Sur le site de l'ARCRE, ces livres recensés par Gilles Mathorel.

Le Fondamentalisme Islamique. Décryptage d’une logique. Michel Younès (dir.), Ghaleb Bencheikh (préface). Karthala, collection Disputatio,  2016 – 214 pages – 15€ – ISBN 978-2-8111-1597-5 [recension par Gilles Mathorel]

 

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Ce livre très dense est le fruit des travaux, en 2015, du CECR (Centre d’Etudes des Cultures et des Religions) basé à Lyon, en France. Ce n’est que le premier volume de toute une série en préparation ; les suivants devant être : protestants, catholiques, ultra-orthodoxes juifs … (p.14). Les auteurs variés veulent nous proposer un « décryptage », c’est-à-dire mettre en évidence des éléments à toutes nos questions sur les événements récents qui ont secoué notre monde culturel et religieux.

Le fondamentalisme « islamique » reste la notion de base tout en admettant qu’il n’est pas spécifique à l’Islam (p.182). Ce fondamentalisme a pris en Islam des formes et connotations variées. Avec Samir Amghar, on peut l’analyser sous les formes d’un salafisme soit quiétiste, soit militant, soit révolutionnaire (p.21). Michel Younès nous présente le Hanbalisme comme source d’un certain fondamentalisme partisan d’une lecture littéraliste d’un Coran incréé. Maurice Borrmans, de son côté, nous initie à deux des théoriciens passés auxquels beaucoup de fondamentaliste/salafistes se réfèrent : Ibn Taymiyya et Mohamed al-Wahhab. Bénédicte du Chaffaut quant à elle, après nous avoir décrit la situation de la femme selon les fatwas d’hier, nous laisse entrevoir un renouveau grâce au Conseil Européen de la Fatwa qui, depuis 1997, cherche à produire un nouveau corpus juridique en référence à ce nouveau contexte européen où les musulmans sont minoritaires. (p.112) Ali Mostfa nous donne un éclairage très intéressant sur le Maroc qui semble nous présenter un double visage à la fois fondamentaliste et moderniste (p.153). La contribution de Bertrand Souchard est très précieuse comme texte référence sur le fondamentalisme en Islam et ailleurs. On peut y voir que le fondamentalisme reste une déviation à la portée de tous ceux qui s’éloigne du réel : « Lorsque le réel contredit une idée, l’idéologue ne conteste pas son idée, mais le réel. » (p.174) … porte ouverte sur toute sorte de violences. Emmanuel Pisani veut confronter l’islamologie au fondamentalisme afin que ce dernier soit mieux intégré dans la première. Ce qui n’empêche qu’il faut « enrayer les dynamiques mortifères aujourd’hui à l’œuvre … bien des penseurs musulmans ou des universités musulmanes s’y adonnent avec passion et urgence. Fort heureusement car la barbarie gronde. Mais ils ne sont pas assez nombreux et le temps presse. » (p.210)

En conclusion, Michel Younès espère que toutes les contributions de ce livre rendront possible « une sorte de vivre ensemble sociétal ; où la prudence et la connaissance permettent l’anticipation et le traitement des dérives sectaires du fondamentalisme religieux, ici islamique. » (p.213)

Il ne fait aucun doute qu’un tel livre trouvera sa place dans toute bibliothèque d’islamologie.

Gilles Mathorel

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Henri de La Hougue & Saeid Jazari Mamoei : Dieu est-il l’auteur de la Bible et du Coran ? Salvator 2016 – 215 pages – 20€ – ISBN 978-2-7067-1374-3 [Recension par Gilles Mathorel]

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Nous avons là un livre qui fera date dans la bibliographie du dialogue interreligieux et plus spécialement islamo-chrétien. En effet, nous sommes face à deux auteurs, membres du GRIC ou Groupe de Recherche Islamo-Chrétien. Henri de La Hougue est un prêtre catholique sulpicien, déjà bien connu pour sa thèse de doctorat dans le domaine interreligieux. Saeid Jazari Mamoei est un religieux chiite iranien. À la différence de bien d’autres livres, ce livre n’est pas fait d’une juxtaposition de chapitres dépendant de leur auteur respectif. Non, « Cet ouvrage a été rédigé entièrement par les deux auteurs… Il est composé avec compétence et respect, sans volonté de s’assimiler la pensée de l’autre » nous écrit Pierre Lory dans sa préface. « Ce livre, dit-il, cherche à conduire le lecteur aux intuitions premières, à la logique spirituelle qui anime les croyants » (pages 9 & 11).

