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Témoignage
de Michel Ouédraogo

Dans
la pure et tranquille vie des peuples, il vient parfois des heures
ou des événements étranges qui bouleversent
les habitudes en dictant aux hommes d'autres manières
d'être. Ceux qui savent s'adapter aux changements trouvent
dans leur fort intérieur une véritable consolation,
tandis que beaucoup sont réglés de force. En effet,
la guerre a mis des modifications dans la vie quotidienne des
Congolais. Dans les villes, la vie devient de plus en plus chère,
tandis qu’à la campagne, les hommes connaissent
misère et insécurité. En général,
nous pouvons dire que les Congolais ont arrêté de
vivre, car toute activité ne vise que la survie de la
famille. C'est dans ce contexte que Dieu m'a appelé à
vivre ma première expérience de vie missionnaire.
Quand je suis parti
pour la République du Congo en tant que stagiaire, en 1998,
j’étais plein d’enthousiasme. Mais une fois
rendu là-bas, je sentais jour après jour mes
illusions s'effondrer et je prenais progressivement conscience
qu'une voie neuve et grave s’ouvrait devant nous, mais c'est
avec Dieu que nous vivrons ces instants violents de notre
histoire. Les événements de la guerre m'ont donné
d'avoir une grande mobilité. Cependant j'ai toujours eu la
chance de découvrir les valeurs des peuples qui
m'accueillent avant de me voir contraint à partir ailleurs.
C'est ainsi que je fais tour à tour mes premières
expériences missionnaires au Sud Kivu, au Maniema et au
Katanga. Le fait d'avoir le kishwali pour langue liturgique propre
à ces régions m'a facilité l'adaptation et
l'intégration sociale. Par ailleurs je suis très
fasciné par le climat de mon nouveau pays et je suis encore
plus fasciné par la capacité d'humilité,
d'accueil et d'écoute de beaucoup de Congolais.
A
la rencontre des jeunes et de leurs familles
A
mon arrivée en République Démocratique du
Congo, éclate une guerre que certains appellent seconde
guerre de Kabila. Mais en fait, il convient de savoir que ce n’est
qu’une poussée expansionniste des voisins de l’Est
du Congo. C’est dans cette atmosphère que je me suis
mis à apprendre le kiswahili. Les jours passent, la guerre
perdure et la communauté internationale ferme les yeux sur
cette injustice qui ne manque pas de servants locaux pour berner
davantage les consciences en faisant croire que cette agression
étrangère est une rébellion congolaise en
faveur de la démocratie.
Conscient de ce
mensonge que des voix faibles osent dénoncer au risque de
leurs vies, j’ai été envoyé en mission
à Mingana. C’était le 18 décembre 1998.
Je savais que la mission ne serait pas facile, mais je comptais
sur la grâce de Dieu qui m’appelle à sa
moisson. C’est avec satisfaction que j’ai découvert
que la communauté de Mingana est une Église qui
écoute et médite la Parole de Dieu. Appelé à
accompagner la jeunesse paroissiale, j’ai demandé à
Marie, Mère de l’Église, de nous guider sur
ses voies, afin qu’ensemble nous accueillions Jésus,
son fils, dans nos cœurs de jeunes pour bâtir un monde
de paix et de soutien mutuel dans la communion de l’Esprit
Saint.
Cet engagement m’a
amené à souffrir, avec les jeunes, et à mieux
connaître l’absurdité de la guerre, les
contradictions et les révoltes qui consument avec cruauté
le cœur des jeunes face à un avenir incertain.
Néanmoins, cette impasse ne m’a pas empêché
de sentir s’éveiller en certains jeunes des appels
spéciaux à la vie consacrée ou à la
formation de couples chrétiens stables.
C’est également
par les jeunes que j’ai eu le goût de visiter les
familles. Chaque rencontre en famille a été une
occasion réciproque d’écoute et
d’encouragement. J’ai alors communié aux
angoisses et aux souhaits des parents face à cette longue
guerre. À partir de la pastorale de la jeunesse, je me
retrouve souvent dans une pastorale de la famille. J’ai
compris que tout ce qui touche à la jeunesse prend en
compte la famille et ses profondes aspirations, car beaucoup de
parents voient leur vie perturbée par les troubles de la
guerre et mettent leurs attentes en l’avenir de leurs
enfants : c’est en eux que repose leur unique assurance
de vieillesse. Les partages d’Évangile hebdomadaires
ont rythmé notre vie en nous aidant à garder
l’espoir.
