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SI
TU AVAIS VU CES MAINS-LÀ !
Ce n'était
pas hier, mais ce n'était pas il y a longtemps :
j'avais 19 ans. Fier d'être jeune, fier d'être un
homme, j'étais content de moi ; j'étais convaincu de
n'avoir pas trop de défauts, mais beaucoup de qualités.
Et les
compliments me faisaient plaisir, surtout ceux d'une personne
aimée.
Pour éviter
d'avoir trop de pensées, je me disais que j'allais donner
ma contribution à résoudre les problèmes du
monde et de la société. Et les autres ? Est-ce
que j'y avais pensé ?
Mais, un jour, ma
sœur m'a fait tomber de cheval avec une série de
photos qu'elle avait reçues d'une amie à elle.
Celle-ci les avait reçues d'un oncle missionnaire.
Parmi
ces photos, il y avait celle d'un jeune de mon âge qui
montrait son visage triste et ses mains de lépreux, toutes
rongées par la maladie. SI TU
AVAIS VU CES MAINS-LÀ ! Je n'aurais pas pu me
sentir tranquille pendant que ce visage-là était
triste et que ces mains-là étaient pourries. Dans ce
visage-là et dans ces mains-là il y avait toute la
misère du monde qui m'interpellait ; une misère sans
espérance qui m'appelait.
C'était le
Christ qui me disait encore une fois, par une voix
particulièrement forte, ce qu’il m'avait déjà
laissé comprendre délicatement au fond du cœur :
« Aie confiance en moi... vas... tu y gagneras tout. Je
saurai refaire, d’une manière différente, ton
rêve, si tu es disposé à "perdre"
table à travailler. »
POUR
MOI ET POUR LES AUTRES !
Quand j'ai
annoncé à mon père que je voulais partir
comme missionnaire, il resta calme, mais il me dit, peut-être
parce qu'il ne trouva rien d'autres à dire : « Tu
n'es pas à l'aise avec nous ? »
Il
se toucha la bouche et le menton, puis il ajouta : « Est-ce
que tu en as parlé à ta mère? En tout cas, si
tu penses que le bon Dieu t'appelle, ce ne sera pas moi à
t'en empêcher. Rappelle-toi seulement une chose : si tu
pars, n'oublie pas que nous sommes des gens têtus et que
nous travaillons même quand le temps n'est pas beau. » Belle
image de paysan que celle-ci, pour traduire la phrase de
l’Évangile : « Quand tu mets la main
à la charrue, ne te retourne pas en arrière... »
Entre père
et enfants on ne se donne pas souvent la main ni moins encore on
se tape sur les épaules... Mais cette fois-ci, mon père
me donna l'une et l'autre. Et c'était la première
fois que je constatais combien les mains de mon père
étaient durcies par le travail.
SI
TU AVAIS VU CES MAINS-LÀ ! Deux
mains durcies en travaillant pour les autres, pour leur donner le
pain quotidien, pour leur assurer un lendemain.
"Ah !
Seigneur, je te dis intérieurement que j'aurais eu des
difficultés à conserver des mains tendres, quand il
y a tellement à faire.
POUR
TOI ET POUR LES AUTRES.
Ma famille était
la seule à connaître mon secret et nous étions
d'accord de n'en parler à personne. Je ne voulais pas que
ma fiancée l'apprenne par d'autres et je ne me sentais pas
encore prêt à le lui dire. Voulant être honnête
avec elle et avec moi-même, je passai pas mal de mois à
réfléchir, pour être certain d'agir avec
profonde conviction et non pas sentimentalement.
On ne blague pas
avec l'appel du Seigneur ni aussi avec le coeur de celle qu'on
aime...
J'ai
essayé de préparer le terrain en lui laissant croire
que je n'étais pour elle qu'un compagnon et que l'avenir
pourrait peut-être faire changer notre route... que si le
coeur est trop préoccupé par les choses ou les
personnes, il ne trouve plus le courage de suivre un autre idéal
que quelqu'un peut avoir entrevu...
Puis, un jour,
nous nous sommes donné rendez-vous ; j'étais tout
surpris de moi-même, et je remercie le Seigneur dans mon
coeur, parce qu'il me demandait beaucoup : j’étais
certain que, si j'avais à lui offrir quelque chose de plus
beau que l'amour de ma fiancée, il m'aurait aidé à
le lui dire...
Jamais elle ne
m'avait semblé aussi jolie et séduisante ! Et
pourtant...
« J'ai
un secret à te dire, dis-je en bégayant :
probablement qu’il te fera du mal, mais ton coeur saura
comprendre… »
Quand,
j'ai dit la parole qui exprimait tout, elle a caché son
visage dans ses mains ! SI
TU AVAIS VU CES MAINS-LÀ ! Si douces, si gracieuses !
