Histoire

Décès de Jerry Rawlings : « Comment j’ai sauvé le Ghana », l’entretien accordé à JA en 1997

| Par Jeune Afrique - Propos recueillis par Adama Gaye
Mis à jour le 12 novembre 2020 à 18h19
Jerry Rawlings, lors d'un meeting de campagne pour la présidentielle de 1996 à Accra, à l'issue de laquelle il a été réélu à un second mandat.

Jerry Rawlings, lors d'un meeting de campagne pour la présidentielle de 1996 à Accra, à l'issue de laquelle il a été réélu à un second mandat. © ISSOUF SANOGO / AFP

 

L’ancien président ghanéen Jerry John Rawlings est décédé ce 12 novembre à Accra. En janvier 1997, à peine réélu pour un second mandat, il avait accordé un long entretien à Jeune Afrique, que nous republions aujourd’hui.

Il n’est jamais à court de mimiques, d’éclats de rire, de silences expressifs et, surtout, de formules chocs. Jerry John Rawlings, » J.J. » pour ses compatriotes, est un régal pour tout journaliste que rebute la langue de bois si souvent pratiquée par les dirigeants africains. C’est l’un des rares que les faiseurs d’images qui parcourent le continent ne sont pas parvenus à dompter.

Le temps non plus n’a pas eu prise sur lui. Physiquement, il est resté presque le même, malgré un collier de barbe légèrement blanchi et quelques kilos superflus : il était plus mince lorsque, le 15 mai 1979, il fit irruption sur la scène politique ghanéenne, à la tête d’une mutinerie. Quelques jours plus tard, le 4 juin, ce métis de père écossais et de mère ghanéenne se retrouvait, presque malgré lui, à la tête de l’État. Dès le mois de septembre, il cédait le pouvoir au conservateur Hilla Limann, mais, devant la persistance des « magouilles », tentait, et réussissait, en décembre 1981, un nouveau putsch.

À l’époque, il se présentait volontiers comme un « révolutionnaire ». Pourtant, dès 1982, il n’a pas hésité à nouer une idylle, que certains ont jugé contre nature, avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international : son pays a été le premier à jouer la carte de l’ajustement structurel.

J.J. s’est-il embourgeoisé, comme l’affirment ses détracteurs ? Depuis l’instauration, en 1992, de la IVe République, qui a permis la création de plusieurs partis politiques et la libéralisation de la presse, le chef de l’État ghanéen est la cible d’attaques convergentes. On lui reproche, entre autres, sa gestion, le rôle politique joué par son épouse. Nana Agyeman Rawlings, ou encore le train de vie de ses collaborateurs…

Un président loin du faste

Pour ce qui le concerne, Jerry Rawlings est loin de vivre dans un décor fastueux. Ses appartements privés, à la présidence, sont fort modestes. Situés au dernier étage d’une vieille bâtisse récemment repeinte en blanc, on y accède par un étroit escalier. Cet ancien fort, construit au XVIe siècle et agrandi au fil des ans, est un condensé du passé colonial du pays. Des Danois, des Hollandais, des Portugais et des Britanniques, tous attirés par le commerce de l’or, de l’ivoire, de l’huile de palme et des esclaves, ont en effet contribué à sa construction.

Les Ghanéens l’appellent le Castle, le Château. Situé dans le quartier résidentiel d’Osu, à Accra, en bordure de l’océan Atlantique , il est désormais le siège des services présidentiels. Cinq soldats montent la garde à l’entrée des appartements du chef de l’État. Quelques objets trahissent les goût s du maître de s lieux : des vélos de course, un punching-ball… Le salon est simple. Pas de lambris dorés. Deux fauteuils noirs en cuir sont disposés autour d’une petite table où trônent trois téléphones et, en désordre, des livres ainsi que de nombreux journaux. Un poste de télévision pour les nouvelles. Sur les murs, outre un tableau, des photos de l’épouse du président et de leurs quatre enfants – trois filles et  un garçon. « Sa fille aînée entre à l’université cette année, et, bien qu’elle ait reçu quatre offres de bourse étrangère, les opposants exigent qu’elle fasse ses études au pays, confie un membre de son entourage. Pourtant, la plupart des dirigeants de l’opposition ont, eux, inscrit leurs enfants dans de prestigieuses universités étrangères. »

En survêtement, le Jerry Rawlings qui nous reçoit ce jeudi 16 janvier 1997 est au mieux de sa forme. Même s’il lui faut, de temps à autre, appliquer un glaçon sur ses yeux pour combattre la fatigue. C’est un homme heureux. Le 7 décembre 1996, les électeurs lui ont confié, avec 57,6% des suffrage s exprimés, un second mandat présidentiel de quatre ans. Son parti, le Congrès national démocratique (NDC), a raflé 133 des 200 sièges à pourvoir à ‘Assemblée nationale.

Redressement économique

En ce début de 1997, le Ghana a de nombreuses raisons d’être à la fête. À partir du 6 mars, il célèbre le quarantième anniversaire de son indépendance, obtenue de haute lutte, en 1957, par Kwame Nkrumah. L’ancienne Gold Coast ouvrai t ainsi la voie à la décolonisation de l’Afrique noire. Ce rôle de pionnier, l’équipe au pouvoir entend le marquer avec d’autant plus d’éclat cette année que le contexte politico-économique s’y prête. L’économie nationale s’est progressivement redressée : le taux de croissance est aujourd’hui de 5%. Finies les pénuries alimentaires et les files d’attente devant les stations d’essence. Grâce au cacao et à l’or, les deux principales richesses du pays, les rentrées de devises sont en augmentation, et la monnaie nationale, le cedi, s’est à peu près stabilisée.

