Histoire

Air Afrique, un rêve panafricain (1/6)

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Mis à jour le 30 mars 2021 à 09h14
François Tombalbaye, président du Tchad, et Léopold Séder Senghor, président du Sénégal.

François Tombalbaye, président du Tchad, et Léopold Séder Senghor, président du Sénégal. © DR

« Il était une fois Air Afrique » (1/6). Mutualiser les moyens pour assurer aux jeunes nations africaines des liaisons aériennes entre elles et à l’international. Le 28 mars 1961, à Yaoundé, onze pays posent les jalons de leur compagnie commune.

28 mars 1961. Cela fait moins d’un an que la plupart des anciennes colonies françaises sont indépendantes. La Conférence internationale des États indépendants d’Afrique n’a pas encore posé les jalons de ce qui deviendra l’Union africaine  il faudra attendre la réunion d’Addis-Abeba, en 1962.

Mais de Léopold Sédar Senghor à Patrice Lumumba, nombre de dirigeants portent à bras-le-corps l’idée que l’union fera la force. D’autant qu’à l’Est comme à l’Ouest les puissances empêtrées dans la guerre froide cherchent à s’assurer le contrôle  ou du moins le soutien  des nouvelles nations.

C’est dans ce contexte qu’est signé, à Yaoundé, le Traité relatif aux transports aériens en Afrique, qui donnera naissance à la compagnie Air Afrique et qu’Afrique Action (devenu depuis Jeune Afrique) qualifie, dans sa livraison du 17 avril 1961, de « deuxième tentative africaine importante après celle du Mali »  après l’éphémère Fédération du Mali (rassemblant le Sénégal et le Mali), qui n’aura tenu que quelques mois.

Créer et maintenir l’amitié et la compréhension entre les États

« Le développement de l’aviation civile et en particulier du transport aérien peut contribuer puissamment à créer et à maintenir l’amitié et la compréhension entre les États contractants », assure le texte qui donnera naissance à Air Afrique.

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LE PRÉSIDENT FÉLIX HOUPHOUËT-BOIGNY S’ÉTAIT FAIT LE COMMIS VOYAGEUR DE CE PROJET

Parmi les leaders des Indépendances qui signent le texte, on retrouve : Ahmadou Ahidjo (Cameroun), David Dacko (Centrafrique), l’abbé Fulbert Youlou (République du Congo), Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), Hubert Maga (Dahomey), Léon M’ba (Gabon), Maurice Yameogo (Haute-Volta), François Tombalbaye (Tchad), Moktar Ould Daddah (Mauritanie), Hamani Diori (Niger), et Mamadou Dia (Sénégal).



Le président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, lors du vol inaugural du Boeig 757 d’Air Afrique © DR

« En raison du poids économique de la Côte d’Ivoire en Afrique francophone, le président Félix Houphouët-Boigny, entouré d’une équipe très efficace, s’était fait, en quelque sorte, le commis voyageur de ce projet », relate Gervais Koffi Djondo dans ses mémoires, baptisées l’Afrique d’abord (2019, Présence africaine).
 

L’union ne rassemble alors que d’anciennes colonies françaises, et celles-ci ne sont pas au complet : manquent le Togo, la Guinée, le Mali et Madagascar. Alors présidée par Philibert Tsiranana, la Grande Île était partie prenante des premières discussions sur le sujet, le 25 octobre 1960 à Abidjan et du 15 au 19 décembre à Brazzaville, mais avait fini par s’en retirer pour fonder Madair, qui deviendra Air Madagascar.

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AIR AFRIQUE A ÉTÉ L’ILLUSTRATION CONCRÈTE DU PANAFRICANISME

« Il suffit de regarder une carte de l’Afrique pour comprendre l’abstention de Madagascar, la Grande Île de l’océan Indien, très nettement décentrée par rapport aux autres pays francophones fondateurs d’Air Afrique, largement ouverts sur l’océan Atlantique », écrit Gervais Koffi Djondo.

Ambitions politiques

« Moi, et, j’en suis persuadé, tous les jeunes de ma génération, nous avions vivement applaudi à la création d’Air Afrique », poursuit le Togolais, fondateur d’Ecobank et d’Asky, dans ses mémoires. « Air Afrique avait été exactement l’illustration concrète du panafricanisme. Elle avait été la fierté de notre jeunesse et apparaissait comme la manifestation évidente et l’aboutissement effectif de la volonté et de la capacité de nos États et responsables africains de transformer les discours et les idéaux panafricains en actes concrets et en institutions viables et utiles pour les peuples du continent ».

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LES FRANÇAISES AIR FRANCE ET UAT S’ENGAGENT À ASSURER UN SOUTIEN TECHNIQUE À LA JEUNE COMPAGNIE

Dans sa livraison du 17 avril 1961, Afrique Action lie la décision de créer une compagnie aérienne africaine aux efforts des nations du continent pour mener une politique commune à l’ONU, construisant par exemple un « bloc africain » pour soutenir la candidature de la Mauritanie à l’ONU et résister avec plus de force aux pressions de l’Est et de l’Ouest.

Si les motifs qui président à la création d’Air Afrique « sont plus politiques qu’économiques », comme le souligne Didier Bréchemier, associé chargé de la division transports chez Roland-Berger, le traité prévoit tout de même que les tarifs des services doivent être établis « de façon à assurer une rentabilité normale d’exploitation ».

