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Agriculture, climat : à Abidjan, Macky Sall et Mohamed Bazoum montent au créneau

En clôture de l’Africa CEO Forum, les présidents sénégalais et nigérien ont pointé les insuffisances des réponses de la communauté internationale aux défis auxquels sont confrontés les pays du continent.

Par  - Envoyé spécial à Abidjan
Mis à jour le 14 juin 2022 à 21:36

 

Macky Sall, Mohamed Bazoum et Tiémoko Meyliet Koné au panel de clôture de l’ACF à Abidjan, le 14 juin 2022.

 

« Comme l’Europe l’a fait pour continuer à s’approvisionner en gaz russe… » Ni plus, ni moins. Devant près d’un millier de participants venus assister au panel présidentiel de clôture de l’Africa CEO Forum* organisé les 13 et 14 juin à Abidjan, le président Macky Sall a pointé le deux poids deux mesures dont souffrent les économies africaines du fait de la crise en Ukraine.

Selon le chef de l’État sénégalais, les exemptions aux sanctions financières contre Moscou appliquées par les États européens pour poursuivre le commerce énergétique avec Moscou devraient également être mises en œuvre pour permettre aux pays africains de continuer à s’approvisionner en engrais et en blé. « Nous sommes une victime collatérale de cette situation, en raison des faiblesses de nos économies », a poursuivi le leader sénégalais, lors de son intervention aux côtés de son homologue Mohamed Bazoum du Niger et de Tiémoko Meyliet Koné, vice-président de la Côte d’Ivoire depuis la fin avril.

Punition climatique

Prolongeant la critique adressée par Macky Sall aux partenaires internationaux – entendre occidentaux – du continent, dont les prêts concessionnels sont « insignifiants » au regard des besoins de financements de l’irrigation, Mohamed Bazoum a rappelé que le Niger disposait d’un programme déjà prêt pour promouvoir l’exploitation de ses ressources en eau de surface et de sous-sol. « La difficulté a été de disposer des ressources financières à investir », a plaidé le président nigérien.

IL EST INCONCEVABLE QUE CEUX QUI ONT EXPLOITÉ PENDANT PLUS D’UN SIÈCLE LE PÉTROLE, LE CHARBON ET LE FUEL EMPÊCHENT LES PAYS AFRICAINS DE VALORISER LEURS RESSOURCES

Ce dernier n’a d’ailleurs pas manqué de souligner une autre inconséquence des partenaires externes du continent : cette fois dans le domaine climatique. Reprenant une critique adressée lors de la COP26 de Glasgow, en novembre 2021, et alors fortement applaudi par les participants africains, le chef de l’État nigérien a insisté sur le rôle de la crise climatique dans la détérioration de la situation sécuritaire. Regrettant que l’engagement de 100 milliards de dollars d’aides annuelles promises lors de la COP21 à Paris pour aider les pays du Sud à faire face à la crise climatique ne soit jamais matérialisé, le président nigérien s’est ému du parti pris contre les énergies fossiles.

« Des banques étaient prêtes à consentir des crédits à certaines entreprises qui souhaitaient exploiter le charbon du Niger et lui permettre de répondre à ses besoins en énergie. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune banque prête à le faire. Nous sommes punis. C’est une injustice », a regretté le président nigérien. Même écho chez son homologue sénégalais. Si ce dernier a rappelé que le renouvelable représente aujourd’hui 31 % du parc énergétique du Sénégal, Macky Sall a affirmé : « Il est inconcevable que ceux qui ont exploité pendant plus d’un siècle le pétrole, le charbon et le fuel empêchent les pays africains de valoriser leurs ressources ».

Risque sécuritaire

Particulièrement en verve, le chef de l’État sénégalais, également président en exercice de l’Union africaine (UA), a aussi abordé le sujet – adjacent si l’on en croit la lecture de Mohamed Bazoum – du risque sécuritaire.

« La question de fond est celle du financement de la lutte contre le terrorisme », a noté Macky Sall. « En Asie, en Libye, il y a des coalitions mondiales pour lutter contre le terrorisme. Sur les théâtres africains, peu de pays s’engagent. Le financement de cette lutte revient au Conseil de sécurité des Nations unies dont le premier rôle est d’assurer la paix et la sécurité dans le monde », a pointé le chef de l’État sénégalais.

