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TÉMOIGNAGE DE BATHELEMY BAZEMO

Barthélémy Bazemo

Autre pays, autres moeurs

Je suis arrivé en Tanzanie, dans la paroisse de Manzese, le 21 mars 2000. J'ai été accueilli par les confrères qui m'attendaient. Ce geste m'a donné une bonne impression de ma communauté.

Ayant été nommé en Tanzanie comme stagiaire, mon premier intérêt a été de m’initier à la langue (swahili) et d’étudier la société en cherchant à mieux comprendre, pour mieux m’adapter, ses croyances, ses mœurs, ses coutumes. Je crois avoir assez bien réussi dans ce sens.

Comme Africain, je pensais que je pourrais me faire facilement une place dans tout cela, mais j'ai dû reconnaître, à mon grand étonnement, que les choses ne sont pas toujours aussi faciles qu’on pourrait le croire.

Dans mes échanges avec la jeunesse ou avec de jeunes adultes, j'ai trouvé souvent difficile de trouver une réponse simple aux questions que je posais : j'ai dû chercher la vérité en lisant entre les lignes. Pour certains, les valeurs de franchise et de sincérité ne semblent pas une priorité. Si on cache sa pensée, c’est que beaucoup de gens luttent pour leur survie. Cet esprit a été favorisé par un système politique plus ou moins corrompu au cours des années passées. Mon premier choc culturel a été de trouver que les gens considèrent cette situation normale et, pire, j’ai retrouvé la même attitude chez les chrétiens. Cela a soulevé en moi beaucoup de questions sur l'impact que les chrétiens peuvent avoir pour une société juste et vraie. Cela m'a aidé à commencer une sérieuse analyse sociale.

J’ai quand même trouvé beaucoup d'aspects positifs chez les Tanzaniens. Ils ont une forte idée de leur identité nationale : ils sont unis par une langue, par la stabilité et par une histoire commune. Ils sont fiers des valeurs de leur politique Ujama, en dépit du fait que cette expérience ait échoué économiquement et politiquement. Ils sont accueillants.

Mon initiation dans culture du swahili m'a aidé à comprendre les réactions de gens et à me sentir davantage chez moi.

Le ”Dieu des surprises” est entré ma vie

J'ai commencé mon stage avec un incident qui a “ révolutionné ” ma dimension de la foi : le refus de mon permis d'entrée en Hollande où je devais passer deux ans. Je crois que le cas n'a pas été suivi avec assez d'attention. J'ai attendu quatre mois avant d’être fixé sur mon orientation. C'était dur pour moi de vivre dans une telle situation. Je crois que le refus de mon entrée en Hollande provient d’une erreur humaine, mais si nous regardons cela avec les yeux de la foi, je dois confesser que cela m’a permis d’apprendre l’abandon et de permettre à Dieu d’intervenir davantage dans ma vie. Le ”Dieu des surprises” est entré ma vie et je suis devenu plus réceptif à la disponibilité. Mon stage dans la paroisse de Manzese, en Tanzanie, m’a aidé à mûrir dans mon discernement spirituel et à affermir mes convictions. Ma relation avec Dieu a grandi et est devenue plus personnelle. Fonder ma vie sur l'écoute de la Parole de Dieu et en même temps m’enrichir de l'expérience des événements quotidiens ont été pour moi un grand atout dans les temps d'épreuves et de doutes. Ma prière a inspiré ma vie et ma vie a inspiré ma prière. Plus que jamais Dieu m'a parlé à travers les événements, les gens et sa Parole.

La prière en communauté et la prière personnelle m'ont donné l'occasion de contempler Dieu et d’être en communion avec mes confrères. Vu l'abondance de travail dans la paroisse, peu de temps était alloué à prière en communauté. Ma prière personnelle a toujours eu lieu le soir quand j'écrivais mon journal. J'ai vraiment fait une grande découverte : Dieu a toujours été avec moi dans mon vécu quotidien et je le remercie pour sa présence dans ma vie.

J'ai participé à la vie liturgique de la communauté chrétienne en priant avec eux ou en aidant le prêtre qui célébrait la messe. En général, les célébrations étaient priantes. Nous faisions un partage communautaire sur la Parole de Dieu chaque vendredi. J'ai trouvé cela enrichissant et intéressant. J'ai pu partager encore plus profondément avec mon accompagnateur spirituel, un Père Jésuite canadien, Louis Plamondon. Il m'a beaucoup aidé, mais il est malheureusement mort d’une crise cardiaque le 1 janvier 2001. J’ai appris de lui à tout faire pour la gloire de Dieu. Qu’il repose en paix !

