Histoire

[Tribune] Guerre d’Algérie : la question des excuses
est une affaire franco-française

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Par  Nadia Henni-Moulaï

Journaliste, auteur de « Petit précis de l'islamophobie ordinaire » (Ed. Les points sur les i).

Emmanuel Macron en visite à Alger, en décembre 2017.

Emmanuel Macron en visite à Alger, en décembre 2017. © AP Photo/Anis Belghoul

Alors que l’historien Benjamin Stora a remis à Emmanuel Macron son rapport sur la colonisation et la guerre en Algérie, la question des excuses et de la repentance de la France pollue une fois de plus les débats.

Notre devoir de mémoire a-t-il besoin des excuses de la France pour s’exprimer ? Alors que l’historien Benjamin Stora vient de remettre au président Emmanuel Macron son rapport sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie », le débat tourne autour d’une annonce, celle de l’Élysée, faite au même moment. « Ni excuse, ni repentance », plutôt des « actes symboliques », a en effet martelé Paris. Une façon pour l’État français de border le sujet, de se prémunir de tout soupçon d’acte de contrition, surtout.

Dans l’Hexagone, si certains s’enthousiasment des vingt préconisations du rapport de Benjamin Stora, d’autres s’agacent non seulement du refus de la France de présenter des excuses et de faire acte de repentance mais, surtout, de l’instrumentalisation qui en est faite. Les excuses et la repentance sont une affaire franco-française.

Posture d’équilibriste

Regardons les faits, comme le requiert Benjamin Stora. L’État algérien n’a jamais exigé – de manière officielle en tout cas – d’excuses de son homologue européen. Et s’il a imposé le récit officiel de la guerre d’indépendance pour mieux asseoir sa légitimité depuis 1962, l’État français en a fait autant. Belle illustration de cette écriture étatique de l’Histoire, les manuels scolaires. On y enseigne la décolonisation plutôt que la colonisation, évitant ainsi assez habilement d’interroger la violence qu’elle sous-tend.

Par un glissement sémantique, la Toussaint rouge est désignée par l’euphémisme « les événements d’Algérie ». D’ailleurs, il aura fallu attendre quarante ans pour que l’Assemblée nationale française adopte une proposition de loi reconnaissant l’expression « guerre d’Algérie ». Et sans doute autant de temps, on peut le penser, pour essayer d’acter la fin de l’empire colonial et la perte du joyau algérien.

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LA GUERRE D’ALGÉRIE ET, EN FILIGRANE, LA COLONISATION, HANTENT LA MÉMOIRE DE MILLIONS DE FRANÇAIS

Entre rapatriés, harkis et anciens appelés, la guerre d’Algérie et, en filigrane, la colonisation, continuent donc de hanter la mémoire de millions de Français. À travers leurs histoires mais aussi celles de leurs descendants qui, à bien des égards, charrient tous les non-dits et les amertumes de leurs aïeux. C’est en leur nom que le rejet des excuses est brandi aussitôt que le sujet de la réconciliation mémorielle revient sur le devant de la scène. S’excuser serait, à leurs yeux, acte de parjure. Écartelée entre la loyauté qu’elle leur doit et la justice qu’elle doit à l’Algérie, la République française adopte une posture d’équilibriste dont elle a bien du mal à se départir. D’autant que le poids de l’Histoire ne penche pas en sa faveur.

Se dédouaner de ses responsabilités

« Reconnaître les mémoires pour laisser le passé passer » – comme le twittait Emmanuel Macron le 6 décembre 2017 lors de sa visite au Makam El Chahid, à Alger – peut-il permettre à la France de solder ce passif ? Pas si sûr. D’autant qu’il a semé d’importants rhizomes dans la société française. La rancœur liée à la perte du département d’outre-mer a infusé le récit national français, infectant les plaies encore à vif de la République.

Racisme, discriminations, stigmatisation… Ces fléaux ont vu le jour non pas avec des générations d’Algériens nés en France mais bien dans le fracas de la défaite de 1962. Comme l’explique l’historien Yvan Gastaut, la « mémoire négative » de la guerre d’Algérie a posé les bases d’un racisme anti-maghrébin. Cette antienne, alors, « ni excuse, ni repentance », n’est que l’avatar de ce larsen qui siffle à bas bruit mais sans relâche depuis soixante ans. Avec un espoir : se dédouaner de ses responsabilités. La République ne refuse pas de s’excuser. Elle n’assume pas. C’est autre chose.

Un problème franco-français

Depuis deux ans et le début du Hirak, les Algériens s’emploient tant bien que mal à reprendre en main leur destin si souvent confisqué par ceux d’en-haut. Avant cela, il y a eu la décennie noire. Peu d’entre eux ont oublié l’absence de solidarité internationale à leur égard. Comment penser que ce peuple entré dans l’Histoire par la grande porte attende des excuses de l’ex-colonisateur ? A-t-il besoin de son adoubement pour décrocher le statut de victime qu’un jour il fut ?

Si l’histoire repose sur une approche scientifique, la mémoire de la colonisation, elle, repose sur des vécus. Et en la matière, il n’y a pas de doute : la colonisation française en Algérie fut une abomination. Elle rime avec 132 ans de violences, d’humiliations, de spoliations, d’exactions…

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SI LA FRANCE DOIT DES EXCUSES, C’EST D’ABORD À ELLE-MÊME ET À SES IDÉAUX, BAFOUÉS EN ALGÉRIE PENDANT 132 ANS

Pour autant, la question des excuses relève d’une construction tronquée et manipulatoire du débat. Tronquée parce que, encore une fois, elle est un problème franco-français. Manipulatoire parce qu’elle vise à placer au même niveau bourreaux et victimes. Historiquement c’est faux, et c’est surtout déresponsabilisant.

Depuis vingt ans, l’épouvantail des excuses pétrifie les relations entre les deux pays. Le temps d’assumer ce que la République fut est venu. Il en va de la justice, de la vérité et de l’avenir de cette société qui se fissure sous nos yeux. Comme l’écrit Benjamin Stora : « Le métissage (vivre-ensemble) a échoué dans l’Algérie coloniale mais dans la France d’aujourd’hui, c’est un enjeu majeur ». Si la France doit des excuses, c’est d’abord à elle-même et à ses idéaux, bafoués en Algérie pendant 132 ans.

Dakar, 11 janvier 1994, 20 heures 50… Le jour où le franc CFA est tombé

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 31 janvier 2021 à 16h41
Une du numéro de Jeune Afrique consacré à la dévaluation du Franc CFA en janvier 1994.

Il y a vingt-sept ans, la monnaie des ex-colonies françaises perdait la moitié de sa valeur. Revivez ce moment historique, raconté par Géraldine Faes et Rémi Godeau, alors envoyés spéciaux à Dakar de « Jeune Afrique ».

Encerclé par une meute de photographes, le ministre camerounais des Finances lit son communiqué d’une voix monocorde : « Les chefs d’État et de gouvernement de la zone UMOA et BEAC ont marqué leur accord pour modifier la parité du franc CFA, qui s’établit désormais à 100 F CFA pour 1 FF, à compter du 12 janvier 1994 à 0 heure. » Il est 20 heures 50, à l’hôtel Méridien-Président de Dakar. Antoine Ntsimi vient officiellement de mettre fin à quarante-six ans de parité fixe entre le franc français et le franc CFA.

