Guerre en Ukraine : ce que se sont dit le pape François et le patriarche de Moscou au téléphone 

Analyse

Le pape François et le patriarche russe Kirill ont échangé au téléphone mercredi 16 mars, d’après un communiqué publié par le Patriarcat de Moscou. Il s’agit du dernier développement des initiatives auxquelles participe le pape sur un plan spirituel pour implorer la fin de la guerre.

  • Loup Besmond de Senneville (à Rome), 

Lecture en 4 min.

 

Guerre en Ukraine : ce que se sont dit le pape François et le patriarche de Moscou au téléphone
 
Le pape François rencontre le patriarche russe Kirill à La Havane, Cuba, le 2 février 2016.STR/MAXPPP

« La guerre n’est jamais la solution. »

Mais les éléments diffusés par le Vatican insistent aussi sur d’autres points. « L’Église, a convenu le pape avec le patriarche, ne doit pas utiliser le langage de la politique, mais le langage de Jésus », peut-on y lire, alors que Kirill est souvent pointé du doigt pour sa trop grande proximité avec le Kremlin.

Le pape François a aussi affirmé au patriarche que « les guerres sont toujours injustes. Car c’est le peuple de Dieu qui en paie le prix. (…) La guerre n’est jamais la solution. »

« Ceux qui paient la facture de la guerre, ce sont les gens, ce sont les soldats russes et ce sont les gens qui sont bombardés et qui meurent », a également affirmé le pape à Kirill, selon le communiqué du Vatican.

→ DOSSIER. Guerre en Ukraine et religion, tous nos articles

Cet entretien a eu lieu en présence du métropolite Hilarion, « ministre des affaires étrangères » du Patriarcat de Moscou, et du cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. L’annonce de cette conversation, en faveur de laquelle plaidait un certain nombre d’experts au sein même du Vatican, fait suite à une série d’initiatives prise par le pape dans le champ spirituel.

Offensive spirituelle

Première d’entre elles : l’utilisation par le pape, dimanche 13 mars, de l’expression « Dieu de la paix », et le rappel que tous ceux qui soutiennent la violence « profanent » le nom de Dieu, a été interprétée par de nombreux observateurs comme une réponse au patriarche Kirill. Depuis le début de l’attaque russe en Ukraine, fin février, le patriarche de Moscou a apporté à plusieurs reprises son soutien à la guerre, la décrivant dans ce qui transparaît de ses discours comme une forme de guerre sainte.

Dans une homélie très remarquée, dimanche 6 mars, le patriarche de Moscou, Kirill, avait en effet placé le conflit en Ukraine sur le plan « métaphysique » de l’affrontement entre la « loi de Dieu » et le « péché ». Dimanche 27 février, il avait déjà fustigé ceux qui luttent – qualifiés de « forces du mal » – contre l’unité historique de la Russie et de l’Ukraine.

« Pardonne-nous, Seigneur, si nous continuons à tuer notre frère »

Deuxième élément de l’« offensive spirituelle » entamée par François : la décision, annoncée le 15 mars par le Vatican, de consacrer la Russie et l’Ukraine au cœur immaculé de Marie. Un geste hautement symbolique, qui avait déjà été pratiqué par plusieurs papes du XXe siècle, particulièrement en temps de guerre ou de tensions très fortes. En 1942, Pie XII avait ainsi consacré le monde au cœur immaculé de Marie, tandis que Jean-Paul II fit de même, en 1981 et 1984. À l’époque, le pape polonais n’avait pas voulu consacrer explicitement la Russie, pour ne pas froisser la Russie ou le Patriarcat de Moscou.

→ À LIRE. Le pape va consacrer l’Ukraine et la Russie au Cœur immaculé de Marie

Mais en annonçant cette double consécration, de la Russie et de l’Ukraine, à laquelle le pape procédera lui-même vendredi 25 mars, jour de l’Annonciation, à la basilique Saint-Pierre, le pape François a voulu poursuivre ses réponses spirituelles à la guerre, endossant son rôle de chef religieux, parallèlement au travail mené par sa diplomatie.

« Arrête la main de Caïn ! »

Enfin, François a lu mercredi 16 mars, avant de s’entretenir avec Kirill, une prière très forte pour implorer Dieu de mettre fin aux violences en Ukraine. « Pardonne-nous, Seigneur, si nous continuons à tuer notre frère, si nous continuons comme Caïn à enlever des pierres de notre champ pour tuer Abel », a-t-il ainsi supplié.

Le pape a aussi prié, sans la nommer, pour la Russie, identifiée ici à Caïn. « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous t’implorons ! Arrête la main de Caïn ! », a-t-il prié. Avant de poursuivre, un peu plus loin : « Et quand tu auras arrêté la main de Caïn, occupe-toi de lui aussi. C’est notre frère. »

Une coopération culturelle entre les Églises

En plus des canaux diplomatiques classiques, le Vatican s’efforce, depuis le début de la crise, de maintenir ouverte la possibilité d’un canal de communication avec le Patriarcat de Moscou. Le patriarche et le pape, qui s’étaient rencontrés en 2016 à Cuba, avaient prévu de se revoir en juin, dans un lieu qui n’avait pas encore été défini.

Mais ce projet, sur lequel Moscou et Rome travaillaient encore quelques jours avant le début de la guerre, n’est désormais plus à l’ordre du jour, selon plusieurs sources vaticanes. « On voit mal comment une rencontre serait de nouveau possible avec Krill, quel que soit le pape », explique l’une d’entre elles.

→ À LIRE. Guerre en Ukraine, ce que veut faire le Vatican

Le Vatican et le Patriarcat de Moscou n’entretiennent plus non plus, officiellement, de relations sur le plan théologique. Moscou a en effet quitté en 2018 la table des discussions menées par l’Église catholique avec toutes les Églises orthodoxes, notamment pour protester contre la place qu’y occupait le Patriarcat de Constantinople.

Les deux Églises entretiennent en revanche des relations en matière de formation, qui passent notamment par l’octroi de bourses, par le Vatican, à des prêtres russes afin qu’ils puissent étudier dans des universités pontificales, à Rome. Une « coopération culturelle » qui se poursuit.

Le patriarche Kirill s’est également entretenu, quelques heures après l’avoir fait avec le pape, avec le primat de la Communion anglicane, le Dr Justin Welby.