 1984 :

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Cet article a initialement été publié sur jeuneafrique.com en juillet 2014.

Du Dahomey au Bénin, les dates clés

L'ambassadeur du Dahomey en France, Emile Zinsou (à gauche), serre la main du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, au cours d'une cérémonie au Quai d'Orsay le 08 mars 1962 à Paris.
L'ambassadeur du Dahomey en France, Emile Zinsou (à gauche), serre la main du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, au cours d'une cérémonie au Quai d'Orsay le 08 mars 1962 à Paris. © AFP

Comme beaucoup de pays africains, le Dahomey accède à l’indépendance en 1960. Il ouvre la série dès le 1er août.  Et c'est Hubert Maga qui en devient le premier président. Mais le tout nouvel État accède à l’indépendance dans un jeu d’alliances de personnes et de partis qui présage déjà de l’instabilité politique à venir. Retour sur les principales dates de l'histoire politique du Dahomey devenu Bénin, le 30 novembre 1975. 

En 1945, le gouvernement provisoire français instaure une représentation à double collège pour les colonies au sein de l’Assemblée nationale. Le premier regroupe les citoyens français, Blancs et le second les sujets de l’empire colonial, les indigènes, c’est-à-dire les autochtones, Noirs. C’est à ce titre que Sourou Migan Apithy est élu premier représentant du Dahomey et du Togo au côté du révérend-père Francis Aupiais, en octobre 1945. 

Mais les deux représentants du même territoire vont très rapidement s'opposer et de manière frontale. Toute l’histoire politique du Dahomey devenu Bénin se noue à cette époque. Au palais Bourbon à Paris (siège de l’Assemblée nationale),Sourou Migan Apithyrejoint le groupe constitué par la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO), alors que le révérend-père Aupiais se retrouve dans le groupe opposé, celui du Mouvement républicain populaire (MRP).  

Sourou Migan Apithy.
Sourou Migan Apithy. DR

Les courants politiques manifestent leur opposition en octobre 1946 lors du congrès fondateur de Rassemblement démocratique africain (RDA) à Bamako. La délégation du Dahomey y tient une importante place avec Sourou Migan Apithy élu vice-président et Louis-Ignacio Pinto président de la commission de politique générale. Emile Derlin Zinsou, lui, refuse le poste de secrétaire général reprochant au nouveau RDA son affiliation au Parti communiste français (PCF). Ce couac au niveau africain est révélateur des animosités que les Dahoméens entretiennent entre eux. Dès lors, l’histoire politique du Dahomey sera jalonnée d’alliances entre partis qui se font et se défont au gré des intérêts et querelles de ses dirigeants.  

► À (re)lire : Emile Derlin Zinsou, l’un des pères fondateurs de l’Afrique moderne

Peu avant la constitution du RDA, la IVe République nait en France le 13 octobre 1946. Elle ouvre la voie à la formation du Conseil général par territoire dont celui du Dahomey qui voit le jour le 15 novembre 1946. Ses représentants constitueront un Conseil de la République qui siègera au Grand conseil de l’Afrique occidentale française (AOF) et à l’Assemblée de l’Union française. C’est à cette même période qu’on situe la naissance du premier grand parti dahoméen : Union progressiste dahoméenne, UPD avec Sourou Migan Apithy. Un second groupe influent, le Bloc populaire africain (BPA) s’installe aussi sur l’échiquier politique mené par Emile Poisson et Justin Tométin Ahomadégbé, dès le mois de décembre 1946.  

Mais en 1947 au rythme de l’instabilité politique en France, une série d’élections ouvre la voie à une période d’agitation politique devenue le lot de ce territoire qui prépare fiévreusement son autonomie. Par ailleurs, l’éloignement des représentants dahoméens au sein des institutions de la IVe République à Dakar et à Paris va favoriser l’émergence de groupuscules et de nouveaux leaders qui ont développé un discours de terrain avec des préoccupations locales. Des scissions apparaîtront au sein de l’UPD et marqueront à jamais la vie politique de ce futur État. 