La vie partagée
avec les jeunes et leurs familles m’a donné beaucoup
de joie. J’ai compris que la mission ne se laisse pas
comprimer dans nos petits projets, mais qu’elle est là
où il y a disponibilité et flexibilité que
les contraintes du moment nous imposent. J’ai rencontré
des hommes et des femmes sans distinction d’appartenances
religieuses. J’ai cherché à voir en chaque
personne un frère ou une sœur. J’ai découvert
qu’il faut constamment chercher à maîtriser ses
relations et à les orienter vers le Seigneur. Au cœur
de cet exercice difficile et passionnant où des fois j’ai
été porté au découragement, je me suis
également senti accueilli et considéré comme
un serviteur de Dieu. Je rends grâce à Dieu d’avoir
permis à des personnes de reconnaître en ma fragile
personne la vision, le regard de Dieu pour eux.
Expérience
de vie communautaire
Je rends grâce à Dieu de m’avoir
guidé constamment à rechercher la fidélité
à ma vocation : être pour les gens de Mingana
durant mon bref séjour « un apôtre et rien
que cela, ou tout au moins dans ce but ». Ce n’est
pas uniquement dans mes rencontres d’apostolat que j’ai
trouvé la consolation. J’ai fait cette expérience
grâce au soutien et à la compréhension de tous
mes confrères. J’ai trouvé dans la vie
communautaire un supplément de force pour être au
service de la pastorale. J’ai profité de la sagesse
de mes confrères pour trouver la mesure raisonnable en
tout. Quand je rencontrais des difficultés ou l’échec,
ce sont mes confrères qui me redonnaient goût à
tenter d’autres expériences. Grâce à mes
aînés, j’ai appris à être malin
comme les serpents, quand c’était nécessaire,
mais candide comme la colombe au temps opportun.
Je rends grâce à Dieu d’avoir été
nommé dans une communauté exceptionnelle, en ce sens
que j’ai eu la chance de connaître quatre témoignages
de vie missionnaire. J’ai vu et aimé des confrères
dévoués à l’enseignement de la Parole
de Dieu par la prédication aussi bien que par leur façon
d’être. J’ai côtoyé avec admiration
des confrères mordus de l’apostolat et rayonnant
autour d’eux la droiture et disant la vérité
selon leur cœur. J’ai fréquenté avec
respect des confrères qui ne jouaient pas un double jeu,
mais qui s’adaptaient aux situations et aux événements
dans un élan évangélique. J’ai partagé
la vie de confrères discrets pour laisser l’autre
grandir dans la liberté. Bref, j’ai eu des confrères
artisans de paix et bâtisseurs de la vie communautaire.
Nous avons eu certes
des temps d’incompréhension, mais jamais personne
n’en faisait un drame. Ce qui nous unissait était
plus fort que nos petits points de divergence hérités
de nos origines culturelles différentes. Chacun a fait
preuve de patience et de tolérance pour accueillir l’autre
avec amour comme un cadeau de la Providence. Cette expérience
humaine a été bénéfique pour tous et
pour les chrétiens, parce que nous avions une vision
commune en ce qui concerne le vécu des conseils
évangéliques : la simplicité de vie, qui
frisait parfois la pauvreté, nous a préparés
quand est venue l’épreuve de dépouillement par
les Mai-Mai et les Tutsi.
Nous avons entretenu
des relations simples et claires avec notre entourage ; étant
éloignés et parfois coupés de nos supérieurs,
nous avons vécu notre obéissance à l’endroit
de chaque membre de la communauté. J’ai senti que
nous avons cherché à être unis de cœur
et de pensée. Cette fidélité à
« l’esprit de corps » nous a aidés
à vivre les événements douloureux dans une
attitude de foi en Dieu qui sauve l’humanité par nos
modestes sacrifices et par le renoncement à nos élans
de grandeur. C’est pourquoi, même dans la disparition
du frère Herbert, personne n’a été
paniqué : nous savions qu’il avait terminé
sa course dans la sérénité que seul Dieu
donne aux âmes objets de sa prédilection. « Car,
pour moi, vivre c’est pour le Christ et même la mort
est profitable » (Ph 1, 21).