Approche continentale

Participant également à cette rencontre, Makhtar Diop, directeur général de la Société financière internationale (IFC), est lui aussi revenu sur le lien entre crises climatiques et conflits. En réponse, il a insisté sur le besoin d’une « approche continentale et d’une intégration plus structurée et forte du secteur privé » dans une lutte contre le changement climatique « dirigée vers l’adaptation, la maîtrise de l’eau […] et la planification urbaine et l’aménagement territorial.

Sur une note plus optimiste, le vice-président ivoirien Tiémkoko Meyliet Koné a insisté sur les progrès réalisés lors de la 15e Conférence des Nations unies sur la désertification et la sècheresse (COP 15) organisée en mai à Abidjan, à laquelle ont participé directement ou à distance 196 gouvernements. Une preuve de « l’intérêt et de la considération » suscités par ces questions. « Des résultats sont attendus et seront appliqués par bon nombre de pays », a indiqué l’ancien gouverneur de la BCEAO.

« La COP15 a été précédée par un sommet des chefs d’État qui a validé et  l’accord d’Abidjan. Il s’agit d’un modèle qui peut permettre à tous les États de mettre en place un système de reforestation et de lutte contre la désertification », a-t-il rappelé.

*Le Africa CEO Forum est co-organisé par Jeune Afrique Media Group

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Niger : entre la France et le Mali, le pari risqué de Mohamed Bazoum

Au pouvoir depuis un peu plus d’une année, le chef de l’État doit composer avec les impératifs sécuritaires, les effets de la crise malienne et un sentiment antifrançais grandissant. S’il a fait le choix d’apparaître comme l’allié des Occidentaux au Sahel, il sait aussi que ce pari est risqué.

Mis à jour le 13 juin 2022 à 16:50

 

(De g. à d.) Le chef de l’État nigérien, Mohamed Bazoum, accueilli par le président du Conseil européen, Charles Michel, et par le chef de l’État français, Emmanuel Macron, lors du Sommet Union européenne-Union africaine, le 17 février 2022, à Bruxelles. © Olivier Hoslet, Pool Photo via AP

 

Son envergure de douze mètres est devenue la hantise des soldats russes. Stationnés depuis la fin du mois de février dans l’est de l’Ukraine, ceux-ci ont appris à se méfier de cette terreur grise baptisée Bayraktar TB2 en l’honneur de l’ingénieur Selçuk Bayraktar, gendre du président turc Recep Tayyip Erdoğan. Certains, dans les armées occidentales, surnomment même ce drone la « kalach du XXIe siècle ». Relativement peu coûteux (moins de 5 millions d’euros), facile d’accès, efficace, il est l’une des explications à l’enlisement des troupes de Moscou en terres ukrainiennes. Alors, ce 20 mai, sur le tarmac de l’aéroport de Niamey, les hauts gradés nigériens ont le sourire. Devant eux vient d’atterrir un avion de transport Iliouchine II-76. Immatriculé en Ukraine – une coïncidence – sous le matricule UR-FSE, celui-ci est un habitué du continent : depuis la Turquie, qui loue ses services pour ses exportations d’armes, il effectue régulièrement le voyage vers l’Éthiopie, autre client d’Istanbul.

Les six drones TB2 sont lentement « roulés » en dehors du mastodonte. D’autres commandes passées en Turquie en novembre 2021 par le président Mohamed Bazoum suivront, ainsi que des véhicules blindés et des avions légers de marque Hürkus. « Le Niger se donne les moyens de ses ambitions sécuritaires », résume un conseiller du chef de l’État.

Des drones sur le front

Ces dernières semaines, les attaques de l’État islamique se sont intensifiées le long de la frontière avec le Mali. Emis-Emis, Inecar, Igadou, Aghazraghen… La liste des villages attaqués dans l’un ou l’autre pays s’allonge. « La réponse des Maliens est quasiment inexistante, déplore un cadre de l’armée nigérienne. Au moins provisoirement, c’est à nous qu’incombe la tâche de sécuriser la région. » Les TB2 feront-ils basculer le rapport des forces, malgré le terrain favorable à la dissimulation des terroristes ?