En mai 1951 les élections à l’Assemblée nationale française révèlent une profonde rupture. L’UPD implose. Le leader légendaire Apithy est contesté. Il va aux élections avec une liste « Union française ». Les natifs du nord du Dahomey auxquels le comité directeur de l’UPD avait refusé une seconde place sur sa liste claquent la porte et fondent le Groupement ethnique du nord du Dahomey (GEND) qui deviendra plus tard le Mouvement démocratique dahoméen (MDD). Son leader est Hubert Maga. Sourou Migan Apithy refonde son parti rebaptisé, le Parti républicain du Dahomey (PRD). 

► À (ré)écouter : Mémoire d'un continent. L'indépendance du Dahomey

Les querelles de personnes alimentent des courants aux lignes floues au sein des partis au sud du pays, alors que dans le nord Hubert Maga, fédérateur, réussit à hisser son mouvement au rang de parti rassembleur. En août 1957 le MDD d’Hubert Maga devient le Rassemblement démocratique dahoméen (RDD), alors qu’au sud une kyrielle de partis voient le jour. En marge de ce bouillonnement politique l’histoire va continuer de s’écrire. En mai 1957, Sourou Migan Apithy est élu vice-président du Conseil de gouvernement du Dahomey, le poste de président étant réservé de droit au gouverneur de la colonie. 

Le 28 septembre 1958, le Dahomey dit « Oui » au référendum instituant la Ve République en France et à la Communauté française. Le 4 décembre 1958, Apithy est tout nouveau président du Conseil de gouvernement. Mais ironie du sort, contrairement à ce qui s’est passé dans la plupart des anciennes colonies accédant à l’indépendance, cette position de président du Conseil de gouvernement ne le portera pas à la tête du nouvel État. 

En avril 1959, la première Assemblée nationale dahoméenne est élue sans majorité politique distincte. C’est alors un gouvernement d’union nationale qui conduira le pays à l’indépendance. Deux grands groupes politiques se constituent et s’opposent au sud du pays autour de deux leaders, Apithy et Ahomadégbé, inconciliables. Cette situation profite à Hubert Maga qui reçoit le soutien de l’Union démocratique dahoméenne (UDD-RDA) de Justin Ahomadégbé. Maga est élu premier président du Dahomey, le 26 juillet et proclame l’indépendance du pays le 1er août 1960. 

Les oppositions politiques dans le nouvel État sont d’une telle violence que l’armée décide d’y mettre un terme. Le 28 octobre 1963 le colonel Christophe Soglo prend le pouvoir ouvrant ainsi le ban des coups d’État militaires. En janvier 1964, il confie les rênes du pouvoir à Sourou Migan Apithy. Ce dernier est vite démis de ses fonctions et remplacé par Justin Ahomadégbé. Mais de nouvelles tensions politiques ramèneront, en décembre 1965, les militaires au pouvoir, avec le même Christophe Soglo, devenu entre-temps général. 

Au rythme d’un coup d’État militaire tous les 18 mois environ, tous les leaders politiques ont, à un moment ou un autre, été portés à la présidence de la République. C’est dans ce contexte d’instabilité politique chronique et de turbulences que les militaires installèrent le docteur Emile Derlin Zinsou à la présidence de la République du Dahomey le 17 juillet 1968. La présidence Zinsou sera de courte durée : il sera renversé au bout de 18 mois, le 10 décembre 1969 par les militaires. 

Le président du Dahomey, Emile Zinsou (D), est photographié avec Lucien Harmegnies, un membre du Parti socialiste belge, le 22 août 1969 en Belgique.
Le président du Dahomey, Emile Zinsou (D), est photographié avec Lucien Harmegnies, un membre du Parti socialiste belge, le 22 août 1969 en Belgique. © AFP

En mai 1970, un Conseil présidentiel est instauré entre les frères ennemis : Hubert Maga, Justin Tométin Ahomadégbé et Sourou Migan Apithy. Une présidence tournante tous les 2 ans est prévue avant des élections générales. Mais un nouveau coup d’État militaire interrompt l’expérience, le 26 octobre 1972. Le commandant Mathieu Kérékou prend la tête d’un gouvernement militaire révolutionnaire qui mettra un terme définitif aux coups d’État. Les militaires s’installent durablement au pouvoir en mettant au point une nouvelle alliance nationale qui est plutôt une adhésion forcée à leurs idéaux.  