En union avec Jésus
humilié
L’expérience
pastorale de la vie communautaire m’a permis de découvrir
que l’essentiel de la mission est la transmission de la
Bonne Nouvelle. J’ai ainsi senti la nécessité
de m’investir de forces spirituelles, car avec la bonne
volonté humaine on ne va pas très loin et on finit
par s’annoncer soi-même au lieu d’être le
témoin de Jésus, son Maître. A cet effet, le
Père Cazzola disait dans ses lectures spirituelles que « la
qualité de notre vocation dépend de notre
attachement à la personne de Jésus ».
L’expérience de stage m’en a convaincu.
Les temps de prière
communautaire et personnelle ont été pour moi des
occasions de m’interroger devant le Seigneur sur la façon
dont j’avais répondu aux besoins de ceux qu’il
m’avait permis de rencontrer dans la journée. Un
véritable dialogue s’est engagé entre moi et
mon Seigneur et la prière est devenue l’expérience
d’une rencontre fructueuse avec mon Dieu qui me donne sa
consolation et son pardon. J’ai enfin découvert que
je suis apôtre de Jésus dans la mesure où
j’accompagne Jésus dans l’oraison et la
fréquentation de sa Parole.
L’une des plus
grandes joies que le Seigneur m’a données de vivre en
tant que membre d’une communauté et en tant que
personne appelée à sa suite, c’est de nous
avoir honorés en nous unissant à son humiliation et
à son angoisse. Sur le champ, personne n’a
probablement discerné le sens de ce que nous subissions,
mais, après coup, je contemple avec allégresse le
chemin de la croix du Christ qui s’est répété
dans notre nature fragile.
C’était
le 11 mai 1999 quand les Mai-Mai, soldats de Kabila, se saisirent
de nous, nous déshabillèrent, puis nous ligotèrent
et nous jetèrent au sol l’un à côté
de l’autre comme des pauvres canards qui n’osent même
plus battre une aile. Sous les menaces, certains déchirèrent
le calme de leurs cris de désespoir, tandis que d’autres,
couchés sur le ventre à même le sol,
attendaient avec amertume la venue de leur dernière heure
et se demandaient pourquoi consumer si brièvement une vie
qu’ils venaient à peine de commencer.
Maintenant, à
la simple pensée de cette expérience, mon cœur
se remplit de joie d’avoir vécu le ridicule comme
Jésus mon Seigneur. Jésus a donné à
notre communauté d’exprimer ainsi son unité au
Père céleste, même dans les difficultés.
Enfin, le 28 juillet 1999, le Seigneur Jésus m’a fait
la grâce de découvrir ma petitesse, ma fragilité
et mon impuissance. Sous la musique des armes de la mort et les
chants de guerre entonnés par les Mai-Mai, j’ai
touché le fond du désespoir. Pendant que le chef
Kimputu, le Père Karel et moi-même cherchions
désespérément à trouver un refuge dans
les clapiers, une terrible et longue bataille entre soldats
rwandais et Mai-Mai se jouait aux alentours de la mission. Une
fois de plus, nous étions aux portes de la mort, mais petit
à petit le Seigneur me combla de sa consolation, car mes
lèvres tremblaient encore de peur, mais dans mon cœur
la paix s’installait progressivement jusqu’au moment
où j’ai été transporté dans une
contemplation qui dépasse de loin celles que j’ai
obtenues devant le tabernacle jusqu’à ce jour.
Soudain, les armes se sont tues et le calme est
revenu dans tout le village. Personne ne saura le nombre de
victimes car tous les morts ont été ensevelis dans
une fosse commune pendant la nuit. Enfin, le 30 juillet, nous
avons quitté Mingana, laissant derrière nous
chrétiens et amis livrés à eux-mêmes.
Comme un pauvre berger qu'on enlève, je suis parti avec des
soldats rwandais qui ont emporté la bataille sur les
soldats congolais à la paroisse même. Je redoutais
les fatigues d'un voyage dont j’ignorais la destination et
la pensée qu'on pouvait tomber dans une embuscade quelque
part dans la forêt m’angoissait terriblement.
Durant notre voyage, angoisse et espérance en
Dieu se sont succédés dans mon âme. «
Mais là où le péché abonde la grâce
de Dieu surabonde ».Chaque pas qui m’éloignait
de Mingana était une prière pour la paix dans les
cœurs des hommes et des femmes blessés par cette
guerre. Au fur et à mesure que nous avancions, des gens, de
bon gré ou forcés de le faire, nous accompagnaient
en portant tout ce qui nous restait comme biens. Cet exode a duré
une semaine et, chaque jour, le Seigneur nous faisait voir sa
providence.
