Témoignages

 

L'assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon lié aux otages d'Arlit?

Claude Verlon et Ghislaine Dupont (montage photo).
© RFI
 

Un reportage consacré à la libération des otages d’Arlit, en octobre 2013, enlevés au Niger et détenus dans le nord du Mali est diffusé ce jeudi soir 26 janvier dans l’émission Envoyé Spécial, sur France 2. Parmi les révélations de ce reportage, plusieurs éléments accréditent l'hypothèse d'un lien direct entre les sulfureuses négociations ayant abouti à la libération des otages d'Arlit et l'enlèvement puis l'assassinat 4 jours plus tard (le 2 novembre 2013) de nos deux confrères de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon. L'homme qui a revendiqué ce double assassinat est le même que celui qui détenait les otages d'Arlit. Les assassins de Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont-il agi par vengeance, après s'être sentis floués dans les négociations autour des otages d'Arlit ?

Il a fallu une année de recherches et de témoignages, une année de pressions et de menaces, pour mener cette enquête. On y découvre la guerre des réseaux que se sont menés les services français en lançant des initiatives parallèles pour négocier la libération des otages d'Arlit. Plusieurs intermédiaires sont mis en concurrence, sollicitent ou esquivent, c’est selon, leurs partenaires maliens ou nigériens.

Résultat : les montants exigés par Aqmi augmentent, et la durée de captivité des otages aussi. Des occasions de libération sont bloquées par le général Puga, à l’Elysée, sans que l’on comprenne pourquoi. Motivations politiques, économiques ?

Vengeance d'Aqmi ?

Plusieurs témoins clés -ancien diplomate du Quai d’Orsay, ancien patron des services français de renseignement, négociateurs déçus- suggèrent des pistes. Tout comme ils établissent un lien avec l’enlèvement et l’assassinat, quatre jours plus tard, à Kidal, de nos collègues Ghislaine Dupont et Claude Verlon.

Les acteurs du dossier ainsi que des documents confidentiels du renseignement militaire soulèvent des interrogations : l’argent de la rançon, 30 millions d’euros pour les quatre derniers otages, a-t-il été versé intégralement à Aqmi ? Y a-t-il eu des détournements, au sein des services français ou des réseaux jihadistes ?

Les assassins de Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont-ils agi par « vengeance », parce qu’ils se sentaient floués ? Ce reportage dense apporte autant d’éléments qu’il pose de questions. Il pourrait surtout inciter certaines langues à se délier enfin.


Une partie de la rançon des otages d'Arlit détournée en amont ?

Le lien entre les otages d'Arlit et l'assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon était soupçonné par beaucoup depuis longtemps. Il est aujourd'hui étayé par des éléments-clés.

Il y a d'abord cette note confidentielle des renseignements militaires français. On peut y lire que Baye Ag Bakabo, présenté comme le chef du commando ayant assassiné Ghislaine Dupont et Claude Verlon, aurait « vivement reproché » de n'avoir jamais reçu de somme d'argent en remerciement de son aide apportée dans la « garde d'otages » d'Arlit.

Extrait de la note confidentielle des renseignements militaires français produite dans le document diffusé jeudi 26 janvier dans Envoyé Spécial. © Envoyé Spécial

Vient ensuite, à l'appui, le témoignage d'Alain Juillet, ancien patron des services de renseignements. « Il y a certaines rumeurs qui ont couru au Nord-Mali qui disaient que la somme qui avait été donnée la deuxième fois était incomplète, il manquait de l'argent dedans. Cela a mis en fureur un des lieutenants d'Abou Zeid ».

Relance du journaliste : « Adbelkrim el-Targui ? »

Réponse d'Alain Juillet : « C'est ça. Il faut savoir que dans le désert tout se sait. A des centaines de kilomètres de distance, ils savent ce qui se passe ».

Relance du journaliste : « Mais alors une partie de l'argent a été détournée, mais par qui ? »

Réponse d'Alain Juillet : « Justement, c'est la question. Est-ce qu'elle a été détournée avant ? Est-ce qu'elle a été détournée sur place et ça a mis Abdelkrim en furie ? »

Une partie de l'argent a-t-elle été détournée en amont ? Par qui ? Y a-t-il eu une mauvaise répartition au sein des réseaux jihadistes ? Le reportage ne tranche pas la question, mais livre la version de Pierre-Antoine Lorenzi, le négociateur de la libération d'Arlit. Il accuse les services de renseignement français d'avoir refusé de rémunérer des dizaines d'intermédiaires en complément de la rançon.