Le président de laRépublique de Haute-Volta, Maurice Yameogo. © DR

 

Pari tenu

La compagnie, considérée comme une personne morale de droit privé, doit démarrer avec un capital social de 500 millions de F CFA, dont 66 % seront détenus à égalité par chacun des États fondateurs, le reste provenant des compagnies françaises Air France et Union aéromaritime de transport (UAT, qui deviendra l’Union de transports aériens  UTA  en 1963), qui en outre lui assureront un soutien technique.

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DOUZE QUADRIMOTEURS DE TYPE DC DOIVENT CONSTITUER LA FLOTTE DE DÉPART

Les États signataires s’engagent à confier à la compagnie l’exploitation de leurs droits de trafic et de transports aériens à l’international  les liaisons internes pouvant, s’ils le souhaitent, rester de leur compétence.

Douze quadrimoteurs de type DC doivent constituer la flotte de départ de la compagnie, dont le siège social est fixé à Abidjan, mais qui sera dotée « dans chaque État d’un établissement ayant les attributs d’un siège social ».

 

Air Afrique, qui prévoit dans ses statuts d’« utiliser par priorité du personnel de la nationalité des États contractants possédant les compétences techniques et les brevets nécessaires », n’oublie pas la formation, sur laquelle doivent également coopérer les États-membres.

Les signataires du pacte comptent sur une mise en exploitation rapide, avant la fin de l’année 1961. Un pari tenu : les premiers vols long-courrier auront lieu en octobre.


[Tribune] Derrière la polémique sur l’« islamo-gauchisme », une volonté de bâillonner les historiens

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Mis à jour le 10 mars 2021 à 17h21



Par  Nicolas Bancel

Historien



Par  Pascal Blanchard

Historien

Des tirailleurs sénégalais dans « Décolonisations, du sang et des larmes », de Pascal Blanchard et David Korn-Brzoza

Des tirailleurs sénégalais dans « Décolonisations, du sang et des larmes », de Pascal Blanchard et David Korn-Brzoza © Gaumont Pathé Archives


L’enquête sur l’« islamo-gauchisme » à l’université réclamée par la ministre de l’Enseignement supérieur est une tentative pour faire taire les spécialistes des études postcoloniales dans une France prisonnière de ses fantômes et de ses dénis.

En France, les récents propos de la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Frédérique Vidal, sur l’« islamo-gauchisme » – qui aurait « envahi » l’université et imposerait désormais sa « domination » sur les sciences sociales –, a suscité de nombreuses réactions.

Au-delà du débat engendré, et la volonté de certains d’instaurer un nouveau maccarthysme dans l’univers de la recherche, d’en faire une affaire « franco-française » sur un mal « venu d’Amérique » – les études postcoloniales, sur le genre ou la démarche intersectionnelle –, cette polémique relayée par les médias concerne aussi le passé colonial et la relation historique de la France avec l’Afrique. L’histoire coloniale est vécue comme un « boulet » par les élites politiques, qui n’ont jamais su comment socialiser cette question pour assumer et dépasser ce long épisode historique.

Débats violents

Nous proposons ici, en tant que spécialistes de la « question coloniale » et africanistes, un autre regard sur ce mois de février 2021, une quinzaine d’années après la désormais célèbre loi sur le passé colonial de février 2005, marquée par son article 4 sur l’obligation d’enseigner « les aspects positifs de la colonisation », qui avait alors déclenché des débats tout aussi violents. Députés et sénateurs français avaient voulu imposer aux historiens un regard à la fois bienveillant et normatif sur le passé colonial de la France. Un an après, Jacques Chirac avait fait déclasser ce fameux article 4.

Les tribunes, articles, appels et textes polémiques publiés à quinze ans d’intervalle dans le prolongement de ces deux affaires ont de manière assez similaire dénoncé plusieurs secteurs de la recherche. La confusion entre activisme militant et recherche universitaire – notamment concernant les travaux sur l’histoire coloniale et postcoloniale, qui sont dans les deux cas dénoncés – brouille de manière similaire notre capacité à porter un regard sans passion sur le passé colonial.

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LES RÉACTIONS AU RAPPORT STORA MONTRENT QUE CE PASSÉ EST ENCORE AU CŒUR D’UNE VIVE TENSION EN FRANCE

Comme en 2005, le monde de la recherche a réagi en 2021 avec justesse et courage. Les présidents d’université et la direction du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) se sont indignés devant la condamnation par la ministre française des courants de recherche évoqués plus haut, qui font partie désormais des aventures de la pensée mondiale. À l’étranger, les critiques ont été générales.

« Purifier » l’histoire coloniale

En périphérie de ces débats, l’histoire coloniale critique demeure la cible centrale pour une multitude de polémistes. Ainsi, les réactions au rapport Stora sur les mémoires de la guerre d’Algérie, remis au président de la République française en janvier 2021, montrent que ce passé est encore au cœur d’une vive tension en France (mais aussi en Algérie).

Nous sommes désormais entrés dans la deuxième phase d’un processus qui entend marginaliser, voire « purifier » l’histoire coloniale, particulièrement les recherches critiques sur ce passé. En 2005, ce sont les néo-réactionnaires qui étaient à l’œuvre et relayaient le vote des députés et sénateurs. On pouvait alors les classer politiquement plutôt à droite et à l’ultra-droite, avec quelques ex-soixante-huitards devenus des intellectuels conservateurs, tels que Pascal Bruckner, Max Gallo ou Alain Finkielkraut. Ils étaient accompagnés par certains militants de l’« anti-repentance », à l’image de Daniel Lefeuvre ou Michel Renard.

