Justice et Paix

" Je suis homme, l'injustice envers d'autres hommes révolte mon coeur. Je suis homme, l'oppression indigne ma nature. Je suis homme, les cruautés contre un si grand nombre de mes semblables ne m'inspirent que de l'horreur. Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de ces peuples l'honneur, la liberté, la dignité. " (Cardinal Lavigerie, Conférence sur l'esclavage africain, Rome, église du Gesù)

 

NOS ENGAGEMENTS POUR LA JUSTICE T LA PAIX
S'EXPRIMENT DE DIFFÉRENTES MANIÈRES :

En vivant proches des pauvres, partageant leur vie.
Dans les lieux de fractures sociales où la dignité n'est pas respectée.
Dans les communautés de base où chaque personne est responsable et travaille pour le bien commun.
Dans les forums internationaux pour que les décisions prises ne laissent personne en marge.

Dans cette rubrique, nous aborderons différents engagements des Missionnaires d'Afrique, en particulier notre présence auprès des enfants de la rue à Ouagadougou et la défense du monde paysan.

 

Le monde va mieux mais les inégalités se creusent

Malgré des améliorations, en matière d’accès à l’éducation par exemple, les grandes fractures du monde subsistent et sont même plus visibles avec les nouveaux moyens de communication, en particulier aux yeux de ceux qui en souffrent. Globalement, certaines inégalités tendent même à s’aggraver.

Le sourire d’Elba, qui vient chercher l’eau extraite grâce à une pompe fournie par l’ONG WaterAid, au Niger.
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Le sourire d’Elba, qui vient chercher l’eau extraite grâce à une pompe fournie par l’ONG WaterAid, au Niger. / Jeremy Horner/Panos/Rea

Sœur Maddalena est assise dans la pénombre de l’hôpital de Chokwe. Elle prend soin de malades du sida. La scène se passe au début du millénaire, dans une province du Mozambique où un habitant sur quatre est touché par le virus. Cette « Fille de la charité » sait que « là-haut, en Europe, il y a un traitement. Mais, il n’arrivera pas jusqu’à nous ». Quelques années plus tard, le traitement est arrivé, pourtant. Des millions de malades africains sont sous trithérapie. Ils peuvent espérer vivre aussi longtemps que des malades du Nord. Ce qui a été réussi pour le sida ne l’a pas été pour le paludisme. On cherche encore un traitement efficace et accessible. Le sida menaçait les habitants du Nord et du Sud. Le paludisme ne concerne pas les pays occidentaux et les malades du Sud n’ont pas la réputation d’être fortunés. Ainsi, l’argent semble l’unique marqueur pour sauver des vies.

La première fracture du monde est celle entre la vie et la mort. Dans le monde, l’espérance de vie a progressé de cinq années depuis l’an 2000. C’est un progrès inédit. Mais on meurt toujours plus tôt dans un village africain, une favela brésilienne, un quartier de migrants autour de Shanghaï. Faute de vie saine et d’accès aux soins. Cette fracture est rendue plus douloureuse par la proximité avec ceux qui ne manquent de rien. À côté de la favela ou du quartier insalubre, de hauts murs gardent des lotissements où l’on vit bien. Une « proximité » qui tient aussi aux nouveaux moyens de communication : « Au cœur du Sahel, la mère qui voit mourir son enfant sait, avec les images de son téléphone portable, que s’il avait grandi en Occident, il aurait été sauvé », explique Philippe Douste-Blazy, depuis son bureau de l’ONU. Nous sommes tous proches. Il n’y a qu’à voir ces patientes éthiopiennes voilées de noir de la tête au pied qui attendent dans un dispensaire médical tout en pianotant sur leurs écrans pour échanger avec leur famille installée aux États-Unis.

Le monde moderne semble transparent. Tout peut se savoir. On peut se comparer, comprendre comment vivent « les autres », réaliser combien la fracture est grande entre les vies. Ce peut être le terreau terrible du ressentiment. Mais c’est aussi une espérance pour l’éducation, un encouragement pour exiger de progresser plus vite. Partout sur la planète, du Rwanda au Bangladesh en passant par le Mexique, des « standards » s’imposent : pouvoir vivre dans des conditions dignes et dans la paix, travailler contre une rétribution équitable, avoir accès à la santé et à l’éducation, notamment pour ses enfants, ne pas être prisonnier du bon vouloir d’un membre de sa famille ou de son État. Atteindre ces standards d’ici à 2030, c’est l’horizon des objectifs du développement durable fixés par l’ONU. Des programmes ont été mis en place. Les résultats des précédents objectifs (2000-2015) prouvent que le monde progresse malgré tout. Un exemple : le nombre d’enfants déscolarisés a chuté de 100 à 60 millions dans les huit premières années du millénaire.