Le titre de l’ouvrage nous donne le point de départ de la dissertation : quelle est la relation entre Dieu et chacun des deux livres saints, Bible et Coran ? Après une première partie plus concernée par Jésus et Muhammad selon les écritures respectives, la deuxième cherche à explorer dans quelle mesure un regard positif sur l’autre religion est possible. Le 3ème chapitre de cette section aborde un peu ce qui est au centre des débats contemporains sur les rencontres inter-religieuses : « Comment aller plus loin dans le regard positif sur l’autre ? ». La 3ème et dernière partie du livre envisage les défis théologiques que cela pose tout autant du côté chrétien que musulman. La conclusion du livre revient sur le point de départ quant à l’identité de l’auteur de chacun de ces livres saints, la Bible et le Coran. Il ne s’agira pas de produire une réponse claire et nette par un Oui ou un Non. Les auteurs sont plus circonspects quant au respect de la foi de chacun. Ils croient qu’un regard positif et bienveillant reste possible tout en reconnaissant que certains éléments fondamentaux ne sont pas connus ou développés par l’autre côté. C’est pourquoi, une certaine réserve restera de mise sur certains points cruciaux comme le statut de Muhammad ou encore le partage des livres saints dans la vie ordinaire de chacun des croyants. Encore moins serait-il possible de faire une sélection parmi toutes les variétés que présentent chacun de ces deux religions.

Aussi, « malgré les divergences importantes, tant dans les concepts théologiques que pratiques, nos regards réciproques doivent être nourris par la conscience que les deux grandes religions mondiales partagent une base commune essentielle qui doit les engager dans une démarche commune de sanctification et de construction d’un monde plus juste et plus pacifique » (p.214)

Nos deux auteurs vont donc bien au-delà d’un simple problème scripturaire. Ils nous emmènent au cœur de l’interreligieux. Sans occulter les difficultés, il se dégage néanmoins de ces chapitres une certaine sérénité que nous pourrions qualifier de contagieuse. Un livre relativement facile à lire par toute personne convaincue que la religion est indispensable à l’homme et à la société d’aujourd’hui.

Gilles Mathorel

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Laicite-et-rencontres-de-la-laicite    Abdennour Bidar:  Les rencontres de la Laïcité.

Laïcité et religions dans la France d’aujourd’hui.

Privat 2016 – 165 pages – 9.80€. ISBN 978-2-7089-5641-4 [recension par Gilles Mathorel].

Abdennour Bidar n’est pas un inconnu pour les islamologues et ceux et celles intéressées par l’interreligieux en France et au-delà. Musulman et Docteur en philosophie, il est aussi Chargé de Mission sur la pédagogie de la laïcité au Ministère de l’Education français. Ce livre est la suite d’un colloque organisé en Haute Garonne sur la « laïcité et république ». Après une introduction de Georges Méric, Abdennour Bidar essaye de nous présenter en 5 chapitres les valeurs républicaines de la laïcité autour de la devise traditionnelle « Liberté, égalité, fraternité ». Les 34 dernières pages sont la retranscription du débat public qui s’en suivit.

