Coronavirus : « Il faut mobiliser 1000 milliards de dollars pour les pays fragiles » 

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Mis à jour le 23 septembre 2020 à 17h49
Un médecin ausculte un patient atteint du Covid-19, en mai 2020 à Dakar.

Un médecin ausculte un patient atteint du Covid-19, en mai 2020 à Dakar. © Sylvain Cherkaoui/AP/SIPA

Plaidant pour la mise en place d’un Plan Marshall pour les systèmes de santé africains, Nicolas Maystre, économiste à la Cnuced, appelle à mobiliser d’énormes moyens pour contrer les effets de la crise sur le continent.

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) a publié, le 22 septembre, son Rapport 2020. Il est intitulé « De la pandémie à la prospérité pour tous. Comment éviter une décennie perdue ». Il souligne les dangers que la pandémie a aggravé dans les pays les plus fragiles et notamment africains. L’économiste à la Cnuced Nicolas Maystre analyse ces menaces et précise les montants considérables qu’il faudrait mobiliser pour éviter que le développement et la réduction de la pauvreté calent dans les prochaines années.

Jeune Afrique : Quelle est la situation économique de l’Afrique au moment où s’esquisse une reprise des activités ?

Nicolas Maystre : Les économies africaines étaient déjà sous pression avant la pandémie. Elles ont été fortement impactées par le confinement et la baisse des activités. À cela, s’est ajoutée la chute de plusieurs devises africaines causée par la fuite des capitaux. Les pays qui dépendent du tourisme ont connu un effondrement de leur fréquentation et de leurs recettes.

Par exemple, la Tunisie a enregistré une baisse de 70 % de ses arrivées internationales au premier semestre et l’Afrique subsaharienne, de 54 %. Le recul de la demande de matières premières et donc de leur prix a aussi raréfié les recettes budgétaires et les rentrées de devises. La chute des prix du pétrole a affecté en premier lieu les grands producteurs comme l’Angola et le Nigeria. Le drame est que ces baisses de recettes publiques sont intervenues au moment où le budget des États était fortement sollicité pour faire face à la crise sanitaire.

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LA PANDÉMIE A FRAPPÉ À UN MOMENT CHARNIÈRE

Le fardeau de la dette n’a-t-il pas aggravé la situation ?

La pandémie a frappé à un moment charnière où beaucoup de prêts des pays africains arrivaient à maturité en 2020-2021. D’ici la fin de l’année prochaine, le Nigeria devra débourser 50 milliards de dollars, l’Afrique du Sud 40 milliards et l’Égypte 35 milliards. Il va leur falloir réemprunter, alors que leurs dettes ont considérablement augmenté. La dette publique moyenne des pays les moins avancés d’Afrique subsaharienne est passée de 22 % de leur produit intérieur brut (PIB) en 2010 à 43 % en 2019.

On constate la même évolution pour la dette privée des entreprises de ces pays. Celles-ci ont émis des obligations en devises étrangères qu’elles risquent de ne pouvoir rembourser. Des licenciements s’en suivront inévitablement, ce qui mettra encore plus sous pression les finances publiques.

Le moratoire sur la dette des pays les plus pauvres accepté par le Club de Paris à la demande du G20 n’est-il pas une bonne solution ?

La Cnuced a accueilli avec satisfaction cette décision, mais ce moratoire est insuffisant pour permettre aux gouvernements bénéficiaires de soutenir leur économie. Sur les 70 pays retenus, 33 sont africains. Les montants des liquidités ainsi mis à disposition des pays en difficulté sont faibles, soit quelques dizaines de millions de dollars dans la plupart des cas, hormis pour le Nigeria (3,4 milliards de dollars) ou l’Afrique du Sud (4,3 milliards). Pour l’ensemble des 73 pays bénéficiaires, l’enveloppe atteindra 12 milliards de dollars, alors que la Cnuced estime que plus de 2000 milliards de dollars seraient nécessaires !

Une photo prise le 3 juin 2020 montre des gens faisant leurs achats dans un marché en plein air à Dakar, au Sénégal.

Une photo prise le 3 juin 2020 montre des gens faisant leurs achats dans un marché en plein air à Dakar, au Sénégal. © CHINE NOUVELLE/SIPA


Comment jugez-vous la réaction à la crise d
es pays africains ?

Certains ont trouvé des solutions pour ne pas tout perdre. Par exemple, l’Ethiopie a mobilisé sa compagnie aérienne nationale pour poursuivre ses exportations de fleurs vers l’Europe, ce que n’a pu réussir le Kenya. Il faut dire aussi que la jeunesse de l’Afrique lui a épargné les conséquences les plus graves de la maladie et qu’elle a pu ainsi trouver la main d’œuvre valide pour récolter son café, alors que la récolte en Amérique latine a été handicapée par l’insuffisance de sa main d’œuvre.

Que faire pour sortir de la crise ?

Il y a un réel risque d’assister à une nouvelle décennie perdue, qui se solderait par un échec à atteindre les Objectifs de développement durable fixés par l’ONU pour 2030.

Pour éviter ce scenario, la Cnuced préconise de fournir aux pays en difficulté les liquidités qui leur font défaut. Il nous semble souhaitable d’étendre l’utilisation des Droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international (FMI) pour leur fournir 1000 milliards de dollars.

D’autre part, un véritable Plan Marshall pour le système de santé de ces pays devrait être mis sur pied grâce à l’augmentation de l’aide publique des pays riches jusqu’à 0,7 % de leur revenu national brut comme demandé par l’ONU. Cela permettrait de dégager environ 400 milliards de dollars en 2020-2021.

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POUR UNE ANNULATION DE LA DETTE QUAND CELLE-CI EMPÊCHE UNE ÉCONOMIE DE SE REDRESSER

En matière de dettes, nous préconisons que, dès qu’elle est inévitable, leur restructuration intervienne au plus vite, afin que les pays en défaut ne soient pas empêchés d’accéder aux financements dont ils ont un besoin urgent.

La Cnuced préconise-t-elle l’annulation pure et simple de la dette des pays les plus fragiles comme le demandent de nombreux dirigeants africains ?

Elle plaide pour une annulation de la dette quand celle-ci empêche une économie de se redresser. Certains pays sont en difficulté sans qu’une mauvaise gestion de leurs dirigeants soit en cause. D’autres se sont vus consentir des prêts de façon inconsidérée et il serait normal que les créanciers responsables de cette imprudence supportent une partie des pertes. Mais l’annulation de la dette ne doit pas être généralisée.