Je commençais
à craindre d'avoir parlé trop tôt ! Quelques
larmes descendirent parmi les doigts...
Il a fallu un
long moment pour nous reprendre. Quand finalement elle me regarda,
elle m'a dit : "j'y penserai un peu et j'espère
pouvoir bientôt te dire : je t’admire ! Ils
seront vraiment chanceux ceux qui tu iras aimer ! ... Mon chemin
n'est pas aussi clair que le tien, mais, quel qu'il soit, j'espère
que le Seigneur m'inspirera afin que je puisse moi aussi faire
quelque chose. »
POUR
LUI ET POUR LES AUTRES !
On n'engage pas
toute sa vie à la légère. Mais, avec l'aide
de personnes expérimentées, on passe plusieurs
années à se former une âme de missionnaire.
Puis un jour, pour symboliser l'offrande complète, on
s'étend sur le sol d'une église, on reçoit
l'onction, on prend le calice dans ses propres mains : on est
prêtre.
POUR
LE CHRIST ET POUR LES AUTRES.
Puis vient le
moment du départ. J'ai choisi l'Afrique, le grand continent
noir, parce que mon ami au visage triste et aux mains rongées
par la lèpre était un Africain...
Dès le
premier moment, je me sentais comme chez moi : il faisait
chaud, les conditions des gens étaient pauvres, mais je ne
suis pas venu pour vivre dans une villa climatisée et
pleine de tout confort ; je suis venu pour témoigner que
Dieu nous aime : il m'aime, il vous aime...
Après mon
arrivée, j'ai toujours espéré rencontrer, au
milieu de tous ceux avec qui je vivais, le jeune homme qui
ressemblait à celui par qui m'est arrivé l'appel du
Seigneur...
Je
l'ai découvert un dimanche dans un local où on
accueillait tous ceux qui étaient frappés par la
lèpre. J'ai serré très fort ses mains rongées
par le mal, puis j'ai célébré la messe et
j'ai pris l'hostie dans ces mêmes mains…
SI
TU AVAIS VU CES MAINS-LA !
Mes mains, cette
fois-ci, tremblaient sous l'émotion que mon coeur
ressentait en touchant le Christ souffrant dans la souffrance des
autres... C’est pour cela que j'étais venu, et pour
cela je suis resté en me donnant avec joie jusqu'au bout.
POUR
LUI ET POUR LES AUTRES.
Il y avait la
chaleur des mois d'avril, mai, juin ; il y avait la poussière
des saisons sèches, la pluie torrentielle de la saison des
pluies, mais quand on aime, tout est beau, ou du moins on accepte
tout volontiers.
J'ai sincèrement
aimé les Africains avec leurs cotés positifs et
négatifs : ils ont certains défauts que nous
n'avons pas et certaines qualités que nous aimerions avoir.
De toute manière, pour moi ils étaient des amis et
je me suis complètement donné à eux, comme
s'ils étaient des gens de mon village.
Pour
les connaître, j'ai marché à pieds, en moto ou
en voiture, j'ai habité dans leurs maisons, j'ai mangé
avec eux, comme eux, j'ai partagé leur vie. Pour les
aider à avoir un meilleur niveau de vie, je me suis
retroussé les manches et sali les mains, en leur enseignant
à mieux construire leurs maisons, en les aidant à
mieux cultiver, moi fils de paysan ; je les ai aidés à
avoir de l'eau propre en creusant des puits et des forages.
Pour leur donner
le Christ, j'ai parlé, prêché, dialogué
et ri avec les jeunes, j'ai visité les vieux et les malades
dans leurs maisons, j'ai construit des chapelles dans les
villages…
Après
quelques années de travail intense, est arrivé le
moment mérité du repos en famille et de retrouver
les visages de personnes connues...
A
mon départ, un beau matin, j'ai serré les mains
d'amis venus me saluer et je suis parti…
SI
TU AVAIS CES MAINS-LA ! Ces petites et grandes mains
noires qui me donnaient leur dernière salutation, même
quand j'étais déjà loin. Pour la première
fois, depuis mon enfance, j'ai eu un nœud au cœur en
partant pour cette période de repos méritée... Ils
m'attendaient déjà pour reprendre le travail.
POUR
LUI ET POUR LES AUTRES !
Rentré en
famille, j'étais en même temps triste et fou de
joie : triste en voyant les cheveux gris, les rides des
personnes que je connaissais, et j'étais pourtant content
de les retrouver entourés de garçons et filles qui
ont grandi ou qui n'existaient pas encore avant mon départ...
Cette joie est
difficile à exprimer. Il faut être resté loin
de la maison pendant longtemps pour expérimenter cela.
