La messe en latin ne sauvera pas l’Église

chronique
  • Isabelle de GaulmynRédactrice en chef

Certains tirent de l’enquête de La Croix sur les jeunes des JMJ, comme du succès du pèlerinage traditionaliste de Pentecôte, la conviction que l’avenir de l’Église est dans une pratique très classique de la foi que les « conciliaires » auraient négligé. Une accusation que l’on répète depuis trente ans, et qui évite de s’interroger sur le fait que la majorité des Français, aujourd’hui, passent totalement à côté du catholicisme.

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  • Isabelle de Gaulmyn, 
La messe en latin ne sauvera pas l’Église
 
Isabelle de GaulmynBRUNO LEVY

On a trouvé la solution ! Pour sauver l’Église de la disparition annoncée, il faut du « sacré », de «la messe en latin », et des « discours plus classiques » sur les questions de société. Et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes… Je caricature à peine. C’était la teneur de certains commentaires qui ont circulé, succès du pèlerinage traditionaliste de Pentecôte à l’appui, après la publication d’une enquête par La Croix sur les jeunes catholiques qui vont aux JMJ, montrant l’attachement de ces derniers pour des formes plus classiques de foi.

À vrai dire, voilà bien vingt-cinq ans que l’on nous explique la même chose, et avec les mêmes mots, ou presque… Une génération, la fameuse « génération conciliaire », aurait, avec Vatican II, échoué à maintenir le catholicisme à son niveau. Et il faudrait donc revenir à des célébrations plus classiques, voire en latin, et à une pratique plus intérieure, moins « sociale ».

Les mouvements encouragés sous le pontificat de Jean-Paul II

Dans les années 1990-2000, on opposait déjà cette même génération conciliaire à ce qui était alors vu comme « l’avenir » de l’Église de France, la communauté Saint-Jean ou celle des Béatitudes, par exemple, qui, elles, justement, tenaient un discours plus classique, proposaient des célébrations plus traditionnelles, une liturgie très soignée…

Pas question de critiquer aujourd’hui un peu facilement ces mouvements, mais alors qu’ils étaient présentés comme la solution, force est de reconnaître qu’ils ne l’ont pas été plus que d’autres. Ils se voient même douloureusement remis en cause pour certains du fait de leurs comportements en matière d’abus. Quant aux conciliaires, accusés de tous les maux, ils ont largement dépassé l’âge de la retraite, la grande majorité est décédée, et ils ne sont plus aux commandes de l’Église depuis un quart de siècle… Alors, s’il faut vraiment aujourd’hui désigner un coupable, soyons cohérents, et disons que c’est « la faute » à tous ces mouvements nés avec Jean-Paul II.

Rupture anthropologique

Sauf que justement, cela n’a aucun sens ! Ce n’est « la faute » à personne… ou du moins, pas de cette manière. La manie d’accuser une partie des catholiques – et reconnaissons que depuis trente ans les conciliaires en ont pris pour leur grade – est le meilleur moyen de refuser de voir le problème. Que des personnes à la vision plutôt classique restent fidèles à une pratique religieuse régulière, on ne peut que s’en féliciter. La vraie question est qu’ils sont loin de représenter l’ensemble des Français, et qu’à force le catholicisme français risque de se recentrer sur une petite minorité très « monocolore ». Le coupable, s’il y en a un, c’est la rupture anthropologique considérable que nous avons connue à partir des années 1950, et qui a complètement bouleversé notre rapport au divin, au corps, aux institutions.

Le modèle d’une institution ecclésiale mobilisée uniquement autour des célébrations dominicales et des grands sacrements de la vie (naissance, mariage, mort) ne tient plus dans notre société sécularisée. Ou ne peut attirer qu’une petite partie de la population. La grande majorité des jeunes – et des moins jeunes d’ailleurs – ne s’y retrouvent plus. Non qu’il ne soit pas important que le christianisme puisse encore trouver des moyens d’expression, de transmission, que l’Évangile continue d’être lu et prié.

Au contraire ! Mais sans doute faut-il accepter d’autres manières de prier, de se rassembler, de se retrouver, de s’engager. Plutôt que de se perdre en accusations réciproques et stériles, nous devons plutôt faire preuve de créativité – ce que Benoît XVI avait théorisé –, et oser être différents, pluriels, sans modèle unique, en oubliant les étiquettes de cathos réactionnaires ou progressistes. Car quel est l’enjeu ? Que l’Église « marche » bien, ou bien que nous soyons tous collectivement plus fidèles à l’Évangile ?