Jean-Pierre Rioux souligne alors les enjeux de mémoire autour de ces questions dans son livre La France perd la mémoire. Répondant à notre ouvrage La fracture coloniale, publié en 2005 aux éditions La Découverte, il précisait que « la fracture ou le hiatus — seuls des travaux d’histoire pourront départager ces mots — que nous vivons aujourd’hui à propos de la colonisation et de l’esclavage dans le cours de la mémoire française procèdent plutôt des « trous » de mémoire en métropole comme chez les descendants des victimes, tant ils rameutent des souvenirs souvent confus et disparates, parfois reconstruits, toujours exigeants et même vindicatifs […] ».

Déni et travail de sape

Pour analyser ce retour du refoulé colonial, nous avons proposé La Fracture coloniale et, cinq plus tard, Ruptures postcoloniales, qui cherchaient, entre autres, à comprendre les mécanismes du repli sur soi de la pensée républicaine et réactionnaire, repli dans lequel la question coloniale joue le rôle moteur d’un impensé et d’un déni.

 

La revue Sciences humaines écrivait alors : « Laissant s’exprimer des positions nuancées, l’ouvrage Ruptures postcoloniales indique peut-être la possibilité de sortir désormais, selon l’expression de la chercheuse Marie-Claude Smouts, du « manichéisme délirant » qui fait de l’alternative « choix ou refus d’une posture postcoloniale » une « lutte entre le bien et le mal ». Ce qui supposera sans doute de quitter le ciel des théories pour affronter le terrain raboteux de l’enquête en sciences sociales… »

Dans cette dynamique, nous avons renouvelé en 2016 notre analyse avec Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale, portant un bilan global de ces enjeux et annonçant les tensions à venir puis, en 2017, nous l’avons prolongée dans un ouvrage collectif publié aux États-Unis The Colonial Legacy in France (Indiana University Press). Deux livres qui annonçaient, en partie, ce que nous vivons aujourd’hui.

Nous n’avions, il faut le reconnaître, aucun mérite : ce qui arrive aujourd’hui en France était plus que prévisible. C’est la réaction et le travail de sape d’une partie des élites intellectuelles de droite puis d’une partie de la gauche, contre le travail sur le passé colonial, qui porte ses fruits et éclaire la configuration actuelle.

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CETTE CAMPAGNE POLÉMIQUE VIOLENTE REMET EN CAUSE TOUTE LECTURE CRITIQUE DE L’HISTOIRE COLONIALE

Cette entreprise se résume dans une phrase de Max Gallo, qui voyait dans ces recherches sur les « violences coloniales », ou celles articulant périodes coloniale et postcoloniale, un danger imminent, propice à ce que « la France s’agenouille ». Nous en sommes là, et l’épisode de février 2021 n’est que le dernier avatar de ce lent processus à l’œuvre depuis deux décennies.

Des chercheurs marginalisés

Car ne nous y trompons pas, cette campagne polémique violente, la volonté de désigner et marginaliser des chercheurs, de placer au ban de la société des travaux critiques sur la colonisation et la postcolonie — à travers le rejet univoque des études postcoloniales — remet clairement en cause toute lecture critique de l’histoire coloniale. Cette situation interroge donc la capacité de la société française à poursuivre un travail en profondeur sur cette histoire, en dépassant la polémique pour enfin envisager une approche apaisée.

Déjà en 2010, Jean-François Bayart avait provoqué un débat brûlant avec Les études postcoloniales. Un carnaval académique (Karthala). Mais cet ouvrage avait le mérite de demeurer dans le champ des controverses intellectuelles. En effet, Jean-François Bayart, comme Jean-Loup Amselle, sont des universitaires qui travaillent et connaissent leur sujet (même si nous ne partageons pas leurs analyses), qui ont lu les études sur le passé colonial ou le postcolonialisme, ce qui n’est pas le cas des polémistes actuels, tels Pierre-André Taguieff ou Gérard Noiriel.

« Après la fracture coloniale, la fracture académique ? En France, les critiques se font de plus en plus nombreuses vis-à-vis du courant des études postcoloniales, synthétisait alors la revue Sciences humaines. Symbolisé par la parution de l’ouvrage collectif La Fracture coloniale en 2005, ce courant, très développé dans le monde anglo-saxon, souligne la prégnance d’un « héritage colonial » dans le rapport de la société française à ses immigrés, qu’il s’agisse des discriminations persistantes, des problèmes des banlieues ou des « guerres de mémoire » autour de la guerre d’Algérie par exemple. Le message politique se double d’une ambition scientifique invitant en particulier à intensifier les recherches en histoire coloniale et à analyser les dimensions imaginaire et culturelle de cet héritage. Le débat politique, on le sait, reste vif. »

À partir de ces premières empoignades, la décennie s’annonçait tumultueuse et la réaction ne pouvait qu’être violente.

Boîte de Pandore

Un premier moment de basculement peut être identifié, en 2011, lors d’un discours prononcé aux Rendez-vous de l’histoire de Blois (un espace de visibilité des controverses historiographiques) par Pierre Nora et repris par le quotidien Le Monde le 15 octobre 2011. Le titre est explicite : « La question coloniale : une histoire politisée. » Il écrit : « La question coloniale est venue brutalement, depuis une dizaine d’années, faire changer d’échelle les tensions entre histoire et politique ; elle a porté sur grand écran la politisation interne de l’histoire. » Il fait remonter ce « basculement » à la loi Taubira, en 2001, « qui criminalisait l’esclavage et la traite atlantique » et à un livre de 2003, Le livre noir du colonialisme, dirigé par Marc Ferro.