Ce régime transforme la vie politique, sociale et économique du Dahomey en impliquant des civils à la gestion du pouvoir. Il décrète le marxisme-léninisme comme doctrine d’État, le 30 novembre 1974, avant de procéder un an plus tard, le 30 novembre 1975, au changement de nom. La République populaire du Bénin naît avec l’instauration d’un parti unique, le Parti de la révolution populaire du Bénin (PRPB). Le 30 novembre, est décrété fête nationale à la place du 1er août. 

Mais le parti unique et le pouvoir totalitaire de Mathieu Kérékou conduisent l’État béninois à la faillite. Le marxisme-léninisme est enterré avec, en février 1990, la première des Conférences nationales en Afrique. La République populaire cède la place à la République du Bénin avec le retour du multipartisme inaugurant le « renouveau démocratique ». En 1991, Nicéphore Soglo  devient le premier président de la nouvelle République du Bénin.  

Kofi Annan et le génocide rwandais (3&4)

Les restes de l'avion dans lequel se trouvait le président rwandais Juvenal Habyarimana, avion abattu le 6 avril 1994.
Les restes de l'avion dans lequel se trouvait le président rwandais Juvenal Habyarimana, avion abattu le 6 avril 1994. Getty/Scott Peterson

Avril 1994. Le Rwanda est le théâtre de massacres d’une exceptionnelle violence. La tension et les affrontements qui régnaient depuis plusieurs mois, empêchant l’installation du gouvernement de transition à base élargie préconisé par les accords d’Arusha, se sont transformés en tuerie de masse après l’attentat qui a coûté la vie au président Juvénal Habyarimana, à son homologue burundais Cyprien Ntaryamira, et à quelques-uns de leurs collaborateurs. 

Personne ne parvient à arrêter ni à freiner la machine infernale, pas même la Mission d’assistance des Nations unies pour le Rwanda, la MINUAR, sensée accompagner les protagonistes dans la mise en place des accords. Cette dernière semble dépassée par les évènements et n’arrive pas davantage à protéger les siens, puisque dix d’entre eux, des paras belges, ont même carrément été assassinés. Les regards sont tournés vers New York. Que fait Kofi Annan, le secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix ? Pourquoi ne parvient-il pas à mettre un terme aux tueries ?

Opération Mar Verde, les eaux troubles de la mémoire guinéenne

Ahmed Sékou Touré
Ahmed Sékou Touré AFP

Le 22 novembre 1970, il y a cinquante ans tout juste, le destin de la Guinée fut sur le point de basculer. L’Empire portugais sur le déclin est alors mis en difficulté sur son territoire de l’actuelle Guinée-Bissau. Lisbonne va tenter le tout pour le tout en organisant pour la première fois de son histoire et dans le plus grand secret une attaque éclair hors de ses frontières. Objectif : renverser le régime de Sékou Touré, principal soutien des rebelles indépendantistes.

Le coup de force échoue partiellement, mais va donner le coup d’envoi de la plus grande vague de répression de l’histoire de la Guinée. Retour sur cet épisode peu connu de l’histoire coloniale. (Rediffusion)

►À lire aussi : Guinée : il y a cinquante ans, « Mar Verde », l’attaque portugaise sur Conakry

En 1926, les entraves à la migration tuaient déjà en Méditerranée

Alors que la « liberté de voyage » avait été reconnue aux « indigènes » par la loi du 15 juillet 1914, les circulaires Chautemps de 1924 établirent un nouveau régime de contrôle migratoire entre les départements d’Algérie et la métropole. Les promesses d’égalité formulées à la fin de la Première Guerre mondiale s’estompant, les arguments des partisans d’un contrôle des déplacements furent entendus.