Geoffrey Livolsi, l'un des auteurs du reportage : « Il évoque la somme de 3 millions d'euros qui n'aurait pas été versée selon lui par la DGSE et on se demande si le fait que 20 à 25 personnes n'aient pas été payées dans le cadre des négociations, est-ce qu'il y a eu des gens qui se sont sentis dupés et qui ont pu vouloir se venger ? »

Autre révélation extrêmement troublante de ce documentaire édifiant, on apprend que l'ordinateur personnel de Ghislaine Dupont, resté à Paris, était espionné depuis plusieurs semaines, et que le 2 novembre précisément, sa boîte mail avait été vidée et l'ensemble de ses mots de passe modifiés, juste avant l'enlèvement.

« Le 12 octobre, raconte Geoffrey Livolsi, y a des virus espions qui sont installés sur son ordinateur et qui vont aspirer certaines données et surtout le jour de son enlèvement, le 2 novembre 2013, quelqu'un va s'introduire sur l'ordinateur et changer l'ensemble des mots de passe avant l'enlèvement de Ghislaine et Claude. Donc c'est quelque chose qui nous a posé des questions, on ne dit pas que c'est obligatoirement lié, mais c'est étrange. »

Selon Michel Despratx, Geoffrey Livolsi et Cheick Amadou Diouara, les auteurs de ce reportage, personne du côté de l'Etat français n'a répondu à leurs sollicitations, que ce soit le ministre de la Défense, le chef de l'Etat, ou l'actuel patron des services de renseignement. Pressions, menaces, portes closes : l'enquête qui a permis à ce reportage de voir le jour n'a pas été de tout repos. Les deux auteurs déplorent notamment le fait que plusieurs témoins qui avaient prévu de leur parler se sont rétractés après avoir été menacés.

Sollicité par RFI mercredi avant la diffusion, le porte-parole du gouvernement Stéphane Le Foll a refusé de répondre aux questions soulevées par ce reportage d'Envoye Spécial et a seulement rappelé qu'une enquête était ouverte.

Le Seigneur des tribus – L’Islam de Mahomet par J. Chabbi (recension)

 

Seigneur des Tribus

Jacqueline Chabbi : « Le Seigneur des tribus – L’Islam de Mahomet »

 Nouvelle Édition : CNRS Collection Biblia 2013 (Rappel: 1ère édition, Paris 1997)

 ISBN 978-2-271-07891-9

En édition de poche : 2016 – 726 pages – 12€

Ce livre est ainsi divisé : p. 7–27 : Préface et Avertissement. Annexes : Tableau des Sourates (p.415-465) – Notes et Commentaires (466 –655) – Glossaire (633–655) – Bibliographie commentée (657–681) – Index (687–726)

            Jacqueline Chabbi est une universitaire reconnue. Nous avons déjà présenté sur notre site son dernier livre : «Les trois piliers de l’Islam – Lecture anthropologique du Coran». Aujourd’hui, elle republie, en édition de poche, son ouvrage de 1997, le rendant ainsi disponible à un plus ample lectorat. L’auteure est une historienne qui cherche à mettre en évidence ce que Mahomet a pu être, ce qu’il a pu dire ou faire, avant que l’ensemble soit réécrit ou transformée par la foi des croyants bien après sa mort en 632. C’est en fonction de ses recherches qu’elle peut écrire que « l’Islam primitif ne fut guère musulman. » (p.9) et elle conclura que ce sont « les sociétés califales qui ont construit la religion musulmane. » (p.313). Cet ouvrage met en évidence la tension qui peut exister entre la réalité historique ou scientifique et la réalité religieuse. Avec ce livre, on pourrait conclure que la foi musulmane est mise à mal par la rigueur de l’histoire scientifique. Il nous faut alors mener de front l’histoire et l’histoire sacrée (p.20), tout en sachant bien que si l’histoire profane s’affirme à côté de la certitude religieuse, elle ne va pas forcément l’entamer. L’histoire des religions n’est pas une contre-religion ni un succédané de religion. (p. 14/15 Préface d’André Caquot)