Pourtant, ces ambitions partagées par tous sont atteignables seulement par certains. C’est la deuxième fracture de ce monde. Des États, dits « fragiles », manquent toujours à leur mission d’administrer leurs populations. Ils peuvent faillir par manque de ressources naturelles ou d’expertises humaines pour gérer le peu qu’ils ont. Mais, certains gouvernements ont la volonté de négliger une partie de leurs administrés. C’est le cas de dirigeants africains, enrichis par la hausse des matières premières, aidés par des corrupteurs occidentaux. Cette mauvaise gouvernance est une fracture béante. La dénoncer, comme le fait l’ONG Transparency International, est une façon de prendre soin des populations du Sud. Les fragilités des États précipitent parfois leurs populations vers des guerres fratricides. C’est le cas en Syrie, au Yémen ou encore au Soudan du Sud.

Dans ces pays fragiles, certains peuvent choisir de lutter. Des Syriens se sont enrôlés d’un côté ou de l’autre du conflit. Il y a trois décennies, des Sud-Américains se sont levés pour faire tomber les dictatures en Argentine ou au Chili. Il y a deux ans, des Burkinabés se sont regroupés pour mettre à la porte leur président. Sur tous les continents, la démocratie progresse doucement. Les exigences de moralité politique aussi. Pourtant, d’autres habitants de ces pays fragiles renoncent et partent. Leur pays va mieux, mais pas assez vite à leur gré. Ils veulent tout de suite un monde en paix, plus juste, qui leur permettra d’exprimer leurs talents. Ils font le choix d’une fracture personnelle, celle du déracinement.

Cette fracture-là, entre le Nord et le Sud, elle a le nom – pour les réfugiés syriens ou irakiens, pour les Soudanais, les Érythréens ou les Yéménites – de « Méditerranée ». Cette mer, célébrée par l’historien Fernand Braudel comme le centre de cultures immémoriales, est devenue un cimetière pour les hommes et les femmes qui tentent d’atteindre l’Europe. En Amérique du Nord, c’est le Rio Bravo – demain peut-être un mur – qui fait office de fracture pour ceux qui, vivant en Amérique centrale, veulent vivre le rêve américain. Les frontières se sont abaissées pour les marchandises. Elles se sont élevées pour les hommes et les femmes qui veulent échapper à leur destin.

Aujourd’hui, des Bangladais paient des intermédiaires pour aller gagner de l’argent dans des pays du Golfe. Des Érythréens fuient un service militaire sans fin. Des passeurs rémunérés les entasseront sur des rafiots depuis la côte libyenne. Les Salvadoriens parcourront plus de 2 000 kilomètres sur le toit de wagons de marchandises à travers le Mexique. Tous, ensuite, pourront se retrouver à la merci d’employeurs exploitant la vulnérabilité que donne leur illégalité. Tous enverront chaque mois le plus possible du peu qu’ils gagnent à leur famille restée au pays. Cet argent permettra de rembourser l’emprunt nécessaire à leur aventure et aussi d’entretenir leur légende. Dans leur pays d’accueil, ces migrants vivent la fracture d’être des habitants de seconde zone, sans papiers, sans horaires, sans sécurité. Ils poursuivent leurs vies risquées.

La fracture originelle entre le monde occidental et les mondes en développement ou émergents tient à la présence de ce risque. En Afrique, le risque est partout. Dans l’absence d’eau pour les récoltes. Dans le délit non puni, faute de police ou à cause de la corruption. Dans l’absence d’assurances pour la santé, la vieillesse ou contre le vol. Les Européens ont appris à cotiser pour des administrations qui réglementent leur vie en commun. C’est l’impôt. Dans les pays du Sud, pas grand monde ne croit en la vertu de l’impôt.