Emmanuel BlanchardUniversité de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Les « Algériens musulmans » furent les seuls passagers ciblés par la mise en place d’autorisations de traversée, officiellement destinées aux personnes embarquant en 3e ou 4e classe. Jusqu’à la suppression (provisoire) de ces dispositions à l’été 1936, une partie des voyageurs les contournèrent en embarquant clandestinement à fond de cale, périples qui prirent parfois un tour dramatique rappelant que la létalité des contrôles migratoires doit être réinscrite dans une histoire longue des prétentions à entraver les circulations humaines. https://www.youtube.com/embed/fOPXaTCSC6I?wmode=transparent&start=0

Un « drame » médiatisé

Il reste peu de traces de ces traversées macabres de la Méditerranée mais la presse de l’époque se fit un large écho de « l’horrible drame du Sidi Ferruch ». Le 27 avril 1926, à la suite d’une dénonciation, onze Marocains embarqués clandestinement à Alger furent découverts asphyxiés dans les cales du bateau éponyme qui faisait escale à Marseille. Comme le décrivent des rapports de police conservés aux Archives des Bouches-du-Rhône, ils avaient été cachés « dans les ballasts du navire, sous les machines » où la température pouvait monter jusqu’à 70 degrés. Dix-neuf autres « passagers » furent retrouvés sains et saufs dans la soute à charbon, mais une inconnue demeura à propos du sort d’éventuelles autres victimes qui auraient pu être ensevelies sous les 285 tonnes de combustible entreposées dans les cales du bateau.

Le Sidi Ferruch repartit en effet vers Bougie (actuelle Bejaïa, sur la côte à l’est d’Alger) sans qu’une fouille complète ait pu être effectuée, tandis que les survivants, après avoir été interrogés, étaient refoulés vers Alger d’où ils avaient embarqué. Quatre matelots corses, désignés comme ayant procédé à l’embarquement, furent placés sous mandat de dépôt et des suspects (« marocains », « algériens » ou « européens ») ayant opéré depuis Alger, comme rabatteurs ou organisateurs du trafic, furent recherchés, apparemment sans succès. Hormis la désignation d’un juge d’instruction, les suites judiciaires de l’affaire ne nous sont d’ailleurs pas connues.

L’écho donné à la « tragédie du Sidi Ferruch » permit d’apprendre que ces cas de morts en migration n’étaient pas isolés : ainsi, le 9 avril 1926, le vapeur Anfa, un courrier parti de Casablanca, avait lui aussi été au centre d’une affaire d’embarquements clandestins nécessitant plus d’investigations que le simple refoulement des « indigènes » découverts à leur arrivée. Alors qu’une douzaine de clandestins cachés dans des canots avaient été débarqués à Tanger, ceux dissimulés à fond de cale ne furent découverts qu’en haute mer. Deux d’entre eux étaient morts par asphyxie. Le timonier dénoncé par les survivants aurait fait des aveux immédiats et se serait suicidé avec son arme personnelle.

Incidemment, et sans faire état d’une quelconque surprise ou volonté d’enquêter, le commissaire spécial de Marseille rapporta alors à ses supérieurs de la Sûreté générale que trois corps avaient été « immergés » avant l’arrivée dans le port de la cité phocéenne. On imagine avec quelle facilité il pouvait être possible pour les capitaines de navires, véritables « maîtres à bord », de faire disparaître des cadavres de clandestins sans que personne ne s’en inquiète.

Récépissé de demande de carte d’identité délivré par la police des ports de Marseille, mise en cause pour sa propension à régulariser ainsi, moyennant finances, la situation d’Algériens et Marocains « embarqués clandestinement ». Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 4M 2361

Des victimes sans noms

Dans ce cas, comme dans celui du Sidi Ferruch, l’identité des victimes ne fut jamais établie : l’absence de papiers suffisait à justifier cet anonymat, sans qu’aucune autre forme d’attestation soit recherchée, y compris auprès des survivants promptement refoulés vers leur port d’embarquement. Selon toute probabilité, les cadavres qui n’avaient pas été immergés faisaient l’objet d’une « inhumation administrative » (enterrement « sous X » dans une fosse commune réservée aux indigents) dans un cimetière de Marseille.