Une du n°1724, de « Jeune Afrique », daté du 20 janvier 1994
Une du n°1724, de « Jeune Afrique », daté du 20 janvier 1994 © DR

Les chefs d’État, après dix-sept heures de huis clos « éprouvantes », se sont quant à eux éclipsés en catimini. Après Antoine Ntsimi, Michel Roussin, le ministre français de la Coopération, Michel Camdessus, le directeur du Fonds monétaire international (FMI), un représentant des Comores et Charles Konan Banny, le gouverneur de la BCEAO, prononcent à leur tour de courtes allocutions. Tous parlent avec émotion. Le patron du Fonds, visiblement troublé, abandonne même la lecture de sa déclaration officielle pour saluer « du fond du cœur, le courage des présidents et leur esprit de solidarité ». En un quart d’heure, après plusieurs mois de folles rumeurs, l’enterrement de l’ancien CFA est achevé. Ite, missa est…

Lorsque le sommet s’ouvre, les jeux restent ouverts

Le dimanche 9, prétextant une réunion d’Air Afrique, les chefs d’État affluent vers la capitale sénégalaise. Mais le sort de la compagnie aérienne panafricaine, déjà scellé, ne les préoccupe guère.

En fait, Abdou Diouf, dès le 20 novembre, a eu l’idée d’utiliser ce prétexte pour convoquer un sommet sans précédent. Le lundi 10, deux heures avant le début des discussions, le président sénégalais rencontre certains de ses invités, dont Omar Bongo.

Entretien de dernière minute pour tenter de convaincre le Gabonais que l’on dit toujours très hostile à la dévaluation ?

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CE SONT EUX QUI DÉCIDENT PENDANT QUE NOS CHEFS D’ÉTAT TAPENT LE CARTON

Depuis quelques jours, Diouf, jusqu’ici partisan du statu quo, a abandonné la lutte. Au cours des diverses rencontres, il adoptera d’ailleurs une attitude de médiateur. Bongo semble, en revanche, bien décidé à ne pas se laisser faire. Le soir de son arrivée, le 9 janvier, il s’entretient pendant deux heures avec le conseiller de François Mitterrand pour les affaires africaines, Bruno Delaye. Dans la nuit du 11, ce sera au tour de Roussin d’abandonner son dîner pour tenter de convaincre le président gabonais. L’entretien durera jusqu’à minuit.

Lorsque le sommet s’ouvre officiellement, lundi à 16 heures, les jeux restent ouverts.

Le 11 janvier 1994, Antoine Ntsimi, ministre amerounais des finances, lit la déclaration des chefs d’Etat à Dakar.
Le 11 janvier 1994, Antoine Ntsimi, ministre amerounais des finances,
lit la déclaration des chefs d’Etat à Dakar. © François Rojon/AFP

« Grand succès », lâche un ministre français

La réunion commence par un huis clos présidentiel. Dans le hall monumental du Méridien-Président, Roussin encadré par Jean-Michel Sévérino, son directeur du développement et par Jean-Marc Simon, son directeur adjoint de cabinet, lèchent les vitrines.

Une heure s’écoule puis, accompagnée de Michel Camdessus et de Katherine Marshall, la directrice Sahel de la Banque mondiale, la délégation française rejoint le premier étage. C’est là, dans deux salles qui se font face, que se jouera le sort du franc CFA. Dans la première, se trouvent les chefs d’État ; dans la seconde, les bailleurs de fonds attendent d’être convoqués. « Ce sont eux qui décident pendant que nos chefs d’État tapent le carton », ironise un reporter sénégalais.

À 19 heures, Roussin, Camdessus, Noyer et Marshall gagnent la salle de conférence pour en ressortir, cinq minutes plus tard, sourire aux lèvres.

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« NOUS N’EXCLUONS PAS DES COMPLICATIONS DE DERNIÈRE MINUTE », MICHEL ROUSSIN À ÉDOUARD BALLADUR

« Grand succès » lâche, sibyllin, le ministre français. Dans les rangs des journalistes, on croit alors la partie gagnée. Mais il faut vite déchanter. Les allées et venues se multiplient, les visages se contractent, et l’attente se prolonge.

La tension monte d’un cran

De suspensions de séance en tractations parallèles dans les salles attenantes, la tension monte d’un cran. Si les quatorze membres de la zone franc se sont accordés très rapidement sur le taux de la dévaluation, les discussions achoppent sur les mesures d’accompagnement.

Lorsqu’à 22 heures 10 Roussin et Camdessus sont rappelés d’urgence dans la salle des chefs d’État, le dénouement semble enfin proche. Erreur.

Moins d’une demi-heure plus tard, à la stupéfaction générale, la séance est ajournée. «Nous n’avons pas fini nos travaux, qui reprendront demain », déclare, laconique, Abdou Diouf. Sans un mot, les chefs d’État regagnent leur chambre.

Tous les transferts bancaires suspendus

Une bonne partie de la nuit, ils passeront de suite en suite. Bongo sait qu’il a perdu, mais fait de la résistance pour obtenir le maximum de compensations, et aussi parce qu’il ne lui déplaît pas d’agacer ces Occidentaux qui imposent leur diktat.

À Paris, on suit de très près l’évolution de la situation. Mardi matin, avant la reprise, le Premier ministre Edouard Balladur téléphone à Dakar. «Nous sommes optimistes, lui dit alors Roussin. Le sommet devrait s’achever vers 13 heures. Mais nous n’excluons pas des complications de dernière minute.»

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« LA SPÉCULATION SE DÉCHAÎNAIT », EXPLIQUERA L’IVOIRIEN CHARLES KONAN BANNY

La séance reprend à 10 heures. Un peu plus tôt, tous les transferts bancaires ont été suspendus. « La spéculation se déchaînait », expliquera plus tard Charles Konan Banny.

Comme la veille, les chefs d’État se réunissent d’abord à huis clos dans une salle de conférences tandis qu’à une vingtaine de mètres de là, au bout d’un large couloir recouvert d’une épaisse moquette, ministres africains des Finances, délégation française, FMI et Banque mondiale s’installent dans les fauteuils en cuir beige d’un immense salon d’attente. Personne ne sait pour combien de temps. Les chefs d’État semblent décidés à quitter Dakar en fin d’après-midi.

Condamnés à ne rien faire, les membres des délégations trompent leur impatience en grignotant des croissants. De temps à autre, un chef de protocole surgit de la salle des chefs d’État, traverse le couloir à grands pas et vient réclamer un ministre, les Français ou les institutions financières.

Mohamed Djohar, le président djiboutien s’énerve

Pendant qu’ici croît une certaine irritation, là-bas, dans la salle des présidents, Mohamed Djohar s’énerve : « Je refuse de dévaluer de 50 % ! » Le président comorien menace de faire échouer les négociations. In extremis, on lui accorde donc une remise de peine : le franc comorien ne sera finalement dévalué que de 33 %.

Les discussions reprennent. Les chefs d’État, acculés à adopter une mesure dont ils ne veulent pas et qui les effraie, exigent des garanties et des engagements concrets. En début d’après-midi, Roussin est à nouveau convoqué avec le directeur du Trésor. Ils donnent des chiffres, précisent des délais. La veille, pour lever toute équivoque sur la détermination française à mener à bien la dévaluation, le ministre français a montré aux chefs d’État des extraits de correspondance entre Edouard Balladur et François Mitterrand.

« La preuve, selon Roussin, que Paris parle d’une seule voix et que le dossier a été étudié en détail au plus haut niveau. »

Une manière comme une autre aussi de signaler aux amis de Jacques Foccart et de Fernand Wibaux (les deux conseillers de Jacques Chirac ont, jusqu’à la dernière minute, encouragé les chefs d’État à refuser la dévaluation) qu’il n’y a pas d’échappatoire.

Les chefs d’État disparaissent un à un dans l’ascenseur

Vers 15 heures, les Français en ont définitivement terminé. Pendant qu’ils se dirigent vers le snack de la piscine, Michel Camdessus, très décontracté, accompagné de Katherine Marshall, entre à son tour en scène dans la salle du sommet. Lui aussi a choisi de rassurer : longuement, il déclare s’être personnellement battu pour obtenir du FMI des ressources exceptionnelles pour l’Afrique : 3 milliards de FF pendant trois ans.

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ÇA Y EST ! ILS VONT REFUSER DE DÉVALUER !

