Témoignages

 

Ce jour-là : le 13 décembre 1998, Norbert Zongo est assassiné au Burkina

Mis à jour le 13 décembre 2021 à 12:45
 


Norbert Zongo, journaliste burkinabé. Date et lieu inconnus. © DR

 

Il y a 23 ans, le journaliste burkinabè était assassiné. En plein milieu d’après-midi, le 13 décembre 1998, un véhicule enflammé est retrouvé sur la route nationale 6, près de Sapouy, dans le sud du Burkina Faso. Une macabre découverte qui va secouer le pays jusqu’à son sommet.

 

À bord du robuste 4×4 noir – un Land Cruiser Toyota dont la carcasse est encore fumante, les premiers témoins puis les policiers découvrent trois corps sans vie, partiellement calcinés. Aucune trace de freinage où de collision n’est observé sur les lieux et rien ne semble indiquer un banal accident aux conséquences tragiques. C’est le quatrième cadavre, retrouvé gisant tout près du véhicule, qui met la police sur la piste du ou des criminels : deux douilles sont retrouvées près de lui.*

L’autopsie confirmera que ni la fumée ni les flammes ne sont à l’origine des décès de Blaise Ilboudo, Ablassé Nikiéma et des frères Zongo – qui se rendaient dans un ranch pour le week-end. Non, les quatre hommes ont d’abord été abattus par balle, avant que leurs corps ne soient brûlés.

Au pays des Hommes intègres, l’annonce de ces assassinats traverse le pays à la vitesse d’un feu de brousse. Et pour cause : l’un des corps est celui du journaliste Norbert Zongo, figure de l’opposition à Blaise Compaoré et directeur de l’hebdomadaire L’Indépendant.

L’affaire Ouedraogo

Né à Koudougou, Norbert Zongo avait entamé une carrière d’enseignant dans les années 1970 avant de bifurquer durant la période sankariste vers le journalisme. Moins d’une décennie plus tard, en 1993, il fondait à Ouagadougou son propre journal, dénonçant les régimes africains autoritaires et corrompus, révélant de sombres affaires impliquant des proches de Blaise Compaoré. Il condamne aussi la politique de « rectification » appliquée après la Révolution burkinabè et l’assassinat de Thomas Sankara, en 1987.

Critique, intègre et indépendant, l’hebdomadaire acquiert rapidement une grande renommée au Faso. Tirant chaque semaine à plus de 15 000 exemplaires, c’est alors le journal le plus lu du pays. Mais de plus en plus connu et apprécié pour ses enquêtes, l’hebdo devient aussi une source de gêne pour l’entourage de Compaoré.

De fait, l’assassinat de Norbert Zongo et de ses compagnons semble lié à une enquête, entamée depuis presque un an. En 1998 le journaliste – qui écrivait sous le pseudonyme de « Henri Segbo » – travaille sur l’incarcération arbitraire de David Ouedraogo au Conseil de l’Entente, une caserne militaire. Le jeune homme, ex-chauffeur personnel de François Compaoré (le frère cadet du président), avait été accusé de vol à l’encontre de Salah Compaoré, la femme de ce dernier.

POUR ZONGO, LE CHAUFFEUR DE FRANÇOIS COMPAORÉ NE SERAIT PAS DÉCÉDÉ DES SUITES D’UNE MALADIE, MAIS À CAUSE DE TORTURES INFLIGÉES PAR LE RSP

Le 13 janvier 1998, Norbert Zongo publie dans L’Indépendant : « Nous ne cherchons pas à savoir s’il y a eu un vol. (…) Ce qui nous préoccupe, c’est l’incarcération des suspects au Conseil. (…) Nous sommes dans un État de droit paraît-t-il. (…) Où a-t-on gardé les présumés coupables ? ». Cinq jours plus tard, le 18 janvier, David Ouedraogo décède dans les locaux de l’infirmerie de la présidence burkinabè, officiellement « de sa maladie », selon le médecin-chef présent.

Pour le journaliste, l’affaire est trop trouble pour qu’il s’agisse d’une mort naturelle. Le chauffeur du frère du chef de l’État ne serait pas décédé des suites d’une maladie, mais à cause de tortures infligées par des hommes du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP).

Pression populaire

Quoi qu’il en soit, la mort de Zongo déclenche aussitôt une mobilisation sans précédent au Faso. Les membres de la société civile – des étudiants notamment – organisent manifestations et grèves dans les jours qui suivent. C’est la première fois que le régime de Blaise vacille : sous la pression populaire, le gouvernement crée une Commission d’enquête indépendante (CEI) censée censée faire la lumière sur le quadruple assassinat. Elle désignera plusieurs « suspects sérieux », membres du RSP, dont notamment le chef de ce dernier, Gilbert Diendéré.

Un seul militaire sera inculpé en 2001, pour assassinat et incendie volontaire : l’adjudant Marcel Kafando. Mais en 2006, le militaire bénéficiera d’un non-lieu après la rétractation de l’un des témoins.

Après enquête, Reporters Sans Frontières affirme en 2006 que le rapport de la CEI fut purgé d’éléments accusant François Compaoré. La Commission désignait aussi six « suspects sérieux» :  l’adjudant Marcel Kafando (décédé), Edmond Koama, Ousseni Yaro (décédé), Wempasba Nacoulma, Christophe Kombassere et Banagoulo Yaro. Puis en 2014, c’est au tour de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples de mettre en évidence les zones d’ombres de l’instruction.

(*) Cet article a été publié initialement le 13 décembre 2016.

 

La famille Ouégnin, une saga ivoirienne

Par  - à Abidjan
Mis à jour le 10 décembre 2021 à 16:19
 


Georges Ouegnin (c.), ancien chef du protocole de Félix Houphouët-Boigny et Henri Konan Bedié, dans un meeting pour soutenir
sa fille Yasmina, candidate aux législatives, le 7 décembre 2011, à Abidjan. © ISSOUF SANOGO/AFP

 

De Georges, l’inamovible directeur du protocole d’Houphouët-Boigny, à Yasmina, la fière députée du PDCI, ils forment un clan incontournable, à l’histoire indissociable de celle de la Côte d’Ivoire.