             L’ouvrage nous offre des pages assez denses mais abordables pour tout lecteur intéressé par l’Islam et l’interreligieux. Par ce livre, nous faisons un retour historique sur bien des éléments fondamentaux de l’Islam. Le premier d’entre eux est le Coran qui est, à ses débuts, une parole avant d’être un livre matérialisé (p.61) ; une Parole qui a emprunté ou s’est approprié des traditions déjà existantes de l’époque biblique (p.59, 61, 128) ; essentiellement, cette Parole reste «une parole proclamatoire» (p.71). On nous parle aussi de l’Hégire qui fut très probablement beaucoup plus un départ sous la contrainte qu’une décision volontaire (p.264). Notre auteure soulève donc encore ce problème de la relation entre l’Islam primitif et la tradition biblique ; toutes les deux issues du même terroir moyen orientale. On ressent aisément la nécessité d’une présentation plus approfondie de ces relations complexes afin d’éviter toute ambiguïté (voir pages 396 à 408).

                Ce livre est un ouvrage scientifique qui trouvera sa place dans toute bibliothèque. Il peut devenir un ouvrage de référence en tout débat sur l’Islam des origines avant qu’il devienne une religion promue en tant que tel par les musulmans des premiers siècles.

* Janvier 2017 : Nouvelles du Père Gérard Chabanon à Kampala en Uganda

* Opérateurs pastoraux tués au cours de l’année 2016
http://peres-blancs.cef.fr/fides20.htm

L’Anniversaire

Pour ce numéro spécial Noël, l’écrivain Metin Arditi, chroniqueur à La Croix, nous offre ce conte original. L’action se déroule le 24 décembre de l’an 33.

Près d’Iqrit, sur les chemins de Galilée.
ZOOM

Près d’Iqrit, sur les chemins de Galilée. / Constance Decorde/Hans Lucas

Comme chaque fois que Matthieu forçait l’effort, ses bronches se mirent à siffler et il sentit sa poitrine se comprimer.

Depuis qu’il avait quitté Tibériade, à l’aube, il ne s’était pas arrêté, à l’exception d’une halte qu’il s’était octroyée à Cana, après six heures de marche. Il avait amené Belle à l’abreuvoir, puis l’avait attachée à un olivier et s’était assis près d’elle, contre le tronc de l’arbre. Il avait mangé ce qui lui restait de fromage de brebis, d’oignons et de galette, et avait laissé passer une demi-heure, sans se coucher, car la respiration lui aurait été plus douloureuse. Après quoi il avait repris le chemin de Nazareth pour y retrouver Marc, Luc et Jean l’évangéliste.

Il balaya le paysage du regard et sur sa gauche, il reconnut le verger de Jacob. De l’autre côté du chemin, les oliviers d’Ézéchiel montaient jusqu’au haut de la colline. Il y en avait des centaines, plantés en quinconce, dans une harmonie parfaite.

« Comme elles sont douces, les collines de Galilée », se dit Matthieu en les caressant des yeux. Il aurait aimé les prendre dans ses bras tout entières et les serrer contre son cœur.

Il s’approcha de son ânesse, entoura son cou de ses bras, et posa ses lèvres sur la peau de l’animal. Elle était rugueuse, cousue de cicatrices.

Il l’avait achetée six ans plus tôt à un éleveur de Tibériade, alors qu’elle n’était qu’un ânon. Très vite, elle put le porter, et durant quelques années, elle s’était montrée vaillante et douce. Surtout, elle lui avait donné son lait, qui calmait ses sifflements comme aucune potion ne pouvait le faire.

Vers l’âge de quatre ans, elle s’était mise à refuser les ordres, à glisser, à heurter les murs, et à s’engager dans des buissons, comme si elle voulait marquer sa mauvaise humeur. « Elle devient acariâtre », s’était dit Matthieu. Mais non. Si la pauvre bête n’évitait pas les obstacles et se blessait si souvent, c’était qu’elle devenait aveugle. Allait-il pouvoir garder une ânesse qui ne pourrait plus le porter et se blessait sans cesse dès qu’ils prenaient la route ? Il avait décidé que oui, pour le lait qu’elle continuait de lui donner, mais aussi parce qu’il l’aimait. Il ne la monterait plus, voilà tout. Il lui avait confectionné une sorte de cagoule, en cousant l’une sur l’autre plusieurs chutes de tissus, si bien que même lorsqu’elle heurtait de la tête un arbre ou un muret, elle ne se blessait plus, ou alors très légèrement. C’était lui, désormais, qui veillait à ses pas.

