Musulmans & Chrétiens. Pistes pour un dialogue
sans angélisme ni pessimisme (Compte-rendu)

 

Couverture Musulmans & Chrétiens

 

Hicham ABDEL GAWAD: Musulmans & Chrétiens. Pistes pour un dialogue sans angélisme ni pessimisme. Édit. La Boîte à Pandore, Paris 2017, 132 p.

Dans cet ouvrage l’auteur explore les pistes possibles d’un vrai dialogue entre chrétiens et musulmans. Il pose les questions suivantes : « Que doit-on entendre par ‘dialogue’ entre deux religions universelles, prétendant chacune à la vérité et qui divergent fondamentalement au niveau des dogmes ? » et « Quelles seraient alors les conditions d’existence d’ un tel échange ?« .
Il aborde le sujet par une approche multidisciplinaire à dominante philosophique. Ainsi la première partie sera de type historique. La deuxième se concentrera sur un type d’ échange islamo-chrétien contemporain à consonance polémique. Enfin, en troisième partie, il entre dans la réflexion proprement philosophique, en passant par « l’éthique de discussion » de Jürgen Habermas, qui permettra de sortir des attitudes de controverse et de polémique dans les échanges entre chrétiens et musulmans, et de nous proposer finalement une éthique valable du dialogue islamo-chrétien.

On peut constater que l’islam, dès ses débuts, a été en contact avec le christianisme. Mais, se demande l’auteur, qui étaient ces chrétiens? Les déclarations coraniques ne permettent pas d’identifier clairement qui sont les chrétiens que le Prophète a côtoyés, critiqués, mais parfois aussi loués. Ses contacts sont extrêmement contrastés « allant de la cordialité à la malédiction pure et simple, à tel point qu’il n’est pas sûr qu’il s’agisse des mêmes groupes d’un verset à l’autre, bien qu’il n’existe qu’un seul terme qui désigne les chrétiens ( al-Nasârâ) » (p. 16).

Le Coran est critique, voire virulent vis-à-vis de l’affirmation de la divinité de Jésus, de sa filiation divine et de la Trinité, mais ces affirmations reflètent une incompréhension fondamentale, par ex. faisant Marie participer à la Trinité.
Les critiques coraniques ne coïncident donc pas avec l’orthodoxie chrétienne tant passée que présente et semblent avoir été dirigées contre des groupes chrétiens très divers et marginaux dans l’Arabie et l’Orient de cette époque. S’agit-il de judéo-chrétiens, de monophysites, de nestoriens, de syncrétistes ou de formes populaires hétérodoxes dues aux incompréhensions des chrétiens eux-mêmes vu la complexité théologique ?

Ce que l’on peut pourtant affirmer avec très peu de doute, c’est que le Coran ne se prononce pas directement sur la théologie chrétienne orthodoxe nicéenne et que l’argumentation coranique s’est donc révélée rapidement inadaptée pour répondre aux chrétiens de cette tradition avec lesquels les musulmans sont entrés en contact dès la période des conquêtes et surtout sous les Omeyyades et les Abassides.

Du côté chrétien également nous constatons, continue l’auteur, que la perception des musulmans a connu des évolutions. D’abord perçus comme un peuple de conquérants sanguinaires sans dieu, les Arabes ont été considérés par les chrétiens comme des juifs au culte étrange, puis comme des hérétiques ou de lointains disciples d’Arius, pour être finalement reconnus dans leur pleine identité islamique.

L’étude historique n’a mis en évidence que des échanges de type controversiste, révélant par là des attitudes profondément exclusivistes de part et d’autre et on ne peut donc pas parler d’un vrai dialogue, bien qu’ avec Jean Damascène et le théologien Timothée, du côté chrétien, et Ibn Hazam et Al Ghazali, du côté musulman, l’argumentation ait bien évolué par rapport aux premiers temps des échanges islamo-chrétiens.

L’exclusivisme et la polémique n’ont pas été seulement un fait au Moyen Âge.

Dans la deuxième partie, plus théologique de son livre, H.A. Gawad étudie les œuvres du prédicateur et écrivain musulman Ahmed Deedat et du pasteur Jimmy Swaggart; il montre à quel point encore le vingtième siècle a eu son lot d’échanges polémiques. Ces auteurs cherchaient davantage à se lancer des défis et à essayer de convertir l’autre que de se rencontrer dans un vrai débat.

Ainsi H.A.Gawad a pu mettre en évidence le problème fondamental de ce genre d’ échanges islamo-chrétiens où l’un combat l’autre sur la base de sa propre théologie et conception de la révélation. Tous ces discours révèlent aussi le rôle particulièrement contre-productif de la dogmatique comme objet des discussions, qui finissent toujours sur une incompréhension mutuelle et un désaccord.

Pour dépasser ce genre de discours, l’auteur essaie encore de chercher un terrain commun, si possible théologique. Mais très vite, les propositions mutuellement exclusives des théologies classiques chrétienne et musulmane aboutissent à une impasse, car la théologie chrétienne ne saurait s’aligner sur la christologie coranique et vice-versa.

Alors, dans la troisième partie du livre, H.A. Gawad décide de quitter le terrain théologique au profit d’une autre approche, à savoir philosophique pour fonder une éthique rationnelle du dialogue islamo-chrétien. Il fait appel à Jürgen Habermas, l’un des penseurs post-kantiens, qui a mis au point « une éthique de la discussion« . Selon ce philosophe, c’est de l’intérieur de l’acte d’une vraie discussion que l’universalité peut naître. Or, il n’y a de discussion valable que tant que la recherche du meilleur argument possible et accepté par tous demeure l’horizon des participants. Il ne faut pas voir un autre objectif à atteindre des discussions sinon le consensus qui s’en suit. Habermas exclut aussi les thèmes métaphysiques et dogmatiques et exige des participants encore trois attitudes éthiques, à savoir la symétrie, la sincérité et la liberté d’adhésion ou l’absence de contrainte extérieure.

C’est en intégrant la problématique du dialogue islamo-chrétien à l’éthique de la discussion selon Habermas et en y introduisant en plus le critère du partage, que H.A. Gawad obtient que l’éthique de discussion peut devenir une éthique du dialogue, à savoir « un travail intersubjectif conjoint sur deux héritages que l’on se propose de partager, afin de construire une solution à un problème de société touchant les deux communautés » ( p. 126).
Ainsi le dialogue islamo-chrétien n’a pas comme objet une simple rencontre interculturelle ou fraternelle, mais il consiste dans la pratique d’échanges, cadrés par une éthique, qui font intervenir les spécificités de chacune des deux traditions religieuses et dont l’aboutissement est un consensus pratique qui profite à tous. Ainsi on désarme les risques de controverses et on rapproche les deux communautés.

L’auteur termine son livre par une proposition qui est un souhait: que la question qui devrait aujourd’hui gouverner les échanges islamo-chrétiens soit celle de la place que les musulmans et les chrétiens veulent bien donner – librement et sans motif égoïste – au bien commun de toute la société ou autrement dit à l’action désintéressée, librement consentie et tournée vers le bien commun de tous.

Nous estimons que Hicham Abdel Gawad nous a donné par ce livre encore un travail intéressant et bien utile. On aurait souhaité cependant qu’il nous illustre ses conclusions avec quelques exemples concrets.

Hugo Mertens.