Puis les chefs d’État se concertent à nouveau. 16 heures, 17 heures, 18 heures … Le protocole annule tous les vols de départ prévus dans la soirée. Hagards, les journalistes affalés depuis près de dix heures d’affilée dans le couloir s’affolent « Ça y est ! Ils vont refuser de dévaluer ! »

Le cas de figure semble d’autant plus fou que, toute la journée, radios et agences de presse se sont succédé pour anticiper l’annonce officielle d’une dévaluation de 50 %.

Vers 20 heures enfin, ministres et délégués s’agitent soudainement en tous sens. Photographes et cameramen bondissent, aussitôt stoppés par un cordon de militaires en treillis. Impuissants, ils regardent les chefs d’État disparaître un à un dans l’ascenseur. Et ce n’est que lorsque tous sont partis que la presse est aimablement conviée à la présentation des communiqués finaux.

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IL N’Y A PAS EU DE MIRACLE

Pour entendre ce que tout le monde attendait dès l’ouverture du sommet. « Deux jours, résumera un confrère, pour avoir la confirmation qu’il n’y a pas eu de miracle … »

Décret de 1994, au Tchad, portant création d’une commission de suivi des effets de la dévaluation du franc CFA.jpg
Décret de 1994, au Tchad, portant création d’une commission de suivi des effets
de la dévaluation du franc CFA.jpg © Cabinet Juriscom

Un héros littéraire nommé… Patrice Lumumba

                                    Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo-Kinshasa, arrêté à Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), le 1er novembre1960.

                                                    Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo-Kinshasa, arrêté à Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), le 1er novembre1960.
 . AFP/Archivos
18 mn

Assassiné par les puissances impérialistes avec la complicité de ses adversaires politiques, le Congolais Patrice Lumumba hante nos imaginaires collectifs. Son destin tragique a inspiré de nombreux livres, des essais mais aussi des œuvres littéraires aux ambitions cathartiques.

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Il y a soixante ans, le 17 janvier 1961, disparaissait Patrice Lumumba, le Premier ministre du Congo nouvellement indépendant. Cette mort hante notre imaginaire collectif car le leader révolutionnaire est mort quasiment sous les yeux des téléspectateurs de son époque. Selon les historiens, l’assassinat du Congolais fut peut-être le premier grand événement de l’Afrique postcoloniale rapporté par les médias internationaux. Les photos de la descente d’avion à Elizabethville (Lumumbashi) du Premier ministre déchu pour être exhibé comme un trophée de chasse par ses adversaires avides de sang, avant qu’il ne soit abattu le jour même, firent le tour du monde, révélant au grand public les enjeux secrets de la décolonisation de l’ancien Congo belge. Au cours des jours qui suivirent, des manifestations se déroulèrent dans le monde entier pour protester contre ce crime barbare, qui avait été orchestré par les puissances impérialistes occidentales. Cette tragédie a fait du leader congolais le « martyr de la révolution mondiale », comme le déclara à l’époque Che Guavera dans son hommage au disparu.

Lumumba est devenu « toute l’Afrique »

La postérité du révolutionnaire congolais ne s’arrête pas aux réactions et hommages enregistrés dans la foulée de sa mort. Au cours des soixante années qui se sont écoulées depuis, la destinée tragique de Lumumba a inspiré de nombreux livres : des essais, des analyses, mais aussi des textes littéraires. Ces ouvrages ont permis de perpétuer l’intérêt du grand public pour cette figure incontournable de l’Afrique moderne, devenue aujourd’hui symbole mondial de la lutte des peuples opprimés.  Le long essai que publie en 1963 l’écrivain et philosophe français Jean-Paul Sartre présentant la vie et l’œuvre de Patrice Lumumba (1) et le drame poético-épique au titre rimbaldien Une Saison au Congo (2), sous la plume du grand poète martiniquais Aimé Césaire, demeurent à ce jour sans doute les deux plus grands textes qui ont été consacrés à cette figure du nationalisme africain.

« Avec sa mort, Lumumba a cessé d’être une personne, il est devenu toute l’Afrique », écrit le philosophe français. Séparé en deux parties intitulées respectivement « L’entreprise » et « Les raisons de l’échec », l’essai sartrien propose une analyse sociologique de la trajectoire fulgurante du leader congolais, selon une grille de lecture marxiste. Une Saison au Congo est une pièce de théâtre en trois actes. Son auteur, Aimé Césaire, fut l’un des plus grands poètes de langue française du XXe siècle et chef de file du mouvement de la négritude avec ses compères Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Sa magnifique pièce sur Lumumba fait résonner poétiquement la vision politique de son héros et invite à lire sa mort comme une tragédie aux accents à la fois shakespeariens et christiques.

 

« La Pensée politique de Patrice Lumumba »


Sartre en 1964
Sartre en 1964 Dominio público

Publié dans les pages de la revue Présence Africaine en 1963, l’essai de Sartre a servi de préface à une anthologie des discours de Lumumba publiée la même année, sous le titre « La pensée politique de Patrice Lumumba ». Sartre ne connaissait pas Lumumba. C’est lors de l’accession à l’indépendance du Congo belge le 30 juin 1960 que l’écrivain français a réellement découvert le leader révolutionnaire congolais, son attention étant retenue à l’époque  par le conflit algérien, comme en témoignent les articles qu’il faisait paraître dans sa revue les Temps modernes.

La question coloniale occupait une place centrale dans la réflexion de Sartre sur la condition humaine. Dans les années 1940, le philosophe s’était rapproche des écrivains et intellectuels africains qui militaient à Paris pour l’émancipation culturelle et idéologique de leurs pays. En 1948, il avait préfacé à la demande d’Alioune Diop de Présence Africaine l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française publiée chez Gallimard par Senghor. Intitulée « Orphée noir », cette préface annonçait l’émergence d’une poésie africaine moderne en français, attirant l’attention sur le pouvoir subversif de cette littérature qui envisage à la fois l’aliénation culturelle et la libération poétique. Le texte posait indirectement le problème du colonialisme, jetant des ponts entre la conception existentielle de l’homme et l’être-dans-le-monde du Noir, victime du racisme et de la domination politique.

L'ère du néo-colonialisme

Dans les années 1950-60, la situation politique changea profondément en Afrique, avec les anciens pays colonisés accédant à l’indépendance. L’Afrique entra dans l’ère du néo-colonialisme qui était la nouvelle forme de domination et d’exploitation imaginée par les impérialistes pour garder leur mainmise sur les pays colonisés. Situant l’émergence de Lumumba dans ce qu’il appelle « le degré zéro de l’histoire congolaise où les Blancs ne commandent plus, mais continuent d’administrer, où les Noirs sont au pouvoir mais ne commandent pas encore », Sartre analyse avec une lucidité professorale les raisons de l’échec du projet révolutionnaire de son sujet.

Elles sont au nombre de trois, selon le maître. Primo, la naïveté de Lumumba qui avait refusé de jouer le jeu des néo-colonialistes, avant même d’avoir mesuré le rapport de forces qui lui était alors largement défavorable. Secundo, les contradictions inhérentes aux origines petit-bourgeoises du leader congolais et ses appels pour un Congo unitaire. Issu de la classe des évolués dont il avait longtemps soutenu les revendications corporatistes, il n’a pas su trouver un modus vivendi entre son jacobinisme universaliste qui va le couper de sa classe et des « trois millions de Noirs prolétaires du Congo », aux revendications confuses. Enfin, arrivé à la primature sans une véritable révolution puisque l’indépendance avait été octroyée et non conquise, Lumumba n’avait pas d’assise populaire et devait son pouvoir à la classe dominante qui s’était alliée au capitalisme international. « Le 1er juillet 1960, Lumumba, leader d’un cartel majoritaire et chef du gouvernement est seul, sans pouvoir, trahi par tous et déjà perdu », écrit le philosophe français, comparant le révolutionnaire congolais à Robespierre, un Robespierre noir, sans révolution et bientôt sans armée suite à la défection de son chef d’état-major… un certain colonel Mobutu.