Avec une portée de 150 km, une autonomie d’environ vingt heures et la capacité de frapper des cibles distantes de 8 kilomètres, ces drones se rapprocheront du front. Certains d’entre eux devraient être stationnés sur la base 201, construite par les États-Unis dans la région d’Agadez, afin de surveiller les convois de drogue, qui font partie intégrante du financement des jihadistes. Les autres, avec pour objectif premier de sécuriser les régions de Tahoua, et Tillabéri, devraient prendre leurs quartiers à proximité de la frontière malienne, dans plusieurs bases dont la construction est à l’étude actuellement.

C’EST À NOUS QU’INCOMBE LA TÂCHE DE SÉCURISER LA RÉGION

D’ici là, les ingénieurs turcs seront à pied d’œuvre pour remplir l’autre partie de leur contrat : former les futurs pilotes de drone nigériens. « Notre objectif est d’obtenir le maximum de moyens dans la surveillance aérienne, l’intervention rapide et la formation. Pour cela, nous diversifions les partenaires », résume une source sécuritaire.

« Pas uniquement une guerre contre les jihadistes »

Comme les États-Unis, l’Allemagne dispose d’une base logistique à Niamey et a concentré ses efforts autour d’un centre de formation des forces spéciales nigériennes. L’Italie et le Canada forment également des troupes d’assaut spécialisées. Enfin, et surtout, la France travaille actuellement à faire du Niger le noyau de sa présence au Sahel, dès lors que le retrait du Mali de l’opération Barkhane aura été achevé.

Depuis l’annonce du départ des troupes françaises du territoire malien, le président nigérien Mohamed Bazoum n’a cessé de se montrer favorable à un accueil plus important de moyens européens sur son territoire. À la fin de février, il a même réuni les « cadres » du pays – élus, leaders civils et religieux, hauts gradés… – afin de plaider en faveur d’un partenariat accru avec les Occidentaux et, en premier lieu, avec la France.

Dans un centre de conférences plein pour l’occasion, le chef de l’État a martelé que le Niger ne pouvait, face à un État islamique aux ramifications internationales, se passer de partenaires étrangers, quels qu’ils soient. « Si j’avais assez d’argent, j’achèterais plus d’hélicoptères […] mais ce n’est pas la réalité. Donc si, à côté de mes 12 000 militaires, je peux placer 400 à 700 Européens, je dois le faire », a-t-il lancé à une foule largement acquise à sa cause. Depuis, les discrètes réunions se multiplient entre les états-majors européens – en particulier français – et nigérien. Le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, et son homologue nigérien, le général Salifou Modi, peaufinent un dispositif qui aurait pour objectif d’être opérationnel à la fin de 2022 et de s’articuler autour de bases de petite ou moyenne taille le long de la frontière malienne.

LE NIGER PEUT TIRER PARTI DE L’EUROPE DE LA DÉFENSE

« La portée des drones et la nécessité d’intervenir rapidement dans la zone frontalière nous obligent à un déploiement à proximité des enclaves jihadistes », explique un gradé nigérien. « Au-delà de la problématique militaire, il y a aussi une dimension symbolique. Mohamed Bazoum veut montrer aux habitants que l’État ne les abandonne pas. Ce n’est pas uniquement une guerre contre les jihadistes, c’est aussi une opération de reconquête des populations », ajoute un conseiller du chef de l’État. Ces dernières années, Niamey a tenté – en partie en vain – de renforcer le maillage de ses forces dans la région de Tillabéri et de garnir des avant-postes au plus près de la frontière malienne. « Nous avons manqué de moyens pour que cela soit efficace. Le recrutement de troupes et le renfort d’alliés devront nous aider à passer un cap », espère notre conseiller.

Drones turcs, formations européennes, troupes françaises… Mohamed Bazoum parviendra-t-il à remporter le pari de l’internationalisation du conflit sahélien ? Ces derniers mois, s’adressant à ses interlocuteurs, il a plusieurs fois fait le parallèle avec la guerre qui se déroule en Ukraine, appelant avec ferveur les Européens à se montrer aussi prompts au soutien matériel et financier en Afrique que dans l’est de l’Europe.