L’auteur cherche à donner toute sa valeur positive à la laïcité comme favorisant la liberté et la fraternité dans un contexte d’égalité face à l’État. Cet Etat ne sera pas laïque en tant que tel mais plutôt impartial, cherchant à donner sa chance à chacune des religions qui se présenteraient. Il ne sera pas neutre, s’abstenant de prendre position en matière de valeurs (20). Car on peut être croyant tout en vivant dans un État laïque (24). Ce qui importe c’est que chaque religion devra se « concilier avec un univers de valeurs et de principes fixés par les hommes et non par les dieux. On appelle cela la démocratie. » (26)

L’auteur reste donc un fervent partisan de la laïcité où tout est remis entre les mains des hommes seuls. Le monde dans lequel nous vivons est difficile, générant un vide anxieux sans promesse ni espérance. On assiste alors à un certain retour de la religion ou du religieux qui aurait tendance à devenir la « boîte à outils du sens » de la vie » (70/71). La religion ‘est alors vue qu’à travers ses déviations, comprises par l’auteur comme « des vices » ou « ses maux classiques » que sont dogmatisme, fanatisme, radicalisme (77). Et pourtant par-delà la religion, il y a encore cette soif de transcendance et de sacré dont nous devons prendre soin. En bon philosophe, veut répondre à cette soif par la fraternité qui pourra devenir, « si on y travaille un sacré ou un universel partageable » (81). Ainsi il semble voir la religion seulement comme une étape vers un monde nouveau, émancipé de toute dépendance divine. Il intègre la religion mais il nous invite à la dépasser pour un meilleur « vivre ensemble. »

On peut remettre en questions bien des affirmations d’Abdennour Bidar. Son livre reste cependant très intéressant et peut nourrir la réflexion. De toute façon, il s’ajoute au dossier déjà épais des débats sur la laïcité dans le monde occidental.

Gilles Mathorel

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     dialoguer-en-verite Juifs, chrétiens, musulmans, COEXISTER ? [recension par Gilles Mathorel].

Le monde de la Bible N°217 – mai 2016 – 40 pages – 16.85€

On pourra lire avec intérêt ce numéro du « Monde de la Bible » consacrée à la coexistence interreligieuse entre juifs, chrétiens et musulmans. Selon leur expression, la rédaction a cherché seulement à « explorer » des textes fondateurs et des expériences historiques ou humaines. Il est évident que nous avons là un sujet très vaste qui ne peut pas être couvert en 40 pages, surtout quand il nous faut ajouter de magnifiques pages d’illustrations, dans la bonne tradition de la revue. Malgré tout, le lecteur y trouvera une base solide qui lui permettra de poursuivre et approfondir sa recherche en ce domaine.

Nous trouvons quelques pages sur la Bible et sur le Coran. Mais l’évocation de certaines expériences humaines est très stimulante. Mathieu Tillier nous parle des juifs et chrétiens sous les Omeyyades musulmans. Il y avait bien là une certaine coexistence de ces trois religions si l’on évoque les débats théologiques et interreligieux de l’époque. Mais avec les débuts des croisades, les chrétiens furent perçus comme une menace et sont devenus une minorité indésirable (p.50). Michel Balard nous parle d’une coexistence pacifique mais éphémère  en Sicile normande du 11ème siècle (p.52). Plus intéressante est la contribution de John Nolan sur les relations interreligieuses dans l’Espagne médiévale. Il y discerne des interactions réelles entre les membres de ces trois religions. Mais de telles fréquentations sont déconseillées par leurs autorités respectives ; car toute amitié ou intimité pourrait avoir des conséquences néfastes. Alors, on peut percevoir en creux « l’art fragile du vivre ensemble ». Jérusalem fut aussi au début du 20ème siècle un lieu d’une certaine convivialité, « au ras du sol » entre les religions. Enfin Dionigi Albera nous évoque les dévotions communes et partagées liées à ces lieux communs comme les tombeaux des Patriarches Bibliques ou Coraniques et qui sont devenus ce qu’il appelle des « lieux principiels ». En ces lieux nous faisons face à une mixité dévotionnelle et à des formes discrètes d’interaction.

Que dire à la fin de ce survol historique d’un problème bien épineux ? Nous pouvons nous laisser interpeller par cette conclusion : « Des paysages mélangés se profilent là où un regard pressé ne perçoit que la différence et le différend. » (p.64). À nous maintenant de continuer la recherche et l’exploration.

Gilles Mathorel