Les grands moments de la
guerre vécus dans la paroisse de Mingana
Comme je l’avais annoncé plus haut, j’ai
vu souffrir des sévices de la guerre les hommes et les
femmes au milieu desquels j’étais envoyé. Tout
a commencé le 31 janvier 1999. Les responsables des
chrétiens nous annoncent alors la présence de
soldats Mai-Mai sur la paroisse de Mingana.
Les Mai-Mai sont une
bande armée de flèches et d’armes à
feu. Elle est fidèle au gouvernement. Ses membres se
croient invulnérables aux balles adverses car ils se
protègent avec une décoction magique qu’ils
portent autour du cou. Les nouvelles recrues sont accueillies par
une incision des mains, des pieds, de la poitrine et du front.
Leur règle de vie se résume à ne pas prendre
ce qui n’a pas été donné, à ne
pas toucher aux femmes. Les éventuels réfractaires
tomberaient sous les balles adverses. Cette croyance les rend
courageux à prendre des risques graves.
Le mouvement en soi
vise la sauvegarde de l’intégrité territoriale
en défendant le pays contre une agression étrangère
ayant des servants locaux. Malheureusement, beaucoup de ceux qui
s’engagent n’ont pas terminé leur formation
primaire. Très peu de ces jeunes résistent à
la tentation des drogues ou des boissons enivrantes. La
conséquence logique de ces fragilités détourne
le mouvement Mai-Mai de ses objectifs patriotiques et nobles.
Aussi la population se trouve persécutée par ceux
qui sont sensés la protéger. C’est alors que
les Mai-Mai se caractérisent par des vols, des viols et
tyrannies sans limite.
1er
février 1999. Parti au village pour sa visite
quotidienne aux habitants, je vois cinq Mai-Mai armés d’un
seul fusil et ayant un lecteur de cassettes qui gueule de la
musique congolaise. Le même soir, les soldats Mai-Mai se
présentent à la paroisse. Ils sont en possession
d’un lance-roquettes. Ils obtiennent de la paroisse une rame
de papier et des enveloppes. Ce jour marque le début de la
souffrance des hommes et des femmes de Mingana : à une
famille, les Mai-Mai enlèvent ses chèvres, à
une autre ses poules et ses canards.
10 février
1999. Les habitants, excédés par ce pillage, se
révoltent contre les Mai-Mai, les chassent et leur enlèvent
un fusil. Mais le soir, le village se vide de ses femmes et de ses
enfants qui s’exposent à la pluie et aux périls
de la forêt. Dans la troisième semaine du mois de
février, une troupe de rebelles de Kasongo passe à
Mingana pour attaquer les Mai-Mai basés à Bikenge, à
45 kilomètres de Mingana. Ils ont la délicatesse de
passer saluer les Pères. Deux chrétiens, Modeste et
Paulin, les escortent, au vu et au su de tous, jusqu’au
bureau du Père Karel, curé de la paroisse.
25 février
1999. Malgré la peur de représailles de la part
des Mai-Mai, les chrétiens reviennent au village pour le
nettoyage autour de l’église. Subitement surgit un
groupe de Mai-Mai sous les ordres du colonel Milambo. Ils arrêtent
sur-le-champ M. Modeste et M. Paulin, font pleuvoir sur eux de
violents coups de bâton. Leur crime : collaboration
avec les rebelles au gouvernement de Kabila. Le soir venu, le
colonel Milambo, reçu par le Père Karel, lui adresse
des menaces formelles : « Tu collabores avec les
rebelles et tu mérites la mort ! »
11 mai 1999. Le
matin, M. Selemani, un Mai-Mai, annonce au Père Karel
qu’une troupe de Mai-Mai passera prendre notre phonie, mais
qu’il ne faut rien craindre parce que les Mai-Mai sont
disciplinés et ne feront point de pillage. Ainsi, après
le repas du midi, le Père Vito et moi-même sortons
pour accueillir les éventuels visiteurs. A l’instant
même, les Mai-Mai se saisissent de nous, nous mettent torse
nu et nous ligotent. Ensuite, ils cassent les portes, contrôlent
toutes les chambres et se servent à la mesure de leur
capacité. Ils menacent de nous faire sauter d’un coup
de roquette, car ils estiment que nous détenons deux
télétel et que nous communiquons avec les rebelles.