Nelson Mandela, Mouammar Kadhafi, Hassan II, Thomas Sankara… Mais aussi John F. Kennedy, François Mitterrand, Fidel Castro, ou encore Yasser Arafat. Sur la commode, c’est une partie de l’histoire du XXe siècle qui défile sous nos yeux. Des dizaines de clichés d’ex-chefs d’État africains et étrangers, parfois jaunis par le temps. À leurs côtés, toujours le même homme métis au crâne un peu dégarni : Georges Ouégnin.

« Papa les a tous rencontrés », sourit fièrement Stéphane, l’hôte des lieux, en présentant son imposante collection. Dans sa villa cossue de Cocody ambassades, le fils de l’inamovible directeur du protocole de Félix Houphouët-Boigny se fait un malin plaisir de jouer avec la curiosité de ses visiteurs. Demandez-lui une anecdote au sujet de son père et d’un grand de ce monde, lui vous parlera plutôt d’équitation, un sport dont il dirige la fédération ivoirienne depuis 2017.

C’est que, dans la famille Ouégnin, les (nombreux) secrets du patriarche sont bien gardés. Du haut de ses 88 ans, Georges n’a jamais voulu s’épancher sur sa vie bien remplie aux côtés du « Vieux ». « Devoir de réserve oblige », explique Stéphane. Tout juste montre-t-il sur son téléphone quelques vidéos du grand-père riant aux éclats et chahutant avec sa petite-fille. Des années de pratique du taekwondo – il est ceinture noire septième dan – l’ont visiblement maintenu en forme. En bref, une retraite paisible et à l’abri des regards chez lui, avec son épouse Jacqueline, après une longue carrière passée à tutoyer les cimes de l’État et les puissants.

Murmurer à l’oreille d’Houphouët

Cette dernière avait pourtant commencé bien loin des ors de la république. De son nom complet Georges-François Ouégnin, le jeune homme démarre comme cadre chez Renault à Abidjan. Après l’indépendance, en 1960, il est propulsé à la direction du protocole à la présidence de la République. S’en suivront plus de trois décennies au service d’Houphouët-Boigny, jusqu’à la mort de celui-ci, en 1993. En bon commis de l’État, il poursuivra son rôle de métronome de la présidence sous Henri Konan BédiéRobert Gueï et même quelque mois sous Laurent Gbagbo avant de partir à la retraite, début 2001.

« Certes, il a servi plusieurs présidents pendant plus de quarante ans, mais il reste d’abord et surtout identifié à Houphouët-Boigny. Il était l’un des proches parmi les proches. Ouégnin, c’était l’homme qui murmurait à l’oreille du chef », analyse un cadre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Aux côtés de Guy Nairay, son directeur de cabinet, d’Alain Belkiri, le secrétaire général de la présidence, ou encore de Roger Perriard, son conseiller presse, le directeur du protocole est l’un des rouages essentiels du dispositif présidentiel.

Durant trois décennies, Ouégnin suit Félix Houphouët-Boigny comme son ombre. Rencontre les grands dirigeants de l’époque – et noue même des relations personnelles avec certains d’entre eux. Règle tous les détails, des plus infimes aux plus importants. Satisfait les demandes les plus insolites de son patron. Au fil des ans, une proximité quasi-instinctive s’installe entre les deux hommes. « Houphouët-Boigny lui faisait une confiance aveugle. Il avait aussi une affection particulière pour lui. Il le considérait comme un fils et ses enfants comme des petits-enfants », poursuit notre responsable du PDCI.

La vie douce

Avec son épouse Jacqueline (née Biley), qu’il a épousée en 1967, Georges Ouégnin a cinq enfants : Stéphane, donc, mais aussi Georges-Emmanuel, dit « Manu », Marie-Isabelle, Jacques-Philippe (décédé en 2008) et Yasmina. Durant leur jeunesse, les frères et sœurs ont la vie douce sur les bords de la lagune Ébrié. Avec tout le confort, l’éducation et les loisirs de la jeunesse dorée de l’époque. La famille vit alors dans une belle villa blanche à un jet de pierre de l’hôtel Ivoire, devenue la permanence de Yasmina, figure montante du PDCI et députée de Cocody depuis 2011. Dans son bureau, qui était autrefois sa chambre, la benjamine se rappelle d’un père présent malgré son travail très prenant. « Il rentrait souvent tard le soir mais nous le voyions tous les matins, parfois pour prendre le petit-déjeuner avec nous. Il passait aussi une partie des vacances avec nous », indique-t-elle.

Fidèle à sa réputation de patriarche, Félix Houphouët-Boigny s’implique beaucoup dans la vie des Ouégnin, comme il le fait pour les familles de ses autres collaborateurs. Témoin de mariage de Georges et Jacqueline, il est aussi le parrain de Stéphane et Yasmina – laquelle lui doit d’ailleurs son autre prénom de Lucienne, que l’ancien président adorait. « Tous les ans, il prenait le temps de m’inviter à déjeuner à sa résidence pour mon anniversaire. Il me donnait des conseils que j’ai toujours gardés en tête », se rappelle Stéphane. Le chef de l’État et son épouse Marie-Thérèse participaient aussi souvent aux anniversaires ou aux diverses fêtes chez les Ouégnin.

Intimes de Foccart

Côté travail, le puissant directeur du protocole n’est pas cantonné uniquement au placement des ronds de serviettes. Il peut notamment servir d’émissaire pour les missions les plus sensibles à travers le monde. Dans son carnet d’adresse florissant, un homme détient une place particulière : Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de De Gaulle puis de Pompidou. Réputé pour ses réseaux tentaculaires et ses méthodes opaques, l’ancien résistant français a longtemps été un pilier de la Françafrique. Parmi ses plus fidèles alliés sur le continent : Félix Houphouët-Boigny, lequel a même un temps disposé d’un correspondant français à la présidence, Jean Mauricheau-Beaupré.