Les investissements extérieurs affluent. Pourtant, les dirigeants de l’opposition contestent la réalité du redressement économique. John Kufuor, le rival malheureux de Rawlings à la présidentielle, souligne ainsi qu’après quinze ans d’ajustement structurel le salaire moyen mensuel reste inférieur à 500 dollars. Le taux de chômage est élevé, l’inflation avoisine les 50% et la dette extérieure représente près de 80% du produit national brut (PNB). Les électeurs ne l’ont pas suivi. Les populations rurales ont voté en majorité pour Rawlings, sans doute parce qu’il a placé le développement des campagnes au premier rang de ses priorités. Dans les villes, où l’opposition recrute le gros de ses troupes, seules quelques voix s’élèvent encore pour remettre en question les progrès enregistrés par la démocratie constitutionnelle.

État de grâce

En même temps que le président de la République, les dernières élections ont permis de mettre en place un Parlement pluraliste, ce qui devrait permettre d’engager un vrai débat politique. Il y a quatre ans, l’opposition, mécontente du déroulement du scrutin présidentiel du 3 novembre 1992, avait boudé les législatives… La justice et la presse ont gagné en vitalité. Les juges assument davantage leurs responsabilités : ils n’ont pas hésité à ouvrir des enquêtes contre plusieurs collaborateurs du président, soupçonnés de fraude. Le monopole du secteur public dans l’audiovisuel a pris fin et de nombreux journaux ont été créés. Dynamiques et bien informés – dans la tradition de la presse anglophone -, ils ne répugnent hélas pas toujours aux attaques personnelles.

Autre symbole de la montée en puissance du Ghana : l’état de grâce que connaît actuellement sa diplomatie. L’élection, à la fin de décembre, de Kofi Annan, un fils du pays, au poste de secrétaire général de l’ONU, en est l’illustration. Si chacun reconnaît les mérites du successeur de Boutros Boutros Ghali, rares sont ceux qui savent l’action efficace menée, pendant la campagne électorale onusienne, par le calme Dr Obed Assamoah, ministre des Affaires étrangères, et par son adjoint, le très compétent Dr Mohamed Ibn Chambas, que ses compatriotes ont d’ailleurs désigné, dans un sondage, « meilleur ministre de l’année 1996 ». Le président Rawlings n’a pas non plus ménagé ses efforts pour mobiliser ses pairs africains, notamment l’Ivoirien Henri Konan Bédié et le Sénégalais Abdou Diouf, derrière la candidature d’Annan.

J.J. s’est assagi. Il n’hésite pas à corriger les textes dans lesquels ses collaborateurs tentent de le mettre en vedette. « Il faut, leur dit-il, reconnaître les mérites des autres. » Bon élève de l’ajustement structurel et promoteur d’une démocratie à qui l’on peut reprocher sa coloration kaki mais dont les progrès sont réels, le Ghana revient de loin. Il n’est pourtant pas définitivement sorti du tunnel, Rawlings en est le premier conscient. Les défis qu’il va devoir affronter : la réduction du chômage dans les villes, la poursuite du développement rural, la lutte contre l’inflation et, surtout, contre la pauvreté, que les bons résultats macro-économiques n’ont pas fait disparaître.

Jeune Afrique : Vous avez pris le pouvoir par les armes à deux reprises, en 1979 et 1981. Depuis 1992, vous le détenez par la grâce des urnes. Seriez-vous devenu un pilier de l’establishment ?

Jerry John Rawlings : Je ne sais quoi vous dire ! [Rires] Le fusil et le bulletin de vote se complètent.

Qu’entendez-vous par là ?

Nous ne sommes pas intervenus militairement, en 1979 et en 1981, par goût du pouvoir. C’est la détérioration du climat socio-économique qui a conduit les militaires, au Ghana et ailleurs, à s’impliquer dans le jeu politique. Et ces interventions, je le regrette, continueront tant que les gouvernements ne parviendront pas à moraliser la gestion des affaires publiques. Il doivent être les premiers à respecter les lois. Comme on le dit en Afrique : le poisson pourrit d’abord par la tête !

L’intégrité est donc un critère déterminant de la bonne gestion d’un pays.

Absolument. Si nous avons pu rester au pouvoir si longtemps, ce n’est pas parce que nous avions, au départ, instauré un régime militaire et que nous avions la force pour nous. Tout autre gouvernement peut en faire autant, à condition qu’il ne détruise pas le tissu social et qu’il garantisse un climat propice au développement de l’économie. Les critères de mérite et de compétence sont également très importants.

Qu’en est-il des soupçons de corruption qui pèsent sur plusieurs de vos proches collaborateurs, notamment votre conseiller pour les affaires gouvernementales, Paul-Victor Obeng ?

Il y a trop de spéculations concernant RV. Obeng. Il a été très blessé par les attaques qui ont été portées contre lui. Je pense que l’enquête l’a réhabilité, et je tiens à saluer ses mérites. C’est un homme très brillant, capable de faire à lui seul le travail de trois ou quatre personnes. Qu’on ne compte pas sur moi pour gaspiller un talent pareil.