On va visiter les
parents et les amis, qui nous font toujours les mêmes
questions : « Qu'est-ce que tu vas faire en
Afrique avec toutes ces guerres ? Pourquoi aller te sacrifier,
pourquoi souffrir ? Reste avec nous : on est bien ici ! »
Ils ne
comprennent pas pourquoi je suis parti !
De notre côté,
on regarde, on écoute, on reste un peu surpris par cette
nouvelle mentalité ; le Christ que nous sommes allés
porter aux autres, beaucoup sont en train de l'abandonner ici...
en changeant les valeurs éternelles avec tout ce qui est
matériel...
Alors j'ai dit :
« Seigneur, occupe-toi toi-même de ces gens,
parce que moi je ne peux pas être à deux places à
la fois, je retourne vers ceux qui ont soif de toi... »
Ma
mère désormais vieille avait dit qu'elle ne me
laisserait pas partir, et c'est peut-être pour lui éviter
la douleur d'un nouveau départ et séparation que le
Seigneur l'a rappelée à Lui avant que je parte. Un
bon matin, elle est restée au lit et, après quelques
jours, elle est partie. C'était le moment pour elle de
s'abandonner dans la mort et de croiser pour toujours les mains
sur la poitrine, avec le chapelet entre les doigts.
SI
TU AVAIS VU CES MAINS-LA !
Les mains de ma
mère qui nous avaient tant caressés quand nous
étions enfants, pour consoler nos petites douleurs ; des
mains qui avaient égrainé beaucoup de "Je vous
salue, Marie" pour nous réserver une place à
côté d'elle et de Marie en Paradis...
Alors je lui ai
dit : "Adieu... merci maman !" Et je suis
retourné en Afrique pour reprendre mon travail de
missionnaire, en espérant me consommer jusqu'au bout, comme
ma mère.
POUR
LUI ET POUR LES AUTRES !
Ce n’est
pas tout le monde qui m'approuvait. Quelqu'un m'a même dit :
« Pourquoi aller déranger ces gens-là ? »
Ces paroles m'avaient fait du mal... comme si on dérange
quelqu'un en lui enseignant à aimer Dieu et les autres, à
bâtir mieux sa maison et à creuser des puits pour
avoir de l'eau propre.
Mes
amis, les vrais, ceux qui ne m'oublient pas après mon
départ, me disaient : « Tu es le plus
chanceux... Nous ne pouvons pas partir avec toi, mais dis-nous
comment nous pouvons t'aider. » Ces sont des amis
comme ceux-là dont on a besoin ! Quand on est
fatigué, peut-être un peu découragé, il
est bon de recevoir une lettre de la famille et des amis !
Mais ce qui fait le plus plaisir, c'est de voir devant notre porte
en mission le visage d'un parent, d'un ami, d'un jeune qui vient
nous trouver.
Si vous saviez
comme c'est encourageant de voir que des jeunes, encore
aujourd'hui, sont prêts à offrir leur vie au Seigneur
pour prendre la relève !
On se donne aux
autres, ensemble, sans se poser de questions, sans sentir le
besoin de s'arrêter pour se demander s'il vaut la peine de
continuer ou non... On parcourt sa propre route comme Jésus
Christ veut qu'on la parcoure, parce qu'il n'est pas loin le jour
où nous rejoindrons tous ceux que nous avons aimés
et tous ceux que nous aurons aidés...
Alors, il n'y
aura plus de départs qui font mal ni à celui qui
part, ni à ceux qui restent. Il n'y aura plus de père
aux mains rugueuses qui cache sa douleur avec un coup sur les
épaules du fils ; ni une fiancée à laquelle
on doit dire adieu, ni une mère à qui on doit fermer
les yeux, ni des mains noires qui donnent des salutations... Parce
que les autres n'auront plus besoin de nous.
Ce sera le Christ
qui, à chaque fois, nous tendra les mains pour nous inviter
au repos, à l'amour infini...
QUAND
JE VERRAI CES MAINS-LÀ qui
ont été transpercées pour le salut des
hommes, je reconnaîtrai en elles les mains de mon ami
lépreux, les mains durcies de mon père et toutes les
autres mains qui auront fait quelque chose pour le prochain...
Et dans la joie
d'avoir atteint l'arrivée, je vais jeter un coup d’œil
autour de moi pour voir ceux qui sont déjà arrivés.
Dans l'attente de
ce jour, je continue dans la joie et dans l'enthousiasme que je
sens me pénétrer en voyant petit à petit
l'Afrique se réaliser en construisant son avenir...
Non, il ne faut
pas refuser l'appel et croiser des mains vides !
Le
Seigneur nous invite à tout donner
POUR
LUI ET POUR LES AUTRES.
P.
Adrien Fontaine, M.Afr.
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