Avec Foccart, Ouégnin développe des liens intimes, quasi filiaux. À tel point qu’il fait de lui le tuteur de ses fils Stéphane et Georges-Emmanuel durant leur collège en pension à Pontoise, près de Paris. Les week-ends, les deux adolescents les passent chez leur mentor, dans sa maison de campagne à Luzarches. Et le 7 décembre 1993, quand le « Vieux » rend son dernier souffle à Abidjan, Foccart est l’un des tous premiers informés… grâce à un appel de Ouégnin.

Plantations, foot et politique

Si Félix Houphouët-Boigny considère son directeur de protocole comme son propre fils, il connaît aussi bien le vrai père de celui-ci, François Adon Maurice Ouégnin. Ce fils de planteurs est né à Moossou, près de Grand Bassam, aux environs de 1905. Après sa scolarité à Bingerville, il est envoyé à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, pour suivre des études de droit. Diplôme en poche, il devient greffier en chef de la cour d’appel à Dakar, alors capitale de l’Afrique occidentale française. Il est ensuite nommé greffier à Bouaké, dans les années 1950, puis ouvre son cabinet d’huissier de justice à Abidjan. En parallèle, l’homme s’investit en politique et est désigné député de Grand Bassam de 1960 à 1980. Devenu un cadre du PDCI, il se rapproche, aussi, de Félix Houphouët-Boigny.

En tout, François Ouégnin a eu treize enfants avec différentes épouses. Cette grande famille, construite autour de la figure paternelle, vivra d’abord à Treichville avant de déménager à Cocody dans les années 1960. À tous ses enfants, il répétera le même mantra : « Je vous ai donné un nom, à vous de vous faire un prénom. » Outre Georges, le plus célèbre de la fratrie en raison de sa carrière au plus proche d’Houphouët-Boigny, plusieurs d’entre eux deviendront aussi des personnalités bien connues des Ivoiriens.

DANS CETTE FAMILLE LARGEMENT ACQUISE À LA CAUSE DU PDCI, UN MEMBRE DÉTONNE EN DEVENANT L’UN DES LIEUTENANTS DE LAURENT GBAGBO

Pour les amateurs de football, les noms de Roger et Francis Ouégnin sont ainsi familiers. Avocat, le premier est président de l’ASEC Mimosas depuis 1989. En août dernier, il a été réélu pour un septième mandat à la tête du célèbre club abidjanais vingt-sept fois champion de Côte d’Ivoire. Le second, son frère cadet, qui a fait carrière dans les affaires, en est quant à lui le président-délégué. Autre frère Ouégnin qui s’est fait un prénom, Jean-Jacques. Général de l’armée de l’air, il a commandé les forces aériennes de 2011 à 2017. Depuis son départ à la retraite, cet ex-militaire a rejoint la direction de la compagnie Air Côte d’Ivoire.

Dans cette grande famille largement acquise à la cause du PDCI, un membre détonne : Georges-Armand Ouégnin. Frère cadet de Georges, ce chirurgien urologue de formation de 69 ans est devenu l’un des lieutenants de Laurent Gbagbo, l’opposant historique des Houphouëtistes. Vice-président de l’Assemblée nationale, élu député dans le fief pro-Gbagbo de Yopougon, il est aujourd’hui membre du nouveau parti du « Woody de Mama », le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI).

« Cela n’a jamais posé aucun problème entre nous, assure Georges-Armand Ouégnin. Chacun respecte les choix de l’autre. Nous avons toujours considéré notre famille comme un socle qui passait avant toute chose, y compris la politique. » Malgré leur différence d’âge, il est toujours proche de son frère aîné Georges, qui est, lui, membre du comité des sages du PDCI. « Nos enfants s’entendent bien aussi, explique-t-il Nous avons essayé de leur inculquer des valeurs que notre père nous a appris : l’entraide et la solidarité entre les membres de la famille. » Le clan avant tout.

Game changers – Zondo, Touré, Merzoug… Les justiciers incorruptibles

Mis à jour le 8 décembre 2021 à 16:16
 

Idrissa Hamidou Touré, Saadeddin Merzoug et Raymond Zondo © Stéphanie Scholz/Colagène

 

« Game changers » (3/7). Ils sont en première ligne sur le front de la lutte contre la corruption et bataillent pour garantir l’indépendance de la justice dans un contexte souvent difficile. Portraits de ces « justiciers » du continent.

Lutte anticorruption : Z comme Zondo

Raymond Zondo.

 

Raymond Zondo. © Stéphanie Scholz/Colagène

L’exercice n’est guère aisé lorsqu’il s’agit d’identifier, en dehors de la sphère des ONG, des personnalités publiques qui font véritablement bouger les lignes en matière de lutte contre la corruption en Afrique. Sur un continent où la plupart des États et des gouvernements occupent le bas des classements, c’est sans doute en Afrique du Sud que le problème semble avoir été réellement pris à bras-le-corps ces dernières années.

Quand Jacob Zuma a nommé, en juin 2017, Raymond Zondo vice-président de la Cour constitutionnelle, la plus haute juridiction du pays, il ne se doutait pas que celui-ci deviendrait un artisan de sa chute moins d’un an plus tard. Le magistrat prendra en effet, en janvier 2018, la tête de la commission d’enquête chargée de faire toute la lumière sur les graves accusations de corruption pesant sur l’ancien chef de l’État et portées par Thuli Madonsela – l’inébranlable ex-médiatrice de la République, elle-même nommée en 2009 par Jacob Zuma –, dans un rapport rendu public à la fin de 2016.

Le document, au titre évocateur (« State of capture » : « L’État de la captation »), dépeint sur plus de 350 pages la corruption systémique orchestrée au plus haut niveau de l’État par un puissant réseau mafieux à la tête duquel se trouve l’influente famille Gupta, d’origine indienne, qui aurait bénéficié de contrats gouvernementaux très avantageux, évalués à plusieurs centaines de millions d’euros.