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LA MAJORITÉ DES CHERCHEURS SERAIT SOIT DES « DÉCOLONIAUX », SOIT DES LIBRES-PENSEURS MARTYRISÉS PAR CES « MILITANTS »

Pour Pierre Nora, il s’agit « non plus d’inscrire la colonisation au grand registre de l’histoire nationale, mais de réécrire cette histoire nationale à la lumière noire de la colonisation. » Et de conclure, en prenant comme point d’orgue la guerre d’Algérie : « L’intensité de l’affaire algérienne a rejailli sur l’ensemble de l’affaire coloniale, devenue une crise de conscience vite refermée et mal digérée » en France. Rouvrir cette boîte de Pandore, ce serait mettre en péril le récit national, autoriser une histoire critique de la République menaçant ses fondements mêmes, et instaurer la division entre les descendants des immigrations postcoloniales et la société française.

Pierre Nora formulait alors le fil conducteur du processus qui va suivre pendant dix ans et conduit à la déclaration de la ministre début 2021, visant à « remettre l’histoire à l’endroit ». Ce qui aurait pu – et dû — n’être qu’un débat d’universitaires et de chercheurs, devient un débat idéologique d’où naîtra le monstre conceptuel de l’« islamo-gauchisme ». D’ailleurs, Pierre Nora a signé plusieurs des tribunes récentes contre la recherche postcoloniale.

Apocalypse à l’université

En 2016, le processus s’accélère. Les débats sont alors nombreux au sein de l’Éducation nationale, mais aussi sur le « retour du colonial » dans l’arène politique, avec notamment François Fillon qui offre aux Français sa lecture de la colonisation lors des primaires en 2016, en affirmant que la guerre au Cameroun et l’implication de la France avant et après l’indépendance, n’ont jamais existé.

La déclaration d’Emmanuel Macron en Algérie, qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », apporte une contradiction nette à cette posture. De scientifique, le débat se fait politique et l’histoire coloniale de la France en Afrique en est devenu un enjeu central.

Pendant trois ans, cette dynamique se poursuit pour construire un contre-discours à celui du candidat Emmanuel Macron, devenu président de la République. En novembre 2018, une tribune/pétition signée par 80 intellectuels et universitaires, intitulée « Le “décolonialisme”, une stratégie hégémonique » décrit une véritable apocalypse à l’université, où la majorité des chercheurs serait soit des « décoloniaux », soit des libres-penseurs martyrisés, empêchés par ces « militants » de travailler et de débattre.

Si aucun exemple n’est donné, le nom des victimes s’étale sur une demi-page. Déjà, la confusion s’installe entre des groupes militants minoritaires et radicalisés — tel le Parti des indigènes de la République (dont les militants combattent nos travaux depuis des années) —, des noyaux d’étudiants radicalisés entreprenant d’interdire à Alain Finkielkraut ou Sylviane Agacinski de parler – ce qui est clairement condamnable –, et des chercheurs, peu nombreux, travaillant sur l’intersectionnalité, la colonisation et la postcolonie. Cette confusion est volontaire : il s’agit de fabriquer un groupe social cohérent, désigné à la vindicte publique comme le nouvel ennemi de la République.

Fake news et insultes

L’offensive se poursuit avec une tribune publiée en avril 2019 dans Marianne et intitulée « L’offensive des obsédés de la race, du sexe, du genre et de l’identité », qui tire de nouveaux à boulets rouge sur les universitaires ayant soi-disant rompu avec l’« idéal républicain ».

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LE BUT : FAIRE DE TOUT CHERCHEUR SUR LE PASSÉ COLONIAL UN ENNEMI POTENTIEL DE LA RÉPUBLIQUE…

Le troisième étage de la fusée est lancé en décembre 2019 dans L’Express avec un article délirant emmené par Pierre-André Taguieff et Laurent Bouvet intitulé « Les bonimenteurs du postcolonial business en quête de respectabilité académique », créant la confusion entre chercheurs et militants, histoire coloniale, chercheurs postcoloniaux et militants décoloniaux.

Accumulant fake news, insultes et approximations, ce texte vise à délégitimer toute recherche « irrespectueuse » (à leurs yeux) sur le passé colonial de la France. Le but : faire de tout chercheur sur le passé colonial un ennemi potentiel de la République… sauf s’il fait allégeance aux idées promues par le Printemps républicain ou affirme son adhésion à l’« anti-repentance » théorisée par Daniel Lefeuvre, et bien avant lui par Bernard Lugan (alors proche du Front national).

Guerre idéologique

Car parallèlement, fin novembre 2019, un parti politique, le Printemps républicain — animé notamment par Laurent Bouvet (professeur de sociologie), le préfet Gilles Clavreul et quelques autres —, est fondé entendant « restaurer » l’idéal républicain. Ce mouvement politique manifeste aussi la première jonction idéologique avec la droite « anti-repentance » coloniale, qui désormais dévore un pan de la gauche qui a basculé vers un discours guerrier dirigé contre cet « ennemi ».

Ils n’ont pas les mêmes origines idéologiques, mais leurs chemins se croisent désormais avec un objectif commun : s’attaquer à l’histoire coloniale ou aux chercheurs postcoloniaux, les désigner comme des militants décoloniaux… Simultanément est créé sur internet le collectif « Vigilance université », dans lequel on retrouve nombre d’intellectuels conservateurs à l’origine des pétitions et tribunes, et qui sont dans le domaine de la colonisation relayés par le site polémique Études coloniales.