Organisé comme une oraison funèbre, le récit sartrien des heurs et malheurs de Lumumba est aussi une consécration de l’homme politique érigé en intellectuel, en avance sur son temps, mort trop tôt avant la synthèse qui lui aurait permis de s’élever au-dessus de ses contradictions contingentes de classe et d’origine. Sartre n’avait pas d’intention littéraire, mais son Lumumba, qui se définit par sa « conscience malheureuse », n’est pas sans rappeler les héros des « aventures ambiguës » que tant de romanciers africains de la première génération ont racontées dans des romans devenus des classiques.

Triptyque sur la condition des Noirs dans le monde

Aimé Césaire est l'auteur de huit recueils de poèmes, de deux essais et de quatre pièces de théâtre
Aimé Césaire est l'auteur de huit recueils de poèmes, de deux essais et de quatre pièces de théâtre AFP

Aimé Césaire a écrit Une saison au Congo cinq ans après la disparition de Lumumba. Il s’agit d’une pièce de théâtre d’une incomparable force d’imagination et d’écriture qui en l’espace de trois actes brefs (exposition, crise, dénouement) donne à voir les enjeux historiques et idéologiques du triomphe éphémère, l’agonie et  la mort de l’ancien Premier ministre congolais.

« Il faut considérer mes pièces comme des tragédies », revendiquait l’auteur. Il s’agit en l’occurrence d’une tragédie, dans le sens grec du terme : « œuvre lyrique et dramatique en vers, représentant quelque grand malheur arrivé à des personnages célèbres de la légende ou de l’histoire, et propre à exciter la terreur ou la pitié » (Le petit Robert). Portée par sa langue, la pièce est aussi une réflexion sur le temps de l’Histoire et ses heurs et malheurs, ce que suggère le titre du drame aux réminiscences rimbaldiennes.

« Césaire en vient au théâtre après 1960, dans une deuxième étape de sa carrière littéraire, après s’être fait connaître comme le grand poète de la révolte anti-coloniale avec la publication en 1939 de son opus Cahier d’un retour au pays natal », rappelle Romuald Fonkoua, biographe de Césaire et spécialiste de son œuvre littéraire. « La dramaturgie de Césaire est fondée, ajoute le professeur Fonkoua, sur le souci du poète de donner à voir les luttes des peuples noirs pour s’émanciper. »

Une Saison au Congo est la deuxième des trois textes pour la scène qu’a écrits le poète martiniquais. Elle est publiée aux éditions du Seuil en 1965 et a été jouée pour la première fois à Bruxelles en 1967, avant d’être montée dans la capitale française par le metteur en scène fétiche du poète, Jean-Marie Serreau. Dans une interview au journal Le Monde lors de la première à Paris, le dramaturge explique que sa pièce s’inscrit dans un triptyque dramatique qu’il avait entrepris d’écrire sur la condition des Noirs dans le monde. Sa première pièce Le roi Christophe dont l’action se déroule en Haïti était le volet antillais, Une saison au Congo était le volet africain et le troisième volet qui n’avait pas encore été écrit devait porter sur les Noirs aux Etats-Unis. Une Tempête paraîtra en 1969.

L’histoire devient mythologie

En choisissant de consacrer le volume africain de son triptyque aux événements tragique du Congo à l’heure de la décolonisation, qu’il voyait comme emblématiques de la situation de l’homme noir en Afrique, Césaire confirme la portée symbolique de sa pièce. Contrairement à l’essai de Sartre, celle-ci ne s’attarde pas sur les origines sociales de son protagoniste ni sur les débuts de sa carrière politique, pour se concentrer sur les dernières années de sa vie. Césaire ne connaissait pas non plus intimement la vie mouvementée du Premier ministre congolais, mais il s’était renseigné auprès des proches de celui-ci afin de pouvoir reconstituer le tracé global de ce destin exceptionnel.

Cela donne un texte de grande portée, avec une dimension quasi-cosmique. Brechtienne dans son refus de psychologie, la pièce procède par rapprochements poétiques et métaphoriques, érigeant son héros en un homme-symbole, symbole de la tragédie de « la décolonisation sans indépendance ». Césaire saisit  Lumumba dans sa dimension de prophète qui va au-devant de l’Histoire. Il est Prométhée, symbole de la révolte des hommes contre la tyrannie, marchant vers sa mort, qui est un sacrifice nécessaire à la renaissance de l’Afrique. « Dans ce processus cathartique mis en scène par le dramaturge, explique Romuald Fonkoua, la mort du héros n’est pas perçue comme une défaite, elle devient la condition même de l’émancipation de l’homme noir. »

C’est ainsi que l’art transforme l’histoire en mythologie.  


(1)    La Pensée politique de Patrice Lumumba, in « Présence Africaine », juillet-septembre 1963.

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(2)    Une saison au Congo, Aimé Césaire, Editions du Seuil, 1966.

RFI : Quel rapport entretient la littérature africaine avec l’histoire du continent ?

Boniface Mongo-Mboussa : La litterature africaine  moderne entretient un rapport fécond avec l’histoire du continent. Songeons à la réecriture de Chaka de Thomas Mofolo (roman historique sud-africain) par Senghor, Tchicaya U Tam Si, Seydou Badian, etc. Puis vint  Soundiata de Djibril Tamsir Niane sur la genèse de  l’Empire du Mali, Doguicimi de Paul Hazoumé, roman historique et ethnologique sur le royaume d’Abomey au Dahomey,  Sarraouinia du nigérien Abdoulaye Mamani, qui évoque l’expédition coloniale du Tchad- Niger, la pièce de théâtre  Béatrice du Kongo de Bernard Dadié consacrée à la resistance de Kimpa Vita au royaume du Kongo au XVIe siècle contre les Portugais, Les Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane retraçant l’une des épisodes de la grève des cheminots de Dakar Niger en 1948, la pièce de Boris Boubacar Diop sur les revendications des tirailleurs au Camp Thiaroye, et qui deviendra le beau film de Sembène Ousmane. Il y a Monné Outrages et défis de Kourouma sur la conquête coloniale au XIXe siècle  sans oublier le beau projet « Rwanda 1994: Ecrire par devoir de mémoire » initié par le Tchadien Nocky Djedanoum et Maimouna Coulibaly, etc.

Quelle a été en Afrique la postérité littéraire de Lumumba, figure du nationalisme congolais ?

Deux images sur les rives du fleuve Congo.  Il y a comme un partage de rôles. Sur la rive gauche, c’est-à-dire en République démocratique du Congo (RDC), l’homme politique est représenté par  l’art populaire. Il  donne de lui, l’image d’un Moïse noir, d’un héros culturel et d’un Christ sacrifié. Cela est éloquent dans la peinture de Tsibumba Kanda.  Sur la rive droite, Lumumba est un martyr, un mythe. On le voit dans le poème de Henri Lopes, Du côté de Katanga.  Une sorte d’oraison funèbre où le nom de Lumumba n’est jamais évoqué. Ou encore dans Léopolis, le récit de Sylvain Mbemba. Lumumba ici s’appelle Fabrice Mfumu (qui signifie chef, roi, en langue Kongo). Ce personnage mythique est l’objet d’une  recherche universitaire  d’une afro-américaine Miss Nora Northom. Disons qu’on est au bord de la falaise.  On ne tombe pas dans l’hagiographie, mais on est sur la crête. Enfin, il y a  le Lumumba de Tchicaya U Tam Si. Un Lumumba rêvé.

Comment s’explique ce rapport très fort que Tchicaya a entretenu avec Lumumba ?  