À nouveau, il regarda les oliviers d’Ézéchiel, en espérant que les sifflements se calment. Mais ils continuaient, de plus en plus fort. Il l’avait remarqué : ils étaient d’autant plus aigus qu’il était tendu ou angoissé, ou même très heureux. Il suffisait qu’il soit dans l’émotion pour qu’ils se déclenchent. Et les émotions qu’il s’apprêtait à vivre à l’auberge de Sami seraient parmi les plus fortes qu’il ait jamais éprouvées. Sans doute qu’il les ressentait déjà, au fond de son cœur…

Malgré tout, il aurait mieux fait de se couvrir la bouche et le nez d’un tissu, la poussière de la route l’aurait moins gêné. Mais alors il n’aurait pas vécu le plaisir de humer l’odeur délicate de la terre mouillée des premières pluies, celle des animaux, âpre, rassurante, et, de temps à autre celle d’un figuier retardataire, inattendue et enivrante.

Comme sa journée avait été belle jusque-là… Et comme elle promettait de l’être encore, jusqu’à l’aube… La perspective de retrouver Luc, Marc et Jean le bouleversait déjà. Ils allaient plonger dans la tristesse. Et dans l’espoir, aussi, il le savait.

« Cette journée te ressemble, dit-il en se tournant vers son ânesse, blessée et tendre. Pleine d’espoir et de courage. »

L’idée de se retrouver au soir de Son anniversaire leur était venue quinze jours plus tôt, chez Sami, l’aubergiste de Nazareth qui les connaissait tous quatre depuis qu’ils étaient enfants.

« – Que ferons-nous durant la nuit du 24 ? » avait demandé Luc.

C’était la première nuit du 24 décembre, depuis que celui qu’ils voulaient fêter n’était plus avec eux.

« – Voici ce que je propose, avait dit Marc. Chacun de nous se rendra dans l’un des lieux où Il s’était montré. Et le soir venu, nous nous retrouverons ici, chez Sami, pour échanger nos souvenirs et partager nos émotions.

– Et boire à Sa gloire ! » avait lancé Matthieu.

Ainsi, Marc avait choisi d’aller à Capharnaüm, où avait séjourné Jésus dans la maison de Pierre. Luc s’était proposé de retourner sur le mont des Béatitudes. Jean avait dit : « J’irai à Tabgha », là où avait eu lieu la multiplication des pains. Et Matthieu choisit la rive du lac de Tibériade, où Jésus avait calmé la tempête.

Lorsque ses sifflements s’apaisèrent, Matthieu se tourna vers Belle, lança « Yalla ! » et se remit en marche, la main posée sur le cou de Belle.

Arrivé à l’auberge une demi-heure plus tard, il attacha Belle à l’un des piquets plantés devant la porte, lui ôta sa cagoule, l’embrassa à nouveau et poussa la porte.

« – Te voilà enfin ! » lança Jean.

« Celui-là… », se dit Matthieu. Toujours prompt à se fâcher. Depuis la mort de Jésus, on aurait dit qu’il était devenu plus vif encore, comme asséché par la tristesse.

À des degrés divers, la transformation valait pour chacun des quatre. Ils étaient si démunis qu’ils se retrouvaient sans cesse à s’attraper. Mais ainsi, ils se dévoilaient, tels qu’ils étaient, si bien que malgré leur rudesse accrue on pouvait dire que la perte les avait embellis.

Matthieu s’approcha de la table où étaient assis ses amis et serra chacun d’eux contre son cœur. Puis il se tourna vers Sami et le serra aussi contre son cœur.

« – Regarde ce que Sami nous a préparé », lança Marc.

La table était couverte de fromages de brebis et de chèvre, d’olives, d’oignons, de galettes, de feuilles de vigne farcies, d’aubergines en purée et de pois chiches pressés. Matthieu sourit :

« – Festin de roi !

– Mais le Roi n’est pas là ! fit Marc, le regard sombre.

– Il est partout, fit Jean, tu le sais. »

Il chercha le regard de Matthieu :

« – Raconte-nous les rives du lac !

– L’eau était limpide, fit Matthieu. Calme comme je ne l’ai jamais vue. Transparente jusqu’au cœur du lac. Mais je ne saurais quoi vous dire d’autre, tant j’étais pris par l’émotion. »

Il y eut un silence.