Selon l’ancien ministre des Finances Pravin Gordhan, près de 100 milliards de rands (6 milliards d’euros) se seraient évaporés des caisses publiques au profit d’intérêts privés sous la présidence Zuma, de 2009 à 2018. Un peu plus du dixième de cette somme aurait été distribué en pots-de-vin ou blanchi avec la complicité de hauts cadres de l’ANC, à commencer par son secrétaire général, Ace Magashule, soupçonné de corruption dans le cadre d’un contrat irrégulier d’audit de désamiantage en 2014.

Le caractère inédit des révélations, ajouté à l’ampleur des prévarications dans un pays où plus de la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, précipite la chute de Jacob Zuma, contraint de démissionner. Mais ce n’est que le début d’un long bras de fer judiciaire entre le juge Zondo et le clan de l’ancien président sud-­africain, pourtant mis en cause par plusieurs dizaines de témoins, dont les auditions sont retransmises en direct à la télévision et sur les réseaux sociaux.

Tout d’abord le juge ménage Jacob Zuma, 79 ans, lui préférant « une invitation » à témoigner à une citation à comparaître. L’ex-chef de l’État refuse pourtant de s’y plier, multipliant les recours ou faisant valoir son droit au silence. En février 2021, un dernier faux-bond finit par exaspérer Raymond Zondo, resté jusque-là imperturbable. Pour ne pas avoir répondu à une énième convocation de la commission d’enquête malgré une ordonnance de la Cour constitutionnelle lui refusant son droit au silence, Jacob Zuma est condamné, en juin, à quinze mois de prison pour « outrage à la justice ». Devenant ainsi le premier président postapartheid à se retrouver derrière les barreaux.

Hermann Boko

Idrissa Hamidou Touré, procureur à poigne

Idrissa Hamidou Touré.

I

drissa Hamidou Touré. © Stéphanie Scholz/Colagène

Il est sous les feux de la rampe. Son nom rime presque avec mandat de dépôt. Idrissa Hamidou Touré, procureur du parquet de la commune IV du district de Bamako, le deuxième plus important du pays, a accroché à son tableau de chasse des célébrités du microcosme bamakois. Parmi elles, Diaba Sora, surnommée la Kim Kardashian malienne, écrouée pour « injures sur les réseaux sociaux », ou encore Kaou Djim, quatrième vice-président du Conseil national de transition (CNT), inculpé pour « atteinte au crédit de l’État et trouble à l’ordre public » après des propos tenus dans un média local.

Cette dernière affaire a provoqué un tollé dans certaines rédactions, qui y ont vu une atteinte à la liberté d’expression. Réponse de Touré : « La liberté d’expression ne couvre pas les injures, les invectives, les dénigrements et autres attaques personnelles sur fond de petites rancœurs mal éteintes, de règlements de compte politiques. »

Sur un continent où faire respecter la loi, le droit et les libertés individuelles relève bien souvent d’une gageure, au Mali, Idrissa Hamidou Touré détonne. Être « un empêcheur de tourner en rond pour les fauteurs de troubles », c’est la mission qu’il a donnée à son parquet. Touré n’hésite pas à aller chercher ces derniers jusque dans des textes de rap. Wizy Wozo, 19 ans, très suivi sur les réseaux sociaux l’a appris à ses dépens : « Si la “go” [petite amie] te manque de respect, fais-lui subir un viol collectif », chante-t-il dans son titre Anhan. Touré s’est autosaisi et l’a fait arrêter pour « apologie du viol ».

« C’est le meilleur juge que le Mali ait connu », affirme un Bamakois. Nommé en octobre 2020, ce magistrat de 37 ans, formé à Bamako, à Limoges (France) puis à Saint-Louis (Sénégal), est fier quand il égrène ses états de service : Bougouni, Yelimané, et même Bafoulabé, dont il garde encore, comme un trophée, « les lettres de félicitations des chefs de village et des élus locaux ». Pourtant, dans l’univers judiciaire malien, certains de ses confrères croient que « le pouvoir lui est monté à la tête ». « Il a transformé son parquet en agence de communication et en un parquet à compétence illimitée. Il s’autosaisit de n’importe quelle infraction pouvant avoir des retentissements médiatiques », dégaine un juge sous le couvert de l’anonymat. « Pour le commun des mortels, c’est un héros, mais pour les juridictions il ne vaut rien. Il veut juste plaire aux autorités. C’est un chercheur de place », assène un autre.

À ces attaques, Touré répond : « Un magistrat qui n’agit que sur instruction doit son poste à la culture de la médiocrité et à la soumission récompensée. » Et ajoute : « Les régimes viennent et passent, les magistrats restent. Nous appartenons à un pouvoir permanent et n’avons pas à vendre notre âme aux passants. » Le procureur est attendu sur un dossier brûlant, qui a focalisé l’attention sur la juridiction dont il a la responsabilité : la disparition du journaliste Birama Touré. Dans le cadre de cette affaire, il a déjà placé en détention un haut gradé de l’armée, le général Moussa Diawara, ancien patron des services de renseignement maliens. Karim Keïta, le fils de l’ex-président IBK, est également cité.

Bokar Sangaré, à Bamako

Libre comme Saadeddin Merzoug

Saadeddine Marzouk.

 

Saadeddine Marzouk. © Stéphanie Scholz/Colagène

 

Seul contre tous. Saadeddin Merzoug est le premier magistrat dans l’histoire de l’Algérie à briser le mur du silence et de la peur en réclamant publiquement l’indépendance de la justice et en manifestant son soutien au mouvement populaire du Hirak. Ses critiques à l’encontre du pouvoir lui ont valu, en juin dernier, sa radiation du corps de la magistrature.

La session disciplinaire du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) lui a reproché de violer l’obligation de réserve en postant des commentaires sur l’actualité politique sur sa page Facebook, d’avoir pris position en faveur du boycott des scrutins présidentiels du 18 avril et du 4 juillet 2019, d’avoir incité des magistrats à la grève et d’avoir appelé les membres du CSM à rejoindre la contestation populaire.