Barthélémy à la fin de son stageLa dimension missionnaire de ma vocation a été vérifiée par mon engagement à aimer les gens à qui j’étais envoyé, à chercher une connaissance plus profonde et une meilleure compréhension de leur culture et à ouvrir le dialogue avec les religions traditionnelles. Ma vie a été principalement marquée par la générosité des chrétiens et la simplicité de leur foi. L’essentiel pour eux est Jésus Christ. Ils sont heureux en dépit du fait que beaucoup d'entre eux vivent dans une situation déplorable. Nous lisons facilement la présence de Jésus dans leurs vies. Leurs vies ont questionné et ont défié mes convictions.

Je faisais partie d’une communauté normale et je travaillais dans une paroisse reconnue pour être dure. J'ai suggéré beaucoup d'activités à la communauté dans la ligne de mon apostat : séminaires, rassemblements de la jeunesse. Beaucoup de mes propositions ont été acceptées. Je n'ai pas hésité à m’améliorer toutes les fois que c'était possible. Je dois dire que ma communauté m'a permis de prendre des initiatives, pourvu qu'elles ne fassent pas naître de grandes dépenses ! J'ai donc dû évaluer les dépenses possibles chaque fois que je voulais prendre une initiative.

Au commencement de mon stage, avec l'aide de mon accompagnateur spirituel, je me suis fixé des lignes directives pour le temps de mon stage. Ces objectifs provenaient de mon expérience du noviciat. Je voulais centrer ma vie sur le Christ, grandir humainement et spirituellement et expérimenter la vie dans une communauté internationale comme Missionnaire d'Afrique.

Chaque jour je devais lutter pour maintenir mon engagement. J'ai appris malgré moi que les limites restent toujours là et que le succès avec le Seigneur est la capacité d’essayer et d’essayer encore. Mon stage a été pour moi une école de vie. J’ai appris à m’éprouver dans les différentes situations de la vie ; toutes ne sont pas roses, mais l’essai valait la peine. J'ai grandi dans le domaine de la foi et de la maturité humaine. J'ai accepté d’être moi-même. À la longue, j'ai appris à accepter les membres de ma communauté comme ils sont et à leur souhaiter du bien, même quand j’étais en brouille avec eux. Dans son ensemble, j'ai aimé mon expérience sur le terrain : je suis sûr que ce stage m'a ouvert à la vie apostolique, à ses joies et douleurs, à ses attirances et ses refus, à sa signification et son but.

Les conseils évangéliques : un défi continuel

Les conseils évangéliques faisaient partie de ma vie journalière et étaient pour moi un défi continuel. Je vivais chacun d’eux le mieux possible, en comptant sur l'aide et le soutien de Dieu. Quant à la pauvreté, j'habitais dans une région où il y a beaucoup de pauvres. J’avais ce qu’il fallait pour vivre et pour mon travail apostolique. Chaque fois que je visitais des gens dans leurs maisons, j’étais toujours frappé par leurs conditions de vie. Beaucoup meurent de maladie parce qu'ils n’ont pas les moyens d'acheter des médicaments. En plus, le SIDA fait souffrir et les malades qui en sont atteints et leurs familles. J'ai souvent été témoin de la souffrance humaine, impuissant à faire quelque chose. J'ai partagé avec quelques-uns le peu que j’avais, mais cela n'a pas suffi à adoucir leurs souffrances.

La pauvreté est une réalité tragique et une honte pour la dignité humaine. Dans la paroisse, nous avons un comité Caritas qui traite de ces cas conjointement avec les petites communautés chrétiennes. Nous atteignons quelques personnes, mais qu’en est-il des autres ? La situation difficile qu’ils vivent entraîne des citoyens dans des vices pour oublier la réalité. A partir de cette expérience, je suis convaincu que je suis matériellement plus riche que je le pensais. Je ne peux pas extirper la pauvreté du monde, mais ma contribution est nécessaire pour satisfaire les besoins de quelques-uns d'entre eux.

Quant à la chasteté, je me suis rendu compte, avec regret, que la chasteté et le célibat sont impensables pour les gens. Beaucoup ne croient pas dans ces valeurs et leur parler de chasteté est presque une absurdité. Vivre la chasteté dans ce contexte est assez difficile. J'ai fait face à beaucoup de défis. Dans tout cela, mon salut était dans la prudence. Je dois admettre que le défi de la chasteté m'a aidé à grandir dans la fidélité. Le célibat et la chasteté sont un choix, mais avant tout ils sont un don et un engagement. Avec l'aide de Dieu, je peux m’engager à vivre la chasteté. Mais elle reste un défi quotidien et un engagement de chaque jour.