Enfin, début janvier 2021, on découvre un « Observatoire du décolonialisme » animé par les mêmes petits groupes d’activistes, qui recense toutes les interventions de groupes radicalisés et dresse la liste des chercheurs à abattre. C’est à l’issue de ce processus que l’« islamo-gauchiste » et l’anti-repentance deviennent les porte-étendards d’une guerre idéologique dont on mesure aujourd’hui la violence.

Raz-de-marée médiatique

Face à un tel processus, la recherche sur le passé colonial est désarmée, car elle n’est pas d’un bloc — les points de vue et les approches sont logiquement diverses — et surtout elle n’engage aucune guerre idéologique — sauf pour quelques militants décoloniaux radicalisés que nous condamnons ici comme nous avons condamné dans Le Monde, dès mars 2005, Les Indigènes de la République et les dangers d’une vision du monde essentialisant la « race ».

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PARMI CEUX QUI CRITIQUENT LES TRAVAUX SUR LA COLONISATION OU LES ÉTUDES POSTCOLONIALES, TRÈS PEU EN SONT SPÉCIALISTES

Les chercheurs sur le passé colonial ou la postcolonie sont en effet bien incapables de répondre avec les mêmes armes à cette offensive idéologique, concrétisée par un raz-de-marée médiatique. En outre, la plupart des acteurs et signataires de cette nouvelle croisade sont des personnalités, des mandarins, qui ont un accès massif aux médias (diffusant leurs idées dans L’Express, Le Point, Marianne, Valeurs actuelles, Le Figaro…), ou des universitaires installés ou retraités exerçant ou ayant exercés des magistères dans leur domaine.

Très peu sont d’ailleurs spécialistes de la colonisation ou des études postcoloniales. Pour autant, ils se donnent le droit de critiquer les travaux émanant de ces champs de la recherche, en emmenant avec eux quelques historiens en quête de notoriété ou partisans d’une nouvelle croisade de l’Occident contre l’« anti-France ». Dès lors, ils imposent des oukazes sur le travail d’historiens et de chercheurs, dénoncent livres, colloques, recherches, films et expositions. La méthode : dénigrer et prétendre que tous ces travaux n’ont aucune valeur scientifique.

Il faut aussi s’attaquer à toute diffusion du savoir vers le grand public. Par exemple, le film Décolonisations. Du sang et des larmes diffusé en octobre 2020 sur France 2 a été violemment attaqué dans Le Figaro par Pierre Vermeren — qui a signé certaines de ces tribunes polémiques —, suggérant que montrer les crimes coloniaux perpétrés durant les décolonisations était une manière d’armer les terroristes islamiques. Nous le retrouvons d’ailleurs aussi « en soutien » aux côtés de plusieurs historiens et personnalités d’un texte ultra-critique contre le rapport de Benjamin Stora sur les mémoires de la guerre d’Algérie, accusé de prendre le parti des Algériens.

Pierre Vermeren est désormais en campagne pour prendre dans les prochaines semaines la tête de la Société française d’histoire des outre-mers (SFHOM) et imposer dès lors son magistère dans le monde des chercheurs et universitaires sur le passé colonial. Après les derniers scandales et démissions à la tête de la SFHOM, ce serait une prise majeure.

Ainsi se dessine le dernier objectif de cette stratégie : interdire aux chercheurs de travailler ou contrôler la production scientifique sur le passé colonial et la postcolonie, au nom de l’intégrité nationale et de la France éternelle. Il est rare et déprimant de vivre une telle période de régression intellectuelle, mais il est essentiel de comprendre d’où elle vient.

Chasse aux sorcières

Depuis 2005, La fracture coloniale est perçue comme l’ouvrage qui, pour la première fois, autorise à comprendre pourquoi et comment le passé colonial avait changé non seulement les colonies, mais la France elle-même, et d’envisager les répercussions de l’histoire coloniale sur la France sur le long terme.

Si les critiques et polémiques sur cette perspective d’analyse sont toujours aussi vives, les événements récents confèrent une actualité à cette fracture, et valide ironiquement la possibilité de les lire depuis l’histoire de l’Empire. Disons-le, nous n’imaginions pas une telle postérité au début de notre travail sur la fracture coloniale. Mais surtout, nous mesurons le décalage entre l’Afrique et le reste du monde qui entament une lecture critique de ce passé, et la France qui semble prisonnière de ses fantômes et de ses dénis.

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LE TRAVAIL DES HISTORIENS DU COLONIAL EST INDISPENSABLE, EN FRANCE COMME DANS TOUS LES PAYS AFRICAINS

Cependant, la configuration est complexe : en France, des chercheurs, des intellectuels, des artistes, des cinéastes, des auteurs travaillent avec lucidité sur ce passé. Nous ne sommes pas tous d’accord et c’est très bien ainsi. Certains puisent une partie de leurs grilles d’analyse dans les études postcoloniales, d’autres moins, mais tous les travaux sur la colonie et la postcolonie ont une valeur propre, qu’il s’agit de soumettre à la discussion.

Nous sommes assez grand pour nous opposer aux décoloniaux les plus radicaux et aux nostalgiques les plus agressifs, qui rêvent de réinventer les méthodes de MacCarthy et de faire d’un Pierre-André Taguieff le chef d’une chasse aux sorcières aussi dangereuse que le « mal » qu’il prétend combattre.