Les intellectuels africains et de la diaspora ont vécu la disparition de Lumumba comme un seisme. Et leurs réactions ont été à la hauteur de l’événément. Frantz Fanon qui était très proche de lui, disait « ne pas se pardonner cette mort », Césaire a donné à lire Une saison au Congo. Or, de tous les écrivains et artistes, aucun ne s’est identifié à lui de manière aussi fusionnelle que Tchicaya U Tam Si. A cela quatre raisons. Le jeune Tchicaya a travaillé aux côtés de l’homme politique en tant que journaliste. Lumumba confondait Gerald-Felix Tchicaya (nom du poète à l’Etat civil) et Jean-Felix Tchicaya, le père du poète, qui fut le premier depute congolais (de la rive droite) au Palais-Bourbon. Secindo, Lumumba est mort à un jour d’intervalle de la mort du père du poète. Enfin, Lumumba est abattu avec deux de ses disciples, Mpolo et Okito. Tchicaya a identifié sa mort à celle du Christ, vivant dans un contexte colonial, et trahi par un proche comme Mobutu. Or,  la trahison est un theme majeur de l’oeuvre de Tchicaya. Toutes ces raisons font que Tchicaya privatise le deuil de tout un continent.

* Boniface Mongo-Mboussa enseigne la littérature francophone au Sarah Lawrence College à Paris. Il est aussi le biographe du poète Tchicaya U Tam’Si dont il a coordonné les œuvres complètes aux éditions Gallimard.

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Lumumba: de l'élimination politique à la mise à mort

Plusieurs plans ont été imaginés pour neutraliser Lumumba...
Plusieurs plans ont été imaginés pour neutraliser Lumumba... © Studio graphique FMM
22 mn

Le camp occidental s’est persuadé, tout au long de l’année 1960, que Patrice Lumumba servait les intérêts du bloc de l’Est et que sa présence à la tête de l’État congolais était une menace. Sa neutralisation politique puis sa mise en détention ne suffisent pas à calmer les inquiétudes de ses adversaires. Beaucoup craignent que Lumumba soit libéré, qu’il puisse organiser depuis Stanleyville une rébellion et qu’il revienne au pouvoir. C’est dans ce contexte que son transfert au Katanga sera déclenché.

Plusieurs plans ont été imaginés pour neutraliser Lumumba, aucun ne semble pouvoir se concrétiser. Ce sont les Congolais qui reprennent l’initiative. Le 5 septembre 1960, dans la soirée, Joseph Kasa-Vubu prend la parole à la radio de Léopoldville [actuelle Kinshasa] pour annoncer qu’il démet Patrice Lumumba de ses fonctions, et demande au président du Sénat, Joseph Ileo, de former un nouveau gouvernement. Le conseiller belge de Kasa-Vubu, Jef Van Bilsen, a obtenu des Nations unies qu’elles ferment la station de radio et les aéroports. Lumumba ne tarde cependant pas à répliquer : le 7, devant la chambre congolaise, il démonte la mécanique du coup institutionnel de Kasa-Vubu.

Ce bras de fer relance la réflexion sur les actions à mener pour neutraliser le Premier ministre. Le ministre belge des Affaires étrangères Pierre de Wigny, écrit à la représentation belge de Brazzaville, devenue base arrière de la lutte anti-nationaliste : « Les autorités constituées ont le devoir de mettre Lumumba hors d’état de nuire. » Trois jours plus tard, le colonel Louis Marlière, l’un des principaux hommes de la Belgique sur le terrain, revient vers les autorités politiques : « Plan à l’étude pour action à Léo en accord avec gouvernement Iléo  succès très possible si exécutants aussi décidés en actes qu’en paroles. » Une autre option est également présentée : « plan Barracuda sera soumis à l’examen commandant Dedeken E’ville à exécuter sans participation gouvernement congolais. »[1] Selon le chercheur Ludo De Witte, Marlière doit assurer la coordination de ce plan. Il sera appuyé par un spécialiste des renseignements et un officier d’une unité commando. Le ministre belge des Affaires africaines a donné le feu vert pour l’opération et appréciera l’opportunité de l’élimination de Lumumba. Mais barracuda se perdra dans les méandres de l’action secrète.

Joseph-Désiré Mobutu, chef de l’armée congolaise, le 16 septembre 1960.

Joseph-Désiré Mobutu, chef de l’armée congolaise, le 16 septembre 1960.
 AFP

Un autre acteur a déjà pris la main. Le 14 septembre, dans la soirée, le colonel Mobutu annonce à la radio qu’il neutralise les politiciens jusqu’au 31 décembre. Il le fait avec la bénédiction de Larry Devlin, le chef de poste de la CIA. Devlin affirme avoir engagé les États-Unis aux côtés de ce coup de force lors d’une rencontre imprévue avec Justin Bomboko et Joseph-Désiré Mobutu, sans avoir eu le temps de demander l’avis de Washington[2]. Un collège de commissaires est créé. Le 10 octobre, Mobutu ordonne l’encerclement du domicile de Lumumba situé dans l’ancienne résidence du gouverneur général. Le bâtiment est désormais entouré d’une double ceinture de militaires : les casques bleus directement autour du domicile du Premier ministre déposé et un cordon de soldats de l’Armée nationale congolaise (ANC).

« Joe de Paris »

Entretemps, les plans d’empoisonnement de Lumumba par la centrale de la CIA se sont accélérés. Larry Devlin reçoit le 19 septembre un câble du quartier général lui annonçant l’arrivée prochaine à Léopoldville d’un officier supérieur qui se présentera comme « Joe de Paris » et sera porteur d’instructions verbales à mettre en œuvre. Le 21 septembre, Allen Dulles présente au Conseil de sécurité national un nouvel état de la situation au Congo. Il estime que le danger d’une influence soviétique reste présent et que Lumumba continue à représenter une menace, même s’il a été déposé[3].

« Joe de Paris » arrive à Léopoldville le 26 septembre. « Alors que je quittais l’ambassade, se souvient Devlin dans ses mémoires, j’aperçus un homme que je connaissais se lever de la table d’un café. C’était un officier supérieur, un chimiste très respecté que j’avais déjà rencontré. Il marcha dans ma direction et nous sommes entrés dans ma voiture. » L’homme n’est autre que Sidney Gottlieb, l’assistant spécial pour les problèmes scientifiques de la CIA. Mais avant d’engager la discussion, Devlin attend d’arriver dans une maison sécurisée. « Il s’assit et me raconta toute l’histoire. Il était venu au Congo porteur de poisons mortels qui devaient servir à assassiner Lumumba et c’était à moi de le faire. » Gottlieb est clair : les détails relèvent de Devlin, mais en aucune manière le gouvernement américain ne doit être impliqué. Il lui remet un petit paquet. « Prenez ça », dit-il. « Avec ce qu’il y a dedans, personne ne sera jamais à même de savoir que Lumumba a été assassiné. » La boîte contient plusieurs poisons. L’un d’entre eux est dans un tube de dentifrice. Si Lumumba l’utilise, il semblera avoir été victime de la polio[4]. Devlin explique dans ses mémoires les réticences qu’il a ressenties à mettre en œuvre cet empoisonnement. Et la façon dont il l’a par conséquent fait traîner. Le quartier général finit par lui demander d’accepter l’affectation temporaire d’un agent censé se concentrer sur la mission ultra secrète.

L’homme qui a été désigné s’appelle Justin O’Donnell et arrive à Léopoldville le 3 novembre. Il fait preuve lui aussi d’un enthousiasme limité dans la mise en œuvre de sa mission. Il loue un poste d’observation près de la résidence de Lumumba, fait la connaissance d’un garde des Nations unies, dont il espère pouvoir louer les services quand il faudra passer à l’action. Et il prévoit de recourir aux services d’un autre agent dont le nom de code est QJ/WIN. De ce dernier homme on sait peu de choses : il a été recruté en Europe, a un passé criminel, très peu de scrupules et il est capable de tout faire, y compris un assassinat. Mais il n’arrive pas au Congo avant le 21 novembre. À la fin du mois, Lumumba ayant réussi à quitter Léopoldville, la CIA envisagera d’envoyer QJ/WIN à Stanleyville[5] [actuelle Kinshasa].