Ces dernières décennies, moins d’hommes, de femmes et d’enfants sont morts de malnutrition ou ont été tués dans des guerres fratricides. Davantage d’humains ont eu accès à l’éducation ou à la santé. Des centaines de millions d’humains, en majorité des Chinois, sont sortis de l’extrême pauvreté en devenant travailleurs migrants dans leur propre pays. Mais de nouvelles fractures apparaissent désormais dans les nouveaux pays émergents. Elles concernent l’air que l’on respire ou les conditions de vie dans des mégalopoles qui ont poussé à la va-vite… on ne voit plus le ciel dans les agglomérations chinoises ou à Lagos, la capitale du Nigeria.

Dans une favela de Recife (Brésil), dans un village français, un faubourg de Dacca (Bangladesh) ou un quartier d’Addis-Abeba (Éthiopie), il y a la même volonté de vivre en paix, en se respectant, d’aller au bout d’un projet, si minuscule soit-il. La nouveauté est que l’on vit mieux, pratiquement partout. Mais que l’on sait aussi comment vivent les autres dans le reste du monde, à l’heure où les inégalités se creusent. La proximité de ces trajectoires peut engendrer l’émulation mais aussi l’impatience et la révolte.

Pierre Cochez

Le 24 mars 2017 a eu lieu à la Maison Générale des Missionnaires d’Afrique le séminaire de formation sur le thème : « Le plaidoyer et le lobbying comme mécanismes pour faire avancer le plan d’action d’AEFJN » (Africa-Europe Faith and Justice Network / Réseau Foi et Justice Afrique-Europe).  (lire la suite)

Burkina Faso: ouverture du procès des assaillants du dépôt d'armes de Yimdi

L'armée burkinabè patrouille aux abords du camp de base du RSP, le 29 septembre 2015.
© AFP PHOTO / SIA KAMBOU
 

Le procès pour « complot militaire » de 20 soldats burkinabè, qui avaient attaqué un dépôt d'armes en janvier 2016, s'est ouvert mardi 28 mars au tribunal militaire de Ouagadougou en présence des principaux accusés.

Ils sont une vingtaine dans le box des accusés, pour la plupart issus de l'ex-régiment de sécurité présidentielle (RSP). Ils sont accusés d'avoir désarmés et ligotés les gardes d'un dépôt d'armes des forces armées burkinabè dans la nuit du 21 au 22 janvier 2016 avant d'emporter plusieurs armes.

Ils sont poursuivis pour complot militaire, détention illégale d'armes et munition de guerre, et désertion en temps de paix. Ils encourent la prison à vie.

« Nous allons plaider les faits, le droit, par rapport à un contexte général qui était assez trouble, explique maître Bruno Fako Ouattara, conseil du principal accusé dans cette affaire. Tout le contexte, les circonstances de ces éléments-là, il faudrait vraiment les analyser. Et prendre en compte l’ambiance générale qu’il y a eu à ce moment-là…. »

Le caporal Abdoul Nafion Nebié était le premier militaire à passer à la barre. Pendant plus de deux heures, il a répondu aux questions du tribunal, comme il le pouvait, avec à ses côtés maitre Olivier Yelkouni. « On lui demandait pratiquement des aveux. Mais tant qu’on a pas commis des faits, on ne peut pas avouer. Je mets en cause les enquêtes de la police, de la gendarmerie. »

Ce procès du dépôt d'armes de Yimdi est également lié à la tentative d'attaque de la maison d'arrêt et de correction des armées, dans le but de libérer les généraux Gilbert Diendéré, Djbrill Bassolé et les autres militaires inculpés dans le cadre du coup d'Etat de septembre 2015.
 

 
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Côte d'Ivoire: Simone Gbagbo toujours réclamée par la CPI

Simone Gbagbo lors de l'audience du 1er juin 2016.
© ISSOUF SANOGO / AFP
 

L’acquittement de Simone Gbagbo le 28 mars par la Cour d’Assises d’Abidjan, devant laquelle elle était jugée pour crimes contre l’humanité, ne clôt pas encore le dossier. L’ex-première dame fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI). Depuis cinq ans, les autorités ivoiriennes refusent de l’exécuter.

De notre correspondante à La Haye,

« Une grande joie, évidemment ! », c’est ce qu’aurait ressenti Laurent Gbagbo en apprenant l’acquittement de son épouse, le 28 mars, par la Cour d’assises d’Abidjan. Mais son avocat, maître Emmanuel Altit, ne sera pas plus loquace sur la question.