Mais il y a encore en France des dizaines de chercheurs et d’universitaires qui se battent pour le droit de faire des conférences, de débattre et de travailler. Si la prochaine étape qui se prépare vise vraisemblablement à faire taire les historiens du colonial, leur travail est indispensable, en France comme dans tous les pays africains, même (et peut-être surtout) lorsqu’il bouleverse les États en place, les élites dominantes, les mémoires historiques ou les identités figées. L’histoire est devenue un sport de combat, et au regard de la situation en France, nous n’en sommes qu’au premier round.

Guerre d'Algérie: la France reconnaît la torture et l'assassinat du militant Ali Boumendjel

Malika Boumendjel, la veuve de l'avocat algérien Ali Boumendjel (photo), s'exprime le 5 mai 2001 sur les conditions du décès de son mari, survenu le 23 mars 1957.
Malika Boumendjel, la veuve de l'avocat algérien Ali Boumendjel (photo), s'exprime le 5 mai 2001 sur les conditions du décès de son mari, survenu le 23 mars 1957. AFP - ERIC FEFERBERG
Texte par :RFISuivre
3 mn

Emmanuel Macron a reconnu ce mardi 2 mars que l'avocat et dirigeant nationaliste Ali Boumendjel a été « torturé et assassiné » par l'armée française pendant la guerre d'Algérie en 1957.

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Soixante-quatre ans après la mort du militant politique Ali Boumendjel, le président Emmanuel Macron a reconnu ce mardi la responsabilité de la France. Son meurtre avait à l'époque été maquillé en suicide. Le mois dernier, la nièce d'Ali Boumendjel, Fadela Boumendjel-Chitour, avait dénoncé un « mensonge de l'État qui fut dévastateur ».

« Au cœur de la Bataille d'Alger, il fut arrêté par l'armée française, placé au secret, torturé, puis assassiné le 23 mars 1957 », détaille l'Élysée dans un communiqué. En 2000, Paul Aussaresses, ancien responsable des services de renseignement à Alger, « avoua lui-même avoir ordonné à l'un de ses subordonnés de le tuer et de maquiller le crime en suicide ».

Apaisement

Cette reconnaissance, que le président français a lui-même annoncée aux petits-enfants d'Ali Boumendjel en les recevant mardi, fait partie des gestes d'apaisement recommandés par l'historien Benjamin Stora dans son rapport sur la colonisation et la guerre d'Algérie, afin de résoudre les tensions entre les deux pays autour de la mémoire de ce conflit.

À l'approche du 60e anniversaire de l'indépendance de l'Algérie et de la fin de la guerre, en 2022, Paris et Alger ont fait de cette « réconciliation des mémoires » un dossier prioritaire, sur lequel Emmanuel Macron et son homologue algérien se sont engagés à travailler ensemble. Le président Abdelmadjid Tebboune déclarait lundi soir vouloir faire en sorte que les problèmes se règlent avec intelligence et dans le calme, et non « avec des slogans ».

► À lire aussi : «L'Algérie et la France ont besoin l'une de l'autre»

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Spécialiste reconnu de l'histoire contemporaine de l'Algérie, Benjamin Stora avait été chargé en juillet par Emmanuel Macron de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d'Algérie ».

Son rapport, remis le 20 janvier, a soulevé de vives critiques, aussi bien en Algérie qu'en France, notamment pour ne pas avoir préconisé des « excuses » de Paris pour les crimes de la période coloniale (1830-1962).

« Connaître la vérité »

Aux petits-enfants d'Ali Boumendjel, Emmanuel Macron a également dit « sa volonté de poursuivre le travail engagé depuis plusieurs années pour recueillir les témoignages encourager le travail des historiens par l'ouverture des archives, afin de donner à toutes les familles des disparus, des deux côtés de la Méditerranée, les moyens de connaître la vérité ».

Ce geste « n'est pas un acte isolé », promet le président dans ce communiqué. « Aucun crime, aucune atrocité commise par quiconque pendant la Guerre d'Algérie ne peut être excusé ni occulté ». « Ce travail sera prolongé et approfondi au cours des prochains mois, afin que nous puissions avancer vers l'apaisement et la réconciliation », conclut le communiqué, qui plaide pour « regarder l'Histoire en face, reconnaître la vérité des faits » pour « la réconciliation des mémoires ».

(Avec AFP)

Égypte ancienne : Néfertiti et Akhenaton enfin photographiés !

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Mis à jour le 27 février 2021 à 16h39
Portraits de Néfertiti et Akhenaton par Bas Uterwijk

Portraits de Néfertiti et Akhenaton par Bas Uterwijk © © Bas Uterwijk

Le photographe Bas Uterwijk a tenté de reconstituer les visages d’Akhenaton et de Néfertiti, roi et reine de l’Égypte ancienne. Des portraits modernes bluffants, réalisés grâce à l’intelligence artificielle.

À la fin de la XVIIIème dynastie, Akhenaton et Néfertiti étaient roi et reine d’Égypte. D’eux, on ne sait pas grand chose. Une célèbre statuette représentant le couple, datant du XIVème siècle avant Jésus Christ, avait été découverte lors de fouilles à Tell el-Amarna en 1912. L’objet est magnifique, extraordinairement bien conservé, la peinture a résisté au temps et dévoile des parures multicolores.