J'ai entendu beaucoup de conseils sur la manière de pratiquer l’obéissance. Dans ma communauté, j'ai adopté une attitude modérée envers obéissance. À certains moments, on m’a donné la latitude pour organiser mes activités pastorales. Mon problème était mon impuissance devant des cas urgents et je ne pouvais pas agir parce que je n'avais pas le pouvoir de décider. En général, j'avais de bons rapports avec mes supérieurs, qu’ils soient de la Société des Missionnaires d'Afrique, de l'Église locale ou de l'autorité civile. J'avais avec eux des relations de simplicité et de confiance.

J’ai beaucoup appris

A la lumière de l'expérience que j'ai faite pendant ces années de formation, je dois dire que j'ai appris beaucoup de choses : spirituellement, humainement et intellectuellement. Dans le domaine d'entraînement de la foi, j'ai développé une relation spéciale avec le Christ. J'ai senti sa présence dans les événements de chaque jour. Le discernement faisait partie de mes préoccupations premières (Quelle est la volonté de Dieu dans la situation présente ?). Les lectures spirituelles m'ont permis de recevoir une nourriture spirituelle. Beaucoup de chrétiens m'ont édifié dans leur façon de vivre leur foi. J'ai commencé à connaître davantage ma vocation et ce qu'elle implique. Grâce à mes confrères, je crois davantage dans ce que je suis et dans la main de Dieu dans ma vie.

Au niveau de la maturité humaine, j'ai fait un grand exploit, celui de chérir mes réussites et de croire dans ma capacité de faire mieux. J'ai appris à mener ma vie, à évaluer et investir dans les gens. Ma croissance a été manifeste et j’ai pu voir moi-même l'évolution de mon comportement dans mes relations avec les gens autour de moi.

J'ai maintenant une bonne connaissance intellectuelle du pays et de son peuple, de son passé et de son présent, de ses joies et de ses douleurs, de ses espoirs et de ses craintes. J'ai amélioré mon anglais et mon swahili. Je me suis enrichi d’expériences journalières qui font maintenant partie de mon patrimoine. J'ai appris dans la pratique la dynamique des rapports humains.

Comme tout le monde, j'ai des qualités et des défauts. Mon plus gros problème était le fait de trop m’en faire à propos de mes limites et sur la façon de changer. Cela, en fait, brûle beaucoup de mon énergie et de ma sérénité. Le progrès que j'ai fait dans ce domaine a été de m’accepter comme je suis et d’être reconnaissant à Dieu pour mes qualités. Je suis devenu plus optimiste et la paix est venue sur mon chemin. Le deuxième progrès que j'ai fait est dans la ligne de mes rapports avec les gens. J'ai montré plus d'inquiétude et d’intérêt envers les problèmes des gens. Le stage m'a permis de faire l’expérience de la réalité de ma future mission comme Missionnaire d'Afrique. Il m'a aidé à me débarrasser d'idées préconçues sur la mission et la vie de communauté.

Écouter est la porte du discernement : cela aide à garder la communication avec soi et avec le monde extérieur. Pour ma part, j'ai essayé de consolider cela dans mes relations avec la jeunesse, avec ma communauté et avec les chrétiens en général. J’ai appris à prendre du temps pour écouter la voix de Dieu qui me parle au plus profond de moi-même.

Le stage a soulevé des questions légitimes : « Connaissant mes qualités et mes limites et ce qu’implique l'engagement missionnaire, suis-je vraiment une personne qui peut prendre un engagement missionnaire à vie ? Quels sont les signes de l'appel de Dieu dans ma vie de chaque jour ? Quel but est-ce que je donne à ma vie et pourquoi ? » Ces questions ont nourri ma méditation et rendu mon expérience fructueuse. Elles ont confirmé ma vocation en me permettant de voir clairement et de comprendre mon engagement.

Deux années de stage, ce n’est pas long

Barthélémy quelques jours avant son ordinationDeux années de stage, ce n’est pas long, mais cela donne une idée de la mission. Mon expérience m'a appris que la mission est la vie. Nous témoignons de notre foi par notre vie. La mission est la proclamation du message de Dieu. En général, j'ai rencontré des confrères qui m'ont encouragé. L’histoire de leurs vies m'a touché. Leur support et leur inquiétude à mon égard m'ont aidé à grandir à travers mes épreuves et mes doutes.
Dans son ensemble, mon expérience de vie communautaire a été bonne. Bonne parce que je voulais que ce soit une expérience positive et je me suis investi en elle.



Barthélémy Bazemo
mars 2001

Barthelemy a été ordonné prêtre chez les Missionnaires d'Afrique le 16 juillet 2005 à Koudougou. Il est reparti en Tanzanie.