En même temps,
ils amènent les Sœurs à la mission pendant que
d’autres Mai-Mai pillent leur maison. Quand ils se rendent
compte qu’on ne possède rien de ce qu’ils
présumaient, ils nous délient, mettent la main sur
notre phonie et amènent le Père Karel, le Père
Vito et le Frère Herbert en exode vers Bilenge, me laissant
ainsi comme responsable de la paroisse. Heureusement, les
habitants demandent la libération des missionnaires. Tous
reviennent alors à la paroisse.
17 mai 1999.
Les Forces Armées Populaires, autre nom des Mai-Mai,
amènent de Kipaka le Père Hans Otto et un
séminariste, Pascal. Une fois de plus, ce sont brutalité
et pillage de notre mission. Ils nous demandent trois kilos d’or
comme effort de guerre. N’ayant pas d’or, nous leur
donnons 38 millions de nouveaux zaïres et une moto Hondo XL.
Depuis ce jour, ils nous ont encore enlevé une voiture Land
Rover : elle leur sert à transporter les produits de
leurs vols et les femmes de joie. C’est un vol systématique.
27 mai 1999. M.
Dume, chef de l’A.N.R. (Agence Nationale de Renseignements),
après nous avoir aidés, décide de repartir à
son poste à Bikengé et défend aux Mai-Mai
d’habiter la paroisse. La nuit, le frère Herbert, qui
sortait à peine d’une crise de malaria, tombe du
portique surélevé de la mission et se blesse
profondément au front.
15 juin 1999.
Le frère Herbert est transporté chez les Sœurs
Missionnaires de notre Dame d’Afrique. La nuit est très
pénible : sa main droite est frappée de
paralysie. Depuis son accident, il ne peut plus communiquer avec
nous que par des signes qu’il fait avec sa main gauche. Le
soir même, il reçoit l’onction des malades des
mains du Père Karel.
16 juin 1999.
Un commandant Mai-Mai vient pour loger à la paroisse :
le Père Karel lui fait savoir qu’il est défendu
par ses supérieurs d’habiter à la paroisse. Il
part dans le village pour y trouver refuge, mais à 20
heures, il revient à la paroisse, nous menace et fouille
chacune de nos chambres car il estime que nous cachons des
rebelles dans nos murs. A 22h30, le frère Herbert s’endort
dans le Seigneur.
17 juin 1999.
La messe d’adieu pour le frère Herbert est célébrée
par le Père Karel ; les Pères Vito et Hans Otto
concélèbrent. Assiste à cette messe une
immense foule de chrétiens, de musulmans, de croyants
traditionnels et même les commandants Mai-Mai. Le soir, les
jeunes, selon la coutume des Wazimba, commencent une veillée
funèbre qui aurait dû durer une semaine ; mais les
Mai-Mai les interrompent à l’arrivée du S3,
leur grand chef militaire.
28 juin 1999.
Les rebelles tentent une offensive du côté de
Kasongo. Alors le S3 lui-même part au front. Le soir, les
Mai-Mai ramènent au village un bras humain et certains
d’entre eux se mettent à manger les doigts du
cadavre. Depuis ce jour, des scènes macabres se succèdent.
7 juillet 1999.
Adoption d’un accord de cessez-le-feu à Lusaka. C’est
pour nous une grande consolation.
10 juillet 1999.
Signature de l’accord par les présidents impliqués
dans la guerre au Congo. Le colonel Milambo vient nous présenter
ses condoléances pour la mort du frère Herbert.
20 juillet 1999.
Les soldats Mai-Mai quittent la paroisse pour aller au front vers
Mitunda, à 7 kilomètres de Mingana, mais, en
réalité, c’est une fuite.
21 juillet 1999.
Arrivée des soldats rwandais à Mingana. Il est 09h15
et ils se battent avec les Mai-Mai durant une heure. Ils perdent
un seul homme qu'ils enterrent dans le jardin de la paroisse. Puis
ils nous annoncent que le but de leur venue est de nous libérer
des Mai-Mai et de nous donner la possibilité de partir à
Bukavu.
28 juillet 1999.
Les Mai-Mai reviennent à l’attaque contre les
Rwandais, mais beaucoup périssent devant la force
rwandaise.
30 juillet 1999.