D’ailleurs, la reine fut dès lors baptisée « reine colorée ». On la surnomme aussi « La belle est venue », traduction littérale de Néfertiti. Mais à quoi ressemblait-elle vraiment ? La question n’a cessé de hanter les scientifiques, les égyptologues, les amateurs d’art et les touristes visitant le Louvre, où le précieux buste de calcaire des époux est conservé. Jusqu’à ce qu’arrive une potentielle réponse, celle de l’artiste néerlandais Bas Uterwijk.

Intelligence artificielle

L’homme est photographe et s’illustre dans le portrait. Son compte Instagram regorge de visages qui nous sont familiers, sans forcément comprendre pourquoi au premier coup d’oeil. L’un fait étrangement penser à la Jeune fille à la perle de Vermeer, l’autre a la grâce de la Venus de Botticelli, un troisième a le regard et la rousseur de Vincent Van Gogh. Ils ont les traits communs de quelqu’un que l’on croise dans la rue, dont on sait qu’on l’a déjà vu quelque part.

En réalité, ils sont fraîchement extraits de célèbres œuvres d’art, grâce à un logiciel appelé « GAN » (generative adversarial network). Une forme d’intelligence artificielle qui permet d’analyser des portraits depuis divers supports (peinture, sculpture, gravure) et de transférer les données vers une interprétation photographique actuelle. « La méthode que j’utilise est souvent considérée comme scientifique, à cause de l’aspect très réaliste du rendu. Mais la plupart de mes portraits sont en réalité basés sur mes impressions et sont donc subjectives », avertit Bas Uterwijk.

Le 19 février dernier, l’artiste postait deux visages, crâne dénudé : celui d’Akhenaton et de Néfertiti. Comme sur la statuette, la reine a le teint plus clair que son époux, et elle est d’une beauté saisissante. Elle a les yeux bridés, le regard profond, l’arcade sourcilière parfaitement alignée, et une paire d’oreilles relativement grandes ! L’artiste a fait en sorte d’offrir un rendu plausible, tout en laissant transparaître sa vision.

« La plupart des travaux artistiques autour d’Akhenaton et de sa reine les font ressembler à des Nubiens ou du moins à des personnes de type subsaharien », estime-t-il. Les deux figures sont dépourvues de coiffes, pourtant présentes dans les représentations antiques. L’explication ? L’intelligence artificielle ne les reconnaît pas, explique le photographe, qui a donc choisi de les représenter sans cheveux. « J’ai lu qu’il s’agissait d’une pratique commune à cette époque. »

Photographier l’histoire

Mais pourquoi transformer une œuvre historique en photographie pseudo-réelle ? Bas Uterwijk n’est pas le seul à se lancer dans cette expérimentation, l’artiste Daniel Voshart a récemment proposé quelque chose de similaire avec le « Roman Emperor Project ». Dans cette série, il reproduit une sorte d’arbre généalogique d’empereurs romains dont les traits dessinés ont été mués en photographies d’identité.

Sur les réseaux sociaux, les travaux de Bas Uterwijk ont fait polémique. Ses détracteurs lui reprochent de s’attribuer une vérité qu’il ne possède pas. « Les gens se sentent parfois atteints lorsqu’on réinterprète leur héritage ou leur culture », rétorque-t-il.

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JE VOULAIS ESSAYER DE CAPTER LE CHARISME NÉFERTITI ET AKHENATON, QUE L’ON DEVINE DANS LES OEUVRES ANTIQUES »

Il faut dire que cette expérience contraste avec les us et coutumes artistiques… Depuis la nuit des temps, c’est le réel que l’on transforme en peinture, en sculpture, en gravure. Parfois même, « on utilise un cliché pour en faire une peinture », souligne le photographe.

Bas Uterwijk a voulu faire le chemin inverse, et tenter de capturer l’expression de personnalités nées bien avant l’invention de l’appareil photo, son outil de travail quotidien. « Pour moi, c’est une façon de photographier l’histoire, confie-t-il. Néfertiti et Akhenaton étaient un couple fascinant. Je voulais essayer de capter le charisme qu’on leur devine dans les oeuvres antiques. »

 
 

Bilguissa Diallo (Opération Mar Verde): «L’idée c’était de masquer le coup de force contre Sékou Touré»

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Ahmed Sekou Touré (centre), nouveau président de Guinée, et Keïta Fodéba (2ème gauche), en réunion, le 11 février 1959.
Ahmed Sekou Touré (centre), nouveau président de Guinée, et Keïta Fodéba (2ème gauche), en réunion, le 11 février 1959. AFP

C'est l'un des épisodes méconnus de l'histoire contemporaine de l'Afrique de l'Ouest. Le 22 novembre 1970, il y a 50 ans, la capitale guinéenne Conakry était attaquée par des combattants portugais et des opposants guinéens. L'opération a été appelée Mar Verde par Lisbonne, tandis qu'à Conakry elle est connue sous le nom « d'agression portugaise ». Elle avait été décrite par l'ancienne journaliste Bilguissa Diallo dans un ouvrage publié en 2014 aux éditions L'Harmattan. Le texte vient d'être réédité, enrichi de documents supplémentaires qui ouvrent de nouvelles pistes sur les origines de l'opération. Bilguissa Diallo est notre invitée, elle répond aux questions de Laurent Correau.

Rfi : Pour ceux qui ne connaitraient pas cette histoire, que s’est-il passé le 22novembre 1970 à Conakry ?