 

 © Discours de Mohamed Bazoum à l’issue du sommet en visioconférence avec les autres chefs d’État du G5 Sahel, organisé depuis le palais de l’Élysée, à Paris, le 9 juillet 2021.

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Discours de Mohamed Bazoum à l’issue du sommet en visioconférence avec les autres chefs d’État du G5 Sahel, organisé depuis le palais de l’Élysée, à Paris, le 9 juillet 2021.

« Avec la guerre au Sahel, Emmanuel Macron a échoué à faire avancer l’Europe de la défense. C’est l’Ukraine qui a finalement eu cet effet. Mais cela ne veut pas dire que le Niger ne peut pas en tirer parti », analyse un diplomate occidental à Niamey. Et d’ajouter : « À l’étranger, Mohamed Bazoum assume le pari de présenter le Niger comme le “dernier bastion” démocratique de la zone des trois frontières, en se montrant très critique vis-à-vis d’un Burkina Faso impuissant et d’un Mali infiltré par les Russes de Wagner. »

Politiquement explosif

Ce pari est-il risqué ? Du côté de l’opposition, certains n’hésitent pas à qualifier le chef de l’État nigérien de « vassal des Français », en particulier sur les réseaux sociaux où le sentiment anti-occidental a le vent en poupe. En novembre 2021, l’épisode du passage d’un convoi de Barkhane à Téra, dans l’ouest du pays – au cours duquel trois Nigériens ont été tués –, a contribué à rendre ce climat tendu. La France a finalement accepté de partager avec le Niger l’indemnisation des familles des victimes, mais sans reconnaître une quelconque culpabilité, dans la plus pure tradition de la « grande muette ». Si l’atmosphère n’est pas aussi délétère qu’au Mali, au Burkina Faso ou même au Tchad – où l’alliance avec Paris n’est pas remise en question par le pouvoir mais où des manifestations antifrançaises ont récemment eu lieu –, on y prête la plus grande attention au sommet de l’État.

BAZOUM ET SES PROCHES S’ACTIVENT À GARDER DÉSAMORCÉE LA BOMBE DU SENTIMENT ANTI-FRANÇAIS

« Mohamed Bazoum veut à tout prix garder la main sur la coopération avec les Français. D’abord, parce qu’il connaît mieux le terrain. Ensuite, parce que c’est politiquement explosif. Pour lui, il n’est pas question que la stratégie se décide à Paris », assure l’un de ses conseillers. À Niamey, Salifou Modi est ainsi chargé de faire en sorte que le futur déploiement européen corresponde au mieux aux attentes des Nigériens sur le plan opérationnel. Bazoum et ses proches s’activent quant à eux à garder désamorcée la bombe du sentiment anti-français. « C’est en partie pour cela que nous souhaitons privilégier un déploiement en dehors de Niamey, dans des bases de taille restreinte », explique un gradé nigérien. Dans leurs discussions avec les Français, les Nigériens se sont d’ores et déjà déclarés opposés à une augmentation des effectifs français autour de l’aéroport de la capitale.

Mohamed Bazoum a également insisté sur le partage des renseignements relatifs aux mouvements jihadistes. Dépendant en grande partie des technologies françaises et américaines, le chef de l’État nigérien espère que ses nouveaux drones turcs viendront lui procurer une certaine autonomie. Conseillé par le patron des renseignements, Rabiou Daddy Gaoh, qui est proche de lui, il sait qu’il doit disposer du plus de cartes possibles dans la guerre qui l’oppose à l’État islamique, afin de le frapper militairement ou de le forcer à un dialogue entamé discrètement ces derniers mois. Le 3 juin, à Makalondi, dans une région de Tillabéri où il s’adressait à des victimes de jihadistes, le président a réaffirmé l’une des missions prioritaires de son premier mandat : la reconquête des territoires passés sous la domination de l’État islamique. « Faites-nous confiance ! » a-t-il lancé, en français, aux déplacés venus l’écouter. « Celui qui n’a pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre », disait le général et stratège Sun Tzu.