Début de notre exode vers la paroisse de Kampene : une
centaine de kilomètres nous séparent de notre
destination. En chemin, beaucoup de gens nous aident à
porter nos sacs de voyage. Nous goûtons l’expérience
des premiers missionnaires qui voyageaient en caravane, mais nous
sommes plus en sécurité qu’eux : 150
soldats rwandais sont mobilisés pour notre protection.
3 août 1999.
Notre caravane arrive à Kampene. Nous sommes fatigués,
mais contents de voir la générosité des
chrétiens qui nous accueillent comme des frères et
des sœurs en Jésus. On nous installe une phonie pour
que nous puissions contacter nos Supérieurs de Bukavu.
C’est la fin d’un cauchemar de cinq mois : ils
savent où nous sommes. Il nous faut seulement attendre
l’avion qui viendra nous prendre le mardi 9 août.
9 août 1999.
Le commandant rwandais, beaucoup de soldats et beaucoup de
chrétiens nous escortent jusqu’à la plaine où
un avion nous attend. A 18 heures, les portes de la maison
provinciale de Bukavu s’ouvrent devant nous. Nous sommes
comme dans un rêve.
Impact
de mon séjour en R.D.C. sur mon expérience de foi
Dans
la forêt équatoriale comme au bord du lac Tanganika,
j'ai eu la chance de connaître des nuits silencieuses et des
aubes bien calmes. C'est des moments ou j'ai rencontré le
Seigneur en l'écoutant à travers les événements
de la journée écoulée. Par la méditation
des textes que la liturgie nous propose je m'engage par le
Seigneur chaque jour dans la sérénité en me
rappelant ce que dit l'Ecriture : « Qui osera les condamner?
Le Christ qui est mort, et mieux encore ressuscité et assis
à la droite de Dieu intercède pour nous. »
(Rom 8,34).
L'expérience du
stage me donne de reconnaître un Dieu présent dans ma
vie pour me libérer en me réconciliant avec lui. Je
rencontre ce Dieu à chaque Eucharistie ou par le sacrement
de la réconciliation. C'est également ce Dieu qui
garde notre communauté unie par la tolérance et
l'acceptation des nous et des autres. A chaque liturgie des heures
je sens que d'un seul cœur nous nous tournons vers la source
de notre espoir et encourage à rester fidèles à
notre vocation de chrétiens : « Allez, de toutes les
nations faites des disciples » (Mt 28, 19).
Les rencontres
communautaires et celles avec mon accompagnateur spirituel sont
les moments propices pour relire notre vie de disciples et
discerner la volonté du Seigneur sur moi et sur les autres
ces différents partages me ragaillardissent en me dotant de
force neuve pour continuer la marche... Pour vivre mon obéissance
à Dieu, je prends au sérieux chaque confrère
et toute personne que j'accueille dans mon bureau. En cherchant à
mettre chacun à son aise par des relations fraternelles
faites de bienveillance. Je me laisse guider par le Seigneur
lui-même.
J'ai reçu de
tous et de chacun une réponse, une consolation et un
réconfort pour faire face à l'expérience de
l'impossibilité de suivre le Christ. C'est-à-dire
que devant chaque visage humain, la radicalité de ma
condition de disciple devient une possibilité, une personne
et un regard recréateur.
Pour ce qui concerne
la chasteté, je dois sincèrement avouer que c'est la
chose la plus difficile à vivre. C'est un combat continu
pour se faire respecter étant cette option de vie d'une
part mais, d'autre part, il convient de s'auto discipliner. De
toutes mes rencontres mixtes, je ne tarde pas à faire
comprendre la vocation que je réponds librement en
exprimant ouvertement ce que je cherche dans toute relation
humaine : la sanctification par la pratique d'un apostolat
saintement exercé. Mon expérience en cette délicate
question de la chasteté est que si le Seigneur se saisit de
quelqu'un, il lui donne sa grâce en plénitude, il ne
lui reste qu'à se laisser conduire humblement par le
Seigneur lui-même...
Enfin, vivant dans un
pays où beaucoup manquent du minimum nécessaire pour
vivre et faire instruire leurs enfants, je me suis déterminé
à modérer l'usage de mes biens, de sorte à ne
pas faire un scandale. Quand je suis amené à aider
une personne, je m'informe bien à l'avance pour savoir si
elle est dans un besoin réel. Mon principe est simple :
montrer aux gens que je suis sensible à leur misère,
mais sans faire de grande exagération et, comme dit notre
chapitre de 1998, je veille à ce que mon argent ne voile
pas le dynamisme de l'Evangile. Que personne ne vienne à
moi parce que je suis un distributeur de pain, mais plutôt
parce que je sais parler au cœur des personnes comme mon
maître en y faisant jaillir la vie et la liberté dans
une joie profonde.