« – Et vous, reprit Matthieu, racontez-moi ce que vous avez vu.

– Pour moi aussi, c’est difficile », fit Jean.

Il hocha la tête plusieurs fois et n’ajouta pas une parole.

« – Nous avons tous vécu une journée de grande sérénité, dit Luc.

– C’est vrai, reprit Marc, au point que cela en était étrange. Lorsque je me suis retrouvé dans la maison de Pierre, j’ai eu un sentiment de légèreté. Comme si d’un coup je ne pesais rien. Je…

– Le vin, je vous l’offre ! »

Sami s’approcha d’eux, chargé d’un plateau sur lequel se trouvaient des boulettes d’agneau, un pichet et cinq verres.

« – Il vient de Cana, reprit Sami. C’est celui de mon cousin. »

Il remplit les verres, en tendit un à chacun des quatre, puis, toujours debout, leva le cinquième verre :

« – Joyeux anniversaire ! À Sa gloire !

à Sa gloire ! » firent les quatre autres.

Ils se regardèrent dans les yeux, tour à tour. Puis Sami posa son verre et retourna en cuisine. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, toujours calme, grand de taille, fort et presque chauve. Il avait hérité de l’auberge à la mort de son père, n’avait pas pris le temps de se décider sur le choix d’une femme, et les années avaient ainsi passé. Finalement, il avait vendu sa maison de Cana et s’était construit un cabanon accolé à l’auberge.

Matthieu prit une galette, la coupa en deux, puis en deux encore, et en donna un morceau à chacun de ses amis :

« – Mangeons ! »

Il déchira un petit morceau de galette et le trempa dans la purée d’aubergines qu’il balaya sur trois ou quatre centimètres, jusqu’à ce qu’elle recouvre la galette presque entièrement. Luc et Marc firent de même avec la purée de pois chiches. Jean saisit une boulette de viande, en mordit la moitié, et la mangea, les yeux clos :

« – Y a-t-il un lieu sur terre, je vous le demande, où les agneaux sont plus tendres, où leur chair est plus douce que sur les collines de Galilée ? »

Les trois autres le regardèrent. Soudain, ils avaient les yeux embués.

« – Il était l’agneau de Dieu, dit Marc.

– Il me manque, ajouta Luc. À chaque seconde, je suis en pensée avec Lui.

– Il nous manque à tous, conclut Jean.

– Cette façon qu’Il avait d’être là, reprit Luc. Présent… Pour nous…

– Je le regardais, et déjà j’étais consolé de mes chagrins, quels qu’ils soient.

– Et cette lumière, au jour de Sa résurrection… fit Matthieu. Vous vous en souvenez ? Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie allèrent voir le sépulcre. Et… »

Marc l’interrompit :

« – Il y avait aussi Salomé !

– Et Jeanne ! lança Luc.

– Non ! coupa Jean. Il n’y avait que Marie de Magdala ! Elle était seule et courut vers Simon Pierre et l’autre disciple que Jésus aimait, lorsqu’elle vit que la pierre était ôtée du sépulcre. »

Matthieu le regarda, l’air ahuri :

« – D’où te vient cette idée ? C’était un ange descendu du ciel qui parla à Marie de Magdala. Son aspect était comme l’éclair, et ses vêtements blancs comme neige.

– Non, non et non ! fit Marc. Quand elles arrivèrent, la pierre était déjà roulée ! Elles trouvèrent un jeune homme assis à droite du sépulcre, qui leur dit que Jésus de Nazareth avait été crucifié, qu’il était ressuscité, et qu’il les précédait en Galilée. Les choses se sont passées ainsi, pas autrement ! »

Sami s’approcha de la table avec à la main un pichet plein. Il secoua lentement la tête :

« – Je ne vous ai jamais vus si emportés. Pourquoi ces disputes ? En plus, tout le monde écoute vos propos. D’ici quelques minutes, les uns prendront fait et cause pour ce que dit Marc, d’autres pour ce que raconte Matthieu, et la soirée va se terminer en dispute générale ! »

Les quatre le regardèrent d’un air hostile.

Il comprit qu’il les dérangeait, secoua la tête et s’éloigna.