La détermination chevillée au corps, Saadeddin Merzoug avait, quelques semaines plus tôt, opposé un refus ferme au deal que lui proposait le ministère de la Justice : des excuses publiques et le retrait de ses publications critiques sur les réseaux sociaux en contrepartie de l’abandon de la procédure disciplinaire engagée contre lui. « L’obligation de réserve ne consiste pas à se taire mais seulement à ne pas divulguer un secret professionnel », rétorque le magistrat, qui a fait voler en éclats la chape de plomb qui, jusque-là, recouvrait le fonctionnement de l’appareil judiciaire depuis l’indépendance, en 1962.

Cinq mois après son éviction, ce trentenaire aux cheveux noir corbeau confie à Jeune Afrique ne rien regretter de son parcours contestataire. Ses soutiens actifs se comptent par milliers et ne cessent de dénoncer un acharnement sans précédent contre ce magistrat, très respecté par sa corporation, qui fait l’objet de cinq affaires disciplinaires depuis le début du Hirak.

L’activité du Club des magistrats libres – une organisation syndicale indépendante, créée trois ans avant le Hirak du 22 février 2019 et dont il est le porte-parole –, est également gelée. « Je préfère payer le prix seul et ne pas exposer d’autres [personnes] à la radiation », affirme-t-il. Le désormais ex-magistrat veut s’accorder le temps de réfléchir à sa reconversion : devenir avocat agréé à la Cour suprême, intégrer un cabinet de conseil national ou international, ou accepter la proposition de présider la Ligue algérienne des droits de l’homme. Ce dernier choix le mettrait à nouveau dans une position de confrontation avec le pouvoir.

Rania Hamdi 

Dix choses à savoir sur Oumar Diawara, le mystérieux homme d’affaires qui a fait saisir un avion d’Air Côte d’Ivoire 

Mis à jour le 9 décembre 2021 à 07:36
 

L'homme d'affaires Oumar Diawara

 

Condamné à 20 ans de prison par la justice ivoirienne, le natif de Pointe-Noire s’est retrouvé sous le feu des projecteurs à la faveur du bras de fer qu’il a engagé avec Abidjan. Portrait d’un investisseur dont le parcours a croisé ceux d’Omar el-Béchir, Alpha Condé ou encore de Dadis Camara.

1. Congo

Né à Pointe Noire en octobre 1978, Oumar Diawara est le fils d’une Béninoise et d’un commerçant malien, qui fut consul honoraire du Mali au Congo et l’un des principaux importateurs de riz du pays. Il a un temps fréquenté l’entourage du président Denis Sassou Nguesso avant de prendre ses distances mais cette période lui a permis de se rapprocher du pouvoir gabonais, avant le décès d’Omar Bongo. En 2004, en conflit avec le Crédit pour l’agriculture, l’industrie et le commerce à Brazzaville, il avait saisi en France des avoirs congolais, avant d’obtenir un accord lui octroyant 13 millions de dollars.

2. Machiavel

Passé par le prytanée militaire de Bembéréké, situé au nord de Parakou, Oumar Diawara n’a pas particulièrement brillé pendant ses études. De ses années béninoises, il retient plutôt les cours de karaté, grâce auxquels il a décroché une ceinture noire, quatrième dan. À 15 ans, l’adolescent quitte définitivement l’école et retourne au Congo, travailler  pour son père. C’est ensuite en autodidacte qu’il parfait son éducation, notamment en droit. Parmi ses livres de chevet : les œuvres de Machiavel et les mémoires du cardinal Richelieu.

3. Dadis Camara

À la recherche d’opportunités dans le négoce d’essence, Oumar Diawara contacte le capitaine Dadis Camara quand celui-ci n’est encore chargé que de gérer les stocks de carburants de l’armée guinéenne. Les deux hommes sympathisent et restent proches quand le militaire prend le pouvoir.

Après le massacre du 28 septembre 2009, lorsque la Cour pénale internationale réclame de pouvoir juger Dadis Camara à la Haye, Oumar Diawara plaide avec le colonel Siba Loholamou, alors ministre de la Justice, pour l’ouverture d’une instruction en Guinée afin d’éviter son transfert, estimant qu’il est du ressort de l’Afrique de juger ses dirigeants.

4. Omar el-Béchir

Fort de son expérience guinéenne, Oumar Diawara va proposer ses services d’intermédiaire au président soudanais, lorsque celui-ci est poursuivi par la CPI. Son plaidoyer se révèle inefficace, mais il entre ainsi dans les bonnes grâces d’Omar el-Béchir, qui lui demande d’accompagner Ghazi Salah Eldine Atabani, chargé de plaider pour empêcher la partition du pays, notamment dans le Golfe. Cette mission échoue également. Mais Oumar Diawara est néanmoins gratifié d’une quote-part de un million de barils de brut, dont il parviendra non sans mal à vendre 300 000 barils à un acheteur russe, au prix intéressant de 64 dollars l’unité.

5. Guinée

Mis en relation avec Alpha Condé par Sékouba Konaté, l’homme d’affaires va devenir l’un des nombreux conseillers de l’ex-président guinéen. Mais avant même la fin du premier mandat du chef de l’État, l’investisseur prend quelque peu ses distances avec celui-ci, préférant se consacrer à ses affaires. La rupture sera consommée quand Alpha Condé décidera de briguer un troisième mandat. Au cours de l’instruction de l’affaire qui l’oppose à la Banque nationale d’investissement ivoirienne (BNI) et à la Côte d’Ivoire, son avocate et l’Union africaine tenteront de faire valoir son statut diplomatique, mais Abidjan, tout en le reconnaissant, répondra qu’ayant été octroyé par la Guinée, il est sans effet en Côte d’Ivoire.