Les craintes du SDECE sur un soutien égyptien à Stanleyville

Quelle partition la France joue-t-elle dans la lutte contre Lumumba à cette époque ? On manque encore de travaux d’historiens sur la position du pouvoir central français. Dans un texte du 3 octobre 1960 et mis au jour par RFI le diplomate Jean Sauvagnargues, futur ministre français des Affaires étrangères, indiquait notamment que l’« élimination de M. Lumumba » était un objectif « désirable en soi », dans une formulation aussi ambigüe que de nombreuses autres déclarations de l’époque. Mais cet avis représente-t-il un point de vue majoritaire au sein du gouvernement français ?

L’un des principaux relais de la France en Afrique centrale, l’abbé Fulbert Youlou qui est à la tête du tout jeune Congo-Brazzaville, anime en tout cas une opposition virulente à Lumumba. Contre le projet unitariste du MNC de Lumumba, Youlou cherche à obtenir l’éclatement du voisin congolais pour servir ses propres ambitions en Afrique centrale. Il est assisté par des conseillers français installés à ses côtés.

L'abbé Fulbert Youlou, le 15 août 1960, lors des cérémonies d'indépendance du Congo-Brazzaville au côté du ministre français de la Culture André Malraux (g).

L'abbé Fulbert Youlou, le 15 août 1960, lors des cérémonies d'indépendance du Congo-Brazzaville au côté du ministre français de la Culture André Malraux (g).
 AFP

Du côté des services français, le SDECE, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, suit avec attention à partir d’octobre et novembre le jeu de Nasser à Léopoldville. Depuis la prise de pouvoir de Mobutu, les ambassades d’URSS et de Tchécoslovaquie ont été fermées. L’ambassade d’Égypte est devenue le centre de gravité de la politique anti-occidentale. Le SDECE la place donc sur écoute. Les comptes-rendus donnent corps au scénario d’une contre-attaque de Lumumba depuis Stanleyville. « Fin octobre, explique l’historien Jean-Pierre Bat, Lumumba fait une demande à l’ambassadeur de la RAU en vue d’obtenir des cadres militaires et de l’armement. L’idée finale est la suivante : procéder à l’exfiltration de Lumumba sur Stanleyville et faire du fief gizengiste le nouveau bastion de lutte, appuyé par les forces anti-impérialistes. » Mais les Occidentaux parviennent à convaincre le gouvernement soudanais d’interdire le passage de matériel vers le Congo.[6]

La fuite vers Stanleyville

Le 27 novembre, Lumumba s’échappe discrètement de sa résidence avec sa famille. L’orage qui s’abat ce soir-là sur Léopoldville lui permet de passer plus facilement le double cordon de casques bleus et de soldats de l’ANC qui entoure sa résidence. Un convoi s’est formé. Une course-poursuite s’engage avec l’Armée nationale congolaise aux trousses de Patrice Lumumba.

Roland, l'un des fils Lumumba, raconte la fuite vers Stanleyville

Marcel Dupret, consul général belge à Brazzaville, ne cache pas son inquiétude : « La fuite de Lumumba et la possibilité de l’installation d’un gouvernement central révolutionnaire à Stanleyville, écrit-il à Bruxelles, constituent des facteurs dont les conséquences sont actuellement imprévisibles, mais certainement très graves. » Lumumba est intercepté à Lodi, sur la rive du Sankuru le 1er décembre. Ramené à Léopoldville. Puis incarcéré au camp Hardy de Thysville.


2 décembre 1960: le Premier ministre déchu Patrice Lumumba de retour à Léopoldville après son arrestation.

2 décembre 1960: le Premier ministre déchu Patrice Lumumba de retour à Léopoldville après son arrestation.
 AP - Horst Faas

La « menace Lumumba » ne s’éteint pas pour autant. Plusieurs de ses proches ont réussi à rejoindre Stanleyville où ils organisent la résistance. Le 12 décembre, Antoine Gizenga, le bras droit de Lumumba, revendique la légitimité politique pour un gouvernement qu’il a formé à Stanleyville, le gouvernement de la « République libre du Congo ». Le camp occidental craint plus que jamais le déploiement dans la Province Orientale de moyens soviétiques. Le jour de Noël, des soldats venus de Stanleyville parviennent à entrer à Bukavu, au Kivu, et à capturer plusieurs officiels. Le 9 janvier, des troupes lumumbistes entrent au Nord-Katanga où elles font la jonction avec des populations Baluba opposées à la sécession katangaise. La ville de Manono est passe sous contrôle des partisans de Lumumba. Des soldats fidèles à Stanleyville vont également vers l’Ouest, en direction de la province de l’Équateur. Les Lumumbistes parviennent à se constituer une véritable emprise territoriale.

L’administration américaine est par ailleurs mise sous pression par plusieurs rumeurs. Depuis le 3 janvier, une commission de conciliation des Nations unies dirigée par le Nigérian Jaja Anucha Wachuku est arrivée au Congo. Certains craignent qu’elle demande la formation d’un gouvernement d’ouverture dans lequel on retrouverait Lumumba. Une autre rumeur court sur les pays africains du « groupe de Casablanca »[7] : ils seraient prêts (dit-on) à mettre leurs troupes au sein du contingent de l’ONU au service d’un coup d’État pro-Lumumba. Kasa-Vubu enfin prévoit d’organiser une table-ronde congolaise le 25 janvier. Il se murmure qu’il pourrait faire libérer Lumumba pour qu’il participe à la rencontre[8].

Mais la plus grande fragilité vient sans doute des rangs de l’ANC, les forces censées défendre le pouvoir de Léopoldville. Selon la rumeur le 31 décembre les gardiens de Lumumba ont réveillonné avec leurs prisonniers. Larry Devlin alarme le 12 janvier la centrale de la CIA sur les risques de mutinerie, indiquant qu’elle conduirait avec une quasi-certitude au retour de Lumumba au pouvoir. Le 13, il câble à Washington que le gouvernement pourrait tomber d’ici quelques jours… et que cela pourrait déboucher sur le chaos et un rétablissement de Lumumba. Dans la nuit du 12 au 13 janvier, une mutinerie éclate effectivement au camp Hardy de Thysville, obligeant Kasa-Vubu, Bomboko, Mobutu, Iléo et Nendaka entre autres à se rendre sur place pour éteindre le feu.

                                                  Joseph Kasa-Vubu, président du Congo (c) et Justin Bomboko, président du Collège des commissaires généraux,  le 7 novembre 1960.

                                          Joseph Kasa-Vubu, président du Congo (c) et Justin Bomboko, président du Collège des commissaires généraux, le 7 novembre 1960. 
AFP

Est-ce à ce moment que la décision de transférer Lumumba a été prise ? C’est ce qu’assure Jacques Brassine de la Buissière, dans un rôle ambigu d’acteur et de témoin de cette période. Début 1961, explique cet auteur, les contacts entre plusieurs personnalités de Léopoldville sont permanents sur la question des prisonniers. Notamment entre ce qu’on appelle les membres du « groupe de Binza », une structure informelle de concertation et de pouvoir qui rassemble à l’époque cinq personnes autour de Joseph Mobutu. « Après la mutinerie de la nuit du 12 au 13 janvier 1961 à Thysville, diverses destinations furent envisagées pour les détenus politiques par les responsables politiques de Léopoldville, indique Brassine. Au cours de ces discussions, le choix du Sud-Kasaï ou du Katanga fut notamment envisagé. » Brassine affirme notamment qu’une réunion s’est tenue le 14 janvier 1961, à la résidence de Kasa-Vubu, dans la matinée : « Y assistèrent Mobutu, Bomboko, Ileo, Kazadi, Nussbaumer, Kandolo et Georges Denis, conseiller juridique du président, seul Européen à assister aux discussions. Ils furent rejoints ultérieurement par Nendaka. Une décision fut prise collectivement : Lumumba serait envoyé à Bakwanga. »[9]