Matthieu jeta un coup d’œil aux autres tablées. Sami avait dit vrai. Tous les observaient, les traits tendus. À en juger par leurs regards, on les aurait crus en attente que la bagarre éclate.

« – Vous n’y êtes pas, lança Jean aux trois autres. Ce sont deux anges que Marie vit près du sépulcre. Pas un ! Et encore moins un jeune homme ! Elle vit deux anges, se tourna et Jésus se trouvait devant elle, debout. Elle ne le reconnut pas tout de suite. Alors Jésus lui dit : “Marie”, et elle lui dit, en hébreu : “Rabbouni !”, c’est-à-dire : “Maître !” Voilà comment les choses se sont passées.

– Sur ce point, tu as raison, fit Marc. Il apparut à elle seule. Mais ensuite il apparut sous une autre forme à deux autres qui étaient en chemin pour aller à la campagne, et ils nous l’annoncèrent, et nous ne les avons pas crus. Et puis Il apparut à nous tous ! Et Il nous reprocha notre incrédulité. Ne dites pas le contraire ! »

Marc avait parlé d’une voix si forte qu’à nouveau Sami s’approcha, prit une des chaises de la table voisine, et s’assit avec eux :

« – Qu’est-ce qui vous prend, mes amis ? Est-ce là ce que vous avez retenu des leçons du Rabbouni ? Est-ce là tout ce que vous avez gardé de Lui dans votre cœur ? »

Il se mit à les mimer :

« – Il a dit ceci, l’autre a dit cela, elles étaient deux, elles étaient quatre… »

Il les regarda dans les yeux, l’un après l’autre :

« – Je vous le demande, quelle importance ! »

Les quatre autres restèrent silencieux.

« – Personne ne veut répondre ? »

Il laissa passer un silence :

« – Où est l’essentiel ? Où est le message ? Il a ressuscité ! Il est revenu à la vie ! La vie ! »

Il dut attendre pour pouvoir parler à nouveau, tant ses yeux étaient pleins de larmes :

« – Je ne suis pas savant comme vous. Je n’ai pas étudié avec les rabbins. Je n’ai ni épouse, ni enfants. Mes cousins les plus proches habitent Cana, et je les vois peu. Ma vie, c’est mon auberge. J’élève des poules et quelques agneaux. Je m’occupe du potager. Et chaque matin, lorsque je me lève et que je nettoie mon auberge, je vous le dis, j’ai les larmes aux yeux de bonheur. C’est la première chose que je fais. Chaque matin. Je la balaie. Je la rends propre et belle. Et j’ai le cœur qui déborde de gratitude à l’égard du bon Dieu et de la vie. Je me dis : voilà, Sami, chaque jour la vie recommence ! Elle ressuscite de la veille. Tu as la chance d’être là, de vivre et de renaître comme elle, chaque jour, après les ténèbres ! Lorsque je nettoie mon auberge, quand je cuisine, quand je vais voir les poules et les agneaux, je vois qu’à chaque instant, tout renaît. »

Il s’arrêta et regarda les quatre autres une fois encore, tour à tour :

« – Ce qu’a dit l’un, ce qu’a vu l’autre… Si on cherche des motifs de se chamailler, on en trouve toujours. Et puis, par un mot de trop, un regard mauvais, on passe de la chamaillerie à la dispute, on se divise, et la dispute se transforme en guerre. »

Un long silence s’installa.

« – Sami a raison », dit enfin Jean.

Il regarda les autres :

« – Nous sommes au milieu de la nuit.

– C’est maintenant qu’Il est né », ajouta Marc.

Mathieu déchira des morceaux de galette et en donna à chacun. Puis ils trempèrent leur galette dans le vin et la mangèrent.

Sami leva son verre :

« – À Sa gloire, pour les siècles des siècles !

à Sa gloire ! firent les autres.

– Lehaïm, ajouta Sami en hébreu. À la vie.

– Lehaïm », répondirent l es autres.

Metin Arditi

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Les informations sur nos maisons de formation datent de quelques années, et nous avons demandé aux responsables de ces maisons de nous donner des nouvelles plus récentes.
La première réponse reçue vient de Samagan, le noviciat près de Bobo-Dioulasso (lire la suite)

 

La deuxième réponse nous a été donnée par la "Maison Lavigerie", notre maison de formation à la périphérie de Ouagadougou, où les candidats ont leurs trois premières années de formation (lire la suite)