6. Réseaux

Particulièrement discret, l’homme d’affaires évitait, jusqu’à la saisie de l’avion d’Air Côte d’Ivoire à Bamako, d’apparaître dans la lumière. S’il se tenait en retrait de la politique, Oumar Diawara est bien introduit dans les cercles du pouvoir à Abidjan. Il entretenait par exemple de bonnes relations avec feu les ex-Premiers ministres Amadou Gon Coulibaly et Hamed Bakayoko. Ses avocates Esther Dagbo et Géraldine Odehouri Koudou sont, elles, historiquement liées à Laurent Gbagbo. La première fut secrétaire générale adjointe du gouvernement, et la seconde, conseillère spéciale de l’ex-président.

Oumar Diawara est aussi connecté aux instances de l’Union africaine à Addis-Abeba. Pour preuve, l’organisation panafricaine a entrepris des démarches auprès de l’appareil judiciaire ivoirien pour faire valoir son statut diplomatique. En Guinée et au Mali, cet ancien conseiller d’Alpha Condé discute avec les militaires au pouvoir.

Il dispose également d’un accès à plusieurs palais en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs. Au Congo-Brazzaville, il était lié par son ex-épouse à l’ancien ministre Lékoundzou Itihi Ossetoumba, décédé le 25 novembre. Enfin, hors du continent, il serait de manière épisodique en contact avec le département d’État américain depuis sa rencontre en 2010, en Guinée, avec le diplomate Johnnie Carson.

7. Escroc ou victime

Oumar Diawara a-t-il tenté d’escroquer la BNI ? C’est la thèse de la justice ivoirienne. Il se serait rendu complice des malversations de l’ex-patronne de BNI gestion, filiale de la BNI, dans l’acquisition de terrains. Cinquante hectares qu’il a ensuite rachetés en prenant le contrôle de la société immobilière Perl Invest.

Preuve de son implication, selon la juge Blanche Abanet Essoh : le non-remboursement d’un prêt de 15 milliards de F CFA (22,9 millions d’euros), qu’il s’était engagé à prendre en charge, mais que l’ancienne DG a payé à sa place en utilisant les fonds de BNI gestion. Un ordre donné d’après elle par erreur, en raison du stress lié à un surcroît de travail. Ce subterfuge lui aurait permis de mettre la main sur des parcelles, promises à prendre beaucoup de valeur, pour à peine plus d’un milliard de F CFA.

D’OPPORTUNITÉS EN OPPORTUNITÉS, L’INVESTISSEUR EST DEVENU UN IMPORTANT PROPRIÉTAIRE TERRIEN

Le 22 octobre, la Cour de justice de la Cedeao a eu une autre lecture des faits en reconnaissant qu’Oumar Diawara est bel et bien le propriétaire des terrains et en dénonçant la spoliation dont il a été victime quand ceux-ci ont été réattribués à BNI gestion au début de 2021, sur décision du pôle économique et financier d’Abidjan.

Outre la reconnaissance de la nullité de la confiscation, la juridiction communautaire a condamné l’État ivoirien à lui payer 1,25 milliard de dommages et intérêts. Refusant d’exécuter cette décision, la justice ivoirienne l’a déclaré coupable le 2 décembre de complicité d’abus de biens sociaux et de blanchiment de capitaux. Elle l’a condamné à 20 ans de prison, 50 milliards de F CFA d’amende, 25 milliards de dommages et intérêts, ainsi qu’à la confiscation de ses biens et à une interdiction de territoire. L’homme d’affaires a fait appel.

8. Saisies

Après avoir brièvement saisi un appareil d’Air Côte d’Ivoire à Bamako le 22 novembre pour obtenir le paiement des dommages et intérêts ordonné par la Cour de justice de la Cedeao, l’homme d’affaires a tenté de récidiver à Conakry. S’il a obtenu la formule exécutoire du jugement, la procédure a avorté sous la pression d’Abidjan. Oumar Diawara pourrait tenter de nouvelles saisies dans d’autres États de la Cedeao.

Inquiet de ce qui pourrait se passer sur son sol, le ministre ivoirien de la Justice, Sansan Kambilé, a demandé qu’aucune décision des juridictions internationales ne puisse être exécutée sans l’aval de la Chancellerie. De son côté, Air Côte d’Ivoire a attaqué Oumar Diawara au Mali.  Dans une décision rendue le 7 décembre, le tribunal de grande instance de la commune VI district de Bamako prévoit de l’assujettir à une astreinte de 1,5 milliard de F CFA s’il tente à nouveau de saisir un appareil de la compagnie.

9. Terres

D’opportunités en opportunités, l’investisseur est devenu un important propriétaire terrien. Il posséderait près de mille hectares répartis entre le Congo, le Gabon et le Cameroun.  Des parcelles où il élève environ 7 000 têtes de bétails (moutons, bœufs, cabris).

Passionné par les oiseaux, il détient également une soixantaine d’éperviers répartis entre le Congo, la Côte d’Ivoire et le Mali. Au Kenya, l’homme d’affaires loue une soixantaine d’hectares dans la région de Nyeri à des producteurs de thé, qui vendent leur récolte à Unilever.

10. Cobalt et diamants

Son père a fouillé les veines de diamants en Zambie et au Zaïre avant de s’établir au Congo. Lui se verrait bien extraire du Cobalt et des diamants dans l’Est de la RDC, mais de manière plus industrielle. Pour mener son projet, il lui faudra le soutien des autorités congolaises, mais il espère aussi un parrainage de Kigali.

Sa connexion avec le pouvoir rwandais s’est développée après sa rencontre avec Paul Kagame en 2004, lorsque ce dernier a participé, à Pointe-Noire, en marge des célébrations de l’indépendance du Congo-Brazzaville, à un sommet extraordinaire à la suite du massacre de Gatumba au Burundi.

Abdoulaye Diop : « Il y a un acharnement contre le Mali »

Mis à jour le 8 décembre 2021 à 17:43
 

 

Le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop. © 6693621 11.11.2021 Mali’s Foreign Minister Abdoulaye Diop attends a joint news conference with Russian Foreign Minister Sergey Lavrov at the reception house of the Russian Ministry of Foreign Affairs, in Moscow, Russia. © SERGEI SAVOSTYANOV/POOL/Sputnik via AFP

 

Interférence supposée de la France, organisation des élections, situation sécuritaire, relation avec Wagner… À deux mois de la fin réglementaire de la transition, le ministre malien des Affaires étrangères répond aux questions de « Jeune Afrique ».