Remède à la misère pour certains, l’or transforme en profondeur la société guinéenne

 

L’orpaillage attire des Guinéens de toutes les régions, mais aussi bien au-delà des frontières du pays, avec une promesse pas toujours respectée : améliorer rapidement les conditions de vie.

De notre envoyé spécial à Dabola,

Dans la cour d’un hôtel de Dabola, dans le centre de la Guinée, trônent trois motos de la marque indienne low cost TVS. Couvertes de bâches transparentes, elles sont emballées minutieusement comme des objets fragiles lors d’un déménagement. Leurs propriétaires veulent les protéger de la poussière. Cette terre rouge qui s’infiltre partout. Sur ces 125 centimètres cubes très peu confortables pour les longues distances, les jeunes conducteurs parcourent le pays pour rejoindre les différents sites d’orpaillage qui parsèment la Guinée. Selon le ministère des Mines, le pays disposerait de réserves potentielles estimées à 700 tonnes d’or. Les sites d’extraction sont surtout concentrés dans le centre et le nord-est, mais on en trouve aussi dans la région de Kounsitel, près de la frontière avec le Sénégal, où la découverte du précieux métal a provoqué, au printemps 2021, une ruée sur la zone. Des milliers de personnes ont rapidement débarqué, pelle et batée sous le bras.

Sa paire de rangers lui donne une allure d’aventurier. L’un des garçons attache fermement un immense cabas à l’arrière de sa moto. Les gestes sont rapides, trahissent l’habitude. À côté, sa passagère laisse des traces de rouge à lèvres en tirant sur le filtre de sa cigarette. Spectateur silencieux jusqu’ici, un employé de l’hôtel profite de leur départ pour enfin desserrer la mâchoire : « C'est Dieu seulement qui sauve. Vous voyez des fillettes qui fument, abandonnent leur famille et se jettent à travers le pays dans la délinquance, qui se soûlent la gueule… »

Dans les hôtels, sur la route, les chercheurs d’or sont visibles partout à Dabola et ses alentours. Ceux que l’employé s’autorise à juger sont aussi ceux qui remplissent les chambres de l’établissement où il travaille, ceux qui lui permettent de toucher son salaire à la fin du mois. L’économie locale profite largement de l’exploitation de l’or comme à Wassaya, village à 200 kilomètres de Dabola, près de la ville de Kouroussa

Métier dangereux

« Ici, tu ne trouves pas de petites coupures, que des billets de 5 000 [un peu plus de 50 centimes d’euro, NDLR]. Tout est cher. Le Doliprane coûte deux fois le prix normal », précise un habitant de la région. Les mines sont des puits étroits de dix mètres de profondeur, qui se prolongent ensuite en galeries où la lumière du soleil ne perce jamais l’obscurité.

Il faut s’enfoncer loin sous terre pour suivre le filon, explique Lanfia, 42 ans, un orpailleur dont les moindres recoins de la peau et des vêtements sont couverts d’une fine pellicule blanche. Les hommes passent leur journée à remplir des paniers. Attachés à des cordes, ils sont ensuite remontés à la surface par des femmes, le plus souvent. Elles portent les lourdes charges sur la tête et slaloment avec une dextérité angoissante entre les trous vertigineux jusqu’à l’endroit où la terre est lavée afin d’en extraire les paillettes d’or.

Ces derniers mois, les accidents se sont succédé dans ce type de mines en Guinée. Un éboulement a fait au moins une dizaine de morts le 1er mars à Kounsitel. « Ça fait six, sept ans qu’il n’y a pas eu d’accident mortel ici, tempère l’orpailleur. Le dernier en date a été causé par l’alcool. Un trou était devenu dangereux. Un homme est resté sur place après le travail, il était soûl. Il a vu qu’il y avait un peu d’or et il a voulu descendre. Il y est resté, celui qui l’accompagnait a perdu sa jambe. »

Avant, Lanfia était chauffeur et s’il pouvait retourner à son ancien métier, il le ferait volontiers. « Ce travail-là est dangereux, c’est très difficile. C’est mon dernier espoir de survie. » Il peut faire « deux mois, trois mois » sans rien gagner et finir par toucher le pactole. Empocher plusieurs centaines d’euros en quelques jours de travail seulement.