La plus grande grâce
que le Seigneur m'a accordée c'est de m'avoir montré
ma fragilité et mon impuissance. Il m'a donné de
faire grandir en moi avec les Congolais un sentiment d'humilité
et de patience, en espérant qu'il viendra un jour où
la guerre fera place à l'Amour et à la concorde. Je
le crois, je l'espère qu'un jour viendra où il n'y
aura plus de guerre, de division et de haine existentielle au
Congo. Il n'y a pas très longtemps personne n'osait rêver
que l'Afrique du Sud déchirerait le rideau de l'humiliation
et de la terreur de l'Apartheid pour s'engager majestueusement sur
la voie de la démocratie. Peut-être que les
expériences dramatiques que nous vivons au Congo sont
l’expression même de la gestation d'un Congo nouveau,
libre et prospère dans le concert des nations qui cherchent
la justice et la paix.
Ma profonde conviction
est que nous avons une tâche délicate, noble et à
la fois grave : nous n’avons pas à faire à des
machines qu'il suffit de manipuler, nous avons devant nous des
personnes dont il faut enflammer les cœurs par la parole et
aussi bien par notre façon d'être. Dans cette
expérience, notre mérite réside en notre
fidélité à Celui qui nous appelle à
être à l'écoute de nos frères. Cette
humble conscience de notre petitesse face au sublime nous
ennoblit. Somme toute, je découvre que les hommes ont soif
de la vérité qui leur conférera une grande
liberté.
Je découvre que
les peuples qui m'ont accueilli durant ces deux ans de stage ont
encore beaucoup de choses à m'apprendre en ce qui concerne
ma relation avec Dieu et avec mes frères et sœurs. Je
découvre enfin plus que jamais qu'une meilleure
connaissance de la Parole de Dieu me donne de garder la sérénité
en dépit des vicissitudes de la vie. Voilà pour ma
part autant d'éléments ou de signes qui
caractériseront mon engagement ultérieur pour le
Royaume de Dieu.
Deux
ans de grâce
D'une façon
générale, cette période de stage pastoral a
été pour moi un temps de grâce où j'ai
pu faire trois expériences heureuses de la vie
communautaire : la communauté provinciale et deux autres
communautés sur le terrain. J'ai trouvé partout des
confrères unis qui se soutiennent sincèrement. Cela
m'a permis de me sentir chez moi. Leur courage et leur fidélité
à vivre la mission en cette situation de guerre m'ont
beaucoup aidé. Avec certains confrères j'ai appris à
aimer les Congolais et je pense pouvoir les aimer toujours. Ils
ont à beaucoup d'égard répondu à mon
amour en m'apprenant la patience, l'espérance et surtout la
tolérance.
A travers ce peuple
qui souffre, j’ai rencontré Jésus le Nazaréen
: je n'ai pas rencontré un Jésus Roi et Grand
Prêtre. J'ai connu un Christ silencieux et souffrant. Je
n'aime pas le ridicule et il m'a donné l'humiliation avec
lui. Je n'aime pas l'insécurité et il m'a donné
de goûter à son angoisse. Enfin je n'aime pas les
privations et il me donne le détachement. Au Congo, j'ai
trouvé la perle rare ou le trésor caché dont
parle l'Évangile (Mt 13, 44-48).
Ces différentes
expériences m'ont aidé à grandir dans l'amour
et la liberté. Je suis décidé à
poursuivre cette croissance avec Jésus dans la Société
des Missionnaires d'Afrique car « je vois que les hommes qui
vivent pour les autres parviennent un jour à rebâtir
ce que les égoïsmes ont détruit. Je crois qu'un
jour toute l'humanité s'inclinera devant la puissance de
Dieu. Je crois que la bonté salvatrice et pacifique
deviendra un jour la loi. Le loup et l'agneau pourront se reposer
ensemble. Chaque homme pourra s'asseoir sous son figuier, dans sa
vigne et personne n'aura plus raison d'avoir peur »
(Martin Luther King).
Michel Ouédraogo
Le
Père Michel Ouédraogo, ordonné prêtre
dans la Société des Missionnaires d’Afrique le
19 juillet 2003, est retourné en République
Démocratique du Congo où il continue sa mission.
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