Il est donc impossible d’établir la moindre estimation du nombre des « morts en Méditerranée » provoqués par l’introduction d’un « délit d’embarquement clandestin » (loi du 30 mai 1923) et de restrictions à la circulation entre le Maroc (1922) – puis l’Algérie (1924) – et la métropole. Le « drame du Sidi Ferruch » ne peut cependant être considéré comme un événement isolé, même s’il fut le seul à attirer l’attention de la grande presse. Ainsi, au cours des mois suivants, des militants du secrétariat colonial de la CGTU dénoncèrent la répétition de ces événements : la brochure L’indigénat, code d’esclavage (1928) rappelle plusieurs cas d’Algériens sortis « agonisants » ou de Nord-africains descendus de bateau « dans un état de santé alarmant ». Surtout, elle signale que pour échapper aux contrôles, ces clandestins évitaient les grands ports et pouvaient s’entasser dans de simples voiliers : quatre morts par dénutrition, après 23 jours de voyage, furent ainsi découverts le 25 février 1927, à Port-la-Nouvelle (Aude).

Dix ans plus tard, Saïd Faci suggérait dans L’Algérie sous l’égide de la France (1936) que les morts à fond de cale étaient bien plus nombreux que les seuls cas recensés : « qu’importe que les indigènes meurent pourvu que les colons algériens aient de la main-d’œuvre à bon marché », écrivait-il, afin de dénoncer les funestes conséquences des restrictions à la libre circulation entre l’Algérie et la métropole.

Il est vrai qu’avant même que la relative émotion suscitée par les cadavres du Sidi Ferruch ne retombe, les réactions officielles avaient été sans surprise : Octave Depont qui faisait alors figure de principal expert en « émigration nord-africaine » fit ainsi savoir dans la presse que « l’indigène sans papiers devait être renvoyé en Algérie ». L’objectif affiché était « de tarir l’émigration clandestine qui, ces derniers temps, a pris un développement redoutable », tout en évitant « les centaines de morts » en mer qu’Octave Depont évoquait sans plus de précisions (Le Petit Versaillais, mai 1926). Son appel à une répression plus sévère fut entendu et les peines relatives à la loi du 30 mai 1923 qui avait défini le délit d’embarquement clandestin furent alourdies (loi du 17 décembre 1926).

Contourner les contrôles migratoires

Les contournements des contrôles ne semblent pas avoir diminué dans les années suivantes, même si la plupart des candidats au départ cherchaient à éviter les modes opératoires les plus périlleux, en particulier les embarquements à fond de cale. Un certain nombre de Marocains, passés par Oran sans avoir pu réunir les faux documents et autres autorisations achetées qui auraient pu leur donner l’apparence d’Algériens en règle, devaient cependant s’y résoudre. Des Algériens munis de faux papiers étaient aussi interpellés à Marseille et immédiatement refoulés, mais la plupart de ces migrants clandestins, ou harragas, bénéficiaient de complicités qui leur permettaient d’échapper aux contrôles à l’arrivée.

                                                               
                                  « L’horrible drame du Sidi Ferruch », Le Petit journal illustré, 16 mai 1926.

Une fois passée la flambée politico-médiatique suscitée par l’affaire du Sidi Ferruch, la question des trafics de pièces d’identité et des « embarquements clandestins » resurgit périodiquement, en fonction notamment des mobilisations en faveur d’un durcissement des contrôles. Cette politisation rend d’autant plus délicate toute évaluation du poids et des conséquences de « l’émigration clandestine ». Les refoulements depuis Marseille étaient relativement peu nombreux (de l’ordre de quelques dizaines par mois), mais les capitaines de navire avaient tout intérêt à faire débarquer discrètement les clandestins découverts en mer plutôt qu’à les dénoncer, au risque de devoir prendre en charge leur voyage retour.

Les plus lucides des policiers reconnaissaient d’ailleurs que le nombre des « clandestins » et les risques qu’ils étaient prêts à encourir dépendaient avant tout de la rigueur de la législation et des contrôles en vigueur. Ces constats furent cependant peu mobilisés au service d’argumentaires en faveur de la liberté de voyage, sinon par les militants anticolonialistes qui voyaient dans ces contrôles et leurs dramatiques conséquences humaines une des déclinaisons de « l’odieux Code de l’indigénat ».


Cet article est également à retrouver sur le site de l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe (EHNE).

Emmanuel Blanchard, Maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, fellow de l’Institut Convergence Migrations, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

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