Des sommes qui ont attiré vers les mines des populations pauvres de toute la sous-région. Si les locaux sont largement impliqués dans l’exploitation artisanale ou semi-industrielle, sur les sites d'orpaillage, on croise facilement des Guinéens venus d’autres régions, mais également des ressortissants d’autres pays, du Burkina Faso, du Sénégal, de Côte d’Ivoire… Tous espèrent sinon faire fortune, au moins améliorer leurs conditions de vie, mettre de l’argent de côté pour un projet.

Si « partir à l’aventure », comme disent les Guinéens, favorise l’émancipation d’une frange de la jeunesse, cela peut aussi provoquer des ruptures brutales au sein des familles. Les conséquences sociales sont alors très lourdes. « Des jeunes partent du jour au lendemain, quittent leurs proches et coupent les ponts, car ces derniers ne veulent pas les voir travailler dans ce domaine », explique un jeune Conakryka originaire de la forêt. Dans un village de la Haute-Guinée, un habitant raconte l’histoire d’une mère qui a abandonné mari et enfant pour aller chercher de l’or. Le métal jaune traîne une réputation sulfureuse. Dans l’esprit de beaucoup de Guinéens, les zones aurifères seraient dangereuses. Un discours xénophobe s’exprime : les étrangers auraient fait exploser le taux de criminalité. Les femmes qui fréquentent ces régions sont systématiquement suspectées de se prostituer.

Champs désertés

À 200 kilomètres plus au nord, on entre à Siguiri dans un nuage de poussière, signe d’une intense activité minière. Ville carrefour, dernier centre urbain avant la frontière malienne, son économie repose en partie sur le commerce. Son autre source de revenus, c’est l’or, réputé pour sa qualité et exploité depuis le Moyen Âge, au moins. « L’or qui a rendu l’empire du Mali si riche, c'est l’or du Bouré de Siguiri », rappelle à RFI le professeur d’histoire Mamadou Dindé, vice-recteur chargé de la recherche à l’université Julius Nyerere de Kankan.

 


Le patron d'une équipe d'orpailleurs de la ville de Siguiri montre les six grammes d'or qu'il a réussi à trouver après une journée de travail. © RFI / Mathias Raynal

 

Le paysage n’a pas toujours été aussi sec et désertique. Il fut un temps où des forêts, des rizières s’étendaient à perte de vue. Tout a changé au début des années 2010 quand les gens ont commencé à se lancer dans l’extraction. Siguiri se trouve alors au cœur d’une ruée vers l’or, se remémore un jeune de la ville, diplômé en géologie, mais qui n’a jamais trouvé d’emploi en rapport avec sa formation. « Jusqu’à présent, l’État n’arrive pas à les maîtriser. » La population a abandonné l’agriculture au profit de l’orpaillage, plus lucratif. « Elle a délaissé ses champs. Je me rappelle, durant mon enfance, on allait tous cultiver le riz. » Le développement chaotique du secteur, qui s’accompagne d’un usage déraisonnable de l’eau notamment, implique une destruction rapide de l’environnement. « Les chercheurs d’or utilisent du mercure, les mines industrielles ont recours au cyanure et beaucoup d’autres produits qui sont très néfastes pour l’organisme et polluent la nature. Il y a le problème également de la déforestation. » L’éducation souffre aussi. Le travail des enfants, très courant dans les mines, a éloigné les petits Guinéens de l’école.

Le vendredi est le jour de la vente de l’or au marché de Siguiri. Kadiatou*, 22 ans, est venue échanger deux grammes, le fruit d’un jour de travail à la mine. Elle récupère une liasse de billets qu’elle s’empresse de recompter. Elle a obtenu un peu plus de 950 000 francs guinéens, l’équivalent de 100 euros environ, qu’elle va partager avec son père et sa mère. Ce qui reste va lui permettre de payer sa scolarité. Elle ne veut pas travailler dans l’orpaillage toute sa vie. Elle veut devenir agent technique de santé (ATS).