Le combat contre la corruption va-t-il continuer ?

C’est une nécessité. La révolte de 1979 n’avait aucune base idéologique. Elle était une réaction contre la corruption qui sévissait dans le pays. Il est indispensable de consolider les structures qui ont été mises en place pour la combattre. Faute de quoi, le pays pourrait connaître une nouvelle dérive.

Selon certains, vos succès économiques auraient été obtenus par la contrainte…

C’est faux. Rien n’a été imposé au peuple ghanéen.

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de pérenniser le pouvoir militaire ?

Je rejette ces accusations. Avant la restauration de la démocratie constitutionnelle, en 1992, le Ghana était gouverné démocratiquement. Le régime militaire était le produit d’une révolte de notre peuple. Or, comme l’a dit un jour le président John Kennedy, si vous tentez de vous opposer à une révolution pacifique, vous vous retrouverez bientôt avec une révolution violente sur les bras. C’est ce qui s’est passé au Ghana. Et n’oubliez pas qu’au départ notre révolte n’était pas un coup d’État !

Vous parlez de cette période comme de vos « années terribles ». Pourquoi ?

Ce fut une période d’extrême tension. Il était difficile de contenir la colère du peuple. C’est pourquoi il m’arrive souvent de dire qu’on peut tout faire à un individu sauf l’humilier ou le priver de sa dignité. Les gens n’aiment pas être dirigés par la terreur. Tôt ou tard, cela dégénère en haine. On déclenche forcément une réaction quand on opprime le peuple, qu’on le prive de ses droits. L’intervention de l’armée, le 4 juin 1979, puis le 31 décembre 1981, n’était rien d’autre qu’une réaction à des actes antérieurs qui avaient créé un climat de révolte dans le pays.

Jerry Rawlings, aux côtés de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré (à gauche), en septembre 1983 lors d'une visite officielle du président ghanéen en Haute Volta.

Jerry Rawlings, aux côtés de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré (à gauche), en septembre 1983
lors d'une visite officielle du président ghanéen en Haute Volta. © Archives Jeune Afrique

 

Etes-vous toujours un révolutionnaire ?

[Sourire] Pourquoi pas ? Même l’Amérique est constamment en état de révolution, mais de manière pacifique. Pendant la guerre froide, les deux puissances qui s’affrontaient – les États-Unis et l’ex-Union soviétique – avaient, certes, des philosophies économiques diamétralement opposées, mais elles sont, l’une et l’autre, parvenues à envoyer des hommes dans l’espace. Ces deux pays avaient en commun leur nationalisme et un idéal très fort. J’aurais aimé voir les choses avancer plus vite au Ghana, avec plus de créativité et d’innovation.

En quoi les élections présidentielle et législatives du 7 décembre 1996 constituent-elles une avancée de la démocratie ?

Elles ont consolidé nos acquis démocratiques. C’est la première fois depuis l’indépendance qu’un gouvernement ghanéen démocratiquement élu est allé au terme de son mandat. C’est aussi la première fois que le peuple renouvelle le mandat d’un gouvernement dans des élections pluralistes. Enfin, les élections se sont déroulées pacifiquement, avec une forte participation. Elles ont été qualifiées de libres et de loyales par des observateurs indépendants. Contrairement à ce qui s’est passé lors des élections législatives de 1992, l’opposition n’a pas boudé le scrutin. Nous avons un parlement pluraliste. En clair, le Ghana progresse sur la voie de la « gouvernance » démocratique.

La présence de votre principal adversaire, John Kufuor, à votre cérémonie d’investiture, le 7 janvier, démontre-t-elle la maturité de la démocratie ghanéenne ?

On peut, je présume, voir les choses ainsi. La reconnaissance de sa défaite par l’opposition et la participation de son chef à la cérémonie d’investiture sont de bons signaux adres sés au peuple. Ils vont, je l’espère, contribuer à réduire l’hostilité systématique de ses militants à notre égard, hostilité que nous n’étions d’ailleurs pas disposés à tolérer. Reste à espérer que ces signaux ne soient pas seulement destinés à amuser la galerie. Les diverses forces politiques doivent avoir un minimum d’objectifs communs. En d’autres termes, nous ne pouvons plus tolérer les divisions qui ont retardé le développement national. C’est un luxe à bannir. Car nous ne disposons pas, comme les pays développés, d’amortisseurs pour absorber les chocs provoqués par de telles divisions.

Est-ce à dire que l’heure de la réconciliation nationale a sonné ?

Il faut utiliser cette notion avec prudence : elle est devenue un fourre-tout. On ne peut pas oublier ce qui a déjà été accompli : nous avons résolument mis en œuvre une politique de réconciliation, mais il n’est pas possible d’effacer d’un seul coup ce qui s’est passé dans ce pays avant 1979. Le peuple avait été trahi. Or nous avons choisi de régler la question dans les casernes, en faisant surtout payer les généraux. De nombreux autres responsables de cette trahison ont été amnistiés. Ils auraient connu un sort différent si nous avions laissé faire le peuple. Ce sont les mêmes qui. dans l’opposition, parlent aujourd’hui de réconciliation et tentent de présenter cette période de révolte comme un cauchemar. J’espère que ces champions de la réconciliation apporteront leur contribution franche et objective au développement du pays.