Bilguissa Diallo : Cette nuit-là - c’était une nuit du samedi au dimanche - six bateaux ont accosté à proximité du port de Conakry. Dans ces six bateaux, il y avait quelques centaines d’hommes - à peu près 250 à 300 - qui ont attaqué des points stratégiques de la capitale guinéenne. Ces hommes, qui étaient-ils ? Une partie étaient des dissidents guinéens, l’autre partie c’était des militaires portugais et afro-portugais. À l’époque, le Portugal était en guerre contre la rébellion du PAIGC et la tête du PAIGC était abritée à Conakry.

Et donc les Portugais encadrent cette opération, qui s’appelle « Mar Verde », qui consiste à la fois à essayer de libérer des prisonniers, essayer de faire tomber Sékou Touré et essayer de décapiter le PAIGC…

Exactement. En fait, c’est la conjugaison de deux intérêts. L’idée était de masquer ce coup de force avec l’appui de dissidents guinéens qui, eux, venaient pour renverser la dictature de Sékou Touré.

Ces Guinéens qui participaient à l’attaque sont en fait les membres d’un groupe d’opposition qui est basé dans la diaspora guinéenne, le FLNG. Et c’est là que vous entrez en scène, puisque vous avez des liens familiaux avec ce FLNG…

Parmi ces dissidents, il y a un personnage qui est mon père, le commandant Thierno Ibrahima Diallo. Il fait partie des cadres dirigeants du FLNG, au niveau militaire de son côté. Le FLNG est un parti qui est composé de cadres de la diaspora guinéenne abrités majoritairement à Dakar, également à Abidjan, certains d’entre eux à Paris... Ils s’organisent à partir des pays limitrophes.

Vous avez donc exploité des archives, notamment celles qui ont été laissées par votre père. Et ces archives montrent bien que, contrairement à ce qu’a dit la propagande à l’époque et contrairement à ce que continuent à prétendre certains, les Guinéens qui ont attaqué Conakry en novembre 1970, n’étaient, ni des mercenaires, ni des traîtres, mais bien des opposants ?

Ils n’étaient pas des mercenaires. C’était vraiment des gens qui avaient des idées politiques ou des idées sociales pour la Guinée, tout simplement. Je suis né en 1975, donc cinq ans après cette opération et j’ai vu beaucoup de ces gens au salon, à la maison. Je les ai entendus parler toute mon enfance, c’était des gens qui aimaient leur pays. Ce n’était pas du tout des gens qui étaient à la solde du néocolonialisme, de l’impérialisme… Ce sont des thèses complètement fallacieuses.

Dans cette nouvelle version de votre ouvrage, on voit apparaître des documents inédits, des documents qui ont été retrouvés par un chercheur portugais, José Matos… Et dans ces documents, tirés notamment des archives de la PIDE - les services secrets portugais- on trouve un aide-mémoire qui est daté de septembre 1967, c’est-à-dire trois ans avant l’attaque sur Conakry. Cet aide-mémoire, rédigé en français, donne des conseils aux autorités portugaises. Que dit-il ?

Cet aide-mémoire dresse la situation politique de la Guinée par rapport aux pays limitrophes. Il établit dans quelle mesure la Guinée de Sékou Touré est un foyer de subversion pour tout l’équilibre politique des pays limitrophes. Cela souligne dans quelle mesure le PAIGC est une force déstabilisatrice également pour le Sénégal et la Côte d’Ivoire, parce que cela occasionne des troubles à la frontière. Et du coup, l’idée de ce document c’est de souligner l’intérêt de renverser le gouvernement de Sékou Touré pour les puissances limitrophes... et l’intérêt d’allier les forces du FLNG avec les Portugais pour aboutir à ce résultat.

Est-ce que l’on sait qui a pu écrire cet aide-mémoire ?

Non, pour le moment cela reste obscur. On ne sait pas si c’est un document qui émane du FLNG lui-même qui défendrait ces thèses ou si c’est un document qui émane des services secrets français. Mais c’est un document qui est très intéressant: il intervient au cours des discussions qui ont lieu depuis l’automne 1966, entre le FLNG et les autorités portugaises.

L’autre document qui apporte des éléments neufs, c’est le compte-rendu d’une réunion entre le président sénégalais Léopold Sédar Senghor et les opposants du FLNG. Que dit ce document ?

Senghor explique qu’il verrait d’un bon œil la chute de Sékou Touré, qu’il soutient l’action du FLNG, tant que cela ne pose pas de souci diplomatique officiel. On savait qu’il y avait un soutien tacite, mais il n’y avait pas de preuve. Là c’est une preuve patente.

C’est le deuxième livre que vous publiez sur le sujet - sur cette « Opération Mar Verde » - et vous interpelez les historiens guinéens pour leur demander de prendre la suite…

Oui, parce qu’on s’est servi de cette opération pour faire de toute personne qui n’était pas d’accord avec Sékou Touré un traitre. On s’est servi de cette opération pour légitimer tous les complots fictifs qui ont précédé. En gros, pour faire dire que Sékou Touré avait raison et que, quelque part, s’il s’est transformé en dictateur, c’est parce qu’il a été attaqué de toutes parts. 

Si l’on n’analyse pas correctement son histoire récente, on est condamnés à reproduire les mêmes erreurs et à tomber dans les mêmes travers. On ne peut pas s’offrir le luxe de ne pas revisiter son histoire, quand on est un pays comme la Guinée.

► À (re) lire l'enquête historique de RFI sur cette opération Mar Verde