A la Cour pénale internationale, l’audition du général Georges Guiai Bi Poin, le patron du Centre de commandement des opérations de sécurité (CECOS) pendant la crise post-électorale de 2010-2011, doit reprendre. Son co-accusé, et ex-ministre de la Jeunesse, Charles Blé Goudé, exprime lui, via ses avocats, « une joie mesurée », puisque l’ex-première dame « reste détenue » pour des atteintes à l’autorité de l’Etat, participation à un mouvement insurrectionnel et trouble à l’ordre public, pour lesquelles elle a été reconnue coupable et condamnée à 20 ans de prison en mars 2015. Pour l’ex-chef des Jeunes patriotes, dont les propos sont rapportés par ses avocats, « on peut aussi soupçonner une tentative de manipulation politique de la part des autorités ivoiriennes », qui offrirait ainsi des gages à « la réconciliation ».

« Un véritable fiasco »

Mais pour la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), le Mouvement ivoirien des droits de l’homme (MIDH) et la Ligue ivoirienne des droits de l’homme (Lidho), le procès contre Simone Gbagbo est « très éloigné des standards internationaux ». Elles déplorent « un véritable fiasco », espérant que cet échec constitue « un électrochoc » pour la justice ivoirienne. Les trois organisations, qui représentent 250 victimes de la crise post-électorale, s’étaient retirées à l’ouverture de ce procès qui a duré dix mois, dénonçant déjà la faiblesse de l’enquête et le fait que, selon elles, Simone Gbagbo aurait dû comparaitre avec les chefs de la sécurité ivoirienne.

Cependant, l’ex-première dame n’en a pas tout à fait fini avec les procédures. Simone Gbagbo fait l’objet d’un mandat d’arrêt pour crimes contre l’humanité émis par la Cour le 29 février 2012, et jamais exécuté par les autorités ivoiriennes. Plus de cinq ans après l’émission de ce mandat d’arrêt, Simone Gbagbo est toujours attendue par la procureure à La Haye. En 2014, le gouvernement ivoirien avait bien tenté de convaincre la Cour de lui laisser juger Simone Gbagbo devant ses propres tribunaux, mais les juges avaient rejeté la demande, affirmant alors « qu’aucune enquête ou poursuite pertinente n’était en cours au niveau national », et que les autorités ivoiriennes n’avaient pas démontré l’existence « de mesures d’enquête concrètes, tangibles et progressives ». Ils réclamaient à nouveau la livraison de l’ex-première dame. La question n’a cependant jamais été renvoyée à l’Assemblée des Etats parties, sorte de mini parlement rassemblant les Etats membres de la Cour, habilitée à acter toute absence de coopération.

La justice ivoirienne en question

Après avoir saisi la Cour en 2010, puis envoyé Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé à La Haye, la Côte d’Ivoire avait estimé être désormais apte à conduire les procès devant ses propres tribunaux. La Cour n’intervient en effet qu’en dernier recours, lorsqu’un Etat n’a pas la capacité ou la volonté politique de juger sur son sol. Une fois Laurent Gbagbo et son ex-ministre envoyé loin des frontières ivoiriennes, le président Alassane Ouattara avait annoncé qu’il n’y aurait pas d’autres accusés renvoyés à la CPI, rassurant ainsi ses troupes, soupçonnées elles aussi de crimes contre l’humanité par la Cour. Depuis l’ouverture de l’enquête de la CPI en octobre 2011, la procureure affirme que le dossier des violences post-électorales est toujours ouvert, et que ses enquêtes visent les deux parties qui se sont affrontées lors de la crise, dont les partisans d’Alassane Ouattara. Mais six ans plus tard, aucun mandat d’arrêt n’a été délivré, donnant de la justice de La Haye l’image d’une justice de vainqueurs.

A Paris, le centre d’accueil des migrants frôle la saturation

Créé en novembre après l’évacuation du camp parisien de Stalingrad, le centre de premier accueil de La Chapelle risque l’engorgement dans les mois qui viennent.

Au centre de La Chapelle, le 14 mars dernier, des migrants rechargent leur téléphone.
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Au centre de La Chapelle, le 14 mars dernier, des migrants rechargent leur téléphone. / Nicolas Kovarik/IP3

Va-t-on assister dans les prochains mois à la reconstitution de camps de migrants dans les rues de Paris ? La question commence sérieusement à se poser tant le dispositif déployé à l’automne commence à craquer de toutes parts.