La réconciliation ne doit pas être un simple mot d’ordre et ne peut faire oublier les erreurs du passé. La réconciliation peut-elle se traduire par l’entrée de l’opposition au gouvernement ?

Je n’y suis pas disposé, pour le moment. Il ne faut pas oublier que les membres du Conseil de défense nationale provisoire (PNDC), qui a dirigé le pays de 1981 à 1992, étaient déjà issus de plusieurs formations, et que certains, c’était mon cas, n’appartenaient à aucun parti. Mais nous partagions un sens élevé de l’intégrité et du dévouement à la nation.

Votre tiédeur envers l’opposition s’explique-t-ellepaila désertion de votre ancien vice-président, Kow Arkaah, qui a rejoint le camp adverse à la veille des élections ?

[Silence] J’ai été très déçu par lui. Mais je ne veux pas perdre de temps sur ce sujet. Cela n’en vaut pas la peine [rires ].

Tous les sondages indiquent que le pays souhaite voir de nouveaux visages au gouvernement.

C’est exact, le pays souhaite une injection de sang neuf, qui nous permette d’atteindre plus vite les objectifs que nous nous sommes fixés. Je suis moi-même sensible à ce besoin de changement. Les élections législatives ont partiellement réglé la question du renouvellement des hommes. De nouveaux députés ont été élus. Nous en avons, hélas, perdu quelques-uns de très bons, qui ont été battus parce qu’ils étaient trop occupés à assumer leurs activités parlementaires ou, tout simplement, à se défendre contre les accusations absurdes portées par certains journaux. Il est vrai que la Constitution réserve un quota de postes gouvernementaux à des personnalités non élues.

Votre pays est considéré par les institutions financières internationales comme un bon élève de l’ajustement structurel…

Quiconque a visité le Ghana il y a treize ans et y revient aujourd’hui peut facilement se rendre compte des progrès accomplis. La création de routes et de diverses infrastructures, le boom de l’immobilier, la multiplication des marchés et des boutiques, mais aussi l’allure des hommes et des femmes dans la rue, tous décemment habillés : tout cela est la preuve tangible du chemin parcouru. Cela n’a pu se faire du jour au lendemain.

Des mesures douloureuses ont parfois dû être prises. Il reste beaucoup à faire, notamment pour que les pauvres tirent un plus grand bénéfice de la croissance économique. Les grèves ouvrières de 1994 et 1995, qui n’étaient pas dénuées d’arrière-pensées politiques, ont provoqué une dangereuse reprise de l’inflation. Par ailleurs, nous évoluons dans une économie globale. Certains de nos produits sont plus chers que les produits importés. Nous n’avons presque aucun contrôle sur les leviers de commande de l’économie internationale.

C’est pourquoi nous estimons nécessaire d’encourager la consommation locale, mais aussi de nous tourner vers le marché de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

Je précise quand même que, depuis la fin de 1995, l’inflation a été réduite de moitié. Nous espérons la ramener en dessous de 10% d’ici à la fin de cette année. Notre monnaie, le cédi, qui s’échange librement, était aussi en chute libre, mais sa dépréciation s’est ralentie. Nous misons également sur la stabilisation des exportations. Je pense que nous sommes à la veille d’une rapide accélération de la croissance économique, soutenue par le secteur privé national et étranger et par les investissements privés directs.

Quelles sont les priorités de votre second mandat ?

Nous voulons d’abord renforcer la discipline économique et améliorer le climat social de manière à attirer les investissements. Cela nous permettra aussi de lancer un projet baptisé Porte d’accès sur l’Afrique de l’Ouest, qui prévoit la création de zones de libre-échange et de ports francs, ainsi que la libéralisation de l’espace aérien. Nous poursuivrons ensuite l’action entreprise pour fournir à l’ensemble du pays de bonnes routes, de l’électricité, de l’eau potable, des télécommunications et des services éducatifs et sanitaires accessibles. Enfin, nous nous efforcerons d’accélérer le taux de a croissance agricole pour 1 garantir la sécurité alimentaire, développer les industries locales, diversifier et accroître les exportations. En campagne électorale, en décembre 1996 : « Le Ghana progresse sur la voie de la « gouvernance » démocratique. »

Avez-vous atteint les objectifs que vous vous étiez fixés lorsque vous occupiez le poste de président en exercice de la Cedeao, de 1994 à 1995 ?

Il faut du temps pour gagner le pari de l’intégration régionale. J’ai tenté, pendant cette présidence, de recentrer l’institution sur ses principales missions. Des progrès considérables ont été accomplis pour faciliter la liberté de circulation des biens et des personnes, la rationalisation des tarifs et des monnaies et la création d’un solide bloc économique régional. Mais nous avons aussi consacré beaucoup de temps à la crise du Liberia, au point parfois de donner l’impression que le maintien de la paix était l’objectif unique de la Cedeao. D’autres pays africains et certains bailleurs de fonds étrangers ont aussi apporté une contribution de poids. Mais bien que la situation au Liberia et dans d’autres États membres de la Communauté reste préoccupante, l’Organisation a pu revenir à sa mission originelle : intégration régionale. Je comprends, par ailleurs, les raisons, largement conditionnées par l’Histoire, qui ont incité les pays francophones de la Cedeao à créer d’autres institutions, même s’il est évident qu’elles risquent de faire doublon. Mais je suis persuadé qu’au bout du compte nous parviendrons à nous entendre pour que tous les projets en cours soient, à terme, placés sous l’égide de la Cedeao.