L’existence de cette réunion est mise en doute par certains, mais les historiens qui ont travaillé avec la commission d’enquête parlementaire belge ont pu établir deux choses : le 14 janvier, le collège des commissaires demande à ce qu’on fasse transférer les prisonniers. Kasa-Vubu donne des instructions en ce sens. Le 15, Kasa-Vubu sollicite l’autorisation du président Youlou pour faire transiter les prisonniers par Brazzaville afin de les acheminer vers Bakwanga. Compte-tenu de la haine que lui voue le pouvoir sécessionniste de Bakwanga [actuelle Mbuji-Mayi], dirigé par Kalonji, c’est le promettre à une mort certaine. La destination d’Élisabethville [actuelle Lubumbashi] est elle aussi envisagée à ce moment là où dans les heures qui suivent ? Sans doute, si on en juge par le message codé envoyé à Élisabethville pour le compte des autorités belges par Marlière (depuis Brazzaville) : « Demande accord du ‘Juif’ [Tshombe] pour recevoir ‘Satan’ [Lumumba] » Bakwanga ou Elisabethville : la destination ne fait à vrai dire que changer l’identité de ceux qui élimineront le Premier ministre déchu. Lumumba est finalement transféré au Katanga aux côtés de deux autres responsables politiques, Maurice Mpolo et Joseph Okito. Maltraité lors de son transfert, puis à la maison Brouwez où il est enfermé, Lumumba est exécuté avec ses deux codétenus dans la soirée du 17 janvier 1961 dans un lieu isolé.

Les pays occidentaux ont-ils joué un rôle dans cette décision de transfert aux conséquences prévisibles ? Certains acteurs se sont clairement activés pour faciliter le déplacement, notamment chez les responsables belges. Le 16 janvier, le ministère belge des Affaires africaines envoie le télex 06416/cab au consul général Créner d’Élisabethville. Le message est à transmettre au président sécessionniste katangais, Moïse Tshombe : « Minaf Aspremont insiste personnellement auprès président Tshombe pour que Lumumba soit transféré Katanga dans les délais les plus brefs. » Si les historiens débattent de la date à laquelle Tshombe a pu en prendre connaissance et du rôle que ce télégramme a pu jouer, ce message démontre en tout cas un appui clair des plus hautes autorités belges au transfert. Quoi qu’il puisse advenir ensuite. 

Moïse Tshombé, en conférence de presse, le 26 juillet 1960.

Moïse Tshombé, en conférence de presse, le 26 juillet 1960.
 © AFP/Central Press

Les chercheurs s’interrogent par ailleurs sur le « feu orange » que le roi Baudouin semble avoir laissé au gouvernement belge sur le sort de Lumumba. Bien que l’information sur un projet d’élimination physique de Lumumba soit arrivée dans son entourage direct, le roi ne s’est pas opposé à cette idée. Le 19 octobre 1960, le Major Guy Weber, le conseiller militaire de Moïse Tshombe, écrit à René Lefébure, le chef du cabinet du roi Baudouin : « 1. Tshombe a rencontré Mobutu. Excellente entrevue. En échange d’un certain appui financier, Mobutu suit les conseils : statut quo jusqu’au 31 décembre – On attend que la situation s’éclaircisse - On neutralise complètement (et si possible physiquement) Lumumba. » René Lefébure a fait figurer un point d’interrogation dans la marge.  Selon le chercheur Ludo De Witte, « le roi Baudoin réagit en écrivant une lettre à Tshombe qui est une attaque frontale et dévastatrice contre Lumumba, et une éloge très grande de Tshombe. C’est une réaction qu’on ne peut lire que comme un aval indirect, mais très clair de ce projet d’éliminer physiquement Lumumba. » 

D’autres, voyant le scénario se dérouler, ont laissé faire. Le chef de poste de la CIA à Léopoldville, Larry Devlin, qui n’était pas convaincu par l’option de l’assassinat se garde bien, dans ces jours cruciaux, d’informer Washington sur le transfert qui se prépare. L’arrivée de Kennedy à la tête des États-Unis le 20 janvier 1961 risque de remettre en question la politique suivie jusque-là par les Américains au Congo. L’espion dément avoir retenu l’information. Il dément également qu’il y ait eu un lien entre son attitude de laisser faire et l’anticipation du changement d’équipe dirigeante aux États-Unis. Les mémoires de Devlin en disent pourtant long sur l’ambiguïté de sa position : « Je pensais, confie-t-il, qu’il était moralement inacceptable pour moi et pour tous ceux qui étaient sous mes ordres d’assassiner Lumumba, un acte que rien ne pouvait justifier. J’étais convaincu que les Congolais pouvaient résoudre eux-mêmes le problème posé par Lumumba. C’était leur problème et je ne voyais aucune raison de leur ôter ce fardeau. ».


[1] Messages de Wigny et de Marlière cités dans DEWITTE Ludo, L’assassinat de Lumumba, Paris, Karthala, 2000

[2] Larry Devlin raconte l’épisode dans ses mémoires : S’attendant à rencontrer Kasa-Vubu et Bomboko à la présidence, il y trouve Mobutu entouré de soldats armés, qui s’appesantit sur la place que les soviétiques prennent dans le pays et finit par entrer dans le vif du sujet : « Voici la situation : l’armée est prête à renverser Lumumba. Mais à la seule condition que les États-Unis reconnaissent le gouvernement qui remplacera celui de Lumumba. » Bomboko apparaît alors, lui glisse une note qui dit « Aidez-le». Hésitant, mais sentant l’intérêt des États-Unis à une telle mise à l’écart de Lumumba et percevant également qu’il doit donner immédiatement une réponse Devlin explique qu’il tend la main à Mobutu et lui déclare « Je peux vous assurer que le gouvernement des États-Unis reconnaîtra un gouvernement provisoire composé de technocrates civils. » Il donne également son accord au versement de 5000 dollars pour soutenir les familles des officiers supérieurs en cas d’échec du coup. Cf DEVLIN Larry, CIA Mémoires d’un agent. Ma vie de chef de poste pendant la guerre froide, Paris-Bruxelles, Jourdan éditeur, 2009, pp 107-112  

[3] KALB Madeleine, The Congo cables. The cold war in Africa – From Eisenhower to Kennedy, New York, Macmillan Publishing, 1982, p 102

[4] L’épisode est raconté par Devlin dans DEVLIN Larry (2009), op. cit, pp 131-134

 

[5] Cf KALB Madeleine, op. cit., pp 158-159

[6] BAT Jean-Pierre, La Fabrique des « barbouzes », histoire des réseaux Foccart en Afrique, Paris, Nouveau Monde éditions, 2015

[7] Algérie, Égypte, Ghana, Guinée, Libye, Mali et Maroc

[8] Ces rumeurs sont rapportées par KALB (1982), op. cit., p 189

[9] BRASSINNE DE LA BUISSIERE Jacques, L’exécution de Lumumba. Témoignage[s], Bruxelles, Racine, 2018, p 42

Décolonisations en « prime time » : phénomène éditorial et médiatique de 2020

 
                    L'historien Pascal Blanchard au Forum Libération 2013, à Grenoble, en France.

                                      L'historien Pascal Blanchard au Forum Libération 2013, à Grenoble, en France.
 © Matthieu Riegler, CC-BY
8 mn

Pour l’historien spécialiste de la colonisation Pascal Blanchard, « les guerres de la décolonisation furent le plus long conflit de la France au XXe siècle ».

L’ouvrage collectif dirigé par Pascal Blanchard « Décolonisations françaises : la chute d’un empire », paru aux Éditions de la Martinière, a servi de base au documentaire sur le thème de la fin de l’empire colonial français (« Décolonisations, du sang et des larmes »), qu’on a pu voir cette année à la télévision publique française.

Diffusée par France 2 à une heure de grande écoute, ce documentaire en deux volets est une vaste fresque historique bâtie à partir des images d’archives en grande partie inédites et des récits personnels des descendants des anciens colonisateurs et des colonisés. La diffusion de cette série qui a été visionnée par plus de 2 millions de téléspectateurs a coïncidé avec la commémoration du soixantième anniversaire d’indépendances par 17 pays africains. Entretien avec Pascal Blanchard.