Le 4 novembre 2016, les autorités avaient procédé à l’évacuation vers des centres d’hébergement de quelque 3 900 personnes qui campaient sur les trottoirs du quartier de Stalingrad. Pour éviter que ne se reconstituent ces bidonvilles, comme cela avait été le cas après les 29 précédentes évacuations, la Mairie de Paris a ouvert un « centre de premier accueil » près de la porte de la Chapelle pour recevoir les migrants qui continuent d’arriver chaque jour dans la capitale. Depuis lors, plus de 21 000 personnes sont passées par le centre, qui offre des consultations médicales et des repas. Et près de 5 000 y ont été hébergées – le centre dispose de 400 lits destinés à des hommes adultes, pour une durée de 5 à 10 jours. Les femmes et les familles, quant à elles, sont orientées vers un autre centre ouvert en janvier à Ivry, en banlieue sud.

Première difficulté, en amont : quasiment depuis l’ouverture, des files d’attente de migrants se créent chaque matin devant le centre, qui ne parvient pas à les accueillir tous. À tel point que début février, une centaine de personnes ont été évacuées pour éviter un nouveau camp, selon l’AFP. Et que des riverains se sont organisés pour distribuer des petits déjeuners, parfois au prix de difficultés avec les forces de l’ordre (lire La Croix du 21 février). Et le phénomène ne semble pas faiblir. « Nous, ce qu’on voit, c’est que, alors qu’on distribuait 30 à 40 litres de boissons chaudes chaque matin, depuis quelques jours, on sert 70 à 80 litres et parfois on n’en a pas assez », explique Julien Fert, du collectif Solidarités Migrants Wilson.

Bruno Le Roux, le ministre de l’intérieur, en visite sur place mardi, a reconnu : « Je ne vois pas la pression migratoire baisser » d’ici deux à trois mois, en évoquant « la pression sur l’Italie », et« à la frontière allemande », avec « des déboutés du droit d’asile en majorité afghans qui cherchent à retrouver une perspective dans notre pays ». Cette arrivée nouvelle et assez massive de déboutés venus d’Allemagne semble inquiéter fortement les autorités.

Mais surtout, deuxième type de difficultés, le centre de La Chapelle commence aussi à montrer des signes de congestion, faute d’hébergements suffisants en aval. Fin février, Paul Duprez, le président d’Emmaüs Solidarités, l’association qui gère le centre, a écrit aux ministères de l’intérieur et du logement pour tirer la sonnette d’alarme. Depuis, « les choses se sont améliorées », explique-t-il tout en précisant que la veille, « il y a eu 87 entrées pour 58 sorties. Grosso modo sur la semaine, ça devrait s’équilibrer avec près de 300 entrées et sorties ».

Mais ce rythme, nécessaire pour éviter la reconstitution de camps, pourra-t-il perdurer ? Théoriquement, les migrants qui souhaitent demander l’asile sont redirigés vers les 301 centres d’accueil et d’orientation (CAO) disséminés dans toute la France. Or non seulement ces CAO accueillent déjà les évacués de Calais, mais, en plus, un certain nombre, installés dans des centres de vacances, doivent être libérés pour le printemps. Le ministère de l’intérieur vient de donner des directives aux préfets pour retrouver de nouveaux lieux de façon à maintenir 90 % des 10 000 places de CAO. Y parviendront-ils ?

Enfin, le ministre n’a rien dit concernant les centres d’hébergement d’urgence pour migrants, (CHUM) et notamment les 93 CHUM franciliens. Or c’est là que sont normalement envoyés les quelque 80 % de migrants accueillis à La Chapelle qui n’ont pas vocation à demander l’asile parce qu’ils sont « dublinés ». Autrement dit, leurs empreintes ayant été enregistrées dans un autre pays d’Europe, ils sont censés, conformément au règlement Dublin, y retourner pour y faire leur demande (1). Mais ces pays ne faisant pas preuve de zèle pour les accueillir, ni la France de zèle pour les renvoyer, ils demeurent dans les CHUM, contribuant à l’engorgement général. Du moins tant qu’un nouveau centre d’accueil, comme celui envisagé sur un site de la Mairie de Paris à Sarcelles, n’est pas véritablement sur les rails.

Nathalie Birchem

(1) La promesse de ne pas « dubliner » les exilés de Calais évacués dans un CAO lors du démantèlement de la « jungle » ne s’applique pas aux autres migrants, a rappelé le gouvernement, lundi 6 mars.