Une importante délégation togolaise a pris part à la cérémonie de votre investiture. Est-ce le signe d’une normalisation des relations entre la Ghana et le Togo ?

C’est dommage qu’une simple incompréhension ait failli créer des tensions entre nos deux pays. Mais nous avons mis en place, ensemble, des mécanismes sécuritaires pour contrôler ce qui se passe des deux côtés de la frontière. Nous sommes de bonne foi, et je suis persuadé qu’il en est de même des dirigeants togolais. Il arrive que des troubles éclatent dans un pays dès lors que ceux qui veulent s’exprimer n’ont pas la possibilité de le faire. Certains opposants peuvent être tentés de mener leurs activités à partir des pays voisins. Cependant, nos deux pays collaborent, depuis quelque temps, pour faire face à ce genre de situation.

Comment avez-vous accueilli l’élection de Kofi Annan à l’ONU ?

Nous sommes fiers, bien sûr, qu’un Ghanéen dirige l’Organisation des Nations unies. C’est bon pour l’image de notre pays. Kofi Annan a une responsabilité internationale que ses qualités et son expérience personnelles lui permettront d’assumer pleinement. Il lui faudra gérer avec impartialité les nombreuses priorités de l’ONU. Celles qui concernent l’Afrique et les autres régions en développement en proie à des crises et des conflits retiendront, je pense, toute son attention.

JJ Rawlings : « Comment… by jeuneafrique

Moktar Ould Daddah, la naissance de l'Etat mauritanien (1&2)

28 novembre 1960. Indépendance de la Mauritanie. Moktar ould Daddah

28 novembre 1960. Indépendance de la Mauritanie. Moktar ould Daddah
 (INA)
1 mn

Tout comme le sénégalais Léopold Sédar Senghor, le camerounais Ahmadou Ahidjo ou encore Félix Houphouët-Boigny pour la Côte d'Ivoire, Moktar Ould Daddah (1924-2003) appartient à la génération des leaders politiques issus de la décolonisation en Afrique. Il a eu un rôle déterminant dans la naissance de la République de Mauritanie qu'il va diriger pendant 17 ans, de 1961 à 1978.

Sénégal: une statue de Cheikh Anta Diop dévoilée à Dakar

La statue de Cheikh Anta Diop, à Dakar.

La statue de Cheikh Anta Diop, à Dakar.
 RFI/Charlotte idrac
Texte par :RFISuivre
|
Vidéo par :RFISuivre
2 mn

Au Sénégal, une nouvelle statue a été dévoilée au cœur de Dakar, mardi 3 novembre, celle de l’historien Cheikh Anta Diop, décédé en 1986. L’intellectuel a bouleversé la vision de l’Histoire africaine, en mettant l’accent sur l’apport de l’Afrique noire à la civilisation, notamment égyptienne. Sa statue est désormais érigée devant l’université et sur l’avenue qui portent son nom.

Avec notre correspondante à Dakar, Charlotte Idrac

C’est une statue en bronze, de deux mètres de haut. Cheikh Anta Diop, en costume cravate, lunettes, le bras droit levé, en face de la grande porte de l’université d’où sort tout juste Hapsa Thiam. Pour cette étudiante en histoire, c’est tout un symbole : « C’est une fierté d’avoir un leader, Cheikh Anta Diop, qui nous a permis vraiment de regarder plus loin, surtout sur la science. Je suis contente. »

Un emplacement choisi avec soin

L’initiative a été lancée par le directeur sortant du Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud), qui vient d’entrer au gouvernement. Et le rond-point où est érigée la statue n’a pas été choisi au hasard. « Entre étudiants et forces de l’ordre, à chaque fois qu’il y avait des remous, c’était lié au rond-point où les jets de pierre se faisaient. Nous avons pensé mettre là-bas la statue de Cheikh Anta pour dissuader les uns et les autres de jeter des pierres », explique Mansour Ndoye, chef du département des services techniques du campus.

« C’est une bonne chose »

Alors que la question des statues à l’effigie de personnalités coloniales fait débat, Pape Abdoulaye Seye, étudiant en géographie, estime qu’il était temps : « C’est une bonne chose, cela permet d’avoir Cheikh Anta en face. Surtout que nous, la génération actuelle, on n’a pas vu Cheikh Anta ». Selon lui, la statue pourrait aussi donner envie aux étudiants de mieux connaître la vie et l’œuvre du parrain de l’université.

Algérie, sortir du silence

Audio 48:30
                        Bernard Le Mens et ses copains partent faire leur service militaire en Algérie en 1958.
                                           
                              Bernard Le Mens et ses copains partent faire leur service militaire en Algérie en 1958.
 Bernard Le Mens
50 mn

De 1954 à 1962, plus d’un million et demi de jeunes Français sont partis faire leur service militaire en Algérie.

À l’époque, la France annonce des opérations de maintien de l’ordre, puisqu’il faudra attendre 1999 et sa reconnaissance par l’État français pour que la guerre d’Algérie en porte enfin le nom. Comment ce dernier épisode de la colonisation a t-il été transmis dans les familles françaises, pourquoi les anciens soldats en parlent si peu ? C’est tout l’objet de l’enquête historique de Raphaëlle Branche, dans son dernier livre « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?».

Avec tous nos remerciements à Monsieur Bernard Le Mens et à son épouse Monique, ancien combattant en Algérie, pour son précieux témoignage.