Avec elle, nous partons visiter les mines de Bouré Doubaya, village à une vingtaine de kilomètres au nord de Siguiri. Ici, l’extraction est moins risquée, pas de galeries, la terre est dégagée au bulldozer avant d’être nettoyée. Cette tâche n’en est pas moins pénible. De l’eau jusqu’aux genoux, en plein soleil, la maman de Kadiatou agite sa batée, suivant des mouvements circulaires, au-dessus d’un petit bassin. Avant de se retrouver ici, elle vendait des vêtements en ville, mais beaucoup de clients demandaient des crédits et il était souvent difficile de se faire payer. « Il n’y a rien d’autre à faire à Siguiri. Enfants, femmes, hommes, c’est ça que tout le monde fait », souffle cette patronne d’une petite entreprise d’orpaillage informelle et semi-industrielle qui possède des machines et fait travailler quatre employés.

Croisé quelques mètres plus loin, un Burkinabè de 24 ans, en Guinée pour payer sa faculté de médecine au Maroc. « C’est le manque de moyens qui amène les étudiants dans les mines d’or », assure-t-il. Les conditions de vie sont spartiates. Il dort sur place, à la belle étoile, avec son ami. Le « campement » se résume à une bâche et les traces noires du feu de la nuit précédente. « La fraîcheur est un peu intense », confie-t-il dans un sourire. « Avant toute chose, le plus important, c'est le courage. » Pour pouvoir travailler ici, il doit verser chaque semaine 200 000 francs guinéens, un peu plus de 20 euros, à « des gens du village ». Mais ce ne sont pas les seuls à profiter de cette rente, les forces de sécurité prélèvent aussi leur part, au moment de quitter le pays notamment, affirme le jeune homme. « À la frontière [entre la Guinée et le Mali], si tu es Burkinabè, on t’attrape et on te demande de payer. Quand tu montres tous les papiers, on te dit : "Pas besoin de papiers, c’est l’argent qu’on veut". » Il aurait déjà été contraint de donner 2 millions de francs guinéens, l’équivalent de 200 euros, pour traverser.

Mais il n’est pas non plus à l’abri à Bouré Doubaya. Il vit dans la crainte de se faire saisir son matériel ou d’être arrêté par les militaires, même si une certaine solidarité s’exprime. Il arrive que les habitants préviennent les étrangers quand ils savent qu’une descente des autorités va avoir lieu. Le jeune homme se donne quelques mois avant de rentrer au Burkina Faso avec un peu d’argent, juste assez pour continuer ses études, espère-t-il.

Burkina Faso: la mine Riverstone Karma dans le Nord visée par une attaque

 

Au Burkina Faso, la mine industrielle Riverstone Karma, située à Namissiguima, dans la région du Nord, a été visée par une attaque jeudi 9 juin au petit matin. Des hommes armés ont lancé un assaut contre la mine aux environs de 4h30 locales. Selon des sources sécuritaires, deux personnes, dont un civil et un soldat, ont été tués durant l’attaque, ainsi que plusieurs personnes blessées et des véhicules incendiés. Tout le personnel de la mine a été évacué.

Avec notre correspondant à Ouagadougou, Yaya Boudani

Les assaillants, selon une source au sein de la mine, ont pu franchir toutes les barrières, malgré l’important dispositif de sécurité et le camp de base des employés a été visé par les tirs.

« Une intervention aérienne des forces défense et sécurité a permis de détruire un véhicule à bord duquel dix terroristes tentaient de fuir », fait savoir une source sécuritaire. Plusieurs terroristes sur moto ont été également neutralisés, ajoute la même source.

Tous les employés de la mine ont été évacués sur Ouahigouya. « Ils sont suivis par un psychologue, car ils ont subi un choc lié à la violence de l'attaque », précise une source sur place.

Riverstone Karma a décidé de suspendre ses opérations pour concentrer ses efforts à la sécurisation de l’ensemble des travailleurs et du site, soulignent les responsables du groupe Néré mining dans un communiqué.

Plusieurs faits, dont de nombreuses incursions d’hommes armés dans le périmètre du permis d’exploitation de la mine, avaient poussé les responsables de Néré Mining à alerter les autorités sur ces menaces.

Face à la situation, les opérateurs miniers sont inquiets et interpellent le gouvernement de transition sur la sécurisation des sites d’exploitation minière.

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