 

Depuis qu’il a endossé le costume de ministre des Affaires étrangères en juin dernier, les journées sont longues pour Abdoulaye Diop, et les nuits courtes. Ambassadeur d’un pays isolé sur la scène diplomatique, il multiplie rencontres et voyages pour plaider en faveur de la prolongation de la transition auprès des partenaires internationaux.

Si le choix de cet homme à la longue carrière diplomatique avait été positivement reçu au sein de l’opinion publique, à Bamako, certains observateurs lui reprochent de défendre le bilan d’un gouvernement qui surfe sur une vague nationaliste tendant vers le populisme.

Jeune Afrique : Les autorités de transition s’étaient engagées auprès de la Cedeao à tenir l’élection présidentielle le 22 février 2022. L’échéance a finalement été repoussée à cause, dites-vous, d’une « situation sécuritaire qui ne permet pas la tenue des élections ». Le gouvernement a-t-il les moyens d’éradiquer l’insécurité et de ramener l’administration partout dans le pays dans un délai raisonnable ? 

Abdoulaye Diop : Nous ne sommes pas naïfs au point de penser qu’il faut 100 % de sécurité pour conduire des élections. Cependant, quand nous avons signé la feuille de route de la transition, l’ambition des autorités étaient d’œuvrer à améliorer la situation sécuritaire de Kayes jusqu’à Mopti, dans le centre du pays. Quand la France a décidé de procéder au désengagement d’un certain nombre de ses soldats présents sur le sol malien, nous étions dans la dynamique de déployer notre dispositif. Le départ des forces spéciales sur trois des cinq emprises que comptait l’opération Barkhane  [Mopti, Tessalit et Tombouctou] a contraint l’armée malienne à revoir sa stratégie pour combler le vide sécuritaire laissé dans les zones désertées.

Que fait le gouvernement pour améliorer la situation sécuritaire ?

Le gouvernement fournit des efforts importants pour améliorer le maillage du territoire, et créer les conditions pour la tenue des scrutins. De gros investissements humains et matériels sont en cours. Cette mobilisation nous permettra d’élever le niveau de sécurité dans les plus brefs délais. Sur les 19 régions du pays, seules cinq réunissent les conditions minimales. Nous aurons besoin de l’aide de nos partenaires – Cedeao, Union africaine, Union européenne – pour ramener la stabilité dans la plupart des zones.

Concrètement, quels critères vous permettront de considérer qu’un niveau de sécurité optimal a été atteint ? 

Nous allons faire une évaluation minutieuse des zones où l’insécurité sévit, et identifier les lieux où nous pensons être en mesure de déployer une équipe électorale avec le matériel adéquat. Nous allons procéder au cas par cas, il n’y a pas de situation idéale.

Un nouveau calendrier a-t-il d’ores et déjà été fixé ? 

La question est toujours en examen. Nous souhaitons que la nouvelle feuille de route de la transition et le nouveau chronogramme fassent l’objet d’échanges entre les forces vives de la nation dans le cadre des assises nationales pour la refondation du pays. À l’issue de cette vaste concertation, le gouvernement pourra présenter à la Cedeao et à la communauté internationale, un nouveau déroulé des élections. Ce n’est plus qu’une affaire de semaines.

Comprenez-vous que certains hommes politiques et une partie de l’opinion publique s’impatientent au regard des nombreux reports des assises ? 

Elles ont été repoussées par le Panel des hautes personnalités, chargé de piloter le processus, dans l’unique but d’aller vers plus d’inclusivité. C’est dans ce sens que le chef de l’État rencontre depuis quelques jours l’ensemble des forces vives de la nation, y compris les partis politiques opposés aux assises. L’Adema (Alliance pour la démocratie au Mali), l’une des plus grandes formations politiques du pays, a décidé de finalement monter dans le train. Je comprends les inquiétudes mais il n’y a pas de dérapage. Le processus reste sur les rails et les assises se tiendront.

Le 2 décembre dernier, vous avez critiqué sur Twitter le positionnement de l’ambassadeur du Niger à l’ONU. Celui-ci venait de déclarer que les conditions sécuritaires ne sont pas réunies pour organiser des élections crédibles, apaisées et transparentes en Libye. Pourquoi êtes-vous intervenu ? 

C’est au peuple libyen de juger de son aptitude à conduire des élections. J’ai fait preuve de solidarité envers nos frères libyens puisque cette critique peut aussi s’appliquer à l’examen de la situation du Mali. Nos deux nations sont certes différentes, mais nous rencontrons, toutes deux, des problèmes sur le plan sécuritaire. C’est à cause de cette insécurité que les élections ne peuvent pas se tenir au Mali. Hélas, nous ne pensons pas avoir été entendus, ni compris.

Par qui ne pensez-vous pas avoir été entendus ? 

Par nos interlocuteurs de la Cedeao et de la communauté internationale. Les Maliens ont le sentiment que ceux-là ont tendance à avoir deux poids et deux mesures dans l’examen de la situation de certains pays de la région.

Votre critique s’adresse-t-elle au Tchad où la communauté internationale en général, et la France en particulier, a soutenu la prise de pouvoir de Mahamat Idriss Deby  ? 

Je ne pointe personne du doigt. Ces nations demeurent des pays amis. Je fais simplement remarquer qu’il y a une différence de traitement entre le Mali et certains pays où les militaires ont pris le pouvoir, et des pays où des Constitutions ont été changées.

En fonction de ses intérêts, la communauté internationale a une double lecture. C’est déplorable puisqu’elle fait fi de l’application des principes démocratiques et des règles de droits qui doivent être uniformes, et s’appliquer de manière impersonnelle à tous. Nous en appelons à la cohérence de la part des acteurs internationaux, à de l’équité et à plus de distance dans l’appréciation des situations. Aujourd’hui, nous avons clairement le sentiment qu’il y a un acharnement contre le Mali.