À lire : «Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?», aux éditions La Découverte.

                   Bernard Le Mens combattant en Algérie.

                                                  Bernard Le Mens combattant en Algérie.
 Bernard Le Mens

Thomas Sankara : derniers instants, derniers témoins, derniers secrets…

| Par 
Mis à jour le 15 octobre 2020 à 10h12
Le capitaine Thomas Sankara et le journaliste Sennen Andriamirado, à Paris, en 1986.

Le capitaine Thomas Sankara et le journaliste Sennen Andriamirado, à Paris, en 1986. © Pascal Maitre/Archives JA

Le 15 octobre 1987, le leader de la révolution burkinabè était assassiné. Deux ans plus tard, Sennen Andriamirado, rédacteur en chef de Jeune Afrique et intime de l’ex-chef de l’État, publiait « Il s’appelait Sankara ». Voici ici reproduit le récit de la dernière journée du président du Faso sous la plume de notre confrère disparu en 1997.

Lorsque Mariam se réveille, Thomas Sankara, qui a fini par la rejoindre au lit, s’est assoupi à son tour. Vraisemblablement, sa copie est désormais prête. Sur la pointe des pieds, l’épouse du président quitte la chambre et se prépare à aller au travail. Elle doit y être à 15 heures. Sankara, lui, va dormir pendant une bonne heure encore. La sieste quotidienne reste, pour cet oiseau de nuit, le seul moment de la journée où il récupère. Une pause d’autant plus importante, ce jeudi 15 octobre 1987, que l’après-midi et la nuit s’annoncent longues.

À 16 heures, il préside l’une des trois réunions hebdomadaires de son cabinet spécial. À l’ordre du jour : le compte rendu de l’un de ses conseillers qui rentre de Cotonou, où il a eu des entretiens avec les responsables du Parti révolutionnaire du peuple du Bénin et rassemblé des documents sur le « Code béninois de conduite révolutionnaire » ; le projet de création d’un journal du CNR [Conseil national de la révolution]. Et à 20 heures, il y aura la réunion, très délicate, de l’OMR [Organisation militaire révolutionnaire].

Premier anniversaire de la prise du pouvoir par Thomas Sankara, le 4 août 1984.

Premier anniversaire de la prise du pouvoir par Thomas Sankara, le 4 août 1984. © Photo Marc Van Muysen / Archives JA

Vers 15 h 30, Mariam Sankara l’appelle au téléphone. « Papa est sous la douche », lui répond son fils aîné, Philippe, 7 ans à l’époque. Elle rappelle dix minutes plus tard. Le président, en tenue de sport depuis le matin – tee-shirt blanc et pantalon de jogging rouge –, est prêt à partir.

« Je vais d’abord à ma réunion de 16 heures, au Conseil de l’entente, lui dit-il. Puis, je vais au sport de masse à 17 heures. Après, je reviendrai sans doute prendre une douche à la maison, mais tu ne seras pas encore rentrée. Je ne te verrai pas avant la fin de la réunion de 20 heures. On parlera ce soir. »

Entre-temps, les membres du cabinet spécial ont commencé à arriver dans l’une des villas du Conseil de l’entente, qui sert de siège au CNR. Alouna Traoré et Paulin Babou Bamouni ont fait un crochet par les bureaux de la présidence juste en face ; les autres, Bonaventure Compaoré, Frédéric Kiemdé et Patrice Zagré, sont venus directement au Conseil. Christophe Saba, en tant que secrétaire permanent du CNR, y est depuis le matin.

Thomas Sankara à Ouagadougou au Burkina Faso, le 26 février 1987.
Thomas Sankara à Ouagadougou au Burkina Faso, le 26 février 1987. © Archives Jeune Afrique-REA
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NOUS SOMMES TOUS LÀ, CAMARADE PRÉSIDENT. IL EST TARD ET NOUS N’ATTENDONS PLUS QUE VOUS

À 16 h 20, il se décide à rappeler à l’ordre le président, qui n’a pas encore quitté sa résidence où il discute avec un autre de ses conseillers, le directeur adjoint de la presse présidentielle, Serge Théophile Balima : « Nous sommes tous là, camarade président. Il est tard et nous n’attendons plus que vous. » « J’arrive tout de suite », répond Sankara. Il renvoie Balima et monte dans une Peugeot 205 noire.

Le président, comme d’habitude, a pris place à côté du chauffeur : « J’aime bien voir la route, se croit-il souvent obligé d’expliquer, et de derrière on ne voit rien. »

Sur le siège arrière, deux gardes du corps. Une voiture les suit, occupée par trois autres gardes du corps plus le chauffeur, un militaire lui aussi. Tous sont en tenue de sport, ce jeudi après-midi : deux fois par semaine, en effet, le lundi et le jeudi à partir de 17 heures, les Burkinabè sont censés pratiquer le sport de masse. Le PF [président du Faso] et ses gardes ne se sont donc armés que de leur pistolet automatique (PA).

Arrivée au Conseil de l’Entente

Au Conseil de l’entente, les membres du cabinet spécial sont également en tenue de sport, à l’exception de Patrice Zagré, venu en « pékin ». À 16 h 30, le président arrive. Il débarque de la 205, suivi par quatre de ses gardes, qui s’installent dans le couloir attenant à la salle de réunion. Les chauffeurs rangent les deux voitures sous un préau voisin et vont s’abriter du soleil à l’ombre des grands arbres, notamment des nims, qui bordent les jardins.