RFI : Comment est né l’ouvrage « Décolonisations françaises : la chute d’un empire » qui a servi de support au documentaire de David Kron-Brzoza sur la période des indépendances ?

Pascal Blanchard : L’idée de réunir dans un livre les différentes facettes et les contradictions du processus de décolonisation a germé en 2018, même si elle s’inscrit dans un travail de recherche historiographique et iconographique initié il y a plusieurs années. Ce livre est né d’une volonté de vulgarisation des travaux de recherche sur le sujet. L’ouvrage ainsi que l’exposition qui l’accompagne raconte, en s’appuyant sur des travaux et des analyses historiques, les étapes de l’effondrement de l’empire colonial français. Il s’agit d’un lent et long basculement qui a duré plus d’un quart de siècle, de 1943 à 1967. C’était en quelque sorte le plus long conflit que la France a mené au XXe siècle. Notre ambition était de profiter du 60ème anniversaire des indépendances africaines pour porter un regard global sur le destin de tous les territoires coloniaux français.

Dans sa préface à votre ouvrage, Benjamin Stora raconte que le terme « décolonisation » est longtemps resté tabou dans le langage officiel français, avant de s’imposer avec son utilisation par le général de Gaulle en 1961 lors d’une conférence de presse. Or le processus de décolonisation en tant que tel a commencé longtemps avant. À quel moment exactement ?

Je dirais que ce processus a débuté dans la période de l’entre-deux-guerres, à travers trois événements très souvent oubliés et que l’on met très rarement en connexion. Le premier, c’est la révolte druze de 1925 qui s’étend à l’ensemble de la Syrie alors sous mandat français, entraînant la répression de l’État français dirigé alors par le cartel des gauches. À peu près en même temps, éclate la révolte du Rif au Maroc, qui va fortement marquer l’opinion à travers la personnalité de son leader Abdelkrim el-Khattabi. Cette rébellion fut réprimée d’une main de fer par le maréchal Pétain chargé par Paris d’éradiquer les insurgés marocains. En 1930, la révolte de Yen Bay en Indochine, également réprimée avec une violence inouïe par la France au sommet de sa puissance alors, constitue le troisième moment de la résistance populaire balbutiante dans les colonies françaises.

► (Ré)écouter : «L'histoire de la décolonisation a besoin d'être redécouverte»

Parallèlement, on assiste à l’émergence des partis nationalistes qui jouissent d’une visibilité grandissante grâce à leurs leaders charismatiques. Ils s’appellent Hô Chi Minh au Vietnam, Ferhat Abbas et Messali Hadj en Algérie, Habib Bourguiba en Tunisie. En même temps, un vaste processus intellectuel de prise de conscience se met en place à travers des magazines, des journaux animés par des jeunes lettrés issus de l’Afrique et des Antilles colonisés. Le processus va s’accélérer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et il va nous faire rentrer dans la deuxième phase qui est celle de la décolonisation active. La décolonisation insurrectionnelle et politique commence en 1943 avec la matérialisation formelle de l’indépendance du Liban et se termine dans les années 1970 avec les indépendances tardives de Djibouti et des Comores.

Qu’appelez-vous la « décolonisation insurrectionnelle et politique » ?

L’histoire des décolonisations de l’Empire français que raconte notre ouvrage n’est pas une histoire monolithique de guerres et de violences. En effet, parallèlement aux guerres meurtrières menées en Indochine ou en Algérie pour mater les résistances insurrectionnelles, les autorités françaises ont usé d’autres stratégies, en Afrique subsaharienne par exemple, afin de conserver, les décolonisations achevées, la mainmise politique et économique sur ces ex-colonies, sans nécessairement passer par un engagement policier ou militaire massif. D’autres territoires, appelés « des confettis d’empire » où les populations n’ont pas pu ou n’ont pas voulu prendre leur indépendance, constituent aujourd’hui les territoires ultramarins que possède la France sur les quatre océans. Or, ces différents devenirs font partie d’une logique d’ensemble, tout en s’insérant dans des processus sociopolitiques propres à chaque territoire colonisé. Jamais, avant nous, cette histoire de l’effritement de l’Empire colonial français n’a été racontée dans une perspective globale.

Hormis la guerre d’Algérie, l’histoire des décolonisations reste peu connue des Français. Comment expliquez-vous cette méconnaissance ?

Pour moi, il y a trois raisons à cela. Premièrement, c’est la contradiction flagrante entre les valeurs professées et la réalité de la pratique sur le terrain, qui rend le passé colonial difficilement audible encore aujourd’hui. Ainsi, alors que le système assimilationniste donne le sentiment que l’entreprise coloniale fut une entreprise de civilisation, l’État républicain, sous la gauche comme sous la droite, a battu en brèche ses valeurs les plus fondamentales en pratiquant la torture, les massacres des populations « indigènes », l’utilisation des actions secrètes, le sacrifice d’une génération d’appelés et la trahison des populations et d’individus qui lui avaient fait confiances, les harkis en Algérie, par exemple.

Deuxièmement, la responsabilité de l’amnésie collective par rapport à la colonisation en incombe aux dirigeants français qui jusqu’à encore récemment glorifiaient l’œuvre coloniale, en niant les méfaits. On pourrait citer l’exemple de Nicolas Sarkozy qui dans son discours de campagne présidentielle apportait son soutien à la construction d’un musée à Marseille dédié à l’apport civilisationnel de la France dans les colonies. On en était encore là en 2007 ! Enfin, cette histoire de domination perdure aujourd’hui à travers des concurrences de mémoire opposant les anciens coloniaux, notamment des descendants des pieds-noirs, aux Français issus d’immigration africaine, ou encore à travers le système d’interdépendance semi-mafieuse appelé la « Françafrique » que la France a construit dans ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne pour y perpétuer son influence. Tous ces éléments ont concouru à faire de l’histoire coloniale et de la décolonisation le « dernier grand tabou français », selon les mots du président français en exercice Emmanuel Macron.

La levée de ce tabou passe-t-elle par la « décolonisation des esprits » que vous évoquez dans votre ouvrage ?

Il s’agit de la troisième phase de la décolonisation qui a commencé avec le retour sur le devant de la scène politique et culturelle de la question coloniale, portée par les enfants de l’immigration. Le grand basculement a lieu en 2005-2006 avec la révolte des quartiers populaires en octobre-novembre 2005 et la création du mouvement les Indigènes de la République. Parallèlement, cette décolonisation des imaginaires ou des esprits est accentuée par l’avènement d’une nouvelle génération d’historiens et d’intellectuels dont les travaux enclenchent une dynamique nouvelle en proposant une réécriture du récit colonial. C’est dans ce contexte que se situe le discours d’Emmanuel Macron qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », de « vraie barbarie » et appelant les Français « à regarder en face » ce passé. Qu’un homme politique français puisse parler en ces termes de la colonisation est une révolution en soi.

Diriez-vous que le succès rencontré par le documentaire tiré de votre ouvrage témoigne aussi du changement du contexte ?

Le parti-pris du réalisateur de montrer la décolonisation française comme un phénomène global mettant en relation les événements qui survenaient dans différents territoires de l’Empire, n’est sans doute pas étranger au succès rencontré par ce film. Cela dit, avec 2,6 millions de téléspectateurs uniquement pour le premier volet de la série, sans tenir compte du nombre de spectateurs pour les replays, ce documentaire a montré qu’il y a un public pour des films historiques sur la décolonisation. On ne dira plus que les films sur la colonisation et la décolonisation ne marchent pas !


Décolonisations françaises. La chute d’un Empire

 

Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire

Préface de Benjamin Stora et postface d’Achille Mbembe

Editions de la Martinière,

240 pages (250 photos, documents de presses et affiches)

29, 90 euros.