Pourquoi il y aurait-il cet acharnement contre votre pays ?

J’aimerais comprendre la démarche de ceux qui sont derrière cette obstination. Certains d’entre eux ont sans doute le sentiment que les autorités maliennes ne sont pas assez accommodantes ou qu’elles ne sont pas là pour suivre leurs intérêts à eux.

À l’issue d’un sommet extraordinaire organisé le 7 novembre dernier à Accra, la Cedeao a décidé d’appliquer des sanctions individuelles aux membres du gouvernement et du CNT, excepté vous et le président de la transition. Comment les avez-vous vécues ?

Nous en avons pris acte et les avons regrettées. La coercition n’est pas la solution et nous souhaitons que le dialogue se poursuive avec nos différents partenaires. L’État malien est prêt à faire le pas nécessaire pour aller vers les élections. C’est dans ce sens que le conseil des ministres a adopté le projet de loi électoral qui intègre la question de l’organe unique chargé d’organiser des élections transparentes et crédibles. Nous comptons sur l’accompagnement de l’ensemble des partenaires du Mali pour une mise en opération rapide de cet organe. C’est un élément déclencheur du processus qui atteste de notre volonté d’aller de l’avant.

Ceci étant, il faut qu’on évite dans la mesure du possible, des ingérences extérieures dans le travail de la Cedeao. Des puissances étrangères aux pays africains manoeuvrent en notre défaveur.

IL FAUT ÊTRE CONSCIENT DES JEUX ET MANŒUVRES QUI ESSAYENT DE NOUS OPPOSER LES UNS AUX AUTRES

Est-ce la France que vous ciblez ? 

La France en est l’exemple. Les membres de la Cedeao sont assez matures pour apprécier la situation de notre pays et prendre un certain nombre de mesures.

Ces derniers mois, le président du Niger Mohamed Bazoum n’a pas été tendre à l’égard du Mali, allant jusqu’à dire qu’il « ne faut pas permettre que des militaires prennent le pouvoir parce qu’ils ont des déboires sur le front ». Quelle est la nature des relations entre Bamako et Niamey ?

Je ne souhaite pas critiquer un chef d’État par voie médiatique. Le Mali ne privilégie pas la diplomatie du mégaphone. De notre côté, nous continuons à maintenir le dialogue avec tous nos voisins, et souhaitons continuer à renforcer nos relations d’amitié et de fraternité. Il faut cependant demeurer lucide et conscient des jeux et manœuvres qui essayent de nous opposer les uns aux autres. Le Mali n’entre pas dans cette dynamique et reste constructif.

À la fin du mois de septembre, des rumeurs évoquant la signature « imminente » d’un contrat entre la société privée russe Wagner et l’État malien ont été entendues. Où en est le processus ? 

Il n’y a pas de société de sécurité privée de ce nom qui opère au Mali et il n’y a aucun contrat, ou acte, posé dans cette direction. Nous l’avons appris par voie de presse. Nous prions ceux qui avancent ces rumeurs de nous présenter des preuves. En revanche, nous coopérons avec l’État russe avec lequel nous entretenons une relation de longue date.

Au-delà des liens historiques qui lient les deux pays, pourquoi avez-vous fait le choix de re-dynamiser vos relations avec Moscou à un moment où la France, l’alliée historique, se braque contre vous ? 

Les échanges entre nos deux pays n’ont jamais cessé. En 2015, j’ai effectué une visite officielle à Moscou. Celle-ci n’a pas bénéficié de la couverture actuelle. L’ancien ministre des Affaires étrangères Tiébilé Dramé s’y est rendu aussi en son temps. La mauvaise publicité autour de notre coopération avec la Russie vient de cette affaire Wagner.

Notre stratégie est de diversifier nos partenaires en renforçant les relations avec les anciens amis et en explorant de nouveaux horizons diplomatiques. Nous veillons à ce que cela se fasse avec efficacité, notamment sur le plan sécuritaire. La Russie peut nous aider à surmonter ces défis.

Qu’on ne dise pas que le Mali veut remplacer la France par la Russie. Ce sont deux grandes puissances et elles ont les moyens de gérer leurs problèmes sans passer par le Mali. En revanche, nous n’accepterons pas que des pays viennent imposer leur diktat et s’immiscer dans les choix de nos partenaires.

Cette affaire Wagner avait jeté un froid dans les relations entre Paris et Bamako. Qu’en est-il à présent ?

La France est un pays partenaire avec lequel nous souhaitons garder de bons rapports. Le problème, c’est l’approche qu’elle adopte vis-à-vis du Mali. Nous souhaitons que les incompréhensions que nous traversons soient surmontées, dans un respect mutuel et dans une relation d’égal à égal. La coopération entre les deux pays doit être plus constructive, sans ingérence de Paris dans les affaires maliennes.

Comment avez-vous appréhendé le retrait progressif de Barkhane sur votre sol ? 

Les conditions dans lesquelles ce désengagement a été fait nous ont surpris. Il aurait fallu travailler ensemble pour que celui-ci se déroule dans un esprit de responsabilité en tenant compte de la complexité sécuritaire sur le terrain.

Il faut maintenant aller de l’avant. Pour cela, nous devons fournir les moyens nécessaires à nos forces de sécurité pour qu’elles puissent effectuer leur travail dans des conditions optimales. Pour lutter contre le terrorisme, il faut également renforcer la coopération régionale en matière sécuritaire, en s’appuyant sur l’Algérie et les pays membres du G5 Sahel. L’armée malienne manque d’équipements. Elle a besoin d’appui aérien et d’outils en matière de renseignements.

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Les informations sur nos maisons de formation datent de quelques années, et nous avons demandé aux responsables de ces maisons de nous donner des nouvelles plus récentes.
La première réponse reçue vient de Samagan, le noviciat près de Bobo-Dioulasso (lire la suite)

 

La deuxième réponse nous a été donnée par la "Maison Lavigerie", notre maison de formation à la périphérie de Ouagadougou, où les candidats ont leurs trois premières années de formation (lire la suite)