À 16 h 35, le président prend place au bout de la table de réunion en forme de U. L’adjudant Christophe Saba, Paulin Bamouni et Frédéric Kiemdé se sont installés à sa droite. À sa gauche se trouvent Patrice Zagré, Bonaventure Compaoré et Alouna Traoré. Thomas Sankara, toujours en retard mais toujours pressé, ouvre la séance de travail : « Faisons vite, commençons ! »

De gauche à droite : Blaise Compaoré, Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani, le 4 août 1983, jour où Sankara prend le pouvoir
De gauche à droite : Blaise Compaoré, Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani, le 4 août 1983, jour où Sankara prend le pouvoir © Archives Jeune Afrique

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RESTEZ ! RESTEZ ! C’EST MOI QU’ILS VEULENT !

Alouna Traoré, celui qui, la veille, était parti en mission d’information à Cotonou, commence son rapport : « J’ai quitté Ouaga avant-hier à 18 heures… » Et il s’interrompt, la voix soudain couverte par le bruit du tuyau d’échappement, sans doute percé, d’une voiture qui s’approche.

Étonné et agacé, Sankara demande : « Quel est ce bruit-là ? » bientôt imité par Saba, qui fronce les sourcils : « C’est quoi ça même ? » Le bruit s’amplifie. Une voiture – « une Peugeot 504 ou une Toyota bâchée », hésitera à préciser le seul témoin direct rescapé – s’est arrêtée devant le petit portail de la villa. Et immédiatement, le bruit du moteur a été couvert par le vacarme de rafales de Kalachnikov.

Les sept hommes réunis dans la salle s’aplatissent au sol, se protégeant derrière les fauteuils. Parmi eux, seul à être armé puisque ses gardes sont restés soit dans le couloir, soit dans le jardin, Sankara se saisit de son PA, qu’il avait déposé sur la table, à portée de main. Du dehors, quelqu’un crie : « Sortez ! Sortez ! » Sankara se relève, pousse un grand soupir et ordonne à ses conseillers : « Restez ! Restez ! C’est moi qu’ils veulent ! » Puis il quitte la salle de réunion, les bras en l’air.

Thomas Sankara, président du Conseil national de la révolution (CNR), en mars 1986 à Bobo-Dioulasso.
Thomas Sankara, président du Conseil national de la révolution (CNR), en mars 1986 à Bobo-Dioulasso. © Fabrice GUYOT / Archives JA

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LES ASSAILLANTS ÉTAIENT VENUS POUR TUER !

« Il a à peine franchi la porte de la villa, témoigne Alouna Traoré, qu’il est littéralement canardé. Les assaillants étaient venus pour tuer ! » Les gardes qui veillaient dans le couloir, ceux qui, comme les deux chauffeurs, étaient restés dehors, ainsi qu’un motard de la gendarmerie, Soré Patenema, venu par hasard apporter du courrier au siège du CNR, ont déjà été abattus par les premières rafales.

Un ancien membre de la garde du président du Faso, surnommé Otis – et, depuis, réintégré dans les rangs des para-commandos de Pô (commandés par le capitaine Blaise Compaoré, qui en a fait un de ses chauffeurs) – déboule dans la salle de réunion, pousse les collaborateurs du président vers la sortie : « Dehors ! Dehors ! Sortez ! » Tous ceux qui obtempèrent sont abattus à leur tour. Au dernier moment, Patrice Zagré essaie de retourner se réfugier dans la salle de réunion ; une rafale dans le dos l’achève.

Deux impacts mortels sur le front

Alouna Traoré, par un réflexe de peur ou de survie, les deux peut-être, s’est retrouvé couché sur le gravier mais vivant, baignant dans le sang de ses camarades dont il entend, comme dans un cauchemar, les râles et les soupirs d’agonie : quatre membres civils du cabinet spécial (Paulin Bamouni, Patrice Zagré, Frédéric Kiemdé et Bonaventure Compaoré) et huit militaires parmi lesquels l’adjudant Christophe Saba, un pauvre gendarme qui passait par là, les chauffeurs du convoi présidentiel et quatre gardes du corps. Alouna a enjambé le corps du PF sans s’en rendre compte.

Regardant par-dessus son épaule, il voit Thomas Sankara par terre. Deux impacts sur le front l’ont immédiatement tué. Mais ce coup d’œil instinctif manque de coûter la vie au rescapé, qui entend quelqu’un crier : « Il y en a un qui n’est pas mort ! Celui qui est tout en bleu ! Qu’il se relève ! » Alouna Traoré, l’homme au jogging bleu, se met debout.

On lui dit d’avancer puis de se recoucher par terre, entre deux autres cadavres, ceux des deux chauffeurs du convoi présidentiel. Il se tâte. Couvert de sang, il n’a pourtant aucune égratignure. Autour de lui, les commandos tirent toujours, mais, cette fois, en l’air, comme s’ils voulaient faire croire à l’extérieur que des combats acharnés se déroulent dans l’enceinte du Conseil de l’entente ; et avec hargne, comme si eux-mêmes voulaient croire qu’ils se battent et se défendent réellement. Pendant longtemps, trente minutes peut-être, ils usent ainsi leurs munitions.

Le Conseil de l’Entente transformé en terrain d’exécution

Alouna est toujours au sol. Du coin de l’œil, il voit s’avancer, en combinaison bleue de mécanicien, le chauffeur-garde du corps du capitaine Blaise Compaoré : Hamidou Maïga, virtuose du volant et de la Kalachnikov, qui le fixe du regard et dit à l’intention des autres assaillants : « Laissez ! Je vais l’achever ! »

Un gradé – « Je ne le connais pas, dira Alouna Traoré, il avait le visage balafré » – s’y oppose et crie : « Amenez-moi le rescapé ! » On lui amène Alouna Traoré, à qui il ordonne de se coucher à nouveau. Le survivant essaie de ramper et de se rapprocher d’un mur. Mal lui en prend. « Reste tranquille ! s’entend-il apostropher. Sinon tu vas rejoindre les autres ! » Alouna se le tient pour dit.

Combien de temps est-il resté ainsi par terre ? « Deux ou trois heures », avance-t-il sans autre précision. Jusqu’à ce qu’un soldat l’interpelle à nouveau et le menace : « Toi, tu as tout vu. On ne peut pas te laisser partir comme ça. Tu vas rejoindre les autres ! » Alouna ne réalise sans doute pas encore très bien sa situation. Il a dépassé le stade de la peur et s’est réfugié dans le monde de l’absurde.

Depuis qu’il gît entre les cadavres, une image le hante : une photo de Mère Teresa, Prix Nobel de la paix, au milieu de jeunes Indiens miséreux, qu’il avait longuement regardée le matin même. Et, pour l’heure, il n’a qu’une envie, uriner, et le dit. On l’y autorise et il va longuement se soulager entre les fleurs des jardins du Conseil de l’entente, transformés cet après-midi-là en terrain d’exécution.

Treize cadavres disparus

On le fait ensuite monter à l’étage d’une villa où ont été regroupés des agents du CNR qui ont tout entendu sans avoir rien vu du drame : le médecin-adjudant Youssouf Ouedraogo, adjoint de l’adjudant Christophe Saba, tout le secrétariat de ce dernier, Laurent Kaboré, qui travaillait aussi au CNR. Au milieu d’eux, il a la surprise de découvrir, blessé, un garde du président, Bossobé, dont on perdra la trace par la suite. La tenue de sport bleue d’Alouna Traoré est imbibée de sang. Ses mains, son visage, ses cheveux sont ensanglantés. On lui dit de se laver. Puis de s’asseoir.

Alors que le soleil s’est couché depuis longtemps, Alouna entend des voitures manœuvrer dans les allées du Conseil de l’entente. Il risque un regard par la fenêtre : les treize cadavres ont disparu ; des camions-citernes sont en train de nettoyer, à grands jets d’eau, la scène du drame. Il passera la nuit dans les coulisses. Il ne dormira pas. Tournant et retournant dans sa tête la même question : « Mais qu’est-ce que le président a bien pu faire pour mériter ça ? »


Où sont les assassins présumés ?

Relancée début 2015 par le régime de transition après la chute de Blaise Compaoré, l’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara est menée par le juge d’instruction militaire François Yaméogo. Parmi les dix-sept personnes qu’il a inculpées, six sont en détention préventive, dont Gilbert Diendéré, ex-chef d’état-major particulier de Blaise Compaoré. Deux autres inculpés, accusés d’avoir joué un rôle majeur dans cette affaire, échappent toujours à la justice burkinabè et font l’objet d’un mandat d’arrêt international : Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando.

Exilé à Abidjan, le premier ne devrait pas faire face au juge Yaméogo de sitôt, les autorités ivoiriennes semblant peu enclines à l’extrader. Le second, ex-chef de la sécurité rapprochée de Compaoré et meneur du commando qui a assassiné Sankara, a été convoqué par le juge le 22 juin 2015… Mais l’ancien député ne s’est jamais présenté au tribunal militaire : il aurait fui le pays sans laisser de trace et serait lui aussi, selon nos sources, réfugié en Côte d’Ivoire.

Plusieurs pistes non élucidées

Hormis Compaoré et Kafando, la plupart des suspects ont été entendus. Convoqué à deux reprises en 2016 par le juge Yaméogo, Salif Diallo, l’ancienne tête pensante de Compaoré décédé en août dernier, a nié toute responsabilité dans l’assassinat de Sankara et ajouté que Blaise Compaoré ne pouvait ignorer ce qui se tramait. Quant à Gilbert Diendéré, il soutient ne pas avoir été mis au courant d’une quelconque opération contre Sankara et affirme que c’est Hyacinthe Kafando qui en aurait pris l’initiative.

Le juge Yaméogo, quant à lui, s’intéresse également à d’éventuelles implications étrangères – en particulier française, ivoirienne ou togolaise. Il a adressé une commission rogatoire à Paris pour demander la levée du secret-défense sur certaines archives et l’audition de différentes personnalités. Les autorités françaises ont répondu, en mai, qu’elles « n’y voyaient pas d’objection », mais qu’elles avaient d’abord besoin d’obtenir un « certain nombre de précisions ».


Cet article, initialement publié deux ans après l’assassinat de Thomas Sankara, a été republié en 2017, dans le cadre de notre dossier « Qui a tué Sankara ? Retour sur une affaire d’État, 30 ans après… »  consacré à l’ancien président du Burkina Faso à l’occasion des trente ans de sa mort.